‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 89 sur 91 · LE CONCILE · texte numérisé non relu

LE CONCILE

armé de rînfaillibilité et du Syllabus ? Si cela arrive, la papauté sera bien près de son Waterloo.

Que ritalie nous aide à reconquérir le lerrain perdu depuis vingt ans, pour la liberté, la philosophie et la civilisation.

Nous savons bien que les grandes causes auront à la fin la victoire. Mais il s'agit d'épargner à des générations entières lo supplire de Tinaclion ou de l'impuissance. De grands signes de renaissance morale et politique éclatent en ce moment ; à l'œuvre donc tous les hommes qui liennent à la dignité de la nalure humaine!

Cetle heure, si vous savez en faire usage, sera bonne pour l'Italie, pour la P'rance et pour l'humanité. Je fais appel à tout ce qui est jeune, à tout ce qui espère.

Que les générations qui s'élèvent ne se laissent plus effacer du livre de vie.

, L'Italie est près du mal, elle le voit et le touche; m^is aussi elle porte en elle le remède.

Votre tout dévoué,

EDGAR QUINET

A M. J. Ricci A RDI, député au Parlement cT Italie, i Naples,

Défense nationale (1).

Hier, 18 octobre, j'ai eu, de quatre à six lieures, un entretien avec Jules Favre, au ministère des affaires étrangères. En voici les points principaux. En entrant dans son cabinet où je ie voyais pour la première fois, je lui dis : Je vous félicite de vos réponses à M. de Bismarck ; ces réponses sont des victoires. — Oh ! non, a-t-il répliqué d'une voix un peu triste.

— Pardon, c'est la victoire du Droit. Une nation qui tient ce langage ne peut être vaincue.

— Ils ont tant de science !

— C'est une science qu'ils ont apprise de nous et nous pouvons la leur reprendre.

— M. de Bismarck a été bien. . .

[\) Voyoz, pour les Manifeste? pendant la guerre, le Siège de Paris. 1 volume, 1871.

DKFKNSK NATIONALF:. 611

— Dites le mot : bien cynique. J'ai toujours pensé qu'il y a au fond de Tesprit allemand un ballon gonflé d'une vanité énorme ; nous pouvons percer ce ballon.

— Vous le pensez ?

— Oui. Vous avez fait tout ce que peut le ministre des affaires étrangères. Vous avez démontré que nous n'avons rien à attendre d'eux que barbarie et sauvagerie. N'espérez donc plus rien de la diplomatie, ni des négociations. Ce que vous avez été comme ministre des affaires étrangères, soyez-le désormais comme ministre de l'intérieur. C'est ce que je viens vous demander. Ils veulent, comme vous l'avez dit, jiotre anéantissement. Il s'agit pour la France d'être ou de ne pas être. Le moment est donc vonu d'en appeler à toutes les forces vives de la France. Je viens vous parler de l'ensemble de la défense nationale ; c'est la question dont je suis presque uniquement préoccupé depuis mon retour à Paris. Écoutez-moi, mon cher ancien collègue. Tout ce que je vous dirai est le fruit d'une longue réflexion.

Jules Favre sait écouler, chose rare en ce temps-ci. Sa figure élait dans l'ombro, je ne le voyais pas, mais sans parler il me montra qu'il était bien A ce que je disais. Je continuai ainsi :

— La défense de Paris est assurée. C'est le

point fixe, invulnérable sur lequel nous devons nous appuyer.

— Il est vrai, je n'aurais jamais tant espéré de cette population.

• — L'avenir ne la louera jamais assez. Un pays qui a une tête semblable ne peut périr. Mais pensez-y bien, la défense intérieure de Paris n'est qu*un côté de la question ; elle en suppose nécessairement une autre ; c'est la formation d'armées de secours qui viennent tendre la main à larmée

de Paris.

— Certainement.

— Tout consiste donc à savoir comment nous formerons des armées de secours .

— C'est pour cela que nous avons envoyé à Tours Gambetta.

— Rien de mieux, mais je crains que nos amis n'aient l'idée de la levée en masse. Or, cette idée vague ne peut produire que des résultats vagues. Jamais levée en-masse toute seule n'a produit des armées organisées. Que faut-il donc? L'appel direct, positif de la loi. C'est bien en vain que Ton accuse la lenteur des habitants des campagnes. Vous connaissez comme moi le paysan de France. Avec la meilleure volonté du monde, que peut-il faire, s'il n'est dirigé, appelé, entraîné par la loi? Rester à son foyer, défendre peut-être sa maison, son champ, son village, voilà ce qui est dans la

mesure de ses forces individuelles. Voilà ce que peut donner le tocsin de la levée en masse.

Nous avons besoin d'autre chose : il faut que la loi vienne chercher le paysan, qu'elle lui dise : « Va au chef-lieu. Voilà ta feuille de route ; du chef-lieu lu te rendras au dépôt ; tu y seras incorporé dans tel luilaillon, tel régiment. » Alors ce même paysan, une fois qu'il a cassé ses sabots, prend l'esprit de corps. Il devient membre effectif de la défense nationale. Il fait partie de cette aî*mée de secours qui est la condition du salut de Paris et de la France. Mais, encore une fois, il faut pour cela une voix qui le détermine et qui lui dise : < Lève-toi et marche. » Or, cette voix doit être celle de la loi, celle du gouvernement, (l'est vous qui devez parler et donner l'impulsion que la France attend.

— Un de nos plus grands embarras est le défaut d'armes ! •

— Ne vous laissez pas arrêter par cette objection, que la routine vous oppose. Le général Leflô, ministre de la guerre, déclarait dans son dernier rapport qu'il y a dans les départements non envahis une réserve de sepi à huit cent mille fusils. Je veux bien que ce ne soient pas tous des armes perfectionnées. Qu'on les remette pourtant aux bataillons à mesure de leur formation. Ces armes seront suffisantes pour la première instruction des

01/» APPENDICK.

hommes ; ils se foruieront à Técole de peloton, de bataillon ; ils seront déjà des soldais tout prêts pour Faction, et vous échangerez leurs armes contre des fusils perfectionnés à mesure que la fabrication et le marché des pays étrangers vous fourniront Tarmement nécessaire. Vous avez une grande flotte, vous êtes maîtres de la mer ; usez de celte supériorité pous vous approvisionner partout de fusils et d'artillerie.

— Un second embarras pour nous, est le manque de cadres,

— Faites ce que Ton a fait en 92. Vous le pouvez avec bien plus d'avantage, car vous avez les anciens militaires, dont je parlerai tout à l'heure. Nos bataillons de volontaires de 92 ne se sont pas faits tout seuls ; ils ont été requis par les autorités qui ne craignaient pas de commander, même dans les décisions qui semblaient les plus spontanées. Ces bataillons nommaient eux-mêmes leurs officiers, et c'est de là que sont sorties ces fameuses demi-brigades qui ont été l'honneur des armées françaises. Les vieux soldats ne manquent pas en France. Mais vous savez comme moi qu'ils ne sont plus aujourd'hui la condition première d'une bonne armée. La guerre est surtout chose 'd'instinct. Les vieux officiers, les vieux généraux ne sont pas les meilleurs. Nos généraux les plus fameux de la République étaient des jeunes gens ;

leurs plus belles campagnes ont été les premières. Pensez à Hoche, à Marceau, à Joubert. Ils étaient lous des conscrits. La meilleure campagne de Hoche est celle qu il a faite à vingt-six ans. Nous avons péri à Wœrth, à Forbach, à Sedan, par la routine. Il faut donc à tout prix sortir de la routine ; et cette disette de vieux chefs n'est pas un si grand mal que vous pensez. Songez que, dans les armées nouvelles que je vous demande de former, il y a des Marceau, des Joubert inconnus que Toccasion et le danger révéleront. Agissons en conséquence, et nous serons sauvés.

— Je crois assurément, comme vous, que Tinstmct est tout-puissant à la guerre.

— Puisque vous êtes d'accord avec moi sur la nécessité de former de grandes armées de secours, voyons donc quel est le moyen le plus pratique, le seul direct d'arriver à ce résultat. Ce que je vais vous demander vous est facile ; car vous êtes dans cette admirable situation que, pour nous sauver, vous n'avez pas besoin de recourir à des procédés extraordinaires. Non, ce que je vous demande, c'est de faire exécuter les lois. Le Corps législatif (cette odieuse assemblée) a été contraint, par la nécessité et l'évidence, de voter des lois de recrutement que vous devriez vous-même établir si elles n'existaient pas. Ce que j'attends de vous, c'est un décret solennel qui donne la vie et la réa-

ftlfi APPENDICE.

IHé à ces mesures législatives. (Juand verrai-je donc le décret suivant signé par vous et vos collègues :

c Sont appelés sous le drapeau, les hommes qui font parlie des classes suivantes : le contingenl de 1870, celui de 1871, les mobiles qui sont restés dans leurs foyers, les hommes non mariés de vingt-cinq à trente-cinq ans. »

J'ai estinjé à sept cent mille hommes le total de ces différentes classes; réduisez-les, si vous voulez, à six cent mille. Ce sont là des forces que vous ne pouvez négliger un jour de plus d'appeler en ligne. Elles sont sous votre main ; elles n'attendent que le commandement. Prononcez donc enfin ce mot d'ordre. Rendez les décrets que je demande, ou dites-moi ce qui vous retient encore. Vous devez à ce sublime Paris de lui montrer, non par des espérances, mais par des faits, qu'il a raison de compter sur le reste de la France. Vous devez à la France de lui faire savoir quelles forces immenses elle possède. Pour la rassurer, vous n'avez besoin que de la montrer à ellemême. Car jamais, depuis que le monde est monde, on n'a vu une grande nation regorgeant de population et de ressources de tout genre, périr tlebout toute florissante ; ou, si cela s'est vu, c'est qu'elle n'était pas commandée. Que faut-il donc? Une parole de vous à vos préfets, a vos maires,

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qui ne doivent avoir qu'une seule affaire, qui est de faire marcher au drapeau les hommes que la loi y appelle.

Et voyez le danger où nous courons, si ces mesures ne sont pas prises. On parle vaguement de rassemblements d'hommes qui s'opèrent à la voix (le quelques chefs particuliers : M. Eslancelin en Normandie, un autre en Bretagne ; on parle aussi d'une ligue du Midi. A merveille. Tout ce qui atteste l'élan spontané des populations concourt au çalut public. Mais ces rassemblements ne peuvent néanmoins produire que des corps de partisans qui obéiront à des volontés particulières et peuvent même se trouver en dehors du plan de la défense générale. Pour que ces corps particuliers produisent tout leur effet, il faut qu'ils soient reliés entre eux par des armées nationales. Et celles-ci exigent, pour naître et se former, l'action des lois, telle que je vous la demande. Ne retombons pas dans la constitution militaire du moyen âge : une milice pour chaque province et point d'armée pour la France. Si l'on parle d'une guerre d'Espagne, n'oublions pas que l'Espagne avait des armées régulières espagnoles et anglaises qui ont amené les grands résultats des Arapiles, de Vittoria, auxquels les guérilleros n'auraient pu suffire.

Ces années régulières nationales que je vous

fil 8 APPENDICE.

demande, je les suppose formées par les moyens que je viens d'indiquer. Il reste à dire à quel point du territoire il faut les porter, où doit se faire la concentration. Les laisserons-nous disséminées à travers toute la France ? Voudrons-nous être forts partout, moyen sûr de ne l'être nullo part? Non, je maintiens qu'il faut les tenir trèsunies, avec la certitude qu'elles pourront s'aider Tune l'autre. Cela admis, quel sera le point où elles devront exercer leur action décisive ? Laissez-moi me servir d'un exemple pour bien préciser ma pensée. La bataille de Marengo sera pour moi cet exemple ; elle a été perdue pour nous pendant la plus grande partie de la journée. L'aile gauche et le centre avaient été emportés. Il ne restait que l'extrême droite qui tenait encore ferme. Arrive, dans ces entrefaites, le corps d'armée de secours de Desaix. Où portera-t-on ce corps pour rétablir les affaires ? Un général médioci^ n'eut pas manqué de l'envoyer au secours de l'aile gauche en pleine déroute, et le corps de secours n'eût pas manqué d'être entraîné dans la déroute de cette partie de l'armée. Au lieu de cela, le général porte le corps de Desaix à l'appui de l'extrême droite, du point qui tenait encore... il ajoute la force à la force et cela produit, au sein d'une défaite^ la victoire de Marengo.

Aujourd'hui notre champ de bataille est toui

semblable : noire aile gauche et notre centre cnt été emportés. Reste un point fixe, inébranlable, noire colonne de granit : Paris. C'est donc là, c'est donc au secours de Paris qu'il faut envoyer les forces principales dès qu'elles seront en état de se présenter devant l'ennemi. C'est par cette conception, en ajoutant la force à la force, que nous changerons encore une fois la défaite en victoire.

Mais (et j'entre ici dans le détail le plus précis), comment, dira-l-on, porter ces armées de secours sous les murs de Paris ? Comment affronter les Prussiens avec des formations nouvelles? Comment, par quel chemin, venir tendre la main aux défenseurs de Paris, sous le canon de leurs forts ?

( ^elte question est de celles que j'ai le plus mûrement étudiées, et j'y ai été aidé par un des hommes ({ui connaissent le mieux la topographie de la France centrale, mon ancien collègue, M. Guichard.

Voici le résultat de ce travail ;

Nous supposons, d'apr,ès les dépêches du gouvernement, une armée de secours réunie sur la Loire. Il s'agit de couvrir les approches vers Paris contre Tennemi, supérieur en cavalerie et en artillerie. Par où la diriger ?. La route directe d'Orléans à Élampes,que l'on parait suivre jusqu'ici, est celle qui répond le moins aux nécessites où }ious sommes. Elle ne peut conduire qu'à de§

éthecs, car cette route en plaine, en rase campa* yne, est partout découverte. Elle n'offre aucun abri, et pas même un pli de terrain pour y cacher ses mouvements. Il faut donc bien se garder d'y engager, comme on semble vouloir le' faire, les c»rmées réunies qui doivent nous apporter le salut. C'est ici que la ligne droite et le plus court chemin risqueraient de n'aboutir nulle part.

Ce qu'il nous faut trouver, c'est un chemin couvert, à travers une région difficile, où une grande armée puisse pourtant se diriger jusqu'à Paris en étant protégée par la nature du terrain et les difficultés des lieux. Or, cette région existe, le chemin est tout préparé ; il faut partir, non pas d'Orléans, mais de Gien, en remontant un peu la Loire. De là, on entre dans la Puysaie, couverte de bois, où les forêts se joignent aux forêts jusqu'à celle de Montargis. Les étapes principales sont Bléneau , Saint-Fargeau , Saint-Sauveur , Charny, pays tout semblable au bocage de Vendée, où les champs sont parfois enfermés de haies. Le sol y est d'ailleurs imperméable, ce qui le rend impraticable dans la saison pluvieuse. C'est là qu'une armée nouvelle peut s'engager et se couvrir sans avoir à craindre la cavalerie et l'artillerie prussiennes. De la forêt de Montai^s, elle touche à la forêt de Fontainebleau, de celleci à la forêt de Sénart (Içs forêts se tienneal

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comme les montagnes) qui la conduit aux portes de Paris. C'est là, à travers ces contrées peu connues de Fennemi, où il n'a pas mis encore le pied, où il ne soupçonne pas que nous songions à nous porter, c'est là que peuvent être les Thermopyles de la France.

Si, en suivant ce bassin, on franchit TYonne de la rive gauche à la rive droite, on arrive par ces mêmes régions forestières à la forêt d'Orthe, à celle (le Ghaourcé auprès de Troyes, et là on se trouve sur les derrières de l'ennemi, à travers les communications principales par la route du Rhin.

En môme temps que l'armée de secours peut ainsi couvrir ses approches, un autre intérêt presque égal dépend de l'occupation de ces routes forestières par les Français. Je veux parler du ravitaillement de Paris. Il se trouve, en effet, que le pays de la Puisaye et les chemins que je viens de décrire sont les communications les plus directes avec les régions de France où Paris puise son alimentation par les troupeaux de bétail, c'est-à-dire avec le Nivernais, le Bourbonnais, le (Jlharollais et l'Auvergne.

Ainsi deux intérêts de premier ordre dans le choix de la direction des mouvements par la voie indiquée : Ravitailler Paris et couvrir les approclies de l'armée des départements.

Ici je m'arrêtai. Jules Favre me dit d'un air

pensif : Le général Trochu a un plan ; il ne nous dit pas quel est ce plan dans les détails, mais je suis frappé d'une chose : ce qu'il nous en a fait connaître ressemble beaucoup à ce que vous venez de me dire. Il faut que vous ayez avec lui un entretien.

— C'est co que je désire depuis longtemps. J'aurais beaucoup de choses à ajouter.

Et comme j'allais le quitter, sur le seuil de la porte, en lui serrant la main :

— Je vous prie et vous supplie de pensera foui ce que je viens de vous dire.

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