LA MYSTÉRIEUSE
(Réverie)
L'Institut de la Madeleine est en émoi. Aujourd’hui, ce matin même, a lieu la lecture des notes de la semaine et du trimestre. Et du trimestre! Ce mot nous fait frémir toutes.
« Ida, croyez-vous être au Tableau d'Honneur? Jeanne, quelle place pensez-vous avoir? » Tout est en effervescence, On se range, on descend. Voici la grande salle aux panneaux sculptés. Nous prenons nos places. Je suis dans un coin. Tout près d’une des hautes glaces à répétitions, la tête appuyée sur les pieds de la Cartatide qui supporte, depuis des siècles, le même pilier. Pauvre femme, en a-t-elle vu des marquises poudrées danser sous ses yeux, des chevaliers galants causant et devisant sur le parquet miroitant! Et passer de ce spectacle à celui d’un pensionnat de petites filles... Pauvre femme! Un éblouissement me force à baisser les paupières. On vient d’allumer les ampoules électriques. Voici M'° Æébert, la directrice. Elle s’asseoit à la petite table noire, au fond. Devant elle s'ouvre tout grand le livre des bulletins.
Elle commence... Troisième classe : c’est nous. Elle lit, elle a lu. C’est fini. Je me rasseois. Et soudain mon regard tombe sur les grandes glaces qui se renvoient, l’une à l’autre, l’image de toutes les lumières, de toutes les cariatides, de tous les piliers, de toutes les portes de la grande salle. Et tout ensemble forme une allée droite, immense, interminable et dont l’horizon est fermé par deux minuscules lampes électriques.
Et une idée étrange me saisit tout entière, s’ancrant avec une force étonnante dans mon esprit. Qu’y a-t-il dans l’avenue
mystérieuse? Où mènent ces innombrables portes soutenant chacune une large pancarte comme celle du réfectoire ? Qu’y a-t-1l écrit sur ces portes? Je veux voir, il faut que je sache... Mais l’allée mystérieuse est déserte; je rêve et n’entends plus la voix monocorde lisant les notes. Je ne vois plus les élèves qui m'entourent... Je monte sur mon banc, j’enjambe le cadre d’or de la glace et...
Et je suis dans la « Mystérieuse ». Une sensation indéfinissable m’étreint.. J'avais franchi l’Inconnu. Pas un bruit dans l’air lourd. Tout à coup je sentis deux mains me toucher. La première Cartatide de droite et la première de gauche avaient quitté leurs piédestaux. Un homme au torse nu et une femme à la peau brune couleur de chêne, me tenaient les mains. Et, simultanément, en silence, ils me montrérent du doigt l'horizon. Je compris. Ils voulaient être mes guides. Nous nous mîmes en marche. Mes souliers, les sandales de la femme, les pieds. nus de l’homme enfonçaient dans une mousse épaisse qui semblait vert-bleu sous la lumière terne des globes dépolis. Entre deux pilastres un panneau et une grande porte noire sculptée. Comme sur la porte du réfectoire une pancarte, portant ces mots : « Jote — Plaisir — Souffrance — Intelligence — Folie ». « Où est la Poésie? » demandai-je à mes guides. — « Ælle habite chez la Folie, » fit la femme. — « Sexiase trompe, elle habite chez la Souffrance. « Viens », me dit l’homme. Et il m'’entraînait vers la droite. « Views, » dit à son tour la femme. « O7sino veut ta perte. » Je me tournai
vers Oysino : « La Souffrance me fait peur. Laisse-moi aller avec Senjia. » Le colosse brun me regarda tristement : & Tu l'auras voulu! » murmura-t-il... Les yeux de Sexjia flamboyè-
rent avec une expression de haine et de triomphe... Je frémis. Mais J'avais exprimé ma volonté; il fallait marcher. La femme ouvrit lentement une des portes. Et, succédant sans transition au grand silence, J’entendis des cris, des chants, des paroles confuses qui montaient, montaient, grondant comme le remous des vagues. Des girandoles de flamme, des couleurs vives aux murs; et voilà l’antichambre de la Folie. J'étais contente et j'aimais cette magnificence... Mais la porte se referma avec un
bruit sourd qui résonna dans mon âme et la figea... Je voulais reculer... Sexjza m'’entraïîna. « Vzens, viens, » disait-elle de sa voix d’enchanteresse! Et je voyais ses grands yeux noirs qui m'appelaient, me subjuguant malgré moi. Je la suivis. Et plus j'allais, plus les voix, les chants, devenaient distincts. J’arrivai enfin à leur source : le grand salon de la Foe. Celle-ci donnait un bal, et la pièce était pleine. Des pieds nus effleuraient le parquet d'ivoire; assis auprès des harpes d’or, des hommes jouaient. Le plafond s’ouvrit et une pluie de roses tomba sur les têtes blondes, brunes et châtaines. Toutes les femmes souriaient en dansant, légères comme des sylphes. Et, pourtant, au milieu de toutes ces beautés, Je me souvins des fêtes de Néron... Les lèvres de Sexjza frémissaient de joie. « Attends, me dit-elle tout bas, je vais chercher pour toi la Poésie et la maitresse de ce logis. » Elle s’enfuit. « La Poésie, songeais-je, je vais donc la voir enfin! Elle que j'aime tant, sans la connaître, Je pourrai donc plonger mon regard dans le sien et serrer sa main dans les miennes! »
Senjia revenait. « Sws-mot, » fit-elle. À travers les groupes compacts des danseurs, à travers cet océan de soie, de pierreries, d’étoffes chatoyantes, qui ondulaient avec un bruit léger à chaque mouvement des tailles fines, nous passâmes. Enfin, soulevant une riche portière de brocart, mon guide me dit « C’est là. » Et Senjia me laissa seule au milieu d’une pièce splendide... Cela me rappelait les contes de fées, quand j'étais toute petite. Seulement 1l y avait une différence : d’abord, c'était vrai et puis — chose étrange — c'était vide et c'était triste. Un tintement argentin de grelots, un bruissement de soie, la portière se lève, la Folie est 1à. Une svelte petite femme aux formes bien prises sous son long costume rouge, que chaque souffle balance. Au bras gauche, un ravissant bracelet de grelots d’or qui tintent sans cesse, et semblent dire : « C’est mot, la Folie, la Folie, la Folie... » Ses pieds blancs étaient nus comme ceux de ses hôtes; elle riait tout le temps de ses lèvres roses. Elle était blonde aux yeux bleus. Elle s’assit près de moi. Je vis alors que ses lèvres étaient roses, parce pe elles étaient peintes, que ses yeux étaient grands, parce qu'ils étaient .ombrés, ses cheveux blonds, parce qu’ils étaient teints, que son sourire était un rictus et que le fard cachait ses rides. « Tu me veux, petite? » — « Je suis venue chez
D Ce vas
vous, Madame, avec Senjia. Pourrais-je voir — c’est mon plus grand désir — votre grande hôtesse, la Poésie? » — « Sois heureuse, la voici! » Et la petite femme s’en alla sautillant. Ding, ding, ding, faisaient les grelots. « C’est moi, la Foke, la Folie, la Folie! »... Puis la Poésie entra, tout de blanc vêtue, très grande, très pâle, très blonde aussi. « C’est moi. Je sais pourquoi tu es là : tu m'aimes et tu veux une muse pour pouvoir chanter comme moi. Tu seras exaucée, toutes sont à ta disposition. » La Poésie sentait le musc, son teint était tout rouge de fard, ses yeux trop bleus, ses cheveux trop clairs, sa parole rauque comme S1 elle avait chanté trop haut pour sa voix. La déception m'avait anéantie. « Je te donne à choisir. Veux-tu la muse du vin, la muse repas, la muse des plaisir... » — « Merci, Madame, je voulais vous voir seulement, on m'attend, 1l faut que je parte. » — « Non, dit-elle, en me saisissant la main, tu ne partiras pas. Choisis, choisis ou malheur à toi! »
Par un suprême effort, Je m a’arrachai à l’étreinte olacée. Je * repassai la portière et retrouvai la salle de bal où l’on dansait toujours. Les sourires restaient figés éternellement pareils, sur les visages mornes. « Sejza!/ criai-je, angoissée, Sezjia,° Senjia! » Pas une tête ne se retourna à mon appel. Les valseurs tournaient toujours, toujours. J’ai cru que c'était l’enfer. « Senjia! » La femme aux yeux noirs n apparut pas. Alors, | folle de terreur, je m’élançai dans les groupes, ] ’arrivai à l’antichambre aux girandoles dont la porte s’ouvrit d’elle-même et je bondis dans la mousse de « « la Mystérieuse ». Accoudé contre un panneau, je vis un homme qui semblait triste. C’était Orsino. Au bruit de ma chute sur la mousse bleuverte il se retourna : « C’est toi, petite May, c’est toi! oh! quel bonheur! Za Souffrance t'attend, je lui avais promis de t’amener, car la Poésie, la vraie Poëste voulait te voir. Viens. » L’indéfinissable sensation de rêve, de léthargie éprouvée en enjambant le cadre, me ressaisissait. Je ne répondis pas et me laissai entraîner. Une deuxième porte fut poussée et j’entrai dans une forêt immense. Un vieux manoir caché dans la feuillée était la demeure de la Souffrance. Orsino, me conduisit dans une
grande bibliothèque tout ornée de vieux portraits. Il m’y laissa. Bientôt une femme entra. Ses longs cheveux dénoués étaient d’ébène; ses yeux étaient profonds, profonds comme ceux qui ont beaucoup pleuré. Elle me rappela les dames blanches qui sortent des bois de pins et errent dans les champs mouillés à l’automne. « Je suis la Poésie, la sœur de la Souffrance. Nous ne faisons qu'une âme en deux corps. Je sais que tu m'aimes et que tu me comprends... choisis une muse, enfant. » —— « Madame! » — « Veux-tu celles de la Douleur, de la Nature, de la Consolation, de la Jote, du Rêve, du Conte? »
« Celle de la Nature, Madame, du Conte, de la Douleur! »
La Poésie se leva. « Voilà, perite May : un pétale, use de la Nature, pris à la fleur du Conte; ces deux gouttes qui l’endiamantent, c’est une larme du Sauveur et une larme de sa mère, #use de la Douleur. »
« Er... et... Madame, la Muse du Rêve? »
La Muse du Rêve? Petite May — elle souriait — peftte May, tu l'as! »
Et je me réveillai. On finissait les notes.
MAY
LA LÉGENDE DES: QUATRE CORBRALE (Conte de Noël)
Il était une fois quatre corbeaux. Quatre corbeaux qui vivaient dans une grande forêt de sapins en A/sace. Au muleu de la grande forêt, il y avait un vieux château. Il était habité par... la solitude et par sa sœur la ruine.
ACTOU T0
Un beau soir les quatre corbeaux planant au-dessus du vieux château s’y abattirent :
LCTOQ, ÆT0a)).
Le premier dit : « Je suis très malheureux. — Et qu’as-tu donc, frère, qui t’attriste? — [Le vent de l'Ouest a déchiré mon nid, mes petits sont sans gîte... Croa, a, a... ».
Le second dit : « Je viens du Nord de la forêt. Le vent
du Sud a jeté dans mon nid la grêle meurtrière. Tous mes |
petits sont morts sauf un. C7o0a, a, a! »
Le troisième dit : « Hier soir, le vent de l’Est a failli tuer mes deux petits, 1ls n’ont point de plumes et le froid les poldit.r) C704.0n
Le quatrième dit : « Je n’ai à me plaindre de rien, mais voir souffrir me touche. Partons ensemble, loin d’ici où l’on pleure. J’ai oui parler qu'il y avait, à l’autre bout du monde, un pays délicieux. Il y souffle un vent si doux que celui qui le goûte n’a jamais plus n1 froid ni chaud, ni soif, ni faim. Il fait fleurir les sentiers, il embaume les forêts, et jamais, jamais il ne brisera vos nids.
— Mais d’où vient-il donc?
— Du ciel.
— Quel est son nom? \
— Le vent du rêve.
— Hélas! que ne puis-je vous suivre! Mais que deviendrait mon petit si Je partais?
— Ma femme en prendra soin.
— Alors, nous te suivons.
— Et les quatre corbeaux s’envolèrent, à la recherche du vent du rêve.
MOrum JCroa:.. »
Ils arrivèrent au bord de l'Océan. Pour se reposer un peu ils s’arrêtèrent sur la falaise. Et du haut du roc ils écoutaient ce que chantait le flot.
J'ai baigné le pays du rêve, L'endroit où le soleil s’endort ; Du monde où le soleil se lève J'ai caressé les plages d’or.
Sur terre 1l n’est pas une grève, Où mon chant ne résonne encor...
J'ai baigné le pays du rêve,
J'ai caressé ses plages d’or...
Voilà ce que chantait le flot. Et, lorsqu'il l’eut entendu, le quatrième corbeau étendit les ailes et debout sur la falaise cria à la mer :
— Mer, puisque tu connais le pays du rêve, peux-tu me dire s’1l y est une brise que l’on nomme le vent du rêve?
— Non, répondit la mer, Je ne connais pas cette brise. Sur la rive 1l passe bien, parfois, un souffle doux et parfumé, mails j'ignore son nom.
Les quatre corbeaux se consultèrent entre eux. Enfin, ils décidèrent qu’ils partiraient pour le pays dont parlait l'Océan.
Un, deux, trois... les voici qui planent, qui s’éloignent, qui disparaissent presque. On ne voit que quatre points tout noirs sur l’onde toute verte... C7oa... On ne voit plus rien...
Le soir tombait. Les oiseaux étaient las. L’un d’eux, rompu, se laissa tomber sur l’eau :
— Veux-tu me porter? dit-il.
— Non, lui répliqua la vague. Nous ne portons que de grands oiseaux aux ailes blanches, les mouettes: toi, nous ne savons qui tu es.
— Alors, je n’ai plus qu’à mourir!