SCÈNE V
(Dans Vatelier du charpentier qui est aussi menuisier. Il y a un hibou apprivoisé^ perché au bout de V établi, et qui a Vair de hausser les épaules et d'examiner, à travers les rondes besicles de ses yeux, la planche que rabote son maître.)
LE CHARPENTIER
Je VOUS salue bien, mademoiselle Rose et la compagnie. Eh ! monsieur Jean? Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus : à peine une fois au début de votre permission. Mais je ne vous en veux pas ! On m'a dit que vous vous êtes laissé faire prisonnier, vous qui avez ramené tant de Boches, que vous vous êtes rendu à une jolie fleur.
ROSE
Il faut laisser dire.
JEAN
11 faut laisser dire.
LE MARIAGE FOllTDNE 113
LE CHARPENTIER
Mademoiselle Rose, comment se porte M. le maire?
ROSE
Papa est bien content. Il vous souhaite le bonjour. Il nous a permis de régler nos affaires tous deux seuls, et alors nous venons vous trouver.
LE CHARPENTIER
A votre service, mademoiselle, monsieur.
ROSE
Il s'agit du futur mobilier de notre chambre. Nous voulons que vous le fassiez.
LE CHARPENTIER
Vous m'honorez bien.
ROSE
A Pau, nous n'aurions trouvé que de la camelote, du bois déjà fendu, qui joue à la moindre humidité.
JEAN
L'article commercial, quoi !
ROSE
Oui. Nous voulons de la bonne marchandise, du vrai chêne bien sain, bien sec, bien épais. On dit que vous en avez.
LE CHARPENTIER
Oui, mademoiselle, et même qui vient de votre ferme de Noguères, que j'ai acquis voici quatre ans de monsieur votre papa, un lot d'arbres de toute beauté, dont les planches n'ont pas un défaut. Voyez plutôt : le même que celui que je rabotais quand vous êtes entrés.
ROSE
Qu'en dis-tu, Jean?
JEAN
Il n'y a pas plus beau ni plus à point.
LE CHARPENTIER
Je vous le dis. Et peut-être que cela fera plaisir à Mme Cahutte d'avoir du chêne qui sort d'une propriété de famille, et d'y dormir.
ROSE
Il nous faudrait, avec le lit, la table de nuit, la toilette, l'armoire, la commode. Je
LE MARIAGE FORTUNÉ lt5
voudrais cette chambre dans la manière de celle que vous avez faite à la dame du receveur, mais, j'y voudrais un peu plus d'esculpture.
LE CHARPENTIER
Qu'à cela ne tienne, mademoiselle. Je sais me servir du ciseau. Vous avez vu la tête de bouc et les grappes de raisin du buffet de l'Américain. Je pense qu'elles sont bien réussies? Vous n'avez qu'à me dire les sujets, pour que je me procure les modèles.
ROSE
Jean, qu'est-ce qu'on pourrait esculpter sur le lit? Oh ! pas de tête de bouc ni de raisins. Je ne trouve pas que c'est distingué.
JEAN
Je n'ai pas de préférence.
LE CHARPENTIER
Sur le panneau du lit, on pourrait copier le modèle que voici : deux cailles dans le froment.
ROSE
Oh ! Qu'elles sont jolies ! On dirait qu'elles chantent.
116 LE LlVllE DE SAINT JOSEPH
JEAN
Elles sont plus appétissantes que votre hibou. Est-ce qu'il est méchant?
LE CHARPENTIER
Oh ! non ! Il est doux comme un agneau.
ROSE
Tout de même, ne te fais pas éborgner en l'agaçant.
Eh bien ! oui, je veux les cailles sur le lit. Et pour l'armoire?
LE CHARPENTIER
Mademoiselle, il me vient une idée. Et si, au fronton de l'armoire, nous représentions la médaille militaire attachée au ruban que M. Jean a si bien gagnée?
ROSE
Oh ! oui.
LE CHARPENTIER
Mais, par le temps qui court, tout cela ne sera pas bien bon marché, mademoiselle Rose. La main-d'œuvre est hors de prix. La vie est si chère !
ROSE
Papa m'a dit qu'il payerait. Nous sommes heureux.