‹ Le livre de Saint JosephChapitre 16 sur 23 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

[Sur la place du i^illage.)

JEAN

Est-ce que nous repassons, pour rentrer, par la route?

ROSE

Non ; traversons la place, et nous prendrons par le sentier du moulin. Que tient cet homme qui est assis à l'ombre?

JEAN

C'est un raccommodeur de faïence et de porcelaine. Il rapièce un plat.

ROSE

Approchons-nous de lui.

LE RACCOMMODEUR

Mon travail vous intéresse, jeune madame?

Oui. Il faut être bien adroit pour ainsi raccorder les morceaux d'une assiette avec des nœuds de fils de fer.

LE RACCOMMODEUR

Ce plat que je répare, madame, est en faïence de Samadet. Je n'ai jamais eu le pareil entre les mains. Voyez : un coq avec une rose au bec.

ROSE

C'est un sujet qui fait rire, n'est-ce pas^ Jean?

JEAN

Oui, Rose.

LE RACCOMMODEUR

Madame porte le nom de la rose? Ah !

tous mes compliments !

Mais, monsieur, si j'en juge par votre poitrine constellée de décorations, aussi bien que madame ressemble à cette rose, vous avez pour image ce coq français?

ROSE

Vous le dites bien, monsieur, Jean est un coq français.

LE RACCOMMODEUR

Et VOUS partagez sa glaire, puisque vous êtes sa moitié?

Je ne la suis pas encore, mais je la serai bientôt.

LE RACCOMMODEUR

Voilà donc un plat tout à fait approprié à la circonstance.

On dirait le miroir de l'amour : Rose et le coq 1 Le coq et Rose ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah!

Qu'il ferait bien, suspendu au-dessus de votre buffet ! Il vous donnerait de Tappétit, ce serait tout à fait distingué.

ROSE

Oui, mais il n'est pas à vendre?

LE RACCOMMODEUR

Mais si, mademoiselle. Je l'ai trouvé chez un paysan, voici huit jours, qui allait le jeter parce qu'il l'avait brisé en trois morceaux. Voulez-vous que je le raccommode?

lui demandai- je. — La réparation, me dit*

LE MARIAGE FOKTUINÉ 131

il, coûterait plus que ne vaut le plat. — Vendez-moi les morceaux?

Il commença de se méfier alors de ce que la pièce n'eût quelque valeur, et il m'en fit payer les débris en conséquence. J'avais laissé trop paraître mon désir. Ce caprice m'a coûté cher, et, maintenant, je commence de le regretter, car il a fait un trou à ma bourse. Je me trouve d'autant plus sot d'avoir cédé à ma fantaisie, que je suis vieux garçon, que, n'ayant pas fait la guerre, je n'ai rien d'un coq français, comme monsieur, et que je n'ai point de Rose à qui je puisse offrir ce petit chef-d'œuvre d'amour et d'esprit.

ROSE

Eh bien ! monsieur, c'est la rose qui veut offrir le plat au coq. Jean, le veux-tu pour monter notre ménage?

JEAN

Ne fais pas de folie.

ROSE

Quel serait le temps de la folie si ce n'étaifc à présent?

Monsieur, combien demandez-vous de cette faïence?

LE RACCOMMODEUR

Charmante comme vous Têtes, je ne vous demanderai qu'un bénéfice de deux francs. Donnez-moi quarante-deux francs, et le coq est à la Rose. Je vous tiens quitte de la réparation.

ROSE

Vous me l'apporterez tout à l'heure à la maison, où je vous le payerai.

Je suis la fille du maire de la commune.

LE RACCOMMODEUR

Votre serviteur, mademoiselle.

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