SCÈNE PREMIÈRE
(Le cortège nuptial, conduit par le ménétrier, se rend à r église. Il fait un temps superbe. Rose, tout épanouie, coiffée d'une énorme couronne de fleurs d'oranger, et toute bruissante d'un jupon empesé que recouvre une mirobolante robe de satin, donne le bras au maire imposant et cossu. Gantée, elle tient d'une main son missel rutilant, et, de l'autre, une sorte de petit carnet de bal où, avant de quitter la maison, son père a glissé un bilht de cent francs pour qu'elle le remette, à la fin de la. cérémonie, au vicaire qui doit prononcer l'allocution d'usage.
Au moment que Rose fait son entrée sous le porche, l'un de ces routiers, qui ont l'air de grands dignitaires, s'incline devant elle et lui offre un bouquet un peu fripé qu'elle accepte avec bonne grâce, mais un peu distraitement^
La noce, brillante comme la rosée, se range dans la nef et, maintenant, écoute avec assez d'attention le discours lu par le vicaire,)
le vicaire
Mademoiselle, Mon cher Jean,
Si vous aviez vécu du temps que Notre- Seigneur était sur la terre, je crois qu'il se
serait assis au foyer que vous allez fonder, parce qu'il y aurait trouvé deux cœurs unis par la bonté la plus simple.
Il m'est bien difficile de vous dire tout le bien que je pense de vous, que j'ai connus tous deux enfants, dans ce village oii je suis né aussi, la même année que toi, Jean.
Vos âmes toutes claires s'épousent aujourd'hui comme les deux branches de notre rivière qui reflètent le ciel, et se joignent devant la Vierge de notre vallée.
Mêlées l'une à l'autre, vos vies continueront de paisiblement couler, et vous prendrez bien garde à n'en point troubler l'eau, afin de pouvoir y contempler chaque jour un peu du reflet de la Sainte-Famille.
Vous n'aurez, pour ménager cette clarté nécessaire au bonheur, qu'à pratiquer avec amour ces banales et saintes vertus qu'un grand nombre raille et rejette. Elles font partie des vertus de Marie et de Joseph, quoique les mondains les trouvent fades, gênantes et ridicules. Mais celui qui a goûté dans son cœur les parfums et l'amour qu'elles dégagent ne saurait plus vivre sans éprouver, en y renonçant, un vide et un abandon mortels.
Je sais, mademoiselle, mion cher ami, que ce que je vous dis là n'éveille, dans la plur part des âmes modernes, qu'un profond ennui. Il est si cruel, pour vm jeune prêtre qui se donne tout entier à la foi catholique, de ressentir qu'aussitôt qu'il prononce les noms si purs de Marie et de Joseph, il n'inspire guère à ceux qui F écoutent que cette lassitude ou cette indifférence, trop heureux quand le mépris n'y a point de part !
Mais il n'en est pas ainsi de vous, qui avez compris que rien n'est plus raisonnable que de continuer, sans aller chercher midi à quatorze heures, de marcher sur la route où vos parents ont rencontré la joie, la force et l'honnêteté. Quand Notre-Seigneur nous dit qu'il est la ç^oie qu'il faut suivre, il nous parle bien de cette route unie, rafraîchie tout au long par des arbres nombreux, çà et là par des sources, et sanctifiée par des croix.
Je doute, mademoiselle, qu'un seul jour se soit passé sans que M. votre père, qui, tout jeune, perdit une femme qui vous ressemblait, n'ait prodigué ses bienfaits à cette personne morale, mais qui a parfois besoin qu'on la redresse, et qu'on appelle une Commune.
LE MARIAGE FORTUINÉ i39
Et je ne crois pas, mon cher Jean, que tes parents se couchent jamais, excepté les dimanches et fêtes, sans que leurs bras soient rompus d'une sainte fatigue.
Toi-même, que n'as-tu fait?
Est-il utile de chanter, encore une fois, la louange que tous ont sur les lèvres ; de rappeler que tu t'es battu comme pas un ; que tu es revenu couvert de gloire ; que les vieux, du milieu de la récolte, ont salué ton retour ; et qu'une vierge chrétienne n'est point restée insensible à une aussi belle réputation?
Les jeunes patriarches surent comme toi moissonner et faire la guerre. Et qui, mieux que saint Joseph, leur Lumière^ sut, rapporte la tradition, se servir d'un joug, et quel capitaine livrer un plus dur combat aux soldats infernaux, qui ne peuvent encore entendre son nom sans grimacer?
Il était humble comme toi. Il s'est mis à ta portée. Et c'est pourquoi tu lui ressembles, Jean, comme lui ressemblait l'artisan qui fait monter les larmes aux yeux et que le moyen âge prit pour modèle afin de le sculpter au chœur de la Mère-Cathédrale.
Mes amis, vivez longtemps l'un et l'autre pour arriver à vivre à jamais.
Mon Jean, que tu t'en reviennes tard des champs avec tes chars lourds de gerbes !
Et vous, qui serez la femme forte, attendez votre époux, prévoyante sous la lampe bien garnie, et cousant les vêtements de vos petits, tandis qu'une à une se lèvent les timides étoiles qui vont remplir le ciel. Amen.