LE POETE
Le sergent qui s'en retient de la guerre au pays, le long des blés, açec une chanson à la moustache et la médaille militaire sur le cœur;
Le colporteur qui offre du feston à la fille du maire qui est fiancée;
Le rémouleur qui, au crépuscule, tire des étoiles de sa pierre à aiguiser les couteaux, ciseaux;
Le commis voyageur qui aidait le cœur gros, et à qui Von fait une belle commande;
Le charpentier qui s'aventure dans le chemin des hirondelles;
Le petit ramoneur qui a gravi les monts étincelants pour apprendre à grimper comme un rat dans les cheminées;
Le cordonnier qui met gravement ses lunettes pour mesurer le pied des gens;
Le raccommodeur de faïence et de porcelaine qui rajuste les ailes du coq brisé sur V assiette à fleurs;
Le rétameur en plein sfent qui redonne aux
iU LE LIVRE DE SAIÏS'T JOSEPH
cuilllers la couleur du ciel brûlant et bleu;
Le ménétrier qui imite la cigale au temps chaud, mais qui préfère le çin à la rosée;
Le vieux pauvre qui offre un bouquet à la mariée sous le porche de V église;
Le vicaire de la petite paroisse, dont la soutane fanée est plus belle que la robe de Salomon et que les lys!
Le facteur qui tire de son sac un télégramme d'azur,
Vous louent, ô leur patron, saint Joseph,
Qui avez connu, dans un dur combat, V ombre de la mort sur votre Dieu,
Et la sécheresse de la bouche sous le soleil du désert.
Et V averse reçue à plein dos.
Et le soulier qui rechigne et qui bâille,
Et V enfant dont la culotte est devenue trop étroite.
Et V inquiétude pour le pain quotidien.
Et la femme qui nen peut plus.
Et toute la misère et toute la mort et tout Vamour des petites gens qui vous ressemblent. Amen.
LE PASSEPORT
LE PASSEPORT
Je m'éveillai à quatre heures, et, déjà, par la fenêtre ouverte, passait un rayon qui écrasait des fruits d'or sur ma tapisserie campagnarde. J'entendais cailles et hiboux chanter avec frénésie, puis l'angélus grelotta.
C'était le père Théodore, voûté par quatre* vingts ans d'oraison, et dont la barbe hérissée fuse du défaut de l'épaule comme une gerbe de lumière, qui secouait les gouttes de l'harmonieuse rosée sur la prairie.
Au soleil levant la cloche qu'il brandissait, rivée à un tronçon de manche à balai, m' apparaissait comme le lys même de saint Joseph, doré par le soleil et tout bruissant d'abeilles. Et le vieillard, pareil à un arbre caverneux, semblait émettre de son tronc ce calice unique pour en orner son cœur.
Je savais quelle place occupait dans l'es-
prit de l'Époux de la Mère de Dieu ce solitaire qui se guide sûrement dans les ténèbres, mais dont les yeux, d'un azur enfantin, ne peuvent plus distinguer ici-bas que l'Hostie et ses moindres parcelles.
Je me plongeai dans la délicieuse eau fraîche, puis, m' étant vêtu à la hâte, je descendis pour assister à la messe de ce vénérable moine qui, par un acte conclu avec la Vierge, s'est constitué, en ce monde et dans l'autre, mon ange gardien et celui de ma famille.
Ce matin-là, tandis que nous déjeunions tous deux seuls, j'osai, homme peu intérieur à qui la réalité ne suffit point toujours, mais qui emprunte aux apparences, demander au père Théodore s'il ne possédait pas une photographie de lui qu'il pût m' offrir.
Je crois qu'une telle demande, si elle avait été formulée par un autre que moi, n'eût obtenu que ce silence où plane la réprobation, et qu'il observe à chaque fois qu'il dépiste l'intervention du Malin.
Il commença de hocher la tête : « Comment, mon pauvre ami, semblait-il dire, avezvous pu supposer un instant que ma vanité
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soit telle que j'aie jamais livré ma face à un opérateur de ténèbres pour l'exposer aux yeux du monde? »
Je comprenais que, néanmoins, il eût voulu me satisfaire. Il fronçait les sourcils, et paraissait maintenant interroger sa mémoire. Bientôt il monta dans sa cellule, et, une demi-heure après, frappant à la mienne :
— Je suis heureux, me dit-il, de vous faire plaisir. J'avais oublié que je retenais, dans le passeport qui me fut délivré il y a cinq ans, ma photographie. Ce passeport, le voici, je vous le donne. C'est le dernier dont j'aurai eu besoin sur la terre. Il ne me faut plus que l'autre.
Et il se retira.
J'avais sous les yeux un pauvre petit livret à couverture grise, que je feuilletai page par page :
LE IJVllE DE SAINT JOSEPH
CONSULAT DE FRANCE A ALEXANDRIE
N° du Registre 384
Le présent PASSEPORT mlable pour UN AN.
A partir du 2 janvier 1915,
A été délivré
à M. Joseph SERVAN, citoyen français.
Profession : Moine bénédictin.
Né à : Cadalen (Tarn).
Domicilié à : Jérusalem.
Immatriculé ou inscrit sous le n"
De passage à Alexandrie,
le 191 .
Qui, en compagnie de se rend en France.
LE PASSEPORT
CONSULAT DE FRANCE A ALEXANDRIE
Fait à Alexandrie
le deux janvier
mil neuf cent quinze.
Pour le Consul de France, le Vice-Consul, C. Dreuilhe.
Signature du porteur,
Joseph Servan. O. S. B.