‹ Le livre de Saint JosephChapitre 23 sur 23 · PRÉFECTURE DES · texte numérisé non relu

PRÉFECTURE DES

bouches-du-rh6ne Dwision

VISAS

Vu bon pour se rendre à Revel (Haute-Garonne) , le 9 janvier 1915.

Marseille, le 9 janvier 1915.

Pour le Préfet

ET par délégation,

Le conseiller de Préfecture^ ROYEZ.

Ville d'Albi (Tarn) VISAS

Vu à Albi pour se rendre à Lourdes, le 2 octobre 1915.

Albi, le 2 octobre 1915.

L'agent, GHAMAYON.

Lourdes (Hautes-Pyrénées)

Vu pour le retour.

Lourdes, le 12 octobre 1915.

P. le Corn, de police, PIGUÉ.

VISAS

Jésus du soir

0 Jésus, mon amour, amour du soir de ma vie, réjouissez-moi de votre vue à l'heure de mon départ.

0 mon Jésus du soir, faites-moi m'endormiren vous d'un sommeil tranquille et goûter l'heureux repos que vous avez préparé à cev.x que vous aimez. Par votre seul regard si pur, si plein de charmes, montrez-moi le chemin

LE PASSEPORT

VISAS

pour le voyage éternel. 0 mon amour, soyez pour moi un soir si beau que mon âme ne trouve qu'allégresse à dire un doux adieu à son corps et que mon esprit, enfin de retour vers vous, aille reposer sous votre ombre bénie.

Dites-lui alors, de votre voix limpide et mélodieuse comme une douce musique : « Voici l'Epoux.

Il arrive. C'est moi qui viens à toi pour les noces éternelles. »

Amen. Sainte Gertrude.

On devine quelle joie dilata mon cœur lorsque je refermai ce carnet aussi précieux pour moi qu'un écrit du temps d'Hérode.

Je compris toute la valeur de ce texte un jour que Joseph Servan (en religion père Théodore) essayait, malgré sa cécité, de rapetasser lui-même, sous un ormeau énorme où crissait une cigale, une paire d'espadrilles dont n'aurait pas voulu le dernier des miséreux.

— Père Théodore, demandai-je, vous préparez vos chaussures pour aller au Ciel?

Il me répondit :

— Leurs semelles ont baisé la terre

d'Egypte.

Lorsque le père Théodore se présentera au seuil du paradis, sa bonne face imprégnée comme la {>ôtre, ô saint Joseph! de mansuétude et d^ innocence, lui servira de passeport. Mieux que les signatures des consuls anglais et égyptiens, ses rides vénérables lui ouvriront les portes de l'Océan infini.

Mais, de moi, vieux routier, qui nai de vous et de lui que cette barbe crispée par le vent et ces souliers poussiéreux, et nullement r expression des justes, les gendarmes du ciel se méfieront à bon droit, et ils réclameront mon douteux livret.

Que leur produirai-] e? Des pages disloquées, revêtues d'un grimoire bien plus confus que celui qui recouvre le carnet du père Théodore : quelques poèmes, quelques contes. Et, non sans trembler, f attendrai le verdict en vous invoquant, ô saint Joseph!

Puissent alors les feuilles du passeport que

LE PASSEPORT 157

le solitaire rrCa donné açoir embaumé les feuilles du mien! Que tant de ç>ertus me viennent en aide, et que la Cour céleste accueille du moins dans mes œuvres le parfum que F âme du père Théodore y a laissé, comme d^une rosée à Vauhe.

xir

Saint Joseph ne se montrait point, et j'endurais ce supplice de le chercher sans l'atteindre, en désirant sa présence avec ardeur. C'est là une torture, une sorte de sécheresse spirituelle, un découragement pareil à celui qui s'empare de nous quand l'oraison n'arrive pas à rafraîchir notre âme calcinée.

Il n'a jamais habité la brise, le poète qui n'a jamais souffert de ce calme effrayant qui se fait parfois autour de lui, quand l'inspiration se retire comme de la plage une vague qui semble ne jamais devoir revenir, et vide un instant toute la mer.

0 génie qui ne connais point d'être stérile, comment goûterais-tu la fécondité?

Mais voici que, soudain, l'âme s'épanouit à nouveau, recouvre au contact de l'air vivifiant son assurance. Un saint aperçoit alors

des choses d' en-haut, un pauvre artiste les choses d' en-bas seulement, mais frappées d'un tel rayon qu'il le plonge lui-même, avec elles, dans le silence de l'amour.

C'est ainsi que bientôt le vent qui relève la voile pendante, la gonflant comme une joue, prit mon cœur dans l'affaissement, et le poussa en avant, et le fit palpiter, et je compris, sinon que j'allais voir bientôt saint Joseph, du moins qu'il était auprès de moi.

Pour quelle raison me trouvé- je, en un coin de village, à cinq heures de l'après-midi, auprès d'une digue, sur la muraille d'un moulin d'où s'exhalait l'odeur de la rivière battue et du blé moulu, en face d'un gouffre dont j'estropie le nom peut-être : Romareno ou romorenoP

Non loin de moi, en amont de la digue, un vieil homme tenait une ligne. Combien me touchent le pêcheur pauvre et âgé, sa patience, la simplicité de son attirail, l'innocence de son passe-temps!

Je m'approchai de celui-ci, l'interrogeai sur la prise qu'il avait pu faire. Il souleva le couvercle de son panier, et me montra au fond quelques anguilles qui se tortillaient

parmi des feuilles d'aulne. Puis il me demanda :

— Vous êtes du pays?

— • Je l'ai habité dans le temps, répondis-je.

— Dans quel temps?

Je fus bien embarrassé pour lui répondre, car mon inspiration me rendait tout à fait présentes les années où je venais me baigner là, en compagnie d'enfants de l'école communale, il y avait près d'un demi-siècle. Et ce qui me rendait ce passé plus actuel encore, c'était de voir, comme jadis, de petits garçons s'élancer tour à tour du rocher qui dominait le gouffre, plonger, et ressortir luisants et vifs comme des ablettes.

Je ne répondis pas directement.

— Est-ce que, lui demandai-je, vous avez connu Mme de Brancion?

— Si je la connais ! Jamais elle ne décide la moindre réparation à son immeuble, qu'elle ne m'ait auparavant consulté ! Je suis son charpentier, et même j'ai fait pour elle de la menuiserie.

Il n'y avait pas à hésiter. Il fallait que je consentisse à me reporter en arrière : ce brave homme me parlait, comme d'une personne

vivant encore, de Mme de Brancion que je savais morte et que j'avais connue dans ce village, en 1879, Tannée même que fut tué, dans le Zoulouland, son impérial élève.

Or, j'étais un enfant à cette époque où l'esprit de saint Joseph me ramenait aujourd'hui. Et mon âme était toute baignée de cette impression de vrai village, de village du jeu de l'oie, heureuse et naïve, qu'a dissipée, hélas ! le progrès industriel.

Je compris vite que j'avais affaire à un artisan comme il n'y en a plus, à l'un de ces disciples du Charpentier qui avaient encore l'honneur, la fierté de leur art. En effet, il me parla avec cœur de tout ce qui a trait à sa profession. Il insista sur ce que, en dehors de gros travaux de construction, les familles prépondérantes des environs lui avaient souvent commandé ou confié leurs mobiliers, à cause de la conscience et de l'intérêt qu'il apportait à la moindre tâche.

— Je suis né pour mon travail. Le péché du charpentier et du menuisier, me dit-il, c'est de ne pas aimer le bois. Avez-vous un instant, monsieur? Si vous l'avez, je plie ma ligne tout de suite, et je vous emmène à mon

atelier pour vous montrer l'ouvrage que je viens de finir.

— Allons, dis-je.

Nous descendîmes, le long de la rivière la Bidouze, jusqu'à une ruelle où nous entrâmes dans un corridor pavé de galets, qui aboutissait à une cour dont la flore consistait en un figuier étiolé.

Au fond de cette cour, où il déposa son panier et ses lignes, mon compagnon me fit pénétrer dons son modeste atelier.

Nous atteignîmes l'heure où la lumière cesse de briller et révèle chaque ligne avec une divine simplicité.

Nos pas étaient amortis par les odorants copeaux qu'ils froissaient et, contre le mur et sur les établis, je distinguai les outils bien rangés.

L'ouvrier se dirigea vers l'extrémité de la pièce qui était l'endroit le plus clair. Et, d'un geste, il fit tomber une toile grossière qui protégeait et qui découvrit un autel.

— L'autel de saint Joseph, dit-il.

Et je vis un meuble de chêne, sans aucune recherche, sans la moindre sculpture. Quelques

lignes droites, bien équilibrées, c'était tout. Je me fusse attendu à quelques naïves figures d'anges, comme en savaient faire les maîtres du ciseau villageois, à quelque épisode : la Fuite en Egypte ou le Recouvrement de Jésus. Mais non : le bois seul, nu.

J'avoue que j'étais quelque peu déconcerté.

Qu'est-ce qui avait poussé un pauvre artisan, qui venait de glorifier son métier en prônant le savoir-faire, à m' exposer son œuvre, sans doute aux proportions exactes, mais qu'eussent tout aussi bien établie les plus banaux des professionnels?

Je me taisais et il se taisait, et le tic tac d'une haute et fruste horloge semblait accroître la gêne que me causait mon propre silence, dont le brave homme ne semblait nullement humilié. Sa face exprimait une béatitude infinie, cependant qu'il fixait des yeux, au-dessus du tabernacle, le socle destiné à supporter la statue du saint à qui l'autel était réservé.

Soudain cessèrent mon étonnement et ma curiosité, car je voyais devant nous celui qui avait tant tardé à se dévoiler à moi en ce jour.

L ADTEL i67

Et je comprenais qu'il se révélait en même temps au vieil artisan qui avait fait passer toute la piété de son cœur dans ces planches, qu'il avait rabotées et ajustées, après les avoir équarries, du tronc le plus net et le plus beau qu'il eût pu acheter pour l'abattre et le consacrer à cette fin.

Et, sous les pieds de saint Joseph, l'autel vivait de l'existence même de l'arbre dont il était issu. Et il n'y avait place, à cet autel, que pour la vérité. L'art, même le plus touchant, en était exclu, et en cela consistait le génie de cet homme qui avait compris que le bois nu doit suffire à Celui doat le Fils adoptif enfanta le monde sur la croix.

Donc, par ce bois nu qui, dans cet atelier, formait le seul monument qui convînt à la simplicité du Maître des charpentiers, un miracle s'opérait.

Ah ! Point de bas-reliefs, de motifs inventés !

Mais la vie telle qu'elle est, la vie qui s'était passée dans ce chêne, autour de lui, à ses pieds, se dévoilait à nos yeux et à nos oreilles.

Et il m'eût fallu en appeler aux prophètes qui ont décrit l'arche de Noé ou l'arche

d'Alliance, pour noter le détail des jours et des nuits qui drapaient ce modeste autel, des mousses qui le tapissaient, des nids qui y pépiaient, des corbeaux, des piverts et des palombes dont les vols T éventaient en sifflant, des abeilles qui grondaient au-dessus, des pâtres qui venaient manger à son ombre, des pauvres qui ramassaient en automne ses rameaux d'or, en hiver ses rameaux d'argent.

Ayant ramené avec respect la toile sur cette création magnifique, ce digne maître de la Corporation de saint Joseph me dit :

— Il n'y a qu'à laisser travailler l'Ap^prenti.

Dépouillez de plus en plus, saint Joseph, cette œuçre dont je ceux faire cotre autel. Trop de feuillages empêchent le fruit de mûrir et V oiseau de chanter; trop d^ ornements nuisent à la belle ligne.

Mais cous, traçaillez à ma place açec votre divin Fils, tandis que la Vierge coud.

Mon esprit s^ abandonne au vôtre. Ces

phrases que je trace, mesurez-les, ordonnez-les en me tenant ^la main comme faisait, quand fêtais tout petit, l'instituteur du village.

Et d'abord, il m'est impossible de distinguer ce que je jais. Et ce nest que lorsque je suis au bout du sillon que j'entends chanter le cricri, la caille et l'alouette.

Il n'est que de cous prier, et l'œuvre s'établit selon un plan divin, et tout à coup elle apparaît quand se déchire la toile grossière qui obscurcissait notre œiL

Ce que je vous demande. Patron, c'est votre vertu où je n'atteins pas assez, dépouillée de vaine gloire, ne tendant qu'à louer Dieu, dûton déplaire à beaucoup; et, encore, la qualité de votre matière, et le temps que vous ne marchandez pas; en un mot : le fini de l'œuvre.

Je veux vivre en votre présence, admirant non moi-même mais vous, dans l'équilibre et la nudité claire du meuble, et rapportant l'inclinaison de ma plume à l'ouverture de votre sage compas.

Ce fut en un jour d'injustice. Saint Joseph vint dans le sous-bois, vers midi, alors que je me laissais aller à l'accablement de l'été, pensant recouvrer un peu de calme dans la sieste. Mais le sommeil me fuyait. Le long bourdonnement que l'Ecosse appelle le langage de la fée se propageait de la cime luisante des chênes assoupis jusqu'à la mousse où j'étais étendu.

Je me relevai. Je fus conduit par le saint au bord de la rivière ombragée, dont nous remontâmes la berge, et nous atteignîmes une maison assez vaste, mais d'humble apparence. Au premier étage, nous pénétrâmes dans une chambre fraîche, meublée seulement d'un lit, d'une armoire, d'une toilette et de quelques sièges, le tout simple et vétusté, et vu dans

une lumière tamisée par les volets et les rideaux de cretonne.

Un homme était couché dans le lit sans que personne l'entourât. Nous seuls, saint Joseph et moi, venions l'assister, en ses instants derniers, dans cette pièce où régnait une bonne odeur de lavande séchée.

Le vieillard, c'en était un, paraissait calme, tellement que toute sa famille l'avait à cette heure quitté pour aller déjeuner, et l'on entendait dans le brillant silence tinter en bas l'argenterie.

Saint Joseph me dit : . ^

— C'est Léonard Hameau.

Je fus ému en entendant prononcer ce nom, qui était celui du plus pur génie poé tique, tenu à l'écart par les hommes qui dispensent la gloire.

Avec respect je considérai cette noble physionomie qui n'exprimait que la paix, sœur du renoncement.

De longs cheveux blancs, peignés avec soin, rejetés en arrière, ajoutaient à la douceur du visage bien rasé, aux traits accentués, et dont le profil était un peu de l'oiseau royal et grave. Les yeux, d'un marron somptueux,

ne présentaient aucun des symptômes du coma, n'étaient ni voilés ni révulsés. Je comprenais qu'il allait mourir sans les spasmes et affres ordinaires de l'agonie. J'ignorais d'ailleurs la nature de son mal : l'usure physique peut-être, bien qu'il n'y parût pas?

Son génie s'était déployé de bonne heure dans cette maison qui l'avait vu naître, et d'où il allait gagner le Ciel. Les œuvres de Dieu lui étaient apparues si pleines d'amour, si imprégnées encore de la lumière de l'Éden, qu'il les avait chantées dans une langue et dans un esprit inimitables.

De vingt à trente ans, il publia quelques poèmes qu'il eut la candeur d'offrir aux habitants de la petite ville voisine, ce qui lui valut les risées, les compliments hypocrites, les critiques malveillantes de ceux-ci.

De trente à quarante ans, son génie brilla comme une étoile, c'est-à-dire dans l'ombre, mais dans l'ombre de quelques cœurs lointains et dispersés.

La rosée, l'angélus, les colombes, et jusqu'aux insectes, lui furent autant de sujets qu'il traitait avec autant de grandeur qu'un astronome ses planètes et ses soleils.

Sur l'avis de quelques adeptes, il voulut élargir le cercle de ses tirages, afin .d'augmenter le nombre de ses lecteurs, et, si possible, remédier à la gêne, multiplier le pain de ses enfants. A quoi il parvint dans quelque mesure : mais sa poésie, qui jaillissait comme une eau vierge, passa inaperçue d'un grand nombre, à cause de sa transparence même, ou bien indisposa certains autres qui n'avaient pas de cœur.

Quand il eut cinquante ans, la plupart de ceux que l'on honore comme des maîtres officiels, s'apercevant de ce que l'on ne parvenait pas à faire peser un assez mortel silence sur ces œuvres, dont une élite parlait malgré tout, alors que l'intrigue et la vulgarité seules menaient du bruit autour des leurs, se décidèrent à user de leur puissance pour piétiner les quelques pauvres lauriers sauvages qu'avait recueillis Léonard Hameau.

Le poète s'habitua peu à peu à l'humiliation, aux sourires d'abonnés aux revues importantes, au mépris que ses enfants lui rapportaient de camarades, dont les parents le tenaient pour un raté, un fou amusant et inofîensif*

A soixante ans, il se fût vu couvert de ridicule si sa vieille maison paysanne ne l'avait défendu des atteintes du monde, grâce à ses murs épais comme du pain.

A mesure que Léonard Hameau se rapprochait de la mort, la méchanceté intéressée des jeunes qui le copiaient faisait chorus avec la cruauté gratuite des vieux pharisiens, le venait relancer jusque dans sa retraite où il passait, au milieu des siens, une vie médiocre qui n'avait matériellement rien d'enviable.

Mais il leur pardonnait de tout son cœur, parce qu'il était soutenu par l'exemple de celui qui, entre tous, fut méconnu, bafoué, persécuté, dont le nom est encore comme une dérision sur les lèvres des prostituées : le Père nourricier du Fils de Dieu.

Et c'est pourquoi, ce père nourricier, saint Joseph, en cette ardente et superbe journée, m'amenait voir mourir l'un de ses meilleurs amis.

La fin de Léonard Hameau fut tout ce qu'il y a de plus simple. J'entendis un pas léger dans l'escalier, celui de la plus petite enfant du poète (il était chargé de famille), elle avait quatre ans.

ns LE LIVRE DE SAINT JOSEPH

Elle s'approcha de son père, tenant un brin de laurier de cuisine dont elle effleura la main pendante hors du lit.

Elle ne savait pas, elle, qu'un génie allait quitter la terre. Léonard Hameau aperçut la légère chevelure blonde. Et il sourit. Et, comme si je sortais d'un songe, je me retrouvai avec saint Joseph dans la forêt et dans la joie.

Si la poésie est la recherche du Ciel, et si la mort le découvre, que l'arrivée doit être bonne au poète!

Dès que Vun de ses fils lui g, fermé les yeux, il 9oit tout ce qu^il ne croyait pas de cette splendeur dont il ne connaissait que des éclats et de pauvres rythmes,

0 Joseph! souvenez-vous de votre sortie d'Egypte, quand la persécution eut pris fin. Quel arc-en-ciel se leva sur les vergers sonores!

Mais ces merveilles ne furent rien, en comparaison de celles que vous avez contemplées

au moment où, comme un lys, la main de cotre dwin Fils s'est posée sur cotre paupière pour la clore.

U ombre peut régner dans ma chambre.

Il y a de la lumière au dehors.

A cette heure où les liserons que le savetier arrose penchent leurs cloches bleues pleines d'eau qui, bientôt, se cloront en forme d'urne ; quand crie l'hirondelle qui rase le trottoir clair encore ; quand l'enfant de l'ouvrier rapporte sous son bras le pain de la prière ; quand l'horizon de myosotis et de cerise plonge nos cœurs dans l'extase, je me tenais à ma fenêtre, debout et lisant.

De ma bibliothèque où les envois d'auteurs s'entassent pêle-mêle j'avais, sans les choisir et presque machinalement, tiré deux manuscrits dont j'avais négligé de prendre connaissance. Sans doute, puisqu'ils avaient été classés sur le même rayon, m'étaient-ils parvenus à peu d'intervalle l'un de l'autre. Les deux couvertures portaient une date identique : 1890.

Le premier que je feuilletai était un recueil de poésies, signé d'un nom d'homme aussi inconnu que le nom de femme apposé sur le deuxième.

Dès que j'en eus pris connaissance, je fus ivre de cette joie que verse à l'esprit et au cœur une œuvre toute pure, plus belle de ce qu'un art savant ne la déflore pas. Gomment, depuis trente ans, ces feuilles s'étaientelles conservées dans ma cellule poudreuse, sans qu'aucune des gouttes de rosée qu'elles contenaient se fût évaporée ; sans que le soleil et la neige de leur lys se fussent ternies ; sans que l'amour qui les faisait palpiter tout odorantes, entre mes doigts, eût passé l'âge du printemps?

Le jeune homme qui avait ainsi exhalé son âme en l'honneur de sa bien-aimée, avec un génie si vierge, si transparent, que seule une eau de montagne jaillit ainsi, était-il donc possible qu'il fût mort ignoré, que jamais plus il n'eût fait part à d'autres de son merveilleux instrument?

J'examinai son cahier sous toutes ses faces, je recherchai dans le texte poétique, mais en vain, quelque topographie qui en pût situer

la province, quelque allusion qui pût déterminer l'état de l'auteur. Nul indice ne me mit sur la voie d'une recherche quelconque. Et, je le répète, le nom du signataire ne me disait rien, mais rien.

Mon cœur se serra comme à la pensée d'un trésor méconnu, et, jetant un regard autour de moi, je demandai pardon à toutes les âmes que j'avais négligées, et qui me firent l'offrande de ce qu'il y eut de plus divin en elles.

Mais ce qui me parut le plus inexplicable fut que le deuxième manuscrit, que je pris ensuite, celui de la jeune fille, révélât des qualités au moins aussi rares que le premier, du même ordre, et qu'il témoignât d'une pareille ferveur envers un être élu.

Je constatai qu'ici comme là faisaient défaut tous renseignements qui eussent pu me mettre sur la piste. Pas plus que l'autre, ce nom ne me parlait, n'éveillait en moi le moindre écho. Et, quant aux papiers, munis sans doute du timbre d'origine postale qui avaient dû envelopper ces chefs-d'œuvre, je ne mis pas en doute qu'ils n'eussent été jetés au panier, incinérés.

186 LE LIVHE DE SAllNT JOSEPH

J'éprouvai le même regret, la même mé lancolie que tout à l'heure, de n'avoir point, trente ans plus tôt, recherché dans la forêt touffue du monde littéraire ces âmes toutes frémissantes de Ciel et qui s'ignoraient sûrement l'une l'autre.

Gomme j'allais refermer le deuxième recueil, je vis que, par-dessus mon épaule, saint Joseph paraissait lire avec moi. La dernière lueur du jour baisait sa face tranquille et sa barbe que les vents ont crispée. Et, comme répondant à ma muette interrogation :

— Ni l'un ni l'autre n'est mort, me dit-il. Allons les voir.

Et je sortis avec lui dans la nuit tiède, par la porte basse qui s'ouvre sur le sentier constellé de fleurs de jasmin. J'étais fort intrigué, ne sachant comment il se pourrait faire que je fusse mis en présence, dans ce pays qui n'était certainement pas le leur, de ces deux chantres d'un amour angélique.

— Hélas ! reprit saint Joseph, qui suivait ma pensée, presque toute votre existence se passe à ne rien voir de ce qui s'offre à vos yeux, si tenace est votre égoïsme, et tant vous

regardez en vous-mêmes, et vous y complaisez 1 Et qui donc a jamais avancé, oserais-tu prétendre toi-même sans rougir, que, toi seulj dans cette petite ville, aies reçu des dons harmonieux?

Je me tus, car, dans les sages paroles de saint Joseph, mon orgueil se dissipait comme le brouillard qui suffit à obscurcir notre vue sur les âmes.

— Il t'est donné, continua saint Joseph, de correspondre avec de nombreux poètes ; mais Dieu seul les connaît tous, et les plus grands sont ignorés parce qu'ils ne sortent jamais de l'ombre nécessaire à leur génie.

Avec le saint nous gagnâmes le quartier que l'on nomme de la Vieille- Horloge, étroit et populeux, aux logements tels que le Midi s'en contente : insalubres, croulants, mais égayés durant les beaux jours de l'été par le feu des géraniums et par l'azur qui bouche les trous et les crevasses.

Nous montâmes jusqu'à une chambre mansardée où, assis à une table, éclairé par une méchante lampe à pétrole, un vieux clerc de notaire, que je connaissais de vue, usait ses yeux à revoir sa comptabilité. Il se leva

péniblement quand nous entrâmes. Une tuberculose osseuse le tenait roide. Honteux et surpris, il s'excusait du désordre de la pièce.

— Monsieur Jammes, vous ne pouvez savoir dans quel désarroi se trouve un homme qui vit seul, infirme depuis l'âge de dix ans, obligé de faire son lit et sa cuisine lui-même ! Je suis confus.

Monsieur Jammes, je n'ai jamais eu le grand honneur de vous être présenté. Vraiment je ne m'attendais pas... Asseyez-vous... Qu'est-ce qui me vaut l'avantage de votre visite?

Saint Joseph, qui était, cela se voyait, un familier de cet humble scribe, comme il semblait qu'il le fût de tous les pauvres bougres chez qui il m'emmenait, lui répondit :

— Le motif de la visite de Francis Jammes est tout simple, mon cher monsieur Duval : il vient vous remercier d'un cahier de poésies que vous lui avez adressé il y a trente ans, et qu'il n'a lu que tout à l'heure.

Je faillis tomber de mon haut. Quoi? Duval? Duval, dont je connaissais le nom et la personne depuis toujours? Duval, le pauvre

AMOIJUS DANS L'OMRRE 180

clerc boiteux et voûté, était l'auteur de ce chef-d'œuvre?

Jamais une minute cette singulière idée ne me fût venue à l'esprit d'identifier le Duval qui, en effet, avait signé VHommage à une jeune fille, avec ce Duval qui était là disgracié, rougissant :

— Oh!... Il y a si longtemps, expliquaitil. C'est bien peude chose, monsieur Jammes, j'avais lu des poésies de vous, imprimées, de quand vous étiez tout jeune, qui m'avaient bien ému. J'étais bien jeune aussi alors. Nous sommes du même âge, mais je n'avais jamais osé vous adresser la parole, et jusqu'à aujourd'hui nous ne nous sommes jamais parlé. Donc, à vingt-deux ans, ayant lu de vos vers, je m'étais dit que ce devait être bien bon d'écrire ainsi des joies et des peines que l'on a sur le cœur. Et j'ai essayé. Mais, après vous avoir adressé une copie, — la seule que je fis sur des brouillons que je brûlai — j'eus honte. Et je me dis : C'est bien fait ! Il ne te répond pas, tes poèmes ne méritent que du mépris.

Comme, en exaltant ses vers si beaux, je lui demandai pardon de mon trop long silence, il dit, s' essuyant les yeux :

190 LE LIVr.E DE SAINT JOSEPH

— Vous me donnez, ce soir, la plus grande joie de ma vie. J'ai composé ce petit recueil, auquel vous attachez trop d'importance, dans cette mansarde, pour une jeune fille, infirme comme moi, et qui a toujours ignoré qu'elle en était l'inspiratrice.

Duval me prit les mains et les baisa, et je ressentis que c'était moi le pauvre homme. Quand nous l'eûmes quitté :

— Il ne t'a pas nommé, me dit saint Joseph, la personne aujourd'hui assez âgée qui lui a fait écrire des choses si pures. Mais ce qu'il ignore est que, sans jamais s'en être ouverte à lui, sans jamais lui en avoir fait part, elle a composé en son honneur, parce qu'elle l'aimait comme il l'aimait, ces poésies aussi pures que les siennes, que tu as tant admirées, et qu'elle intitula : Pour ailleurs.

— Qui? demandai- je.

Puis, me rappelant que le deuxième manuscrit, dont j'avais pris connaissance, portait la signature de Horta, et me sentant éclairé soudain, mais sans y croire encore, je repris, me donnant à moi-même la réponse :

— Qui? Mlle Horta?

— Elle-même.

— L'employée de la poste?

— Oui.

Jamais non plus l'idée ne me fût venue à l'esprit d'attribuer à la pauvre personne qui, depuis trente ans, expédie mes lettres, recommande mes paquets, cet hymne si pur, pourtant signé d'elle. Mlle Horta ! Mlle Marie Horta ! Comment aurais-je pu supposer que cette humble, que je voyais presque chaque jour, quand des rhumatismes ne l'immobilisaient pas, était un grand poète?

— Mais à elle, me dit saint Joseph, nous n'irons point rappeler la chanson que son cœur, sous l'empire du printemps, avait écrite à la louange du seul être qu'elle ait aimé d'amour, infirme comme elle, et comme elle pauvre et sans charme et que, peut-être, elle avait élu à cause de la ressemblance de leurs croix, de même qu'il l'avait choisie. Et d'ailleurs cette modeste employée, dont le cœur est farouche comme une cime sous la brise, c'est non pas à celui qu'elle aimait de toute son âme, mais à toi qu'elle a confié son espérance céleste sur quelques feuilles de mauvais papier. Tu étais pour elle le

poète. Elle eût voulu savoir si son travail était bien fait.

Il ne faut pas, après un aussi long temps, remuer des cendres. Pour une nature chaste et haute comme la sienne, d'avoir éprouvé un sentiment de cette sorte, ici-bas, est toujours une humiliation, et, de n'avoir pas su qu'il était partagé, une blessure.

— Mais ce sentiment, Duval ne pouvait le connaître puisqu'elle ne le lui avoua jamais?

— Pas plus, répondit saint Joseph, qu'elle n'aurait pu se douter de l'amour qu'il lui portait, puisque jamais non plus il ne Lui fit tenir ses écrits.

Et il ajouta :

— L'un comme l'autre se jugeait inférieur, et chacun se croyait incapable d'inspirer la moindre tendresse.

— Pourquoi donc chantèrent-ils?

— Pour le Ciel. Si leurs âmes avaient pu se voir sur la terre, ils se fussent reconnus éperdument, et les défauts mêmes de leur argile eussent été voilés par la beauté intérieure. Mais, trop modestes, ni l'un ni l'autre n'a cru en soi-même qu'en Dieu.

Nous tournions à l'angle de la rue. Là,

AMOURS DANS L'OMBUE 193

dans une chambre du rez-de-chaussée, demeurait seule Mlle Horta.

Je jetai en passant un coup d'œil sur cet appartement, ce que je n'avais jamais eu la curiosité de faire, et sur cette personne que je n'avais en aucun jour vraiment regardée.

Je vis une ombre.

Aveuglés par des réputations toutes faites, nous sommes sensibles surtout à ce faux luxe qui s^ étale comme celui d'un salon de lecture.

Apprenez-moi, ô saint! à ne pas me détourner du liçre que me tend V inconnu, à F ouvrir bien moins pour y rechercher des ornements artificiels et faciles et des décors stérilisés, que les rayons d'une âme!

Quels trésors cachiez-^ous, ô Charpentier! dans ce meuble fruste qui, à Nazareth, était en usage chez les pauvres? Peut-être la boucle de cheveux d'un enfant. Et de quel enfant! Peut-être du lin filé par les mains d'une vierge. Et de quelle vierge!

Que je me penche çers mon frère et ma sœur que r ombre enveloppe, mais dont une flamme intérieure a mûri les cœurs méconnus! Que le çin de leurs celliers secrets rn enivre!

C'est vous, Joseph, qui pénétrez chez ces humbles, qui savez ce qui se passe de grand dans Vâme de pauvres scribes astreints à la besogne la plus fade, cloîtrés comme dans un saint Ordre derrière cette grille où le public apporte ou retire la monnaie de César.

Amant de la pauvreté qui vous avancez par la moisson pour recueillir les fruits que nous avons dédaignés, ou que nous avons laissé tomber, donnez-les aux anges qui les rendront à Dieu.

Mes fenêtres s'ouvraient sur une nuit pareille à l'aile d'un sombre papillon bleu. Saint Joseph ne se montrait ni ne me parlait, mais sa présence m'était révélée par l'arôme de son lys et par la flamme, comme d'un foyer pauvre, doux et familier, qui s'élevait dans mon cœur.

Mon regard plongeait dans l'ombre hésitante et diffuse où palpitaient quelques chauves-souris au-dessus des nacres du soir sur la rivière. Et je voyais une grande maison bourgeoise, dont le jardin en terrasse dominait l'eau dormante où les grenouilles poussaient ensemble un coassement, tandis que les flûtes des crapauds s'isolaient comme les larges gouttes distantes d'une averse.

Dans ce jardin crépusculaire, il y avait un perron au bas d'une salle à manger

ouverte, et, sur les marches, deux petits garçons étaient assis dont l'un offrait à l'autre la moitié de sa grenade. Celui qui donnait souriait à celui qui recevait, et celui qui recevait souriait à celui qui donnait.

Ce dernier, en portant l'un des grains de rubis à sa bouche, dit à son frère :

— C'est bon !

On les sentait amis comme s'ils n'eussent eu qu'un seul cœur.

L'un était brun et s'appelait Hugues.

L'autre était blond et se nommait Robert.

Ils avaient, l'un huit ans, l'autre sept.

Une atmosphère d'indicible innocence enveloppait ces petits que leur mère vint bientôt chercher pour les emmener se coucher.

— Il est temps, mes enfants, dit-elle. Allez embrasser votre papa.

Ma méditation que conduisait saint Joseph, dont le lys embaumait davantage encore, me fit les suivre à l'intérieur de la demeure.

L'un et l'autre trottèrent pour accomplir ce qu'on leur demandait, avec, à la main, chacun sa moitié de grenade à peine entamée. Puis ils montèrent dans leur chambre à cou-

cher, suivis de leur maman, et ils s'agenouillèrent sur des chaises, en face d'un portrait de Joseph, qui était là depuis leur naissance, un grand portrait qu'ils trouvaient bien beau parce que le saint y avait l'air bien bon. Quand ils éprouvaient quelque gros chagrin, comme en ont les tout petits, ils le regardaient en pleurant et ils étaient aussitôt adoucis et consolés.

Je les voyais prier. Ils avaient déposé, comme pour le lui offrir, ce qui leur restait du fruit magnifique au pied du saint. Ils étaient à peu près de même taille : Hugues plus fort, Robert plus gracieux, leurs jambes nues soigneusement alignées sur les prie-Dieu. Et la lampe faisait courir dans leurs cheveux coupés court des frissons : frissons d'ombre pour Hugues, frissons de soleil pour Robert.

Vêtus de leurs chemises de nuit, ils s'embrassèrent devant saint Joseph.

— Je n'oublierai jamais, dit Robert à Hugues, que tu as été bien bon en me donnant la moitié de ta grenade. Saint Joseph la gardera, cette nuit, près de ta moitié.

— Je te l'ai donnée parce que je t'aime, répondit Hugues.

Et ils s'endormaient quatre minutes après, d'un souffle égal. Et leur mère sortit après avoir effeuillé l'almanach où l'on lisait :

18 août 1876.

A ce moment Joseph, visible enfin, entra dans la pièce où je me trouvais en face de la nuit, toutes ces choses venant de m'y apparaître. Il me dit :

— Vois ce que sont devenus Hugues et Robert.

Et je vis deux officiers, à peine âgés de vingt-cinq ans, debout, face à face, dans la chambre d'un hôtel. Ils étaient en grand uniforme. On était au soir de quelque fête nationale : des pluies de feu multicolores et crépitantes sillonnaient le ciel limpide qu'encadraient les larges fenêtres.

Aussi distingués l'un que l'autre, coiffés des mêmes lauriers d'or qu'ils avaient recueillis ensemble par brassées durant leur studieuse enfance au collège, puis à l'École polytechnique, ils discutaient violemment, à coup de phrases brisantes, et il ne me fallut

pas longtemps, hélas ! pour comprendre que je me trouvais en face de frères ennemis.

Qu'était devenu le doux amour des innocents de jadis, assis sur le perron que baignait la nuit bleue, agenouillés dans la chambre, où ils s'embrassaient avant de s'endormir?

Maintenant, des rivalités engendrées par leurs succès mêmes, des jalousies entretenues et envenimées par leurs brillantes maîtresses, crispaient leurs lèvres arrogantes, faisaient sonner sur leurs bottes la cravache dont chacun se fouettait soi-même afin de n'en pas cingler l'autre.

— Sachez, monsieur, disait Hugues à Robert, que je n'ai aucune leçon à recevoir d'une femme que vous vous obstinez à considérer comme de votre monde, et qui n'est qu'une courtisane qui se donne au plus offrant.

— Monsieur, répliquait Robert, le dépit seul vous fait parler, car je n'ignore point que ces faveurs dont vous affirmez qu'elle est prodigue, elle vous les a refusées.

— Je vous donne ma parole d'honneur que non.

— Allons donc, monsieur !

202 LE LIVRE DE SAIiNÏ JOSEPH

Un terrible silence suivit ce démenti donné par Robert à Hugues, un silence de haine, un silence mortel. Le sang, d'autant plus furieux quand il s'élève contre lui-même, bouillait dans ces souples artères qu'une mère jadis avait amoureusement renfermées dans son sein. L'homme en qui Satan parle ne se reconnaît plus, et le souvenir du temps où l'on s'aimait se change lui-même alors en cette démence criminelle qui arme le bras du père contre le fils, du fils contre le père, du frère contre le frère. La colère, à son paroxysme, déclenchée par la dernière phrase, fit que Hugues changea sa cravache de main et parut se tâter; chercher sur lui un objet. Robert vit le geste, porta la main à son front, et, comme davantage effrayé de l'acte qu'ébauchait son frère que par la crainte de la mort, il lui cria, pour le rappeler à soimême, avec un accent de reproche et d'amour infinis :

— Hugues !

Hugues lâcha l'arme dont il serrait la crosse et ne répondit que par un sanglot.

Et tous deux se regardèrent, et chacun découvrait soudain sur la face de son frère

la bonté qu'il avait quand il était petit.

A ce moment, tandis que dans la rue houleuse passait une retraite militaire, et que la lueur des torches se mêlait au vert azur et aux roses des flammes du Bengale, saint Joseph entra dans la chambre où se tenaient les deux frères.

Ils reconnurent en même temps, avec une divine émotion, le vieillard dont l'image, dans leur chambre d'enfant, présidait à leur prière et à leur coucher.

Le saint s'avançait et, dans chacune de ses mains, il portait la moitié d'une grenade vermeille, belle comme le sang de Dieu.

— Amis, leur dit-il, de sa voix pacifique et miséricordieuse, c'est la grenade que vous aviez partagée entre vous, quand vous étiez petits garçons, et que vous aviez oubliée à mes pieds. Je vous la rapporte.

Il arrive parfois, ô Joseph! que nos cœurs sont fendus et tout saignants comme les gre-

nades, et quun murmure les entoure comme d'un essaim aux piqûres brûlantes.

Ces fissureSy produites par notre ' amourpropre, livrent passage aux ç^ents et aux pluies qui peu à peu pourrissent les beaux grains. Et voici que nous ressentons, dans notre bouche, Vamère et âpre saveur de nos écorces blessées, et non le suc vermeil qui formait le fonds.

Qui na entendu, partagé entre Vamour et la haine, gronder cet orage : le désir de s'humilier, de pleurer, de laisser éclater son cœur, d'en donner la moitié à celui qui nous a offensé ou que nous avons offensé — et puis cette reprise de soi-même, cet orgueil qui nous fait nous roidir, frère contre frère, envenimer la blessure, lâcher sur elle à nouveau les mouches ardentes de notre susceptibilité?

Je vous supplie de ne plus nous laisser attarder à ces querelles qui nous corrompent. Envoyez-nous le grand Soleil de la charité pour cicatriser les plaies entretenues par les dards. Oh! les baisers, longuement attendus, de ceux qui se réconcilient!

Pourquoi avoir tant tardé? Combien plus que les raisonnements et les révoltes valent mieux de pauvres bras jetés autour du cou, et cette

fonte de neiges, et ces joues humides, et ces bouches qui recueillent les larmes mêlées.

Donnez à chacun ce courage quil veuille être le premier à excuser son prochain et à lui pardonner. Que F ordre succède au désordre! Et qu après Vétreinte, les deux cœurs soient tellement fondus quils ne forment plus quun seul fruit merveilleux dont rien ne puisse altérer Vor et le sang!

Chassez loin de nous les conseillères pleines de venin, nos pensées de vengeance, ou tournezles de telle façon qu elles ne produisent plus, à la place des anciens ulcères, que le miel si doux de la tentation qui s'apaise et de V amour qui a pleuré.

LE CHEMIN DE CROIX

LE CHEMIN DE CROIX

Saint Joseph me parla, vers minuit, debout auprès du Christ de la Mission :

— J'achève ici le chemin de la Croix d'un bout seulement de la petite ville. Je n'ai eu qu'à descendre et qu'à remonter un espace de quelques mètres, l'extrémité de cette rue, et je suis effrayé par toutes les douleurs, toutes les misères que j'ai rencontrées dans chaque maison.

Comme je m'étonnais :

— Voici trente ans que tu vis là. Mais, n'ayant connu que l'un après l'autre les drames intimes, les infirmités, les deuils, jamais tu n'en as dressé la liste, opéré le recensement. Il n'est pas un perron, peut-être, dont les marches ne soient les stations d'im calvaire.

Je suivis saint Joseph. La belle lune baignait de sa vapeur d'argent les roses trémières chiffonnées que nous apercevions tout, contre la grille de la preniière maison, à droite.

Et je songeai à un fils bien-aimé que l'on avait rapporté à sa mère tout sanglant, qui s'était logé une balle dans la tête.

Miserere nostri!

La deuxième maison avait moins d'apparence que la première. Le toit cabossé, croulant presque, la galerie de bois délabrée où rôdait un chat, la cour où suintait une rigole, dénonçaient l'indigence.

Et je songeai à la fille qui se cachait là depuis trente ans, n'osant sortir de crainte de tomber en écumant dans la rue.

Miserere nostri!

La troisième maison était neuve, régulière, banale, recouverte de tuiles, fermée par une porte munie d'une boîte à lettres et d'un marteau.

Et je songeai à deux petites sœurs, à peu près du même âge, qui l'habitaient, condamnées au supplice du plâtre.

Miserere nostri!

LE CHEMIN DE CHOIX 211

La quatrième maison était une auberge.

L'enseigne portait Au rendez-çous des Amis.

Et je songeai à l'un des fils des propriétaires qu'un éclat d'obus avait aveuglé. Roide et funèbre, il se tenait d'habitude vers midi, sur le pas de la porte, entre deux caisses de fusains, les yeux ouverts mais insensibles au soleil qui le réchauffait.

Miserere nostriî

La cinquième maison était une maison de maître. La muraille de son jardin était tapissée de mille plantes sauvages qui avaient pris racine entre les pierres. Il semblait que l'honneur de longues générations fît planer sur l'imposante demeure des souvenirs bénis.

Et je songeai à deux frères, l'ayant quittée à la suite d'une misérable question d'héritage, qui se haïssaient maintenant, et dont l'un avait pris la femme de l'autre.

Miserere nostriî

La sixième maison, triste, humide, noire, ressemblait à la deuxième.

Et je songeai à des journaliers que j'y

avais connus, dont la fille avait été traduite en Cour d'assises.

Miserere nostri!

La septième maison était propre et modeste, avec un jardinet devant, et, dans le jardinet, une tonnelle où il semblait qu'un jeune couple dût goûter auprès d'un enfant ce bonheur des ouvriers rangés, ce bonheur scolaire dont on rabat les oreilles du peuple.

Et je songeai à ce petit, qui faisait l'orgueil de ses père et mère, et qui avait été tamponné par un wagon de marchandises, et tué roide.

Miserere nostri!

Ici nous nous retournâmes, saint Joseph et moi, pour refaire le même chemin, en sens inverse, en regardant les maisons de l'autre côté de la rue.

La huitième maison, aux balcons de fer ouvragés, laissait apercevoir par sa haute grille un parc oii les magnolias en fleurs formaient de grandes masses de nuit luisante où se serait posé un vol de colombes.

Et je songeai aux hôtes si gais, si avenants^

LE GHEMLN DE CROIX 213

qui me recevaient là jadis dans leur salon Empire, orné d'une singulière pendule : une sphère et une écharpe de marbre qui avaient l'air de tournoyer dans l'espace. Deux filles, aussi jolies l'une que l'autre, avaient quitté ce seuil pour se marier, l'une avec un colon algérien qui l'avait laissée veuve toute jeune, l'autre avec un marin sans fortune, mort du typhus à Saïgon, dont elle avait eu une unique enfant qui boitait.

Miserere nostriî

La neuvième maison n'avait qu'un étage, on eût dit d'un chalet de garde-barrière ou d'un jouet. Son seul ornement extérieur était un pied de vigne rampant contre la muraille au-dessus d'un banc de pierre.

Et je songeai à son unique locataire, un pauvre comptable aujourd'hui sexagénaire, qui n'avait jamais quitté la petite ville oii il avait contracté adolescent le mal qui avait lentement tordu ses membres.

Miserere nostri!

La dixième maison, avec son auvent, ressemblait à une vieillotte qui porte une visière.

Et de larges plaques de crépi, détachées ou boursouflées, imitaient sur la façade une affreuse lèpre.

Et je songeai aux deux saintes filles qui Thabitaient, dont l'une était paralytique, ne marchait que soutenue par deux servantes qui l'avaient abandonnée du jour qu'un revers de fortune ne lui avait pas permis de leur conserver les mêmes gages.

Miserere nostri!

La onzième maison était moderne, en ciment armé, incrustée de faïences multicolores, ornée de plantes grimpantes.

Et je songeai à l'ingénieur qui vivait là, qui s'était refusé à faire baptiser son enfant, qui avait condamné sa maîtresse, emportée par un mal impitoyable, à mourir inconsolée, privée du baume si doux des sacrements qu'elle réclamait.

Miserere nostri!

La douzième maison était sans prétention, mais de bon goût, située au milieu d'une pelouse, encadrée de tilleuls et de chênes.

Et je songeai au vieux garçon qui vivait là,

LE CHEMIN DE CROIX âl5

depuis un demi-siècle, riche, sceptique, ami des bons repas et des filles, et ne sachant pas, ne voulant pas connaître la misère des hommes, à jamais isolé, par ce bout de prairie, des enfants pâles qui passent sur la route.

Miserere nostri!

La treizième maison abritait les portiers de l'usine qui rougeoyait au loin comme une flamme d'enfer.

Et je songeai au travail de nuit, aux accidents sans nombre, aux blasphèmes des ouvriers, à la souillure des adolescentes, aux avortements, à l'alcool, à la haine qui fermente et peut déclencher du jour au lendemain une guerre fratricide.

Miserere nostri!

La quatorzième maison, la plus proche du Christ dressé que nous avions rejoint en achevant notre chemin de Croix, était le presbytère. Ses ardoises, la recouvrant comme de larges feuilles de figuier, bleuissaient sous la lune qui posait sur les vitres des mansardes des reflets de vieil ivoire et de nacre. Les

quelques cyprès plantés autour de la demeure lui donnaient un aspect funéraire qui, tout naturellement, dans mon esprit, évoquait la Mise au Tombeau. Une lampe brûlait dans ce caveau, la lampe du prêtre austère et digne que je voyais souvent dans sa paroisse prolonger ses oraisons.

— Il prie, me dit saint Joseph, il prie au milieu de la nuit, comme s'il était astreint à une règle monastique, il prie pour cette petite ville avec une ferveur et une douleur d'autant plus grandes que, ce que tu viens de considérer sur une longueur de quelques mètres, il l'a contemplé dans tous les quartiers, dans toutes les maisons, dans toutes les âmes, le repassant incessamment parce que, incessamment, se multiplient les croix de ce calvaire, celles que tous aperçoivent au plein jour, et celles que l'on cache sous le manteau et qu'on vient lui confier. Et cela, au cours d'un ministère de quarante ans !

Ah ! Tu n'avais jamais songé à la charge que représente, pour un prêtre, les tragédies et les épreuves de seulement une vingtaine de foyers? Les hommes se complaisent à

LE CHEMIN DE CROIX 217

fermer les yeux. Que chacun d'eux regarde devant soi, et il sera édifié ! Ces douleurs, un tel apôtre les épouse toutes, et les siennes avec.

Jamais son sacrifice n'est fini, et il arrive souvent que, couvert de boue et de crachats comme mon divin Fils, il ne sait que demeurer en croix jusqu'à ce qu'un de ses bras retombe pour absoudre l'un de ses bourreaux. Mais son amour est plus grand à proportion des crimes qu'il pardonne et des plaies qu'il découvre.

Et saint Joseph ajouta :

— L'homme ne peut faire trois pas en ce monde sans gravir un calvaire, et le sol même que tu foules, que crierait-il s'il pouvait crier?

Miserere nostriî

^'^ ^So

Et, lorsque ç>int Faurore, i^ous me menâtes, ô saint Joseph! sur ce coteau qui domine la cille, et non loin de cette roche où je m'assis

un jour avec ma fiancée. Et, quand nous eûmes embrassé du regard ce calvaire dont nous n^ avions parcouru, sous la lune, quune infime partie, vous me montrâtes une tache sombre dans le lait céleste qui charriait des roses.

Cette tache était ronde. De loin, à mesure que montait le soleil, elle prenait de plus en plus l'apparence d'un grand nid de mousse posé au milieu des champs, et que le silence et V oubli semblaient défendre en V isolant. Et je reconnus ma demeure, et des larmes me montèrent aux yeux, de ces larmes qui nont de cause que Vamour.

Et vous me dites :

— Les flots des amères épreuves ont pu baigner les bords de ton nid, mais ils ne Vont point submergé : il flotte paisible, et tes enfants y dorment comme dans V arche de Noé.

Je me prosternai devant tant de miséricorde. Et vous ajoutâtes :

— Au nom de Dieu, dis-moi, du haut de ce calvaire, si tes plaintes nont pas toujours été vaines.^ Parmi tant d'épaves que nous avons à chaque pas rencontrées cette nuit, dis-moi où sont celles de tes nauf rages, ^^

Et je nen trouvai point.

LE GHKMIN DE CROIX 219

Et saint Joseph :

— En face de la joie divine qui inonde à cette heure le berceau des tiens épargné^ réponds-moi : retiens-tu un seul instant de douleur?

Je dis :

— Toute douleur est effacée. Je ne çois plus rien que Vamour dans la brume qui s'éclaire.

HIRONDELLES

HIRONDELLES

Il était une fois, me dit saint Joseph, une petite ouvrière brune qui, charpentière et maçonne, s'engagea dans ma corporation.

Levée de bonne heure, agile, perçant l'azur de son mince filet de voix, c'était une hirondelle que nul que Marie et moi ne remarqua : elle avait bâti son nid dans un angle de la crèche où nous la vîmes écarquiller son œil rond vers Jésus qui venait de naître.

Jamais, depuis tant de siècles, les descendantes de cette hirondelle n'ont cessé de me donner les marques les plus vives de leur amour, et de montrer qu'elles n'ont point oublié quel lieu médiocre et saint fut le berceau de leur famille.

Je les distingue sans peine de leurs autres sœurs à cela qu'elles ne construisent leur nid que chez tous ceux dont le cœur se fait la

crèche de Jésus, et qui sont, la plupart du temps, les plus pauvres, les plus obscurs. Elles sont guidées vers eux par ce parfum que l'Espagnole (1) compare au parfum de la rose en feu, et qui s'exhale du cœur des convives nourris du pain de la messe.

Hirondelle si affairée qû*à peine entrée dans ma cellule déjà tu en étais ressortie, n es-tu point Vune des filles de la crèche?

En ce lourd jour bleu, que tu perçais comme d'une flèche stridente, tu as jeté ton ombre rapide sur ce papier où j'écris le Livre de saint Joseph.

Image de Venfant du peuple; ouçrière en deuil des mansardes; orpheline qui, souvent, pendant que le prêtre dit la messe, circules dans la nef, où es-tu allée?

Où que tu sois, amie, mon cœur te rejoint aussi vite que ton vol. Il t'atteint à cette hauteur

(1) Sainte Thérèse.

HIRONDELLES 225

infinie où la lumière n obscurcit pas les étoiles quun ange allume aux pieds du Nourricier du Fils de Dieu. Et, jubilant, ce cœur ailé redescend ai>ec toi vers la terre, et, tout au long de la basse et pauvre échoppe du Charpentier, selon le rythme qui te soulève et t'abaisse, il plane.

LA REPRISE

LA REPRISE

Je vois souvent saint Joseph prendre les plus humbles attitudes, et comme s'il était encore astreint à sa vie précaire de Nazareth. J'estime qu'il en agit ainsi pour confirmer ce côté si ordinaire et si touchant qui lui est propre, et, peut-être aussi, parce que Dame Pauvreté l'emplissait ici-bas d'une telle béatitude qu'il obtient d'en revêtir encore les attributs, et d'en glorifier les gestes.

Sur un tertre bordant un sentier, au mois où fleurit le spiranthe automnal, je le vis assis ravaudant son manteau de bure qui lui donne l'apparence de l'un de ces bergers qui descendent nombreux chez nous de novembre en mars.

Son aiguille s'étant désenfilée, il s'appliquait à la remettre en état, comme s'il s'en fût fait un grave devoir, et eût trouvé dans

un incident aussi infime un joyeux motif de perfectionner sa patience.

— Je suis, me dit-il avec bonhomie, le saint des reprises. Que de fois, pour que Marie pût continuer de contempler la face de son enfant bien-aimé endormi au berceau, je la remplaçai dans mille petites besognes que je lui cachais et qui m'étaient douces !

Rapiécer un vêtement, réparer un toit, n'est-ce pas un peu du même ressort? Et les âmes ne pleurent-elles pas comme des toits troués par l'orage, les cœurs ne laissent-ils point passer le froid comme des vêtements percés? Lors donc que j'entends des sanglots ' ou des plaintes, vite je cours à mes vieux outils, à mon marteau, à mon équerre, voire à mon aiguille, qui deviennent alors les outils de la pure charité.

Et, fit-il en vérifiant à contre- jour que la déchirure n'était plus visible, il n'y a pas que mon vêtement qui, aujourd'hui, m'aura donné du fil à retordre! Qu'est-ce, auprès d'un cœur de vingt ans qui vient d'être déchiré?

Il se releva. Nous marchâmes dans la direction opposée au bourg que l'on nomme

1,A REPRISE 231

Mesplède. Et nous aperçûmes un cavalier et une amazone qui traversaient le sentier pour prendre, parmi les fougères, le lacet qui mène au château.

— Ils sont fiancés depuis peu, me dit saint Joseph. Lui est un fils unique, séduisant et riche, aussi bien qu'elle est une héritière charmante et fortunée. C'est leur troisième sortie dans la splendeur de l'automne, et ils rentrent.

Sa mère à lui, qui est veuve, avec laquelle ils vivront dans ce beau domaine, les attend. La cloche de la tourelle sonne onze heures et les pas des chevaux — regarde ! — font s'envoler des palombes.

Le couple équestre disparut entre les arbres, couleur de pêche mûre, de l'avenue.

— Ceux-là, reprit saint Joseph, ne me demandent pas que j'étaye leur toit qui n'a point de gouttières crevées, ni que je remette en état leurs vêtements sans usure et leurs âmes dont ils ne voient point les accrocs. L'égoïsme, le plaisir, la beauté, le luxe, leur donnent cette insolence qui fait que l'on se

croit invulnérable et immortel. Ils viennent de franchir la grille du parc où, il y a deux mois à peine, ce fiancé faisait à une jeune fille les mêmes déclarations qu'il prodigue depuis à sa future femme. La délaissée n'est pas loin. Voici qu'avec son père, invitée au château, elle y va déjeuner.

— Comment ! fis-je.

— La vie est ainsi faite. Ce sont là de petits martyres qu'inflige en souriant le monde à la multitude des vierges pauvres dont le cœur aimant et crédule est voué à l'abandon.

Nous voyions s'avancer sur la route, que nous avions rejointe depuis un instant, le père et la fille humiliée qui allaient à pied.

Lui, assez âgé, digne, soucieux, pauvrement mis, un mouchoir noué autour du cou, l'allure d'un hobereau qui a des mécomptes agricoles, et qui n'est certes point fait pour s'attirer les confidences sentimentales de sa fille.

Elle, vêtue de la façon la plus modeste, blonde et silencieuse comme la plage que la tempête a battue.

— Hélas ! continua saint Joseph : après l'ivresse d'un tel mirage qui brille un ins-

LA REPRISE 233

tant, puis laisse l'âme obscurcie dans un désert, elle va, de ce pas, faire la connaissance de « l'autre », de la rivale qui a triomphé sans peine, qui n'a même pas soupçonné le combat et qui, descendue de cheval, l'embrassera tout à l'heure comme on embrasse la petite parente que l'on veut protéger.

M' ayant ainsi parlé, je vis le saint qui s'approchait du père et de la fille et qui leur demandait l'aumône, ce dont je fus surpris, à cause de ce qu'il m'avait laissé entendre de leur gêne, et parce qu'il ne tendait jamais ainsi la main. Toutefois je ressentis la grandeur de cet acte surnaturel, d'un pauvre implorant des pauvres, et tout le prix de la charité, quand je vis la jeune fille prendre dans son sac à main râpé, d'où elle retira d'abord son mouchoir et une petite glace, deux sous qu'elle donna au Père des déshéritées.

— Avec ces deux sous, me dit saint Joseph, elle a payé sa dot et l'anneau de fiançailles que je lui ai passé au doigt, sans qu'elle s'en aperçût, au moment qu'elle pensait me secourir. Voilà une « reprise » bien plus sûre que celle que j'ai faite à mon manteau.

— Vous lui connaissez donc un autre époux?

— Oui, mais il n'est pas d'ici.

0 leur gardien ! Vous savez que toutes ços i^ierges nont point la grâce d^épouser votre divin Fils; que beaucoup demeurent pleines de larmes parce qu aucun fiancé de la terre ne vient les prendre par la main.

Peu à peu les rossignols se taisent, les fruits au grenier vont se ternir.

Considérez celles qui, pauvres et modestes, ne demandent quune part à V humble amour, qui aspirent à la lourde tâche des servantes chrétiennes, désireuses de faire naître dans le renoncement des êtres qui leur ressemblent.

Accueillez Vhumiliation du père dont le cœur fait silence devant son enfant dont personne ne veut.

UN CHRÉTIEN

UN CHRÉTIEN

— Celui-là est l'un de mes fils bien-aimés, me dit saint Joseph en me montrant un vieillard assis solitaire au pied de la colline ruisselante de sources vives et de grâces.

Et je regardai l'homme. Il était gros, sa lourde tête ramassée dans l'encolure, sa barbe blanche taillée court, coiffé d'un chapeau melon aux larges ailes, vêtu d'une jaquette et' d'un pantalon qui, à la base, laissait ressortir le caleçon au-dessus des souliers carrés.

Il mangeait, à l'ombre d'un hêtre, les dernières bouchées d'un morceau de pain et une tranche de saucisson. Le papier qui avait enveloppé son frugal déjeuner gisait à ses pieds avec la ficelle ayant servi d'attache. Il la ramassa, la pelotonna, la glissa dans la poche de son gilet. Puis, il se releva, s'épousseta avec un mouchoir à carreaux.

— Je le chéris, continua Joseph, comme tu peux chérir le plus petit de tes enfants. Le cœur des pères n'a pas d'âge. J'ai fait connaissance avec lui, il y a quelque soixantedix ans, dans la chambre où il naquit au moment que mourut sa mère.

Si tu me demiandes : « Qu'a-t-il fait? » je te répondrai : « son devoir ; » mais je ne pourrais citer rien de lui qui frappe l'imagination, aucune chose saillante dans cette humble vie d'un soldat sorti de Saint-Cyr, et qui ne se classait, durant ses études, ni parmi les premiers ni parmi les derniers.

Au collège personne ne le remarquait. Son nom même, Jean Dupré, semble fait pour être oublié. Il répondait posément aux questions des professeurs, il récitait sans faute ses leçons, il soignait ses copies, mais son intelligence n'avait point d'éclat.

C'était le bon élève, ses moyens étaient ordinaires : ce dont je me louais, car l'homme, qui est supérieur aux yeux du monde ne l'est pas souvent aux yeux de Dieu.

Devenu ofïicier, il servit son pays avec conscience, combattit mieux qu'aucun, mais ne se trouva jamais dans ces occasions où

ON CHRETIEN 2o9

tant d'autres, qui avaient moins donné d'euxmêmes, ou pas davantage, recevaient de brillantes faveurs.

La campagne finie, son existence se continua aussi exacte. Il ne comprenait point que l'on manquât à l'exercice, que l'on se mît en retard pour les repas, que l'on n'arrivât pas à la messe à temps. Ses hommes l'estimaient, sans beaucoup l'aimer, car il exigeait d'eux ce qu'il exigeait de lui-même.

Quant à ses égaux en grade, ils le traitaient bien, mais ils pensaient l'avoir jugé une fois pour toutes en déclarant : « Jean Dupré ne connaît pas la femme. »

Eh non ! Jean Dupré « ne connaissait pas la femme ». Il n'avait jamais songé même à se marier. Il lui semblait, que pour conquérir un cœur de jeune fille, il eût fallu de ces qualités étincelantes, de ces traits d'esprit, de ces grâces de la physionomie qu'il savait ne point posséder. Il les laissait sans jalousie à ses camarades qui s'en servaient pour enlever des dots. Ceux-ci disaient parfois : « Ce pauvre Jean Dupré... »

Peu à peu l'indifférence où le tenaient ses chefs se tourna en passe-droits. Il commu-

niait souvent, ce qui fut un motif de plus à certains de l'oublier. On ne lui donna que l'avancement qu'on ne pouvait lui soustraire, et encore, soit erreur, soit mauvaise volonté, il semblait que sur les tableaux son nom ne pût jamais être inscrit à l'heure exacte.

Moi seul, poursuivit saint Joseph, connaissais la vie profonde de mon vieil enfant qui se confiait à moi. J'étais seul témoin de la joie où le plongeaient cet oubli et ces injustices qu'il me demandait de se voir continuer afin d'entrer davantage dans mon intimité. Ah ! Je ne la lui ai pas refusée ! Maintenant, sa « retraite » lui permet de se donner davantage à la Sainte-Famille. Il prélève, sur ses pauvres rentes, des aumônes d'un prix infini, comme celle qu'il a faite aujourd'hui, aux miens et à moi-même, en payant son billet de troisième classe pour venir prier à l'ombre de ces eaux pures où Marie est apparue.

Ainsi parla Joseph.

Jean Dupré, dont les jambes se faisaient lourdes dans son pantalon marqué aux ge-

UN CHRÉTIEN 241

noux, poursuivit sa route entre les bois noirs et le ciel bleu.

Vous m êtes témoin^ ô saint Joseph! que les seules ivraies joies que fai goûtées, c^est dans V ombre quand je me sens avec cous.

Lorsque Von est privé d^honneurs, combien il est doux d'aimer son métier, de se dire que Von travaille sur votre établi et que notre famille contemple notre œuvre du moins avec Vœil bienveillant de la foi!

Quils en ont vu, Jésus et Marie, d hommes qui vous tenaient pour peu de chose, qui dressaient en face de votre boutique aux meubles simples et honnêtes leur art décoratif! Ce nest pas chez vous quun Pilate eût commandé son lavabo, Hérode son lit. César sa chaise.

Ils s* adressaient aux fournisseurs officiels qui en recevaient de la gloire.

Mais vous. Patron bien-aimé, vous avez déposé dans le cœur des ouvriers de bonne volonté, à qui ne vont point les faveurs des puissants de ce monde, cette graine cachée qui s^ap-

pelle Vamour et qui ne se vend ni ne s'achète. Cette graine, {>ous la faites tant fructifier en moi, et embaumer, que ma bouche ne sait vous dire mon allégresse.

Donnez-moi Vombre, sinon mon amour est mort.

Gurs est un pays sans gloire où je me retrouvai, à quelque trente ans en arrière, cheminant par un sous-bois. Ce fut bien un jour quelconque du passé, mais empreint d'une solennité singulière. Chaque détail, qui, jadis, m'avait paru d'une parfaite insignifiance, s'amplifiait comme un objet au fond de l'onde, s'élargissait en frissons jusqu'à la surface. J'avais cette certitude que je n'avais rien vu, rien entendu jadis de ce que je revoyais et réentendais cette fois dans une atmosphère qui baignait les êtres et les choses, et qui émanait de saint Joseph.

Il ne me parla point, durant ce jour ni l'autre qui suivit. Mais rien ne me prend davantage que ce silence observé souvent par lui. Mon cœur est alors, d'une façon continue, comme une chaude veilleuse dont la

lueur égale est propice aux plus douces contemplations. Il n'y eut rien, absolument rien d'extraordinaire en apparence, dans - cette revue du passé. Néanmoins le sens de l'éternel s'y dégageait du transitoire d'une manière qu'il m'est bien impossible d'exprimer autrement que par la traduction la plus banale. Je sais que d'aucuns n'en saisiront rien. Mais ceux qu'il plaît à saint Joseph d'éclairer, comme il fit pour moi, démêleront sans doute ce qu'il y a de divin dans ces vieilles heures que je n'avais pas su vivre avant qu'elles sonnassent à nouveau. Je les « donne » ici sans m'en expliquer davantage, sans rensei- ' gner mes frères sur l'origine de certaines personnes, — d'ailleurs mortes, — sans m'excu ser de les introduire dans cette histoire comme des gens passent, causent et s'en vont, qui ne vous ont pas été présentés.

Henri Dufaur me dit :

— Les champignons sont nombreux autour de la palombière ; connais-tu le nom de cette fleur mauve?

Je regarde Henri Dufaur tel que je le connus à cinquante ans, l'allure trottante d'un chien à lièvre, et nerveux, babillard, vêtu d'un

costume couleur feuille morte, chaussé de guêtres à boucles, coiffé d'un feutre déformé, le fusil de travers sur le dos.

« Les champignons sont nombreux, » a-t-il dit.

Qu'il est donc beau de voir la terre enveloppée de ce manteau d'automne, parsemé de ces larges boutons de cuir et de pourpre, de safran et d'ivoire, que je n'avais jamais encore observés et qui sortent à l'instant des mains de Dieu 1 N'existaient-ils donc pas il y a trente ans?

Ah ! oui, sans doute.. Mais pas avec le même amour.

« Autour de la palombière, » a-t-il dit.

Et je goûte l'amertume qui précède la Toussaint, le fracas des oiseaux flexibles dans les branches des chênes, le recueillement de la cabane, les sautes brusques de vent, les coups d'averses irréguliers et tambourinants, les déchirures d'azur où passe la vitesse des nuages, le long silence des chas-

seurs, la jeune fille qui élève la voix comme un archet.

Mais tout cela qui se passe, jadis ne l'astu point ressenti?

Sans doute, mais pas avec le même amour.

« Connais-tu le nom de cette fleur mauve, » a-t-il dit.

C*est le colchique d'automne. Mais je ne le cueille qu'à présent dans la mousse d'autrefois. La brume tombe sur la forêt. Je sais ce que signifie ce calice : je revois ma douce chienne, à l'époque où j'étais malade, toute blanche, décrire des lacets sur la prairie qu'il colore.

Alors, ne l'avais-tu pas vu s'épanouir?

Que si ; mais pas avec le même amour.

Henri Dufaur continue de s'avancer avec moi dans le sentier que les chasseurs ont garni de lauriers d'Espagne. Et voici qu'un paysan triste et long vient vers nous, son vieux fusil retenu par une corde passée à l'épaule. Je le reconnais. C'était un voisin de mon ami, qu'il accompagnait parfois aux palombières. Je réentends la voix navrée dont il prononce :

— Ma vache est morte cette nuit.

Et voici que je m'attriste, que ce médiocre incident prend une ampleur extraordinaire dans la forêt où les fougères jaunes se déchirent comme des dentelles, où les limaces glissent, où règne je ne sais quelle menace, où les premiers frissons d'hiver rendent les choses inquiètes.

« Ma vache est morte cette nuit, » a dit le pauvre homme.

Cette phrase, ne l'avais-tu pas entendue lorsque tu étais jeune?

Oui, mais pas avec le même amour.

Vers midi, le temps se rasséréna. Nous redescendîmes de la palombière, Henri Dufaur et moi, pour gagner l'antique demeure où il me recevait, dont la grille était ornée de fleurs de lys rouillées. Nous déposâmes nos armes dans la bibliothèque poudreuse où les poètes classiques, les voyageurs et les juristes voisinaient.

Il y avait, juste au-dessus du secrétaire.

une photographie presque effacée représentant un enfant de trois ou quatre ans, et, entre elle et la vitre du cadre, on avait inséré une mèche de cheveux,

A la question que je posai, Henri Dufaur répondit :

— Le pauvre petit mourut à quatre ans.

Il est certain que, jusqu'à ce jour, et bien que j'eusse plus d'une fois emprunté, pour écrire là, quelque plume grinçante et de l'encre à laquelle on ajoutait de l'eau, je n'avais que distraitement arrêté mon regard sur cette relique.

Donc cet enfant, coiffé d'une toque, vêtu d'une robe écossaise, avait réellement existé.

Des gens qui s'appellent un père et une mère l'avaient engendré dans la joie, couché dans un berceau, puis, quatre ans après, avaient joint ses mains inertes et l'avaient mis au cercueil. Il m'avait donc fallu trente ans pour me dire que cette tache d'ombre, fixée au mur, avait sa raison d'être, et que jamais, sans qu'ils pleurassent, les yeux maternels ne s'étaient posés sur elle.

Étais-tu donc sans cœur?

Hélas ! Je ne m'étais pas encore trouvé

au chevet de Tun de mes enfants malade, je n'avais pas cru pouvoir le perdre, mon âme n'était point restée en suspens durant trois jours, comme la vôtre, ô Joseph !

Ce portrait jauni, je l'avais vu jusque-là sans le voir, je l'avais vu sans amour.

Comme, après quelques instants, on nous servait à déjeuner, Henri Dufaur me dit :

— Ces assiettes à fleurs viennent de l'héritage de l'oncle Biaise, C'est tout ce qu'il a laissé. Il est mort ruiné.

Au moment que j'entendis cette phrase, je revis l'homme qui, dans mon enfance, était passé auprès de moi sans que j'y prêtasse attention. L'oncle Biaise portait de grands favoris blancs qu'il caressait. Il avait l'air triste, mais dès qu'on lui parlait, sa figure prenait une expression de reconnaissance et d'ineffable bonté. J'ai observé cette variation chez ceux qui ont à se faire pardonner leur misère par ceux chez qui ils vivent.

Aujourd'hui, je comprends la valeur inestimable de cette faïence coloriée.

â52 LE LIVRE DE SAINT JOSEPH

« C'est tout ce qu'il a laissé. »

Mais n'était-ce pas quelque chose? Et, tandis que j'égrenais au-dessus une grappe, je songeais à toute la malechance de l'oncle Biaise, à tout ce qu'il avait tenté sans succès pour réussir, jusqu'à ce que, infirme par l'âge et les chagrins, il fût venu à Gurs implorer, dans cette maison, un morceau de pain et un lit qu'on lui avait donnés.

Donc je mangeai dans l'assiette un raisin qui me parut plus doux que tout, un raisin qui avait le goût que donne aux aliments le don du pauvre.

Tu ignorais donc la bonté de ces vignes qui courent sur le flanc des collines de Gurs?

Je la connais maintenant que vous m'avez révélé, ô saint Joseph, le prix infini de la moindre créature et de la moindre chose.

Ces chers lambeaux du passé que vous 7naç>ez permis de recueillir, ils sont dans le reliquaire

que je dépose sur votre autel, 6 saint Joseph!

Comment avais-je négligé tant (Tamours enclos dans des choses et dans des êtres quelconques? Pourquoi n entendre qu aujourd'hui ce bruit de la pluie d'autrefois et cette berceuse d'un ancien vent qui calmerait V esprit le plus malade? Pourquoi naperçois-je que maintenant cette forêt ruisselante et ces doux visages, et naspiré-je que dans mon âge mûr les parfums de ma jeunesse?

Ah! C'est que vous me donnez, dans ce pèlerinage que je fais avec vous, le sens de ce quil y a d'immortel et de précieux dans le souvenir. Au lieu de fuir le passé, avec vous je m'en rapproche à mesure que j'avance. Et, à la limite où Dieu a posé ma tombe, je vois palpiter le rideau de peupliers de mon enfance, tout déchiré par un ciel merveilleux.

^<> cr^c

— Comme un père a compassion de ses enfants, me dit saint Joseph, Dieu a compassion de ceux qui Le craignent. Et c'est pourquoi celui-là qui est père par l'esprit, ou par la chair et l'esprit, seul connaît la compassion.

Oh ! Que souvent l'homme le plus dur sent son cœur se fondre de pitié, dans l'une de ces circonstances, insignifiantes pour la plupart des gens, où entre en jeu la paternité !

Je veux, ajouta le saint, que tu sois le témoin d'un drame, à la fois doux et pénible, où la compassion d'un père pour l'un de ses petits se montre si tendre que mes disciples en seront émus, et que les esprits forts n'y verront que puérilité sentimentale.

Personne n'est cependant plus énergique, plus maître de lui, plus homme en un mot, que le père dont je parle. Ranime tes sou-

venirs. Tu l'as jadis connu opulent dans une grande ville.

Dès que saint Joseph eut prononcé un nom que je tais ici, je me trouvai soudain transporté à quelque vingt ans en arrière dans les salons d'un négociant que ses plantations de la Havane situaient au premier rang du commerce bordelais. Je revis, dans l'étroite rue du Chai-des-farines, toute proche des quais, ce luxueux confort plein de goût qu'entretenait une créole d'illustre famille que mon ami avait épousée par amour.

Il ne semblait pas, malgré ce désintéressement qu'il avait montré dans une alliance où il trouvait son bonheur, qu'il fût touché facilement par les épreuves de son prochain. Il ne se départait pas d'une certaine roideur vis-à-vis d'anciens condisciples auxquels la vie n'avait point souri. Il était sincère lorsqu'il prétendait qu'une victime du sort, quelle qu'elle soit, est responsable de sa maladresse. Il n'admettait pas que l'on ne réussît.

Je connais plusieurs personnes de la sorte, comblées de biens, qui tiennent pour imbécile, paresseux ou canaille, tout homme qui n'a

pas SU mettre au large lui-même et les siens. Il possédait un autre défaut assez répandu. Il critiquait, chez les humbles, le moindre plaisir qu'ils se donnent. Et lui, qui en dehors de ses voyages d'affaires aux Antilles, avait parcouru, par distraction, ai^ec sa femme, le monde entier ; dont la loge au théâtre était des mieux placées, ne pouvait supporter d'entendre dire que le petit professeur d'en face était allé, en compagnie de sa nombreuse famille, passer le dimanche à Arcachon.

Je donne cet homme pour ce qu'il est, du moins tel qu'il me réapparut au moment où saint Joseph me le nomma. J'avoue que je n'avais guère songé à lui depuis ces vingt ans qui s'étaient écoulés entre alors et maintenant. Et, que le saint m'en eût parlé au sujet d'une affaire où la compassion la plus délicate entrait, ne pouvait que m'intriguer.

Ce petit drame se joua divinement sur la place de Laàs où saint Joseph m'avait conduit, au cours de cette promenade, en me tenant ces propos. Laàs est un joli village où je ne me rends que rarement, situé au bord du gave. J'étais fort loin de me douter

que ce riche négociant, que j'avais autrefois connu dans son hôtel, à cinq cents mètres de ses entrepôts, eût essuyé l'un de ces coups du sort, tel qu'il n'en est d'aussi déconcertants que dans les fables de La Fontaine et dans la réalité quotidienne ; et que, depuis environ un an, il se fût venu fixer avec sa femme et leurs cinq enfants dans une maison médiocre, sise à Laàs, que lui avait laissée une cousine.

J'appris ces détails de mon saint qui, le plus simplement du monde, m'invita à m'asseoir auprès de lui sur un banc qu'ombrageaient des ormeaux sous lesquels des ménétriers faisaient entendre leur naïve musique d'insectes. En effet, c'était le jour de la foire de Laàs, l'une de ces pauvres foires où des bateleurs installent, non loin des bestiaux, leurs baraques à divertissements.

Cependant, au milieu de la place dont elle occupait une bonne partie, une tente abritait l'un de ces cirques dont une misérable fanfare saccadée rythme le galop de chevaux faméliques, montés par de minables gymnastes.

Deux clowns, à l'entrée, vendaient les billets.

De l'endroit où nous étions assis, j'admirai toute une société des plus brillantes, descendue du château de Laàs, et qui se donnait cette fantaisie d'aller assister à cette représentation qui est bien, hélas ! la représentation de la vie, avec ses misères et les oripeaux qui les masquent.

Or, en ce moment, une petite fille souffrait beaucoup dans son cœur. Et cette petite fille n'était autre que la dernière enfant, âgée de dix ans, de mon ami jadis si riche, aujourd'hui dénué de toute fortune, et dont la situation était précaire à ce point qu'il ne pouvait se permettre la dépense superflue du moindre centime. Cette Benjamine était appelée Aglaëte par ses père et mère.

— Et ceux-ci ont eu ce gros chagrin, m'expliqua saint Joseph, de ne pouvoir payer le spectacle du cirque à l'enfant qui en avait admiré le beau passe-rue. Mais « cela neût pas été raisonnable ».

Et c'est pourquoi, ayant entendu dire par de petites pauvres qu'il y a des trous à la toile du cirque, et des fentes, par où l'on regarde gratis la comédie jusqu'à ce que

l'homme vous en chasse, Aglaëte venait de s'enfuir de chez elle.

Elle était sortie sur la pointe des pieds par la porte du jardin et voici que, mêlée aux gamins et aux gamines du village, -elle s'efforçait, en se fermant un œil avec la main, et en écarquillant l'autre, d'apercevoir à l'intérieur le poney ^'^i tournait au son de la musique et l'écuyère, couleur de sucre d'orge, qui envoyait des baisers.

Les cheveux d' Aglaëte luisaient au soleil.

Soudain le père, qui recherchait son enfant depuis quelques minutes, parut sur la place. Il passa près de nous. Je le reconnus ajprès vingt ans, bien que sa moustache taillée en brosse eût beaucoup grisonné. Sa tournure était haute, élégante, fière comme jadis. Il coiffait un feutre clair et tenait un jonc à bout d'ivoire.

Il aperçut Aglaëte essayant de se donner le pauvre plaisir qu'il n'avait pu lui payer.

Et un lourd chagrin le prit.

Il s'approcha doucement d'elle et, sans violence, tristement, du bout de sa canne, il détourna l'enfant du spectacle, puis il la prit par la main pour la ramener chez lui.

Tandis qu'il s'en allait, je vis que son dos se voûtait.

Et saint- Joseph me dit :

— Telle est, pour toi, la grande compassion de Dieu.

Ce ri est point seulement^du bâton du prophète que Dieu se sert pour que la source jaillisse du rocher, mais il lui suffit d'un passereau qui, de son bec fragile, émiette la mince couche de marne, et Veau accumulée longtemps dans le sein de la pierre s'écoule à traders la campagne et la fertilise.

Faites, ô saint Joseph! que, par sa faiblesse et son innocence, V enfant touche peu à peu le cœur de son père, V attendrisse jusqu'aux larmes, en fasse sortir une source qui semblait perdue.

A Tépoque où l'on chasse la caille, je me trouvai en présence de Joseph dans un bois où coule une rivière. Entre les fûts des chênes, l'on voyait luire l'or et l'azur des champs où je me rendais, mon fusil sous le bras. Il était assis sur le rebord d'un pont étroit et lierreux sous lequel l'eau s'engouffrait en gloussant. Son aspect était, comme à l'habitude, d'un vieil homme, une de ces figures familières que nul ne s'étonne de rencontrer un peu partout dans notre France, et dont on dit qu'on croit les avoir toujours vues.

— Je sais, me dit-il, sans autre préambule, que ce bon M. Durand, le percepteur d'Ozenx, a sur le cœur, en ce moment, de grosses peines.

Accompagne-moi, nous lui rendrons visite ensemble.

En suivant la berge, nous n'avions guère qu'à parcourir deux kilomètres pour que s'ouvrît devant nous la grille du jardinet de M. Durand qui remplissait, depuis de longues années, l'humble ministère que l'État lui avait confié.

Nous le trouvâmes assis dans son bureau, un chapeau de paille sur la tête, en bras de chemise, ayant étalé sur une chaise sa jaquette râpée où, comme un coquelicot, brillait le ruban de la Légion d'honneur que lui avaient valu ses services dans l'armée.

Je compris, dès les premiers mots qu'ils échangèrent, que Joseph et M. Durand s'étaient déjà rencontrés, mais que le percepteur n'avait su découvrir, dans le saint, qu'un ancien charpentier un peu nomade qui lui donnait des conseils sur la conduite des ruches.

M. Durand ne parut pas surpris de nous voir arriver ensemble, sachant mon goût pour les longues marches, qui me rendent familier à toute la population paysanne et routière. Sans doute même, crut-il, en nous voyant

cheminer de concert, que Joseph me doublait pour la chasse et dissimulait une arme. Que la Vierge pardonne à M. Durand, s'il l'a porté, ce jugement téméraire que les mœurs du Béarn justifient !

— Vous accepterez bien, messieurs, nous dit le percepteur, de vous rafraîchir?

Comme il refermait la porte, qu'il avait ouverte pour donner un ordre dans la cuisine à côté, je vis que ses pieds, chaussés de pantoufles, étaient enflés.

— Ouf ! fit-il en se rasseyant, que je suis oppressé !

J'ai beau enlever ma veste, j'ai toujours cette impression que le temps est à l'orage.

Nous nous tûmes. J'éprouvais cette gêne qui provoque le silence chez celui qui découvre un mal incurable, trop vite pour rassurer le patient.

A ce moment, une fillette d'une quinzaine d'années, l'unique enfant qui restât à M. Durand, qui était veuf, et qui avait perdu deux fils et une autre fille, apporta un plateau où

étaient posés une bouteille, deux verres et un bol de tisane fumante.

— Verse du vin à ces messieurs, Juliette. Quant à moi...

Lorsque la petite se fut retirée, le percepteur reprit :

— ...Quant à moi, je ne boirai que ceci. Monsieur Jammes, vous qui herborisez, vous devez connaître la digitale? Ce sont des infusions de feuilles de digitale que le médecin m'ordonne de prendre. Comment est sa, fleur? Est-ce qu'il y a de la digitale dans le pays?

— Non, monsieur Durand, la digitale ne vient que dans la région montagneuse. Elle aime la silice. Ses fleurs sont des cloches blanches et pourprées, velues comme ses feuilles, et elles forment des grappes.

Il m'écouta vaguement. Je le voyais s'absorber à nouveau dans une méditation où il devait être plongé à notre arrivée, et dont il essayait en vain de se distraire.

Il assujettit &es lunettes, fit basculer son chapeau, et :

— Messieurs, nous déclara-t-il, vous avez devant vous un homme bien malheureux.

Et il serra fortement les mâchoires pour ne pas pleurer.

Il ajouta :

— Je vais mourir, et je suis absolument ruiné. Ruiné par ceci.

Et il nous montrait, sur sa table, une enveloppe.

— Là dedans, il y a une lettre qui m'annonce la faillite d'une Société à laquelle j'avais confié non seulement toutes mes économies de trente ans, mais encore une somme que j'avais empruntée en hypothéquant ma petite maison. Il ne me reste que mon traitement de percepteur, il monte à douze cents francs, et ma croix. Quand je ne serai plus là, que fera Juliette sans mère, ni frères, ni sœurs, sans ressources? Où ira-t-elle, expropriée d'ici? Qui la nourrira?

— - La Providence.

Cette réponse, formulée par Joseph, étonna visiblement M. Durand qui releva la tête.

Mais moi, qui savais quel hôte le percepteur avait accueilli dans son bureau, je ne fus pas surpris le moins du monde par cette parole consolatrice.

Jamais d'ailleurs ne s'était fait entendre si douce à mon oreille la voix qui la prononçait, la voix que je distingue entre toutes parce qu'elle élargit mon âme dans une joie sans nom.

— Ni sa mère, ni ses frères, ni sa sœur, n'ont cessé de protéger leur petite Juliette, dit Joseph. Mais si bons et fidèles que les croyants soient, il faut leur rappeler la belle vérité du Ciel. Ils l'oublient à chaque minute, dans la moindre adversité. Vous vous lamentez sur ce que l'enfant qui vous est si chère ne pourra plus jouir de votre enclos, et de ces deux ou trois chambres où les vôtres ont agonisé, où l'affliction du cœur et de l'esprit pèse encore sur vous à cette heure. Souhaitez-vous donc, pour elle, une existence identique à la vôtre pour que, par une jour-

née attristée comme celle-ci, elle plaigne à son tour ses enfants de ne leur laisser que les désillusions et les ruines qui sont le partage de tous sur la terre? Ne demandez plus, mon ami, pour celle qui vous continue, que la demeure et le jardin éternels que nous possédons dès ici-bas en nous-mêmes, avec tous nos morts qui y vivent. C'est l'enclos de la grâce. Juliette l'habitera, vêtue comme un lys, et mieux nourrie que les passereaux.

Homme si humble, qui avez fait tout votre devoir, pourquoi éprouveriez-vous de la peine au moment où vous n'allez plus quitter votre enfant? Laissez vos impressions vaines et découragées.

C'est à présent que le foyer gaiement s'allume, et que le trésor est acquis. L'angélus éternel sonne. La montagne s'éclaircit, la vallée rit, la maison paternelle s'ouvre. La tâche est accomplie. Les troupeaux montent vers les bergeries de l'amour.

Le Patron des mourants se tut un moment, puis il me dit :

— - Ce juste a rendu son dernier soupir. Il s'est endormi sur son pauvre registre qui

is

lui causait tant de souci, parce qu'il le voulait à jour.

Et maintenant va chercher son enfant. Il faut qu'elle voie combien il est grand, et qu'elle nous aide à l'habiller comme pour la fête.

0 mes petits! non, je vous le jure : il ne vous abandonnera jamais celui qui marche d'un air peuple, avec sa règle sur Vépaule et son sourire dans sa barbe. Il ne vous abandonnera pas car je ne rougis point de lui dont le monde a honte.

Vous qui dormez, éveillez- vous! Allons voir saint Joseph. Uaube ruisselle tellement quon dirait quil pleut. Il sort de la vallée radieuse avec son Enfant dans les bras. Et la Vierge est endormie sur Fane.

Viens, Bernadette, viens, Emmanuelle, viens, Paul, viens, Marie, viens, Michel, viens, Anne! Et toi, Françoise, qui ne sais pas

marcher, soutenue par ta mère, tends les mains et ris comme une innocente!

Cest lui qui est devant. Lui. Le Ciel se rapproche.

Et tout le reste nest qu'une fumée de pâtre déjà dissipée.

^ og^

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