Le Livre des 400 auteurs
CARE, dit-on, fondit ses ailes au soleil, et, pour av voulu essayer une tentative surhumaine, périt raisérublement dans la mer Egée.
Je ne sais s'il me sera donné d'éviter, pour ce livre édité par moi
ee Sort funeste et la mer de l'oubli, goullre sans rotiii où s'engloutissent tant d'œuvres — quelquefois patiemment et savamment conçues.
Si j'y tombe, au moins sera-ce en bonne compagnie.
Car — voici ce que j'ai résolu de faire : unir la plume et le crayon.
— Créer un livre tel qu'on u en ait encore point vu : prendre a t liacun des auteurs contemporains une histoire, un chapitre de livre, une scène dramatique, un poëme, une œuvre enfin oiise personnifient surtout et s'individualisent le talent, le faire de chacun; — convier, en un mot, tous ces hommes sans exception qui soutiennent et exaltent la gloire de la littérature française, à apporter chacun sa pierre à ce monument, qui s'appellera : le livre des quatre cents
AITECKS.
Ce n'est donc point ici une manière de Cours de littérature à r usage des maisons d'éducation. Si la mère en pourra permettre la lecture à sa fille, comme pour le premier recueil venu tenu sur les font? par le ministre de l'instruclioti publique, à la jubilation de l'éditeur universitaire, le Lwrc des Quatre Cents aura cet avantage de former un ensemble réel et bien entier, n'oubliant aucun nom, aucun travail, ne laissant rien de côté, ni en arrière, réunisant, par une heurguse combinaison, l'illustration au texte.
C'est dire que ce tie seia pas non pins, à raison meilleure, un Livre
des Cent et Un, — qui n'ét;iienl guère qu'une quinziiine, à l'inverse de ces femmes de trente ans qui en ont quarante.
Ce sera une mosaïque complète, — si complète, en elîet, que nulle couleur n'y manquera, et que, sur cette palette immense diaprée de mille reflets à côté des tons primaires, — il y en a sept au spectre solaire, et les trouverait-on ici? — A côté de ces tons éclatants qui frappent invinciblement et attachent tout regard, se trouveront aussi, plus modestes et non moins belles, parfois, ces nuances plus pâles et plus sombres, ces demi-teintes délicates que recherchent de préférence quelques esprits sympathiques et curieux : — habit d'arlequin qui ira à tout le monde, car tout le monde, et bien d'autres gens encore, y trouveront tout justement la pièce qu'ils aiment le mieux : clavier universel, où chaque main viendra impro-
viser sa mélodie; -- - vaste ca^a^a^séiaii que traverseront tous ce> pèlerins qui vont chercher à travers les sables, par le labeur pénible et les veilles, l'ART, leur Dieu, — et où chacun déposera son offrande
Et que de belles choses je pourrais vous dire encore, après tant de faiseurs de phrases, sur l'abeille et les mille fleurs dont elle fait son miel, — si par accident, et en réalité, l'abeille n'employait à cet usage que quatre ou cinq plantes assez insignifiantes et ne prêtant guères à la métaphore, — juste de quoi faire un de ces cours de littérature ad usaniy — dont je vous parlais.
Assurément j'avais, pour londer cette œuvre a laquelle ma modestie vous laissera le soin de décerner son épithète, — j'avais tout d'abord aflaire à une association singulièrement plus puissante qu'elle n'en a l'air, qui se fait plus forte encore, de jour en jour, depuis les quelques années qu elle a commencé d'être. — et dont il me fallait avant tout l'adhésion p(uir marier légalement la plume de l'écrivain an rravon dn de'Jsinati^iii-.
Avec cette adhésion, la collaboration des plus grands noms de la littérature moderne, avant-garde d'élite, se trouvait acquise à notre publication, comme celle de celte armée déjeunes travailleurs obscurs encore au milieu des limbes qu'il faut traverser pour atteindre au temple de la renommée, comme on disait du temps, hélas ! où l'on croyait encore aux temples. Dans cette mêlée de talents naissants, espoir de l'avenir, au milieu de cette foule d'œuvres, les unes confuses et vagues, les autres vertes et fraîches, et pleines de sève comme l'adolescence, si l'œil d'un éditeur devait se fatiguer et chercher en vain ; — celui d'un confrère, — je le dis parce que cela est vrai, — pouvait seul distinguer les plus dignes, les faire sortir des rangs à cet appel d'honneur, et découvrant, dans ces germes, ceux qui doivent porter fruit, les recueillir précieusement pour les faire écloreau soleil de la publicité.
Mais ce n'était pas tout encore. En dehors de cette association,
il > il (les dissidents illustres : ;i cote d elle est une autie association, sa suMir, la Société des auteurs dramatiques, (jui compte dans son sein tant de noms qui nous sont cliers et (|ue nous re\en<liquons aussi comme nôtres.
Eh! de quel droit aurais-je exclu, inhospitalier dans cette maison ouverte à tous, de par le lecteur, et dont il me conde seulement les clés, son poète le plus cher peut-être, son historien favori, son causeur de chaque semaine, Janin, le spirituel feuilletoniste (hi Journal des Debtils. Miguel, Cousin, (iustave Planche, et Girardin, qui crible de phrases courtes, nouvelles ilèches acérées, les hommes d'Etat de ces temps-ci.
J'ai donc, — et sans cela la penséee qui présida à ce livre n'était point accomplie, — réuni au même banquet ces frères disséminés.
A côté d'Hugo, de Dumas et de nos autres grandeurs qui sont la force et la vie de notre association, place donc à toutes les gloires qui lui manquent !
Avant tous, place à Alfred de Musset, le plus sympathique des poètes qui chante tout ce que voas avez aimé et pleure tout ce que vous avez souffert, et vous sait et vous racconte, comme si vous aviez bu toute la vie dans le même verre. Retrouvez-vous et reconnaissez-vous, ô ïollas, dans vos amours funèbres! — Voici André del Sarte, la maîtresse et ton ami, ton coeur en deux : — prenez votre perruque, Irus, et vos rubans; — vous, maître Blasius, vous pouvez compter ici tous vos hoquets — et laissez moi contempler une dernière fois, A dame î'ruche, si aigre et si sèche, vos vénérables jarretières !
Beyie ; ô vous qui n'aimiez point les vers, n'auriez-vous donc pas serré la main qui a écrit ceux-ci :
Le carnaval s'en va. Les roses vont éclore, Sur le flanc des coteaux déjà court le gazon : Cependant, du plaisir la frileuse saison Sous ses grelots légers vit et s'agite encore, Tandis que soulevant les voiles de l'aurore Le printemps inquiet paraît à l'horizon...
Du pauvre mois de mars il ne faut pas médire , Bien que le laboureur le craigne ju?tement. Le soleil et le vent s'y disputent l'empire, Qu'y faire ? Au mois de mars le monde est un enfant, C'est sa première larme et son premier sourire»
Mais pourquoi Alfred de Musset est-il si avare aujourd'hui de ces admirables choses et pourquoi résiste- t-il avec tant de froideur à la muse que, pour lui échapper, il lui laisse aux mains son manteau de poète?...
Et, bien qu'il se soit, lui aussi, égoïstement retiré du monde et des affaires poétiques puis-je omettre ici notre chansonnier national, l'Horace français, notre immortel Déranger. Ah! si vous voyez des rides à Lisette, si le vin ne rit plus en rubis aussi étincelants dans votre cou[ir. si vous ne montez plus à ce grenier où nous
étions si bien avec vous, si vous voulez enfin nous persuader que vous avez vieilli, que vous pouvez vieillir, toutes les cordes sont-elles donc muettes au violon du ménétrier, et ne reste-t-il pas cette dernière qui vibre toujours et pour tout Age? Chantez encore la patrie, notre France, ô poète du peuple î Notre présent vous fait-il
donc des loisirs et l'avenir ru,' vous mursuiue-l-il pas ii l'oreille quelques refrains joyeux?
Vous voudrez bien aussi, s'il vous plait, nous dunner ([uclques pages, M. de Balzac, bien que vous ayez quitté la France pour vous faire Polonais, et malgré que, propriétaire foncier désormais et grand seigneur dans un pays où les seigneurs sont quelque chose, vous nous semblez avoir un assez fort dédain pour les petites gens qui s'occupent d'écrire.
Rien n'est plus vrai : M. de Balzac est marié, et cette nouvelle que personne ne sait ici — ce ne serait pas en tous cas les lettres de faire part qui auraient pu nous l'apprendre, car pas un des plus intimes mêmes du grand romancier n'a été averti — cette nouvelle est pourtant certaine et nous la donnons officiellement. L'intérêt que le public porte à un écrivain de cette importance donnera sans doute du prix à quelques détails que nous pouvons donner sur ce mariage, et dont la moindre singularité ne sera pas de se voir consignés dans la préface d'un livre avant que les journaux, si affamés de toutes les particularités de l'histoire contemporaine, en aient soufflé un mot.
Eli tiois lignes : — M. de Balzac a épousé, il y a de cela cinq mois, — une comtesse polonaise, madame veuve Hanska, née Rzewuska, à (jui il avait dédié, jl y a quelijues années, à Paris, son roman : Scraphita. Les biens de madame la comtesse Hanska sont en Volymuie, à Wicrschownia. Elle possède à peu près cinq cents
jiaysans, >alantran, mille louljles papier, ce qui é'.jiii>aut h iittp lortunede cinq cent mille francs. — Mais cette fortune est plus que doublée entre les mains de mademoiselle Hanska, par l'héritage paternel. Mademoiselle Hanska a dix-neuf ans, — ce qui peut faire supposer l'âge de sa mère, aujourd'hui madame de Balzac.
Quand je dis madame de Balzac, je suis à côté, ou plutôt tout à fait à l'opposé de la vérité. La coutume russe établit que la veuve remariée peut conserver le nom de son premier mari en convolant en secondes noces. Or, ce n'a pas été une petite affaire à régler : madame la comtesse Hanska devait regarder à deux fois avant de renoncer à son nom, car elle est du sang des Jagellons. Mais, d'autre part, tout le monde sait que M. H. de Balzac descend des Valois. Ceci a failli faire manquer la noce; heureusement les scrupules généalogiques du Bourbon de la branche cadette ont cédé devant la galanterie française : madame Hanska a gardé son nom, et M. de Balzac, qui a pu d'ailleurs conserver le sien, n'en est pas moins le mari de la comtesse.
Bénissons cette uiiitm, si liiiil est ijnVIIc ne nous cl(»ivt' à tout jamais priver des cliers-il'oMivre (luo noire ndmirniion réclame en-
enre ,iu urand romancier.
Je |iarliiis tout à riieiirc <le notre s(eur, I'association dks aiiFiKs OH \MATioi 1'^ '■ !>'•'" S(JMir. en \érite, et si l)ien junudle. i|u<'
je me demande pourquoi elle n'est pas jointe à nous, comme dans ces jeux de la nature qui se plaît parfois, bizarrerie touchante, à unir deux êtres par un lien indissoluble de chair et de sang. .N'estce point, en efl'et, les battements d'un seul cœur qui soulèvent ces deux poitrines? La scène française n'appartient-elle pas à la littérature, n'est-elle pas la littérature môme? Comment, — pour exemple, — aurais-je pu justifier les prétentions de ce livre, si j'axais omis le nom de Scribe, le Molière de la comédie bourgeoise duxix*" siècle, fécond, verveux, délié, subtil, plus varié que Calderon, plus inépuisable que Lope de Vega, — si savant dans la science du théfUre et du |)ublic que, notant un mot spirituel qu'il venait d'entendre, il disait : « Voici un mot qui fera bien de l'effet sur la scène... dans deux ans. quand il aura couru tout Paris ; » — Si m-
fatigable esprit que, tout en édifiant son œuvre de quatre cents pièces de théâtre et de deux cent mille francs de rentes, il trouvait encore le temps de créer cette puissante Association des auteurs, qui a su mettre en pratique efficace en quelques années, sinon le droit au travail qui, dans la République de l'art et pour les capables, appartient à tous, mais le droit à l'assistance fraternelle, si précieux pour les faibles.
Oui, le théâtre actuel devait être ici personnifié, et Scribe ne pouvait manquer à ce livre, pandœmonium de toutes les célébrités des lettres, sans distinction d'origine ni de forme, ouvert également à ce brillant écrivain qui sème le feuilleton des Débats de ces paillettes étincekintes tirées d'un Sacramento dont lui seul connaît la profondeur qu il nous cache, si prodigieusement spirituel, que son premier feuilleton stupéfiera la surprise qui est restée bouche béante après sou dernier.
— De même qu'à cet étrange vanneur, qui secoue la société sur son crible ; logicien fantasque et amant des luttes qu'il recherche
dans les écarts de sa dialectique vagabonde et inflexible ; insaisissable Prêtée que tous les partis haïssent et jalousent à la fois, et qui, du
haut de ce trône eflrajant qu'il n'a pas mis deux ans a se construiiv. et où son nom, acclamé par une popularité alarmante, assourdissante, resplendit, — seul, — comme un feu terrible, lançait à la fin de son dernier livre, et comme pour laisser entrevoir le mot de son énigme, une invocation... à l'Ironie!... Nous nous souviendrons qu'en dehors des luttes politiques, il a écrit un ouvrage couronné comme moral en pleine Académie.
En portant son Nouveau Monde^ son adversaire Louis Blanc y sera aussi, — à côté de ïhiers, de Guizot, de Lf«iiartine. que le?*
préoccupations politiques et privées nous ont enlevés : puissentelles bientôt nous le rendre à jamais, sans |)artage.
Auprès de Girardin, ce publiciste né, esprit alerte et toujours aux aguets, qui transperce les hommes d'Etat d'une grêle de petites phrases courtes et aiguës commç des dards, qui ferme le temple de Janus et licencie les armées, perspicace et vil, apparaîtra Pelletao qui, comme Girardin au premier étage du journal, jette au
rez-ji'-cbaussêtr cotnnie Jaiiin. l'idée dans une forme chaleureuse et pleine d'attrait.
Nous noineUroDs pas dans ce livre les esprits en apparence !éîïers et futiles, mais dont l'autorité est reconnue: la critique y figurera comme dans une exposition, par ses produits. — Merle. St- Marc Girardin, Sainte-Beuve. Mérimée y seront appelés à tour de rôle. — Ce charmant gardien des Guêpes d'Aristophane Alphonse Karr. rè\ iendra des bords de la mer où il se plaît à braver les orages.
Toutes les capacités y auront droit d'asile : poètes, rêveur*, pro valeurs, puristes, hommes d'invention, hommes de sentiment, cbs
CUII SelU If liRMI VCIIII.x.ll (|!l il NtMlllf llll IlHMUe M» CHlIS I O. CUiniUt.'
l'illustre tluiiitit' «le .lu.rhin, IjmiI.' .l'ôilitiMirs ilrsoiits et iiilelliiients:
•''OfL^EiLLER PEUPLE
-')il (jii'iijiiès .iNoir coinhaltii dans les raMjus de la jHHitc |»i'('s>e, au italaillon de la J/mfrcf, de la Pandore, da Figaro, du Ciirsuirc ou âe?. \om elles à la main, il se fasse, comme Nestor Roqueplan, directeur d'Opéra, et qu'il ne rencontre plus à son horizon que des toiles de irise et des jambes de danseuses maigres. ^
Donc, — pour résumer notre idée, sulHsamment expliquée et au delà, — s il V a en littérature comme dans toute branche de I art, trois classes : celle des hommes de popularité — celle des homme»
— lotie réputation — plus précieuse souvent, — et eutin celle qui renlerme tous les esprits jeunes encore sous la route de l'une et de l'autre, — ce livre est ouvert à toutes les trois.
Il ne faut plus à présent, pour ouvrir notre porte à qui doit entrer, et la fermer net sur le nez de l'indigne, que du jugement et du goût.
Car, si le jugement approuve ou condamne, le goût jouit et souffre, et, comme dit Rivarol — qu'on ne lit pas assez aujourd'hui —il est au jugement ce que l'honneur est à la probité.
Nous tâcherons d'avoir l'un et l'autre.