LA FILLE DE L'HÔTELIÈRE
Trots compagnons avaient passé le Rhin — et s'étaient rendus chez une hôtelière.
« Dame hôtesse, avez-vous bonne bière et bon vin? — Qu'avez -vous fait de votre jolie fillette? »
<i Ma bière et mon vin sont frais et clairs. — Sur une civière est couchée ma fille. »
Et ils entrèrent dans la chambre : — elle était là, étendue dans un cercueil noir.
Le premier écarta le linceul — et la contempla d'un air attristé.
« Ah! que ne vis-tu encore, belle fille, — de ce moment je voudrais t'aimer! »
Le second la recouvrit du linceul, — et se détourna, et sanglota :
« Hélas ! te voilà couchée dans ton cercueil ! — Et je t'avais aimée pendant tant d'années ! »
Le troisième à son tour releva le linceul, — et la baisa sur sa bouche si blême :
« Je t'aimai toujours, et je t'aime maintenant encore, — et je t'aimerai pour l'éternité. »
Uhlaxd.
Cette ballade, remaniement d'un chant populaire, a fait légende. On a prétendu reconnaître Uhland lui-même dans le troisième compagnon. Ce souvenir personnel de sa jeunesse lui serait toujours resté pénible ; il n'aurait pu entendre chanter sa ballade et serait mort fidèle et célibataire.
LE roi Charles, un jour, était assis à table, — à Aix-la-Chapelle, avec les paladins. — On servait du gibier et du poisson ; — on ne laissait personne avoir soif. — Beaucoup de vaisselle d'or aux reflets ëtincelants, — mainte pierre précieuse rouge ou verte
— voyait-on briller dans la salle.
Sire Charles, le puissant héros, parla : — « A quoi bon ce vain éclat? — Le plus beau joyau de ce monde — nous manque toujours : — ce joyau, brillant comme le soleil, — un géant le porte sur son bouclier — au fond de la forêt des Ardennes. »
Le comte Richard , l'archevêque Turpin, — messire Aymon, Naime de Bavière, — Milon d'Angleterre, le comte Garin, — n'hésitèrent pas un instant :
— ils demandèrent leurs armures — et firent seller leurs chevaux — pour aller à la recherche du géant.
Le jeune Roland, fils de Milon, dit : — ■ « Cher père, écoutez, je vous prie : — si vous me croyez trop jeune et trop faible — pour lutter contre le géant, — du moins je ne suis plus trop petit — pour porter votre lance — ■ ainsi que votre bonécu. »
Bientôt, les six compagnons chevauchèrent — ensemble vers les Ardennes, — mais en arrivant dans la forêt, — ils se séparèrent. — Roland chevauchait derrière son père : — quelle joie pour lui de porter la lance du héros, — l'écu du héros!
88 BALLADES ALLExMANDES
A la lumière du jour et au clair de lune — errèrent les vaillants guerriers ; — mais ils ne découvrirent le géant — ni dans les rochers ni dans les halliers. — Le quatrième jour, vers midi, — le duc Milon s'étendit pour dormir — à l'ombre d'un chêne.
Roland vit bientôt au loin — une lueur, un scintillement, — dont l'éclat à travers la forêt — effarouchait les cerfs et les chevreuils : — il s'aperçut que cette clarté venait d'un bouclier — porté par un géant sauvage et formidable, — qui descendait de la montagne.
Roland pensa dans son cœur : — « Que peut être cet épouvantail? — Dois-je éveiller mon bon père
— au milieu de son meilleur sommeil? — Mais son bon destrier veille, — son écu, sa lance et son épée veillent, — et veille aussi le jeune Roland. »
Roland ceint à ses flancs l'épée, — arme solide de sire Milon ; — ■ il prend en main la lance — et ramasse l'écu. — Il s'élance alors sur le destrier de. sire Milon — et chevauche d'abord sans bruit à travers les sapins — pour ne pas réveiller son père.
Quand il fut arrivé devant la muraille de rochers.
— le géant dit en riant : — « Que prétend donc faire ce petit bonhomme — sur un si grand coursier? — Son épée est deux fois haute comme sa personne, — sa lance l'entraîne presque hors de son cheval — et son bouclier va l'étouffer. »
Le jeune Roland cria : « Allons, au combat ! — Tu vas te repentir de tes railleries. — Si mon bouclier est grand et large, — il me couvrivra mieux.
— Petit homme et grand cheval, — bras court et longue épée, — se compensent l'un l'autre. »
ROLAND ÉCUVER 89
Le géant veut le frapper de son bâton, — assez long pour l'atteindre au loin : — à temps, le jeune Roland détourne — de côté son coursier. — Il pointe sa lance sur le géant, — mais, rebondissant sur le bouclier enchanté, — elle revient sur lui.
Le jeune Roland prend en toute hâte — l'épée à deux mains. — Le géant saisit la sienne, — mais il n'est pas assez alerte : — d'un coup rapide Roland atteint — sa main gauche sous son bouclier ; — bouclier et main roulent à terre.
Le géant perd courage, — privé de son bouclier :
— le joyau, qui faisait sa force, — amèrement il le regrette. — Il court bien aussitôt après ce bouclier,
— mais Roland le frappe au genou — et l'étend sur le sol.
Roland le saisit par les cheveux — et lui tranche la tête. — Un large torrent de sang coule — jusqu'en bas dans la vallée. — Ensuite, du bouclier du mort
— Roland enlève le brillant joyau — et se réjouit de son éclat.
Puis il le cache sous ses vêtements — et s'approche d'une source ; — là il lave le sang et la poussière — de son pourpoint et de ses armes luisantes.
— Le jeune Roland revient alors à cheval — retrouver son père, — qui dormait encore sous le chêne.
Il s'étendit à côté de son père, — vaincu lui-même par le sommeil, — jusqu'à ce que la fraîcheur du soir — fît se dresser messire Milon : — « Eveilletoi, éveille-toi, Roland, mon fils! — Prends vite en main la lance et l'écu, — que nous allions chercher le géant ! »
Ils montèrent à cheval et se hâtèrent — de parcourir ces lieux sauvages. — Roland chevauchait derrière son père — avec sa lance et son écu. — Ils arrivèrent bientôt à l'endroit — où Roland venait de se battre : — le géant gisait dans son sang.
Roland en crut à peine ses yeux, — quand il ne vit plus — ni la main gauche, ni la tête, — qu'il lui avait coupées, — ni davantage l'épée et la lance du géant, — ni même son bouclier et son armure : — ■ rien que le tronc et les membres sanglants.
Milon contempla ce tronc immense : — « Quel est ce cadavre? — On voit encore à la souche coupée — combien puissant était le chêne : — c'est le géant! comment en douter? — Mon sommeil m'a coûté honneur et victoire; — jamais je ne m'en consolerai. »
A Aix-la-Chapelle, devant son palais se tenait — le roi Charles, plein d'inquiétude : — « Mes chevaliers sont-ils sains et saufs? — Ils tardent bien longtemps. — ■ Mais si mes yeux ne me trompent, parole de roi ! — voici le duc Aymon chevauchant, — la tête du géant au bout de sa lance. »
Sire Aymon chevauche mal content ; — inclinant sa lance, — il dépose la tête couverte de sang — aux pieds du roi : — « J'ai trouvé cette tête dans un buisson sauvage, — et cinquante pas plus loin gisait — sur le sol le tronc du géant. »
Bientôt de même l'archevêque Turpin — apporte le gantelet du géant — et la main raidie encore dedans. — Il la retire et rit : — « Voici une belle relique ; — je la rapporte de la forêt, — ou je l'ai trouvée toute coupée. »
Le duc Nairae de Bavière — arrive avec le bâton du géant : — « Voyez donc ce que j'ai trouvé dans la forêt ! — Quelle arme longue et solide ! — Je suis tout en sueur de ce lourd fardeau : — certes, un bon coup de bière de Bavière — serait richement de mon goût. »
Le comte Richard vient à son tour à pied; — il marche à côté de son cheval ; ■ — celui-ci porte la lourde armure du géant, — le harnais et l'épée : — « Qui voudra chercher parmi les sapins sauvages
— mainte autre pièce d'armure pourra trouver encore : — il y en avait trop pour moi. »
Le cornue Garin de loin — ■ agite le bouclier du géant. — « Le prix est pour celui qui a le bouclier :
— c'est lui qui apporte le joyau. » — « J'ai le bouclier, chers seigneurs ; — le joyau, je voudrais bien l'avoir aussi, — mais il a été arraché. »
Enfin on voit sire Milon — qui se dirige vers le château : — il laisse son destrier aller au pas — et baisse tristement la tête. — Roland chevauche derrière son père — et lui porte sa forte lance — ainsi que son solide écu.
Mais, quand ils arrivent devant le château — et s'approchent des paladins, — il détache de Técu de son père — l'ornement du milieu ; — il fixe à sa place le joyau du géant, — qui lance des feux aussi merveilleux — que ceux d'un beau soleil.
Et quand cette clarté brillante — rayonne sur l'écu de Milon, — le roi joyeux s'écrie : — « Salut à Milon d'Angleterre, — qui a vaincu le géant, — lui a coupé tête et main, — lui a ravi le joyau! »
Sire Milon s'est retourné — et a vu, stupéfait, toute
cette splendeur : — « Dis-moi, Roland, mon petit bonhomme, — qui t'a donné cela, mon ami? » — « Pour Dieu, mon père, ne me grondez pas, — si j'ai assommé ce grand lourdaud — pendant votre sommeil. » Uhland
Cette légende diffère peu de celle qui raconte le Combat du géant Langben et de Vider ik, fils de Verland. dans les Kœmpeviser danois.
L'ÉPËE DE SIEGFRIED.
Le jeune Siegfried était un fier garçon ; — il descendit du burg de son père.
Il ne voulait pas languir dans la maison paternelle, — il voulait courir à travers le monde.
Il rencontra maint preux chevalier — au solide écu, à la large épée.
Siegfried ne portait qu'un bâton ; — ce lui était un vrai, un amer chagrin.
Et comme il entrait dans une sombre forêt, — il arriva bientôt à une forge.
Il vit là bien du fer et bien de l'acier; — un feu joyeux lançait des flammes.
« O maître, mon cher maître, — laisse-moi devenir ton compagnon.
« Et apprends-moi avec soin et persévérance — comment on forge une bonne épée. »
Siegfried sait joliment manier le marteau : — d'un coup il enfonce l'enclume en terre.
Il forge si bien qu'au loin la forêt retentit — et que le fer jaillit de tous côtés en éclats.
Et de la dernière barre de fer — il se fait une épée et longue et large.
« Je me suis enfin forgé une bonne épée; — je suis enfin comme les autres preux chevaliers ;
« Je puis enfin, comme un autre héros, tuer — géants et dragons, dans la plaine et dans la forêt. »
Uhland.
baiTlades allemandes
Siegfried, présenté si modestement dans cette ballade, est le Roland, l'Achille germain. Il est issu du sang d'Odin, le maître des dieux ; il est ardent aux combats, invulnérable si ce n'est par un seul endroit ; il meurt le front ceint de l'immortelle auréole de la jeunesse, de la gloire et de l'amour. L'épopée mythologique et héroïque du Nord, YEdda. et l'épopée allemande du moyen âge, le Kibelungen- Lied, racontent ses prouesses barbares. Siegfried est particulièrement intéressant pour nous, en ce qu'il est le plus ancien des héros francs, des traditions franques ayant fourni les traits de sa légende au poème Scandinave comme au poème allemand. C'est l'opinion de W. Grimm et de Lachmann. Il aurait vécu vers le quatrième ou le cinquième siècle, au temps où les Francs Saliens habitaient les rivages de la mer du Nord.
Ces poèmes diffèrent complètement de notre ballade sur l'origine de l'épée du héros. « Regin (le forgeron^, dit YEdàa de Scemund, forgea pour Sigurd (Siegfried) une épée nommée Gram : elle était si tranchante que, l'ayant plongée dans le Rhin et ayant laissé flotter au courant un flocon de laine, l'épée coupa le flocon tout comme l'eau. Avec cette épée Sigurd fendit en deux l'enclume de Regin. i L'Edda de Snorri raconte la même chose presque dans les mêmes termes. Les chants populaires de îles Féroe ont conservé le fond du récit en y ajou tant de grands détails. En dix nuits, Regin forg d'abord traîtreusement une épée qui se casse a premier coup ; mais Sjurd (Sigurd) lui ordonne d'e fabriquer une autre d'une trempe effroyablemei dure. Regin travaille encore pendant trente nuits, < Gram fend d'un coup l'enclume et le billot qui '. supporte. La tradition primitive a-t-elle été volor tairement méconnue comme païenne et fabuleu