EURIPIDE ; LA PITIÉ POUR LES VAINCUS ALCESÏE ET MÉDÉE
L'exemple donné par Sophocle n'a pas été perdu pour Euripide. Ce poète ouvre toutes grandes aux enfants les portes de son théâtre. Ce n'est plus un essai timide, c'est une pratique réitérée, constante, une recherche systématique des sujets qui comportent des rôles d'enfants. L'enfant n'est plus isolé sur la scène, il n'est plus muet. Toutes les fois qu'il le peut, le poète met sous nos yeux des couples de frères, les fait parler, les fait agir.
Il y a deux causes à ce fait. La première, c'est le génie même d'Euripide, ce génie toujours en quête d'émotions nouvelles et qui l'a fait surnommer ft le plus tragique des poètes. » Or que sujet plus pathétique que
l'infortune d'un enfant? On résiste aux lamentations d'unprince, d'un chef puissant atteint par la fatalité : ce sont choses supérieures ou étrangères à notre fortune. Nul ne soutient froidement le regard en pleurs et la voix plaintive d'un enfant.
Mais Euripide eût-il usé de ce ressort aussi fréquemment qu'il l'a fait , s'il n'y eût été encouragé par l'esprit et les dispositions morales d'Athènes à cette époque ?Non sans doute.
De tous les poètes, le poète dramatique est celui qui peut le moins se passer de l'assentiment public. S'il n'y a conspiration secrète, complicité sympathique entre la foule et lui, son œuvre, fût-elle grande et belle, échoue et languit sans effet. Athènes, au temps d'Euripide, n'est plus la cité à qui suffisaient les sombres et religieuses peintures du drame d'Eschyle. Le siècle de Périclès, puisqu'on l'a nommé ainsi, est dans tout son épanouissement. La poésie, la musique, les arts ont fait leur œuvre, qui est d'adoucir les mœurs, de cultiver, d'affiner la sensibilité, d'ouvrir l'âme aux sentiments délicats et tendres, de doubler l'empire des afiections par la peinture multipliée de leurs causes et de leurs efïets. Enfin, dans le demijour du foyer domestique, la femme commence à briller d'un éclat plus vif; elle inspire plus d'intérêt et retient mieux l'attention. On va plus au fond de ses malheurs d'épouse, de mère, d'amante. Or, à chaque pas nouveau fait sur cette route, comment ne pas rencontrer l'enfant? Euripide, en multipliant comme il l'a fait les rôles enfantins, est si bien dans la donnée de son art et de son époque, qu'il n'encourt à ce sujet aucun reproche de son implacable ennemi, le grand railleur Aristophane. Aristophane l'accuse d'avoir abaissé la tragédie, altéré le type auguste qu'Eschyle avait conçu, corrompu l'âme d'Athènes ; pas une seule fois il ne l'inquiète sur cette forme nouvelle de pathétique. Son silence absout le poète.
Nous sommes loin de la cité de Lycurgue, loin de ce peuple Spartiate chez lequel une mère, remettant à son fils le bouclier de guerre, a pu dire, et d'autre mères répéter après elle, cette sombre parole : « Reviens dessus ou dessous », — c'est-à-dire, reviens mort ou vainqueur. Non, on ne connaît point chez les Athéniens un si sauvage héroïsme. Euripide en est la preuve. Parmi tant, de pièces de lui où figurent les enfants, nous en
fi^ viens avec ce bouclier ou dessus. Bas relief par M. Gardât, lequel a remporté le pris de Rome en 1885.
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choisirons trois, qui comptent parmi les plus belles : Les Troyennes, Alcesie, Médée.
La tragédie des Troyennes est comme le xxv" et dernier chant de l'Iliade. Elle nous ramène dans le camp des Grecs, au lendemain de la victoire, sous les murs de Troie, vaincue et noyée dans le sang. Les chefs des Troyens sont tombés sous la lance des Grecs, leurs femmes seules ont survécu. Mais la prédiction d'Andromaque s'est accomplie : toutes sont réduites en captivité. Une à une, on les voit sortir de la tente qui les renferme. C'est Cassandre, fille de Priam, la jeune prophétesse aimée d'Apollon : Agamemnon l'a reçue en partage, et il l'emmène en Grèce mourir avec lui par le poignard de Clytemnestre. C'est Andromaque, que le fils d'Achille, Pyrrhus, fait monter sur ses vaisseaux dont la proue est déjà tournée vers l'Epire. C'est Ilécube, enfin, la femme de Priam. Captive en cheveux gris, elle est réduite au rôle de servante, de gardienne des portes, et c'est Ulysse, roi d'Ithaque, que le sort lui a donné pour maître. Quelle chute et comme elle est ressentie par la noble femme ! « J'étais reine, je devins l'épouse d'un roi, et je donnai le jour à de nobles, oui, à de nobles enfants élevés au premier rang des Phrygiens, et tels qu'aucune autre femme troyenne, grecque ou barbare, ne peut se glorifier d'en posséder de pareils. Je les ai vus tous périr parla lance des Grecs, et j'ai coupé ma chevelure sur leur tombeau. »
L'infortunée n'a pas vidé la coupe amère. Il lui faut apprendre la mort de sa dernière fille, Polyxène, immolée en sacrifice sur le tombeau d'Achille. C'est Andromaque qui révèle à la mère d'Hector cette nouvelle infortune. Elle est douloureuse, l'entrevue de la belle-mère et de la bru, liées par tant de deuils communs. Il semble qu'Euripide ait voulu personnifier dans ces deux augustes figures toutes les calamités et toutes les grandeurs morales de Troie. Le Grec se fait Troyen par pitié pour l'infortune troyenne, et sa compassion pour le vaincu lui inspire des vers d'une incomparable beauté : Ilécube, rassasiée de jours, désormais inutile sur la terre, invoque la mort et veut rejoindre Priam au tombeau ; Andromaque, condamnée à vivre pour l'intérêt de son fils, supplie, évoquePombre d'Hector pour qu'il revienne les défendre : « Andromaque. — Accours, ô mon