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CONCLUSION

Après les géants et les nains, les fées et les loups-garoux, nous devrions parler des ogres, des vampires et des sorciers ; mais outre que des écrivains de tout genre, de toutes époques, de toutes nations ont traité cette partie du monde merveilleux, il nous serait impossible de donner ici une idée satisfaisante de la multiplicité des objets qui la composent. Bien qu'elle se rattache à notre sujet accepté dans toute son étendue, cette partie peut

* Fol. LVi , verso , du Jardin de Plaisance et Fleur de Rétkorique, contenant plusieurs beaulx liures, etc., etc. Lyon, Martin Boullon, s. d. in-4 golL.

en être détachée et former un envScmblc dont le développement ne convient pas ici.

D'ailleurs ces différents sujets trouveront presque tous leur place dans une des divisions du Livre des Légendes. Cette division sera composée d'un choix des chants populaires des différentes nations de l'Europe, et particulièrement de ceux relatifs à la France. Là passeront tour à tour sous nos yeux ces traditions qui appartiennent à tous les temps de l'histoire, et dont l'habitant de chacune des villes, des bourgs, des campagnes de notre France a gardé la mémoire. Pas d'hommes qui, se rapportant aux premières années de sa vie, n'ait souvenance de récits merveilleux qui bien des fois ont agité vSon cœur et occupé ses premières pensées.

Ces merveilleux récits, ce sont les légendes particulières aux lieux qui nous ont vus naître et que nos pères avaient léguées à leurs enfants, qui nous les ont transmises à leur tour. En Bretagne, c'est l'histoire de nymphes de Seine, de l'enfer de Plogoff, de la baie des Trépassés; ce sont toutes les légendes qui se rattachent à ces Dolmens ou pierres druidiques aujourd'hui presque toutes connues sous le nom de pierres aux fées, et dont nous avons déjà parlé plus haut. Ce sont encore des coutumes et des croyances qui tiennent à la fois et à la mythologie grecque ou romaine, et au souvenir du culte druidique. La Bretagne, il faut le dire, est la terre classique du merveilleux : rochers, fontaines et rivières, forets, villages ou cités, chaque lieu y conserve un lamentable récita faire, un nain ou un géant, une fée ou un diable à évoquer.

Plus OU moins il en est ainsi de toutes les parties de la France : du Saintonge, où elle paraît avoir pris naissance, la fable de Mélusine s'est répandue en plusieurs provinces françaises, s'est attachée dans les unes et les autres à des lieux différents, se chargeant de circonstances qui, dans son principe, lui étaient étrangères. On multiplierait facilement les exemples de faits analogues à ce dernier. La Normandie, le Dauphiné et les autres parties de la France ont aussi des traditions, des croyances plus ou moins en rapport avec celles que nous avons citées. La lecture d'ouvrages nombreux, quoique peu connus, doit seule donner l'érudition nécessaire pour expliquer toutes ces légendes : elles sont éparses dans les monuments que le moyen-age nous a légués ; quelques-unes vivent encore dans le souvenir des habitants de nos campagnes, mais s'en effacent chaque jour. C'est à l'étude de ces monuments et aux travaux que la science moderne a entrepris sur notre vieille France a nous les révéler ; c'est aussi là que nous espérons les rencontrer.

Avant de terminer cette introduction, nous devons encore parler d'un fait que jusqu'ici nous avons passé sous silence. C'est Walter Scott qui a dit : « On pourrait écrire un livre plein d'intérêt sur l'origine des fictions populaires et sur leur transmission d'un âge dans un un autre âge , d'une nation chez une aulre nation ; on retrouverait aisément dans les contes de certaines périodes, la mythologie de celles qui l'ont précédé *. » Ces

* Mole II, ï^tanza xv, caut. jv, TkeLady ofthe Lake.

âOî'i INTRODUCTION

paroles de l'illuslie roniaiicier expriment avec justesse une importante vérité. Mais dans les emprunts que les hommes de famille ou d'époque différentes se sont faits les uns aux autres, il s'est établi sinon des lois au moins des règles qui, reconnues par la saine critique , servent à marquer où ces emprunts s'arrêtent : ainsi, de fortuites ressemblances entre un nom ou un fait, ne constituent pas une imitation. Il y a dans l'esprit de l'homme certaines formes qui, modifiées suivant son génie ou le peuple auquel il appartient, doivent se rencontrer à toutes les époques de l'histoire : la vérité de ce principe une fois reconnue, on comprendra comment certaines légendes sont naturelles aux nations qui les récitent : comment d'autres au contraire ont été transmises par des hommes de pays étranger. Dans une fable, quand chacune des circonstances est identique, alors qu'elle suit la même marche et représente la même pensée que dans une fable analogue, mais écrite dans une autre langue, il n'en faut pas douter, l'imitation existe. Mais la similitude repose-t-elle seulement sur des faits naturels et connus à tous les peuples, il faut plutôt croire à l'indépendance de la pensée humaine et ne voir en cette similitude fortuite que les bornes imposées par Dieu à l'imagination. Généralement on a été trop loin dans les imitations qu'on a cru reconnaître en beaucoup de légendes, et dans ce plagiat prétendu des peuples les uns à l'égard des autres on a mal connu les lois physiques de la nature, on a mal étudié les faits que l'histoire nous offrait comme exemple à ce sujet. En adoptant de semblables idées on assignerait une origine commune aux

AU LIVRE DES LÉGENDES. â03

sauvages de la Polynésie et aux Grecs, parce que le casque des guerriers des deux Tiations est le même. Les Américains et les peuples de l'Afrique, chez lesquels on retrouve des lois pareilles, seraient frères, et parce qu'il y eut des vestales à Rome et des vierges du soleil à Cusco, les Indiens du Pérou et les habitants du Latium auraient eu le même berceau.

Dans cette prétendue commune origine attribuée aux croyances populaires, il faut encore bien se garder des rapprochements des noms de diverses langues qui diffèrent souvent beaucoup entre eux, bien que leur assonnance soit à peu près la même : ainsi les Albanais du Caucase et les Albins du Latium, les Albanians d'Epire et Albyn ou Albion en Grande-Bretagne ; VElbe en Germanie (Albis), et les Alpes de l'Italie; voilà des noms dont l'assonnance est à peu près la même, et qui cependant n'ont entre eux aucun rapport. La même observation s'applique aux Ibers du Caucase et de l'Espagne, aux Hiberni de l'Irlande: aux Ibri ou Hébreux de la Syrie; aux Venetes de l'Italie et de la Gaule, au Venedes ou Vends de l'Allemagne, et aux Henedes de l' Asie- Mineure; aux Germains d'Europe, et aux Karmanians de la Perse, et aux Garamians de l'Asie * .

C'est la prétention bizarre de retrouver entre tous ces noms une même origine qui nous a valu pendant le moyen-âge et jusqu'au xvil® siècle, toutes ces extravagantes généalogies qui plaisaient tant à nos chroniqueurs et à nos romanciers.

* Keightley, Talcs and popular Fictions, etc., etc., p. l\, 5.

Il faut surtout étudier avec attention les productions naturelles des peuples chez lesquels se rencontraient les mêmes légendes : rien de plus simple que les mêmes objets aient fait naître les mêmes pensées, et que des phénomènes de même nature aient inspiré les mêmes récits. Comment être surpris, par exemple, que les Orientaux nous racontent un grand nombre de fables relatives à l'or caché dans la terre et aux esprits qui le gardent, et que ces fables se retrouvent chez les peuples du nord, puisque les deux pays, bien qu'opposés l'un à l'autre, abondent en semblables minéraux.

C'est donc après y avoir long-temps réfléchi et avec une bien grande circonspection qu'il faut se prononcer sur ces transmigrations de légende d'un peuple dans le souvenir d'un autre peuple.

Cette transmigration , malgré tout , est un fait certain : il exige seulement beaucoup d'étude pour être apprécié à sa juste valeur.

Mais arrêtons-nous: ce qui nous rCvSte à dire à ce sujet ne convient pas ici : ces rapports, ces analogies, nous les ferons sentir quand nous traiterons chaque légende en particulier. Nos lecteurs peuvent juger de l'étendue et de l'importance du livre que nous avons entrepris. C'est à nous maintenant d'en poursuivre l'exécution.

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