‹ Le Livre des mères. Les EnfantsChapitre 14 sur 35 · CHOSE VUE UN JOUR DE PRINTEMPS · texte numérisé non relu

CHOSE VUE UN JOUR DE PRINTEMPS

Entendant des sanglots, je poussai cette porte. Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte. Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard. 14O LE LIVRE DES MÈRES.

Sur le grabat gisait le cadavre hagard ; C'était déjà la tombe et déjà le fantôme.

Pas de feu; le plafond laissait passer le chaume. Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards. On voyait, comme une aube à travers des brouillards, Aux lèvres de la morte un sinistre sourire ; Et l'aîné, qui n'avait que six ans, semblait dire : " Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis ! " Un crime en cette chambre avait été commis.

Ce crime, le voici : — Sous le ciel qui rayonne, Une femme est candide, intelligente, bonne; Dieu, qui la suit d'en haut d'un regard attendri, La fit pour être heureuse. Humble elle a pour mari Un ouvrier; tous deux, sans aigreur, sans envie, Tirent d'un pas égal le licou de la vie.

Le choléra lui prend son mari; la voilà Veuve avec la misère et quatre enfants qu'elle a. Alors, elle se met au labeur comme un homme.

Elle est active, propre, attentive, économe; Pas de drap à son lit, pas d'âtre à son fover; Elle ne se plaint pas, sert qui veut l'emplover. Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille. Tricote, file, coud, passe les nuits, travaille Pour nourrir ses enfants; elle est honnête enfin. Un jour on va chez elle, elle est morte de faim. O Dieu! la séve abonde, et, dans ses flancs troublés. La terre est pleine d'herbe et de fruits et de blés, Dès que l'arbre a fini, le sillon recommence ; Et, pendant que tout vit, ô Dieu ! dans ta clémence, Que la mouche connaît la feuille du sureau, Pendant que l'étang donne à boire au passereau, Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves. Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves, Fait manger le chacal, l'once et le basilic, L'homme expire ! — Oh! la faim, c'est le crime public; C'est l'immense assassin qui sort de nos ténèbres. Dieu! pourquoi l'orphelin, dans ses langes funèbres. Dit-il : « J'ai faim! » L'enfant, n'est-ce pas un oiseau? Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau?

RENCONTRE, Après avoir donné son aumône au plus jeune, Pensif, il s'arrêta pour les voir. — Un long jeûne Avait maigri leur joue, avait flétri leur front. Ils s'étaient, tous les quatre à terre assis en rond ; Puis s'étant partagé, comme feraient des anges, Un morceau de pain noir ramassé dans nos fanges, Ils mangeaient, mais d'un air si morne et si navré Qu'en les voyant ainsi toute femme eût pleuré. C'est qu'ils étalent perclus sur la terre où nous sommes. Et tout seuls, quatre enfants, clans la foule des hommes; — Oui. sans père ni mère! — et pas même un grenier; Pas d'abri: tous pieds nus. excepté le dernier, Qui traînait, pauvre amour, sous son pied qui chancelle De vieux souliers trop grands noués d'une ficelle. Dans les fossés, la mut, ils dorment bien souvent. Aussi, comme ils ont froid le matin, en plein vent. Quand l'arbre, frissonnant au cri de l'alouette. Dresse sur un ciel clair sa noire silhouette 1 Leurs mains rouges étaient roses quand Dieu les fit. Le dimanche, au hameau, cherchant un vil profit. Ils errent. Le petit, sous sa pâleur malsaine. Chante, sans la comprendre, une chanson obscène. Pour faire rire — hélas ! lui qui pleure en secret ! Quelque immonde vieillard au seuil d'un cabaret ; Si bien que. quelquefois, du bouge qui s'égaie Il tombe à leur faim sombre une abjecte monnaie. Aumône de l'enfer que jette le péché.

Sou hideux sur lequel le démon a craché !

Pour l'instant, ils mangeaient derrière une broussaille Cachés, et plus tremblants que le faon qui tressaille, Car souvent on les bat. on les chasse toujours! C'est ainsi qu'innocents condamnés, tous les jours Ils passent affamés, sous mes murs., sous les vôtres. Et qu'ils vont au hasard, l'aîné menant les autres. Alors, lui qui rêvait, il regarda là-haut ; Et son oeil ne vit rien que l'éther calme et chaud. Le soleil bienveillant, l'air plein d'ailes dorées. Et la sérénité des voûtes azurées, Et le bonheur, les cris, les rires triomphants Qui des oiseaux du ciel tombaient sur ces enfants.

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