‹ Le Livre des mères. Les EnfantsChapitre 20 sur 35 · A EUGENE VICOMTE HUGO · texte numérisé non relu

A EUGENE VICOMTE HUGO

Puisqu'il plut au Seigneur de te briser, poëte, Puisqu'il plut au Seigneur de comprimer ta tête

De son doigt souverain, D'en faire une urne sainte à contenir l'extase, D'y mettre le génie et de sceller ce vase

Avec un sceau d'airain; Puisque le Seigneur Dieu t'accorda, noir mystère ! Un puits pour ne point boire, une voix pour te taire,

Et souffla sur ton front, Et, comme une nacelle errante et d'eau remplie, Fit rouler ton esprit à travers la folie,

Cet océan sans fond; Puisqu'il voulut ta chute, et que la mort glacée, Seule, te fit revivre en rouvrant ta pensée

Pour un autre horizon; Puisque Dieu, t'enfermant dans la cage charnelle, Pauvre aigle, te donna l'aile et non la prunelle,

L'âme et non la raison ; Tu pars du moins, mon frère, avec ta robe blanche ! Tu retournes à Dieu comme l'eau qui s'épanche

Par son poids naturel !

Tu retournes à Dieu, tête de candeur pleine, Gomme y va la lumière et comme y va l'haleine

Qui des fleurs monte au ciel !

Tu n'as rien dit de mal, tu n'as rien fait d'étrange. Comme une vierge meurt, comme s'envole un ange,

Jeune homme, tu t'en vas !

Rien n'a souillé ta main ni ton coeur ; dans ce monde Où chacun court, se hâte, et forge, et crie, et gronde,

A peine tu rêvas !

Comme le diamant, quand le feu le vient prendre, Disparaît- tout entier, et sans laisser de cendre,

Au regard ébloui, Comme un rayon s'enfuit sans rien jeter de sombre, Sur la terre après toi tu n'as pas laissé d'ombre,

Esprit évanoui !

Doux et blond compagnon de toute mon enfance, Oh ! dis-moi, maintenant, frère marqué d'avance

Par un morne avenir ; Maintenant que la mort a rallumé ta flamme, Maintenant que la mort a réveillé ton âme,

Tu dois te souvenir !

Tu dois te souvenir de nos jeunes années !

Quand les flots transparents de nos deux destinées

Se côtoyaient encor, Lorsque Napoléon flamboyait comme un phare, Et qu'enfants nous prêtions l'oreille à sa fanfare

Comme une meute au cor !

Tu dois te souvenir des vertes Feuillantines, Et de la grande allée où nos voix enfantines,

Nos purs gazouillements, Ont laissé dans les coins des murs, dans les fontaines, Dans le nid des oiseaux et clans le creux des chênes,

Tant d'échos si charmants !

0 temps ! jours radieux ! aube trop tôt ravie ! Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de la vie

Tout au commencement?

Nous naissions ! on eût dit que le vieux monastère Pour nous voir rayonner ouvrait avec mystère

Son doux regard dormant.

T'en souviens-tu, mon frère? après l'heure d'étude. Oh ! comme nous courions dans cette solitude !

Sous les arbres blottis, Nous avions, en chassant quelque insecte qui saute, L'herbe jusqu'aux genoux, car l'herbe était bien haute,

Nos genoux bien petits. Vives têtes d'enfants par la course effarées, Nous poursuivions dans l'air cent ailes bigarrées.

Le soir, nous étions las ; Nous revenions, jouant avec tout ce qui joue, Frais, joyeux, et tous deux baisés à pleine joue

Par notre mère, hélas !

Elle grondait : « Voyez comme ils sont faits, ces hommes! Les monstres! ils auront cueilli toutes nos pommes.

Pourtant nous les aimons.

Madame, les garçons sont le souci des mères ! Car ils ont la fureur de courir dans les pierres

Comme font les démons ! »

Puis un même sommeil, nous berçant comme un hôte, Tous deux au même lit nous couchait côte à côte ;

Puis un même réveil.

Puis, trempé clans un lait sorti chaud de l'étable, Le même pain faisait rire à la même table

Notre appétit vermeil !

Et nous recommencions nos jeux, cueillant par gerbe Les fleurs, tous les bouquets qui réjouissent l'herbe,

Le lis à Dieu pareil.

Surtout ces fleurs de flamme et d'or qu'on voit, si belles. Luire à terre en avril comme des étincelles

Qui tombent du soleil !

On nous voyait tous deux, gaîté de la famille. Le front épanoui, courir sous la charmille.

Lroeil de joie enflammé... — Hélas ! hélas ! quel deuil pour ma tète orpheline ! Tu vas donc désormais dormir sur la colline.

Mon pauvre bien-aimé !

Mars 1837. J'eus toujours de l'amour pour les choses ailées. Lorsque j'étais enfant, j'allais sous les feuillées. J'y prenais clans les nids de tout petits oiseaux; D'abord, je leur faisais des cages de roseaux Où je les élevais parmi des mousses vertes.

Plus tard je leur laissais les fenêtres ouvertes, Ils ne s'envolaient point; ou, s'ils fuyaient aux bois, Quand je les rappelais, ils venaient à ma voix. Une colombe et moi, longtemps nous nous aimâmes. Maintenant je sais l'art d'apprivoiser les âmes. Mères, l'enfant qui joue à votre seuil joyeux, Plus frêle que les fleurs, plus serein que les cieux, Vous conseille l'amour, la pudeur, la sagesse. L'enfant, c'est un feu pur dont la chaleur caresse ; C'est de la gaîté sainte et du bonheur sacré ; C'est le nom paternel dans un rayon doré ; Et vous n'avez besoin que de cette humble flamme Pour voir distinctement dans l'ombre de votre âme. Mères, l'enfant qu'on pleure et qui s'en est allé, Si vous levez vos fronts vers le ciel constellé, Verse à votre douleur une lumière auguste ; Car l'innocent éclaire aussi bien que le juste ! Il montre, clarté douce, à vos yeux abattus, Derrière notre orgueil, derrière nos vertus, Derrière la nuit noire où l'âme en deuil s'exile, Derrière nos malheurs, Dieu profond et tranquille. Que l'enfant vive ou dorme, il rayonne toujours ! Sur cette terre où rien ne va loin sans secours, Où nos jours incertains sur tant d'abîmes pendent, Comme un guide au milieu des brumes que répandent Nos vices ténébreux et nos doutes moqueurs, Vivant, l'enfant fait voir le devoir à vos coeurs; Mort, c'est la vérité qu'à votre âme il dévoile. Ici, c'est un flambeau; là-haut, c'est une étoile.

Mars 1840. Vois, couvant des yeux son trésor, La mère contempler, ravie, Son enfant, coeur sans ombre encor, Vase que remplira la vie !

Oh ! l'amour d'une mère ! — amour que nul n'oublie ! Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie ! Table toujours servie au paternel foyer !

Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier ! Regardez : les enfants se sont assis en rond. Leur mère est à côté, leur mère au jeune front

Qu'on prend pour une soeur aînée ; Inquiète, au milieu de leurs jeux ingénus, De sentir s'agiter leurs chiffres inconnus

Dans l'urne de la destinée. Près d'elle naît leur rire et finissent leurs pleurs. Et son coeur est si pur et si pareil aux leurs,

Et sa lumière est si choisie, Qu'en passant à travers les rayons de ses jours, La vie aux mille soins, laborieux et lourds,

Se transfigure en poésie !

Toujours elle les sait, veillant et regardant : Soit que janvier rassemble au coin de l'âtre ardent

Leur joie aux plaisirs occupée ; Soit qu'un doux vent de mai, qui ride le ruisseau, Remue au-dessus d'eux les feuilles, vert monceau

D'où tombe une ombre découpée.

Parfois, lorsque, passant près d'eux, un indigent Contemple avec envie un beau hochet d'argent

Que sa faim dévorante admire, La mère est là; pour faire, au nom du Dieu vivant. Du hochet une aumône, un ange de l'enfant,

Il ne lui faut qu'un doux sourire !

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