‹ Le livre des peintres de Carel van ManderChapitre 130 sur 218 · C'était le peintre lui-même · texte numérisé non relu

C'était le peintre lui-même

5. Guillaume van Cleef ou van Cleve, peut-être le frère de Josse, eut pour fils Martin et Henri van Cleve. (F. J. vanden Branden, Geschiedenis der Anttverpsclie Schilderschool, page 294.)

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de tous les autres maîtres et ne pouvaient se payer. 11 en perdit la raison, comme il n'arrive que trop souvent aux présomptueux.

A l'époque où Philippe, roi d'Espagne, épousa Marie d'Angleterre, Josse van Cleef fit le voyage de la Grande-Bretagne ', dans l'espoir de vendre ses œuvres au roi, par lintervention de son peintre, qu'il priait d"user de son influence, à quoi, d'ailleurs, celui-ci se montrait disposé. Mais, en môme temps, arrivèrent d'Italie bon nombre de toiles remarquables, notamment du Titien, œuvres qui plurent beaucoup au roi, et dont il fît l'acquisition, de sorte que Moro ne put réussir à avantager van Cleef. La vanité de celui-ci Tégara si fort qu'il en devint absolument frénétique, prétendant que ses œuvres l'emportaient sur toutes les autres. 11 fit à Moro les plus amers reproches, le traitant de sot orgueilleux, incapable d'apprécier les bons maîtres, ajoutant qu'au lieu de rester en Angleterre il ferait mieux d'aller à Utrecht pour protéger sa femme contre les entreprises des chanoines, et beaucoup d'autres injures. Quand Moro, à son tour, voulut le châtier, il se blottit sous la table ; Moro le jugea à peine digne de sa colère.

La raison de van Cleef s'égara à tel point qu'il en vint à faire des choses invraisemblables. Il passait au vernis, à la térébenthine, ses habits, sa cape et sa barrette, se montrant par les rues tout reluisant ; il peignait ses panneaux sur les deux faces pour que, disait-il, on eût toujours quelque chose à considérer, même quand les panneaux étaient |

retournés. S'il lui arrivait de retrouver d'anciennes œuvres de sa main, il tâchait de les obtenir sous prétexte de les améliorer, et ne faisait À

que les gâter. Ses amis enfin le recueillirent et le soignèrent.

Van Cleef était vraiment le meilleur coloriste de son temps ; il donnait un grand relief aux choses et peignait ses chairs d'une manière fort naturelle, tirant ses ombres de la carnation elle-même. Les amateurs estiment beaucoup ses œuvres et à bon droit. M. Melchior Wijntgis, à Middelbourg, possède de lui une très belle Vierge derrière laquelle Joachim Patenier ajouta un joli fond de paysage. M. Sion

I. Erreur évidente de van Mander. Le niariat;e de Philippe H avec Marie Tudor eiil lieu le 23 juillet 1554. A cette c'poque, van (Meef n'existait plus depuis loiigtenips.

JOSSE VAN CLEEF, DIT « LE FOU

Luz, à Amsterdam, conserve un Bacchus extrêmement bien peint, représenté sous les traits d'un gros vieillard à cheveux gris, ce qui

IVSTO CLIVENSI ANTVERPIANO PICTORl.

vbJV^/Tra riec arPnßrps tnter te Mufa Jll^bit ^elhas. vxfcmcp non (eue, lufU, aecas , Quam yrovria, natri tam Jeltx arte Juißssi Cdanßjfet Janum Ji mifero cereSmm .

JOSSE VAN CLEEF, DIT «LE FOU». Fac-similé de la gra\ure ce ^\'iCTicx.

n"a pas été fait sans raison : Tamour du vin croît avec Tage, et Tabus de la bouteille amène une vieillesse précoce.

Je ne saurais indiquer qu'un petit nombre de ses œuvres, non plus que je ne possède Tannée de sa mort'. Son nom mérite de passer à la postérité.

Voici le sens des vers latins que Lampsonius lui consacre :

Entre les artistes de la libre Néerlande

La muse ne taira pas le nom de Josse,

Qui ne fut point un faible) ornement de la peinture.

Ton art et celui de ton tils te permettaient de goûter le bonheur

Si, hélas ! tu avais conservé intactes tes facultés.

Il eut donc un fils digne de lui être comparé; en effet, il existe un second Josse van Cleef, éminent comme peintre de figures, et un Corneille du même nom-.

COMMENTAIRE

Josse et non Joas i^Vasari et Waagen\ ni Juste, moins encore Juste de Gand, (Catalogue du Musée des Offices à Florence', naquit sans doute vers 1400, son admission à la maîtrise datant de 1 5 i i ■*. Comme l'annonce du reste son nom, sa famille était originaire du duché de Clèves, et M. vanden Branden a rencontré, à plus d'une reprise, dans les comptes anversois, la mention « Josse vander Beke, dit van Cleef )>.

Ce point réglé, ajoutons que, dès l'année i3i6, le peintre fonctionnait comme doyen de la corporation des peintres anversois, et que ce même honneur lui fut conféré de nouveau en i525.

Van Mander était, comme on l'a vu, très imparfaitement renseigné sur le compte du maître, çt le fait de signaler sa présence en Angleterre en i554, époque du mariage de Philippe II, rend à peu près sans valeur le surplus de la notice qu'il lui consacre.

Vasari, ensuite Sandrart et Descamps, font séjourner notre peintre en Espagne. Il ne semble pas qu'il y ait aucune œuvre de van Cleve dans les musées espagnols.

D'autre part, il est permis de s'étonner que van Mander n'ait pas eu connaissance du passage suivant de Guichardin, ni du fait dont il nous parle : « Josse de Cleues

I. Il mourut à Anvers le 10 novembre 1540. (Vanden Branden, loc. cit.)

1. En somme, il n'y eut qu'un seul Josse van Cleve, celui dont il est question dans la pressente notice. Corneille fut son tils. Il naquit à Anvers en i520. (Vanden Branden.) Son nom n'apparait pas dans les registres de Saint-Luc d'Anvers.

iv Rombouts et van Lerius, les Liggeren et autres archives de la gilde a)wersoise de Saint-Luc, tome I"'', page 75.

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bourgeois d'Anvers, maistre très rare pour couleurer, et tant excellent en pourtraict au naturel, qu'ayant une fois le Roy François premier envoyé en ces quartiers à poste, pour ramener à sa court, quelque bon maistre, cestuy-cy fut choisi entre autres : et conduict jusques en France, feit la pourtraicture du Roy au naturel, de la Royne, et de plusieurs autres Princes, avec grande louange et bons loyers ' ».

Autre voyage, dès lors, et sur lequel on en est réduit à des conjectures.

Le nom de Josse van Cleve ne figure pas dans les comptes de la maison royale de France, que tant d'excellents auteurs ont compulsés avec soin; il ne paraît pas davantage dans le précieux Dictionnaire de M. Jal. 11 existe cependant un portrait de François !<=■■ dans lequel il est permis de voir une production de sa main. Ce portrait, qui est à Versailles, porte le n» i 149 de la galerie-.

M. Niel le mentionne avant tout autre parmi les eflfigies du roi. « François P^ représenté à mi-corps, un peu plus grand que nature, se détache sur un fond de tapisserie rouge, dans Te calme morne de l'immortalité. Sa tête, prise de trois quarts, est couverte d'une toque; son vêtement de satin blanc à bandes noires est disposé avec largeur et étincelle de broderie d'or; la main gauche tient le pommeau de l'épce, la droite, des gants. Le peintre, en exécutant cette immense miniature à l'huile, semble avoir retenu son pinceau ; il raffine volontiers les contours, atténue le modelé, et accentue les plans d'une manière légère, suffisante pourtant; il adoucit le ton avec une extrême délicatesse; aucune teinte d'incarnat ne parait troubler la pâleur de ses chairs; fidèle à la nature qu'il a sous les yeux il est impartial et respectueux devant elle; il évite tout entraînement de l'imagination, se bornant à rendre avec amour et vigueur les moindres détails de la figure et des accessoires. L'etïet produit sur le spectateur est profond, parce qu'il résulte simplement, comme dans les portraits de Holbein, de la vérité même de la représentation, nullement de l'humeur et de la fantaisie de l'artiste. Quiconque a vu une fois cette effigie, a vu tout François 'L^, l'homme lui-même, ni plus ni moins; il convient de la placer haut dans la série si mutilée, si restreinte aujourd'hui, de la série que nos vieux maîtres nationaux produisirent de leurs mains savantes et contenues. L'âge que la figure du roi accuse est celui de trente ans à peine; l'effigie a dû, par conséquent, être exécutée vers 1524; nous l'attribuerions volontiers à François Glouet, si nous présumions qu'alors il eût eu âge d'homme ■'. »

Les noms de Holbein et de Clouet se présentent à la mémoire de quiconque se reporte au temps de Josse van Gleve et il est absolument probable que ses meilleures productions ont été grossir la liste des travaux de ces illustres maîtres. C'est, du reste, ce qui ressort de la mention des quelques œuvres que Waagen a cru pouvoir restituer à van Cleve. Dans l'immense ensemble d'œuvres d'art constitué par les galeries anglaises, c'est à peine si le critique allemand trouvait à signaler quatre ou cinq peintures, — exclusivement des portraits — émanant de van Cleve.

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