LES CURIEUX D'ESTAMPES
Quelques uns desquels en ont fait des bibliotèques
entières.
e diray maintenant les curieux d'estampes, Le nombre en surprendroit ; mais il n'est
[pas puissant; Car, pour les grands seigneurs , rien n'est
[de ravissant , S'il n'a plus de brillants que les divines lampes.
Ils s'y connoissent peu ; mais estant magnifiques , Ils donnent quelquefois quand ils n'y pensent pas , Ou la magnificence a mesme peu d'appas Lorsqu'on leur dit le prix de ces choses antiques.
C'est ainsi , par hazard , que dans leurs galeries Des livres de portraits s'y rencontrent meslez : Mais un ou deux peut-estre en ces lieux exilez Passeront seulement pour des galanteries.
i8 Le Livre des Peintres
Deux ou trois tout au plus sont dans laMazarine. Elle en contenoit plus; mais on les a pillez : Car son seigneur habile eut les yeux dessillez, Et pour ces choses-là sa science fut fine.
Pour Louis Odespunck, appelé Mechinière , Il en fît un recueil des premiers qu'on ait vus ; Mais estant sans nul choix, vers des gens prévenus, Il trahit son dessein , confondant la manière.
Il en fit cependant grand nombre de volumes , Tous d'un goust si méchant que les moins connois- En furent rebutez par leurs fausses douceurs ; [seurs Ils estoient fagotez comme sur des enclumes.
Que n'en a-t-il point dit, relevant son histoire Par de belles couleurs, pour la faire estimer? Sans la voir, en effet, il la faisoit aimer; Mais, y jettant les yeux, elle perdoit sa gloire.
Il ne m'est pas connu que quelqu'un la possède. Pour son autheur, sans doute il avoit de l'esprit ; J'ignore toutes fois que, pour ce qu'il écrit, Sans l'avoir dissipée , un autre luy succède.
Jacques Kervel, plus riche, en fit une meilleure ; Il sépara le bon d'avecque le fatras ; Il fut propre avec choix , sans fatiguer les bras ; Mais succombant luy-mesme il vit sa dernière heure.
et Graveurs. 19
De l'Orme le suivit, non pas sans opulence, Assisté du secours de ses amis puissants , Commis de Monnerot, avec des soins pressants, Pour en faire un recueil, le plus riche de France.
Là, pour se contenter d'une chose si belle , Il fit ce qu'eust pu faire un seigneur curieux ; Plus de vingt mille écus d'un effort somptueux Furent le prix, au moins, de sa peine fidelle.
11 mourut travaillant à la digne entreprise. Ses soins, après sa mort, ont esté négligez ; Depuis, tous ses deposts ont esté partagez ; Mais, sans passer l'Estampe, il causa ma surprise.
On ne vit jamais rien de si parfait au monde , Je le dirois cent fois s'il en faloit parler ; Car pourrois-je en cela mon cœur dissimuler, Ne voyant rien de tel ailleurs qui le seconde ?
Ce qu'avoit possédé l'abbé de S. Ambroise En ce genre , Maugis, nostre sincère ami , Par Kerver curieux ne vint point à demi , Chez de l'Orme, si cher à d'Emeri d'Amboise.
Qui s'en fust défié , que n eust pas esté ferme Dans l'amour de l'Estampe un aussi bel esprit Que l'est Bretonvilliers, dans ce qui le surprit ? La dépence auroit-elle ébranlé ce grand terme?
Le conseiller Petau par deux fois renouvelle Sa curiosité pour le fait des Portraits ; Il en marquoit le nombre et les divers attraits Dans sa bibliotèque, en tout son choix si belle.
Tronçon en eut aussi dans nostre S. Sulpice ; Mais il aima sur tout la vieille invention Des maistres qui faisoient de la dévotion , Dont il vouloit combatre et le luxe et le vice.
Dans sa bibliotèque , avec sa politesse , Montmor en garde aussi quelques unes de prix , Où beaucoup de desseins qui se trouvent compris Sont dignes de son cœur plein de délicatesse.
Ne faut-il pas louer Bournonville et son frère? { Ils ont fait des recueils dignes de leur pouvoir, Dont S. Victor profite avec tout son sçavoir, Agréable aux yeux fins , que le bon sens éclaire.
Robert, docteur qu'il est , au fort de son étude, Aima l'imagerie , et Pont-Chasteaux encor, Avec son sérieux , chérit un tel trésor : Porcher perdit le sien , gonflant sa plénitude.
i. M. de Villefrit. (Note de Marolles.)
ET GraVELRS. 2 1
Sans qu'on y perd du temps, la Chambre l'aime a Car il est sérieux autant qu'il est puissant ; [core : Il ne veut rien d'ailleurs qui ne soit ravissant . Pour tout faire à propos dans l'eruploy qu'il honore.
Le feu baron d'Ormeille, ave: une belle ame , Ne voulut jamais rien ménager pour oela; Il en sçavoit le prix quand quelqu'un en par] Et ne retrancha rien de cette vivetlame.
La Noue , intelligent, un vénérable prestre, Avec un bon esprit connu sur ce sujet , [projet : Fit des plus beaux desseins un ample et grand Mais Jabae le surpasse , ou nul n'ira peut-estre.
Tevenot , Perruch c '. . Tortebat et Gagnères , Qui, dans l'hôtel de Guise, applique son sçav A chercher l'honorable . acquittant son devoir , Montrent que la vertu peur eux ne manque guère?.
De Henri de Harlai . seigneur de Palemore , Qui fut dans l'oratoire . avec son cabinet , L'abondance est connue : il en eut du sujet ; Et . pour son bel esprit . personne ne l'ignore.
La. le bon, le méchant, le médiocre ensemble , Confondus cependant , estoient en nombre tel Qu'on en pouvoit emplir un cabinet d'hôtel ; Pour la part que j'y pris, quand j'y pense, je tremble.
Tant que ce seigneur fut dans sa sainte retraitte,
Il se divertissoit à ces jeux innocents;
Il en fit héritiers des pères ses enfants ,
Qui d'un tas si nombreux ont cherché la défaite.
Us se passent à moins , et leur sage conduite Ne se conserve rien que ce qui peut servir ; Les crayons et bijoux ne les peuvent ravir, Mais les livres choisis, qui trouvent de la suite.
En ce genre Goilard fut curieux terrible : 11 étendit ses soins de l'un à l'autre bout ; Et, s'il eust eu la force , il s'emplissoit de tout ; Pour son avidité rien n'estoit impossible.
Ses Estampes de mesme y furent si nombreuses , Que , dans leur grand débit , tout Paris s'en emplit ; Son chérubin Albert, étalé sur un lit, Me surprit , redoublé dans ses masses trompeuses.
Stella , Quesnel, Chauveau , qui, pleins de connois- Pouvoient choisir si bien, avecque Roussellet, [sance, Robert, Le Brun , le Fèvre, et Mignard , et Paillet , Et bien d'autres vivants, en ont en abondance.
Acard en fit amas sans aucune dépence, Estant fort ménager, et ne sçeut que c'estoit D'employer un denier pour ce qui luy plaisoit ; Mais il le meritoit par force ou complaisance.
et Graveurs. a3
En mourant il en fit ses dons aux abbayes
De sainte Geneviève l et du martyr Victor,
Et S. Germain des Prez, comme d'un grand trésor;
Mais de ses legs pieux on les vit ébahies.
Conrad avoit aussi beaucoup de ces figures: Il aimoit ce qu'on doit aimer avec esprit; Rien aussi pour cela jamais ne le surprit, Et dans de tels desseins il garda ses mesures.
De n'en avoir qu'un livre ou deux, c'est peu de chose, Cela passe pour rien, et, si trois grands seigneurs Y prenoient du plaisir avec des goûts meilleurs, On n'y pourroit fournir comme on se le propose.
Piousseau, qu'on peut nommer échevin consulaire, Ayant esté consul, a fait un beau recueil Pour l'histoire du monde, en évitant l'ecueil De Louys Odespunck, son premier exemplaire.
Les marchands qu'on a vus pour en faire commerce : Ciartres, Jean le Clerc, Messager, Jean Boisseau, Huart, Jolain, Ragot, Moncornet, Guerineau, Boudan, Bertrand, Vanmerle en matière diverse;
i. On sait qu'il existe encore à la Bibliothèque Sainte- Geneviève quelques recueils de ces rares estampes.
i4 Le Livre des Peintres
Langlois le fils, de Fer, Honneruog, Mariette, Quesnel intelligent, comme Testoit aussi Le défiant Le Blond, la Hove et Marcoussi, Herman Weyen, Valet, Boissevin, Brebiette.
de figures en taille-douce, au burin,
à l'eau forte et en taille de bois,
lesquels ont fleuri en France
depuis 1600.