‹ Le livre des permutations; petits exercices d'orthographe en texte suiviChapitre 87 sur 174 · LES TROIS VOISINS I · texte numérisé non relu

LES TROIS VOISINS I

A Versailles, on voit une petite maison bien simple, bien propre et surtout bien tranquille. Le dernier étage ne compte que deux locataires, deux amis d^enfancc, et, pour tout dire, deux frères. Joseph Dubois, le frère cadet, est âgé de quatre-vingts ans... Il est perclus des deux jambes, manchot, borgne et ne travaille plus depuis longtemps ; mais il fut autrefois un bon ouvrier, matinal, actif, laborieux, et il a amassé une petite somme, qui, placée en viager, assure à ce brave homme un revenu d'à peu près cinq sous par jour. Ce n'est pas de quoi le rendre opulent; mais son frère aîné, François Dubois, qui est âgé de quatre-vingt-un ans , est bien plus riche que lui, il est riche du double. Mortel fortuné, il a pour dix sous de rente, placés de même en viager. Les deux frères ont réuni leur fortune et leur existence, comme leurs souvenirs et leurs peines. Que dis-je, des peines ? Ils n'en ont plus... Seul, chacun d'eux serait pauvre ; mais à deux, quelle différence I Pourtant, quelque parfaits qu'ils soient, ils n'ont pas toutes Ids qualités. Joseph, le frère cadet, aimerait volontiers le luxe et la dépense; François est plus prudent; c'est tout simple, il est l'aîné; malgré l'économie sévère qu'il apporte dans le ménage, la vie est chère à Versailles, les étrangers abondent, et les deux frères se plaignent du sort que cela fait éprouver aux rentiers comme eux I Ils voient avec effroi le désordre se mettre dans leur fortune, et avec le désordre n'ont-ils pas h redouter la détresse ?

Par bonheur, le ciel a placé près des deux frères, et dans la même maison, un protecteur, un ange gardien, Charles Ghasseraye, veuf sans en&nts et maître de son bien. Or, Charles est à lui seul bien plus riche que nos deux frères réunis, car il jouit d'un revenu perpétuel d'environ trente sous par jour. Il eût été bien embarrassé de sa fortune s'il n'eût pu l'employer à de bonnes œuvres I Charles, qui a vingt-cinq ans de moins que ses voisins, se dévoue tout entier à ces deux pauvres frères qu'il aime, parce que, pour lui, l'âge et le malheur en ont fait des parents.

Depuis ce jour, il y a de cela neuf années, Charles s'est privé de viande et de vin pour en donner à se$ deux fils d'adoption, âgés aujourd'hui l'un de quatrevingt-neuf ans et l'autre de quatre-vingt-dix. Ils sont presque tombés en enfance ; mais, de même que lorsqu'ils étaient tout petits, ils ont un père qui veille sur eux, par lequel ils sont soignés, nourris, entourés d'une exquise propreté. Cependant l'aîné des deux frères est parfois pensif et attristé; parfois l'inquiétude vient sillonner son front d'une ride de plus. La vieillesse est prévoyante, et le pauvre homme, dont les dix sous sont placés en viager, craint pour l'avenir de son frère cadet... Charles se hâte de le rassurer : « Ne craignez rien, cher enfant, votre frère ne sera pas abandonné par moi ; je suis riche (1) I »

1. Cette histoire touchante, si finement écrite, a été lue par M. Scribe à la séance annueUe de nos cinq Académies réunies, qui ont décerné à Charles Cbasseraye un prix Montyon de i,soo fr.

Les élèves traduiront cette dictée au léminiil, en prenant pour titre :

Page 1