‹ Le livre des peuples et des roisChapitre 42 sur 43 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Abaissez vos regards vers la terre, ô Seigneur! et donnez aux nations votre esprit , afin qu'elles marchent dans les voies que vous leur avez tracées , et qu'elles arrivent au but que votre Providence leur a marqué.

Vous nous faites bien voir tout le peu que nous sommes par la manière dont vous conduisez les événemens , et vous tenez si peu compte de nos prévisions et de nos efiorts , qu'il est facile d'apercevoir que vous voulez tout faire vous seul , et ne nous laissez que le sentiment de notre faiblesse , afin que nous comprenions une bonne fois que la sagesse et la puissance ne sont ({n'en vous.

Nous semons la paix elnous recueillons la guerre;

nous regardons à droite , afin de n'èlre point surpris par les événemens, et voilà qu'ils arrivent à gauche et déconcertent tous nos calculs ; ce que nous pouvons, nous ne le voulons pas, et nous voulons avec passion ce que les circonstances rendent impossible.

Vous avez laissé l'homme s'élever dans toute sa hauteur, vous l'avez laissé se déployer dans toute sa largeur, et s'étendre dans toutes ses dimensions , afin que le monde voie et comprenne ce que c'est que la grandeur de l'homme et quel fonds on peut faire sur elle.

Le génie , la gloire , la force , l'habileté ont tour à tour gouverné le monde. Votre Verbe s'est ouvert comme s'il eût voulu répandre toute sa lumière sur la terre ; et la science a dilaté ses abîmes , afin que le regard de l'homme puisse en entrevoir le fond. Nous savons tout , hormis profiter de ce que nous savons ; tous les inslruinens sont dans nos mains , et nous ne savons pas nous en servir ; nous voyons tout et nous ne faisons rien , et il y a plusieurs siècles de distance entre l'action de l'homme et sa pensée.

Vous avez vers»'1 dans un homme tout ce que L'homme peut contenir de gloire ; vous l'y ave/ je-

lée comme dans un moule, afin qu'elle prit sa Tonne ; vous avez attaché le génie à son Iront et la force à son bras , a(in que sa main pût aller aussi loin que sa pensée ; vous lui avez donné le monde pour qu'il en lit ce qu'il voulait : jamais homme n'avait laissé de traces plus profondes dans l'histoire , et nous chercherions vainement aujourd'hui sur la terre les vestiges de ses pas.

Tout ce qu'il avait élevé est tombé ; ce qu'il avait abattu s'est relevé ; tout ce qu'il avait l'ait s'est délai l , ce qu'il avait défait s'est rétabli. Telles qu'on voil les branches d'un arbre vigoureux se redresser tout d'un coup vers le ciel et reprendre leur position accoutumée , après que la force qui les tenait inclinées vers la terre a cessé , telles on vit les nations revenir à leurs anciennes coutumes et se retourner vers leur passé , après que le bras puissant qui les avait tenues allongées vers l'avenir les eut lâchées.

Et aujourd'hui le monde vit , comme par miracle , dans un état qui n'est ni la paix ni la guerre , ni la gloire ni l'opprobre, ni la prospérité ni le malheur, ni la force ni la faiblesse , ni la liberté ni le despotisme , placé à une égale distance de tous les biens et de tous les maux , arraché du passé , incertain du présent et n'osant se lancer dans l'avenir, suspendu à un lil au-dessus d'un abîme où il

peut tomber à chaque instant. Mais ce fil, c'est votre Providence , 6 mon Dieu! et vous. laissez les choses en cet état, afin qu'elles se fassent d'ellesmêmes , sans que l'homme s'en mêle.

Vous avez donné aux événemens une force qui leur est propre et qu'ils ne tirent point de l'homme, et ils sont devenus plus forts que lui. Vainement essaie-t-il de les diriger par sa pensée , ou de les enchaîner à sa volonté ; il est entraîné par eux sans pouvoir lutter contre leur puissance. Telle qu'on voit une machine attirer et broyer entre ses rouages l'ouvrier dont la main l'a imprudemment touchée , tels les événemens que Dieu fait mouvoir ici-bas écrasent et brisent tous ceux qui y mettent la main.

Tous les appuis humains nous ont manqué ; tous les partis nous ont déçus. Les hommes, avant d'arriver au pouvoir, ont fait des promesses qui nous ont séduits : et, une fois qu'ils ont été mêlés aux affaires, ils n'ont plus tenu compte de leurs promesses ; soit qu'ils nous aient trompés , soit qu'ils aient été trompés eux-mêmes par les événemens dont ils n'avaient pas prévu la force.

De toutes ces déceptions, il est résulté une langueur d'âme , une apathie de volonté . une impuis-

sance d'action que tous déplorent , mais dont personne ne cherche à connaître la cause.

L'homme sent qu'il est plus petit et moins fort que les événemens, qu'il ne peut rien contre eux , et que le seul parti qu'il ait à prendre, c'est de courber la tête et de se soumet lie à eux.

Au-dessus et autour de nous s'est formé un destin qui nous enveloppe et qui nous domine , et les nations chrétiennes de l'Europe semblent enchaînées à la même fatalité qu'adoraient en frémissant les peuples qui n'avaient pas encore vu la croix du Rédempteur.

C'est toujours vous , Seigneur, qui gouvernez le monde ; mais vous le gouvernez tantôt avec votre amour, tantôt avec votre justice. Quand c'est votre amour qui le gouverne , les hommes reconnaissent et adorent votre Providence ; mais quand c'est votre justice , ils se croient sous l'empire d'une irrésistible fatalité : et ce qu'ils appellent destin n'est autre chose que votre Providence . moins l'amour.

Encore un peu de temps , et ce mot de Providence , si consolant et si doux pour la pensée , disparaîtra du langage humain. Déjà les hommes qui cherchent et étudient les causes ne parlent plus que de nécessité : c'est elle qu'ils donnent pour base à l'histoire et pour fondement «à la morale : c'est elle

qu'ils reconnaisse ni comme principe de tous les droits ot comme sanction de ions les devoirs ; ils ne disenl plus : L'homme doit, mais ils disent : 11 faut, et c'est par un verbe qui exclut l'idée de personnalité qu'ils expriment l'acte le plus profond de la conscience humaine.

A des devoirs qui ont pour principe la nécessité, il faut pour sanction la force. Aussi , c'est la force que l'homme invoque , quand il veut imposer aux autres une obligation ; et c'est encore la force qu'il invoque , quand il veut briser un lien qui le gêne. Ceux qui commandent savent qu'ils ne peuvent plus descendre dans le cœur de ceux qui obéissent , et ils ne parlent qu'à leurs bras.

Nul ne veut ce qui est , et ce qui est reste ; personne n'ose avancer, de peur de rencontrer pire , et le monde avance toujours ; et par-dessus les hommes , il y a le travail des idées ; et par-dessous eux , il y a le travail des faits ; et malgré qu'ils en aient , ils sont pris et par en bas et par en haut . cl comme emboîtes dans la nécessité.

Lue puissance occulte, une sorte de police secrète semble gouverner le monde et se complaire à déjouer tous nos projets; et l'homme voyant qu'il ne peut maîtriser le présent, ni diriger l'avenir, cherche à jouir de ce qui est sans s'occuper de ce

qui sera : il s'enveloppe dans la jouissance, comme on s'enveloppe dans un lil , cl rapporte tout , hommes cl choses , à lui seul.

Il s'est épris de passion pour l'or, parce que c'est avec de l'or qu'on achète la jouissance : une effroyable corruption est entrée dans son cœur; une volupté toute nouvelle , celle de l'égoïsme , s'est emparée de son âme. Pour cette volupté , il n'est pas besoin d'avoir un sang vif et chaud , des organes Irais et vigoureux , des sens faciles à s'enflammer. Le vieillard dont l'âge a glacé le sang dans les veines , l'homme que les excès ont usé et flétri peut jouir de lui-même avec autant d'entraînement que le jeune homme dont les lèvres n'ont fait encore qu'effleurer la coupe emmiellée des illusions et des espérances dont la jeunesse aime à se rassasier. Celte volupté est une volupté de tous les âges , de tous les instans ; car l'homme peut toujours se trouver et jouir de lui-même.

I /< >r, voilà ce qui flétrit nos ca'urs , ce qui souille nos regards el nos mains. L'homme regarde l'or comme le libertin regarde une femme. 11 jouit rien qu'il le toucher. L'amour effréné de l'or, c'est la concupiscence et la fornication de notre époque. Pour en gagner, l'homme est capable de tous les sacrifices , et il semble n'avoir plus de force et d'énergie que pour cela.

Pour toute autre chose , la volonté de l'homme est émoussée ; son cœur est impuissant. Nos désirs se fatiguent et s'épuisent dès qu'ils commencent à voler au-dessus de la terre ; nos efforts tombent de lassitude avant d'arriver au but ; et vous avez tellement accoutumé nos espérances h la trahison , ô mon Dieu , que toutes ne nous sourient un instant que pour nous tourner le dos ensuite et nous laisser le vide et le désespoir dans le cœur.

Regardez-nous donc avec votre miséricorde , ô Seigneur, afin que vos dons ne périssent pas dans nos mains , et que nous ne succombions pas d'inanition au milieu des biens que vous avez accumulés autour de nous.

Que l'homme veuille ce qu'il peut, et qu'il sache ce qu'il veut ; qu'il aime ce qu'il doit, et qu'il croie à ce qu'il aime ; qu'il fasse ce qu'il croit , et qu'il ne regarde jamais comme fini ce qu'il a fait ; car la fin de tout est en vous, ô mon Dieu , et c'est vous qui mettez la dernière main à toutes les choses bonnes que l'homme a commencées.

Voyez comme partout les peuples s'épanouissent sous les rayons de votre lumière , comme partout vos enfans cherchent à se rapprocher et se tendent la main : faites donc qu'ils se rapprochent aussi de vous , et qu'ils tendent vers vous leurs mains sup-

pliantes ; car le seul moyen pour eux de se retrouver et de s'unir, c'est d'aller ensemble vers le même but et de marcher dans la même espérance.

Mettez votre main sous notre puissance, afin qu'elle ne défaille point ; donnez à notre science le saint arôme de la foi , afin qu'elle ne se corrompe point ; que la lumière de votre charité marche devant notre cœur, de peur que ses amours ne s'égarent dans des voies qui ne mènent point à vous : soyez vous-même le but de tout ce grand mouvement qui se manifeste parmi les nations ; car tout mouvement qui ne conduit pas à vous n'est qu'agitation , fatigue et travail : soyez le lien de cette immense fraternité qui rapproche et unit tous les peuples; car sans vous le contact des hommes entre eux n'est qu'un choc plus ou moins violent ; et il n'y a que votre charité qui , en s'interposant doucement entre les parties fragiles de leurs natures, les empêche de se heurter et de se briser comme du verre.

Attirez en haut le cœur et le regard de l'homme , afin qu'il ne se souille point par l'amour de l'or et des biens que l'or procure. Attachez nos intérêts à des idées , afin que nous ne soyons point fixés sur la (cire comme des plantes ; et attachez les idées à la foi , de peur qu'elles ne se détournent de vous, el ne nous entraînent dans les voies de l'orgueil.

Délivrez nos cœurs de l'esclavage des vils intérêts et des mauvaises passions , afin que la liberté extérieure dont tous les peuples sont si avides aujourd'hui ne soit qu'un reflet de cette liberté intérieure, sans laquelle la première n'est que désordre , licence et confusion. Car c'est un grand honneur pour la liberté de n'être un bien que pour les nations éclairées et vertueuses, et de devenir un obstacle ou un piège pour les peuples corrompus ou barbares. C'est donc une grande et sainte chose que la liberté , puisqu'elle ne peut marcher qu'environnée de lumières et de vertus , et que le vice et les ténèbres sont incompatibles avec elle.

Soyez vous-même la vie des nations, afin qu'elles vivent de foi et d'amour ; et ne laissez pas l'homme se dévorer lui-même dans l'égoïsme , et se nourrir de sa propre substance , semblable à ces animaux qui vivent de la graisse qui s'est accumulée sous leur peau , dès que le froid de l'hiver a engourdi leurs membres dans une léthargie profonde.

Donnez votre main aux désirs et aux espérances des peuples , afin qu'ils ne dévient ni à droite ni à gauche , et que la longueur ou les difficultés de la route ne les fatiguent point; ne laissez point les nations chrétiennes s'attarder dans les vains amut-'emens du plaisir ou dans les misères plus vaines encore de l'orgueil el de l'esprit de parti. Plantez

votre croix au milieu du monde , afin qu'elle serve de pivot a l'histoire , et que les nations puissent se développer dans le bien sans avoir recours à la force ; car c'est un grand malheur pour la société que les révolutions soient aux yeux des peuples le seul moyen et l'unique condition du progrès.

Donnez à ceux qui commandent l'amour de la liberté, et l'amour de l'ordre à ceux qui obéissent ; donnez aux premiers le respect pour tous les droits, et aux seconds l'amour de tous les devoirs; Alites disparaître la force de dessus la terre, pour que nous puissions enfin nous regarder comme des hommes, et élever, sans rougir, nos yeux vers la croix où est mort l'homme-Dieu ; car le spectacle continuel de la force abaisse l'homme, et l'accoutume à se croire plus proche de l'animal qui doit le servir, que de vous dont il est l'image et qu'il doit glorifier par sa vie.

Que tout ce qui vient de vous retourne à vous; et que le résultat de tous nos efforts et de toute notre vie soit votre gloire , à vous qui êtes dans les cieux, et la paix pour les hommes de bonne volonté sur la terre.

Page 1