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CHAPITRE XVII

De quelques Snobliots irlandais.

Apprenez, si vous ne le savez pas, qu’il existe en Irlande d’autres Snobs que ces aimables créatures qui arrachent les rails des chemins de fer pour se faire des piques (c’est là une économie à la mode d’Irlande) et pour embrocher quiconque tenterait de les civiliser. Voilà une bien

méchante espèce de Snobs, et, s’ils eussent existé du temps de saint Patrick, il n’aurait certainement pas manqué de . les exorciser et de les bannir du royaume avec les autres reptiles qui l’infestaient.

C’est, je crois, la légende bleue d’Olaüs le Grand ou l 'Abrégé de l'histoire d’Irlande, qui raconte que , iors de la visite de Richard II dans ce pays , les principaux chefs irlandais vinrent lui prêter serment de fidélité et se prosterner en sa présence. Les bonnes gens ! ils ne savaient pas trouver assez de marques de respect et d’admiration pour le monarque anglais et les petits-maîtres de sa suite. En retour, nos beaux seigneurs les Anglais s’amusèrent aux dépens de cette naïveté primitive et se moquèrent beaucoup de leurs grossiers admirateurs. Ils imitaient en charge leurs cris et leurs postures, secouaient ces vieilles barbes blanches, et raillaient à cœur joie l’étrangeté de ces accoutrements.

Le Snob anglais, être rampant par excellence, n’agit pas autrement de nos jours. Il n’y a peut-être pas de Snob au monde qui pousse si loin la confiance en lui-même, qui témoigne un plus profond dédain à tout ce qui l’approche, qui manifeste pour toute autre nation, que dis-je? pour toute autre coterie que la sienne, un mépris aussi insultant, aussi prodigieux et aussi bête. Paolc d’honneu, ils ont eu à en conter de belles sur ces braves Illandais, ces petits marquis du roi Richard, lorsque, à leur retour à Pall-Mall, ils ont fait le récit de leurs impressions de voyage, du haut des marches de leur taverne, entre deux bouffées de cigare !

Le Snobisme irlandais est moins orgueilleux que servile. C’est, de la part des naturels, une admiration abjecte, stupide, qui s’attache à une imitation mensongère de leur voisin et s’arrête à la surface. C’eût été un beau sujet d’amplification oratoire pour MM. de Tocqueville et de Beaumont et pour le correspondant du Times, de nous expliquer les causes secrètes des contrastes qui existent entre le Snobisme irlandais et le nôtre. Notre Snobisme est celui des chevaliers normands de Richard, insolent, brutal

et stupide, avec une confiance entière en lui-même; le Snobisme des Irlandais est resté celui de ces chefs sauvages naïfs dans leur admiration et toujours prêts à se prosterner devant toute chose. Ce peuple mal dégrossi et primitif en est encore à se mettre à genoux devant la mode anglaise; et, franchement, il faut se faire violence pour ne pas rire des grotesques exhibitions que donnent parfois au public les naturels de ce pays.

Ceci remonte à plusieurs années. Un illustre orateur était, à cette époque, lord-maire de Dublin; son costume favori pour paraître en public consistait en une robe rouge et un chapeau à cornes, et, dans ce splendide accoutrement, il était aussi satisfait de sa personne que la reine Quashiboo avec l’anneau de rideau qu’elle se passe dans le nez ou le collier de verroterie qu’elle se pend au cou. Il ne se fût point montré à la foule sans son manteau rouge, et il le mettait inévitablement pour se rendre à des meetings qui se tenaient à plusieurs centaines de milles de sa demeure. A entendre le peuple crier dans des transports de délire enthousiaste : « Oui , milord !» et : « Non, milord ! » à lire les récits fantastiques que Sa Seigneurie donnait de ces assemblées dans les journaux, il était facile de voir que ses partisans et lui se complaisaient dans ces splendeurs de faux aloi, dans cette magnificence à bon marché. Eh mon Dieu oui ! toute l’Irlande en est là , et l’amour de beaucoup d’étalage à peu de frais peut être considéré comme la marque distinctive du Snobisme de ce pays.

En allant s’installer dans sa petite maison de Kingstown, mistress Mulholligan, la femme de l’épicier, n’a pas manqué de faire peindre sur la porte d’entrée Villa Mulholligan. Or, les battants de cette porte sont à moitié pourris , et la châtelaine apparaît dans la perspective à l’une des fenêtres ombragées de vieux jupons en guise de store.

Quelque râpé , quelque misérable que l’on soit , on cherche toujours à se donner le change sur sa condition de boutiquier. Vous voyez ce pauvre diable avec ses deux ou trois pains de seigle ou son bocal de sucre d’orge, il aura bien soin de faire mettre sur son échoppe : Comptoir

général des farines américaines, ou bien encore : Entrepôt de denrées coloniales , ou telle autre enseigne du même ^enre.

Dans ce pays , on ne sait point ce que c est qu une auberge, mais vous y trouverez des hôtels tant que vous voudrez, et tous dans le style de la villa Mulholligan. Et puis c’est là qu’on rencontre des hôteliers et des hôtesses comme on n’en voit pas. Les hôteliers ne sont jamais chez eux ; ils courent les champs avec leurs meutes. Quant aux hôtesses, elles restent dans la salle commune, à causer avec un capitaine en retraite ou à jouer du piano.

Qu’un père de famille laisse à sa mort un revenu de cent livres sterling, tous ses enfants s’empressent bien vite de faire les gros seigneurs ; chacun aura son bidet et ses meutes; ils iront user les heures de la journée dans les promenades publiques, et laisseront pousser une houppe de poil à leur menton , car rien ne donne un air plus aristocratique.

Un de mes amis qui s’est fait peintre a dû quitter l’Irlande. On le regarde, en effet, dans le pays comme ayant déshonoré sa famille par le choix d’une semblable profession : son père était marchand de vin; l’aîné de ses frères est apothicaire.

Il est bien rare que les Irlandais que vous rencontrez à Londres ou sur le continent ne vous parlent pas des petites propriétés qu’ils ont dans leur pays, et de leurs deux mille cinq cents livres sterling de rente ou environ. Combien vous diront encore qu’ils sont destinés à recueillir un gros héritage à la mort d’une certaine personne de leur famille! Quant à moi , je suis convaincu qu’avec tous ceux qui m’ont affirmé qu’ils avaient des rois d’Irlande pour ancêtres , il y aurait de quoi former un régiment au grand complet.

Il n’est personne qui n’ait rencontré quelque part de ces Irlandais, espèce de contrefaçon anglaise, qui ne veulent point se souvenir du pays où ils sont nés , qui font tout au monde pour en perdre l’accent et pour en effacer jusqu’au dernier vestige.

e Lhei , venez dîner avec moi , dit O’Dowd d’O’Dowd-

stown, nous ne serons que des Anglais ; » et s’il ne vous délite pas cette phrase comme un Anglais pur sang, ce n’est pas faute de se tordre la bouche. Avez-vous encore entendu le capitaine Macmanus parler de l’Irlande, ou faire le détail du « pâtimoine pâtrenel? » Il faut être tout à fait étranger au monde pour n’avoir pas rencontré un de ces prodiges vivants de l’Ibérie , une de ces illustrations à bon marché.

Et que croyez-vous voir, dites-moi , au faîte de la société, dans ce manoir de rencontre où siègent un roi de carton, des ministres de fausse monnaie, une loyauté d’emprunt et une contrefaçon d’IIaroun-al-Raschid , qui, sous une espèce de déguisement, cherche à tromper les gens avec un faux air d’affabilité et de magnificence? Ce manoir est l’orgueil et le repaire du Snobisme. Les nouvelles de cour sont une chose détestable avec ces deux colonnes qu’elles usent à nous apprendre le baptême d’un petit môme; mais que penser de gens qui se délectent à lire des nouvelles fabriquées sur une cour qui n’existe pas?

Je ne crois pas qu’il puisse être de pays où la supercherie et le mensonge poussent l’impudence plus loin qu’en Irlande. Un paysan vous montrera un petit tertre en vous disant : « Voilà la montagne la plus élevée de toute l’Irlande. » Un monsieur bien mis viendra vous dire qu’il remonte en ligne directe jusqu’à Brian Boroo, et qu’il jouit d’un revenu de trois mille cinq cents livres sterling ; ou bien mistress Macmanus vous détaillera, par le menu, le patrimoine qui lui vient de son père; ou le vieux Dan, la taille cambrée et la voix ferme, soutiendra qu’il n’est pas de plus jolies femmes que les Irlandaises, de terres plus fertiles que les plaines de l’Irlande. Du reste, en tout cela, il n’y a point de dupe; celui qui parle ne croit pas plus à ce qu’il dit que celui qui l’écoute. Mais toujours font-ils semblant d’y croire, et, à charge de revanche, ils accueillent avec un air de componction toute cette fantasmagorie du charlatanisme.

O mon Irlande ! ô mon noble pays (car, au fait , pourquoi ne descendrais-je pas d’un Brian Boroo quelconque?) ! quand donc en viendrez-vous à convenir que deux et deux

font quatre, et quand appellerez-vous un balai un balai? Croyez-moi, c’est ce que vous avez de mieux à faire ; les Snobs irlandais disparaîtront alors, et je leur souhaite d’avance bon voyage.

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