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CHAPITRE XXIV

Les Snobs des champs.

Ce n*est pas un spectacle bien réjouissant que celui de persiennes fermées, alors que la noblesse a quitté la ville pour aller dans ses terres. Quant à moi , mes promenades en étaient tout attristées, et ce sentiment pénible ne faisait qu’augmenter lorsque je me retrouvais dans les vastes solitudes de Pallmall et dans les clubs déserts, où ma présence était une contrariété pour les garçons, qui, sans moi,

fussent partis pour chasser à la campagne. Je résolus d’aller faire une petite tournée dans la province et de me rendre enfin à d’anciennes et pressantes invitations.

Mu première visite fut pour mon ami le major Ponto, de la cavalerie de la marine, qui avait pris sa retraite dans le Mangelwurlzelshire. Le major vint me chercher k la station, dans une espèce de petit char à bancs. La voiture n’avait rien de somptueux, mais c’était tout ce qu’il fallait pour un homme aux goûts modestes, comme prétendait l’être Ponto , et pour une nombreuse famille. La route que nous avions à parcourir se déroulait k travers des prés fleuris et verdoyants; c’était un délicieux paysage anglais. La chaussée était propre et unie comme les allées d’un parc de grand seigneur, et k travers l’ombre touffue des arbres pénétrait de loin en loin un rayon de soleil qui venait égayer cette ravissante promenade. Les paysans en blouses blanches nous levaient leurs chapeaux en souriant. Les enfants, aux joues rouges comme les pommes de leurs vergers, nous faisaient des signes d’amitié de la porte de leurs cottages, et l’on voyait se dessiner au loin la flèche bleuâtre des églises de village. Enfin, nous nous arrêtâmes devant une porte où grimpaient le lierre et le chèvrefeuille. Une bonne grosse paysanne, la femme du jardinier, vint nous ouvrir, et, k travers une double rangée d’arbres verts et de sapins, je pus apercevoir la maison du major. Mon cœur, bondissant de joie, éprouvait une douce sensation, impossible à ressentir, je crois, dans l’atmosphère enfumée des villes.

«Ici, du moins, m’écriai-je intérieurement, tout est calme, bonheur et abondance. Je vais donc être enfin délivré du voisinage des Snobs. Il ne peut s’en trouver assurément dans ce charmant séjour, dans cette nouvelle Arcadie. »

Stripes, qui est devenu l’homme de confiance du major, après avoir été caporal dans son brave régiment, prit mon portemanteau et un petit présent, espèce de bienvenue qu’il m’avait semblé convenable d’apporter k mistreas Ponto;

c’était un turbot et des huîtres qui formaient une bourriche des plus respectables.

La campagne de Ponto, ou Evergreens, comme l’a baptisée mistress Ponto, est un véritable paradis terrestre. Ce ne sont que plantes grimpantes, allées de verdure et cabanes rustiques. La maison s’élève au milieu d’une pelouse gracieusement ondulée, qui fuit à travers mille corbeilles de fleurs du plus merveilleux coup d’œil. Les allées se déroulent, en rubans de sable, à travers des bosquets de myrtes au sombre et brillant feuillage et de lauriers-roses qui lui ont valu son nouveau nom. On l’appelait le chalet du Petit-Bullock, du temps du vieux père Ponto. De la chambre à coucher où Ponto me conduisit, j’avais vue sur le jardin, la basse-cour, le village et l’église; au delà, un grand parc s’étendait jusqu’à l’horizon. Ma chambre, tendue de jaune, avait l’air d’un reposoir des plus frais et des plus joyeux. Un énorme bouquet, placé sur le secrétaire, y répandait ses suaves parfums; les draps conservaient encore l’odeur de la lavande avec laquelle ils avaient été enfermés ; les rideaux de perse et le large sofa, s’ils ne mêlaient pas la senteur de leurs bouquets aux arômes qui remplissaient déjà la chambre, semblaient du moins un parterre aux yeux; l’essuie-plume placé sur la table représentait un dahlia double, et un immense tournesol en bois sculpté, disposé en manière de pendule, devait me servir de portemontre. Une vigne vierge aux feuilles écarlates grimpait le long de ma croisée et tamisait en poudre d’or les derniers rayons du soleil couchant. Tout était frais et fleuri. Quelle différence avec ces noires girouettes de la place de Saint- Alban, à Londres, seuls objets sur lesquels puissent se reposer ces pauvres yeux fatigués par le travail !

« Mais c’est ici le bonheur sur terre, dis-je à Ponto, en me laissant aller sur une moelleuse bergère, tandis que je m’enivrais doucement des délicieux arômes qui nous arrivaient par bouffées de la campagne, et que n’égaleront amais les essences concentrées que M. Atkinson prépare pour les mouchoirs de nos belles ladies.

— C’est gentil, n’est-ce pas? me répondit Ponto. Pas

de bruit, pas de prétention. Ah! c’est que, voyez -vous, ce qu’il me faut, à moi, avant tout, c’est le calme. Vous n’avez pas amené de domestique avec vous ; Stripes aura soin de votre garde-robe. »

Au môme moment, ce digne serviteur, entrant dans la chambre, se mit à vider mon portemanteau et en sortit pièce à pièce l’habit et le pantalon de Casimir noir, le gilet de velours broché, la fine cravate blanche, enfin tout ce dont se compose la grande tenue d’un homme du monde ; et, disons-le à sa louange, il s’acquitta de cette tâche avec autant de gravité que de promptitude.

« Il y a grand dîner ce soir, ici , pensai-je en moimême en voyant la solennité des préparatifs ; au fond peutêtre n’étais-je pas fâché qu’on eût convoqué l’élite de la société du voisinage pour avoir l’honneur de me contempler.

— Ah! mon Dieu, voici le premier coup de cloche, je vous quitte, » me dit Ponto, et il partit en courant.

Et en effet, un bruit clair et sonore, précurseur du dîner, se fit entendre du côté des communs, nous annonçant l’heureuse nouvelle que dans moins d’une demi -heure le dîner serait prêt. « Si le dîner est en rapport avec la cloche qui l’annonce, pensai-je en moi-même, cela promet, et la maison est bonne. »

Pendant la demi-heure que j’avais devant moi, j’eus tout le temps de parachever ma toilette et d’y mettre le dernier degré de coquetterie dont elle était susceptible, puis d’admirer l’arbre généalogique des Pontos suspendu audessus de la cheminée, la devise et les ai mes peintes se.? la cuvette, et le pot à eau, sans compter mille petites réflexions que je me pris à faire sur le bonheur de la vie des champs, sur l’affectueuse franchise, sur la cordiale sincérité des mœurs champêtres; puis je me mis à soupirer après le temps où je pourrais, comme Ponto, m’enfuir loin des villes dans mes terres, y boire mon vin, y greffer mes arbres, y mener une douce existence entre une épouse chérie et une dizaine de chers gages d’une affection partagée, qui prendraient leurs ébats sur les genoux de leur père.

Drelin, drelin. Au bout des trente minutes, le son argentin de la cloche annonça de nouveau le dîner au beffroi du petit manoir. Je descendis les escaliers quatre à quatre, m’attendant à trouver au salon une vingtaine de gros et gras campagnards arborant sur leurs joues les couleurs de la santé. Il ne s’y trouvait qu’une seule personne, une grande lady portant un nez à la Roxelane et une robe noire toute chamarrée de perles et de jais. Elle se leva, s’avança de deux pas, me fit une profonde révérence, qui mit en mouvement toutes les boucles qui pendillaient de sa majestueuse coiffure.

« Monsieur Snob, me dit-elle, nous sommes tous bien heureux de votre visite à Evergreens. »

Puis elle poussa un énorme soupir. C’était mistress Ponto. Je lui répondis de mon mieux par une cérémonieuse salutation, et j’ajoutai que c’était un grand honneur pour moi de faire sa connaissance, etqu’Evergreens était un délicieux séjour.

Nouveau soupir.

« Quoique à un degré éloigné, nous sommes cependant parents, monsieur Snob, me dit-elle en remuant la tète d’un air lamentable. Pauvre lord Rubadub !

— Oh! fis-je de mon côté sans deviner le sens de toutes les grimaces de mistress Ponto.

— Le major m’a dit que vous apparteniez à la famille des Snobs du Leicestershire; ce sont des gens de la vieille roche, des parents de lord Snobbington, qui a épousé Laura Rubadub; c’était une cousine à moi, comme je l’étais de son pauvre père, dont vous nous voyez porter le deuil. Quel coup, mon cher monsieur! Soixante-trois ans à peine! et jusqu’à lui il n’y avait pas eu d’exemple d’apoplexie dans notre famille! La vie, mon cher monsieur Snob, c’est le vestibule de la mort. Et cette pauvre lady Snobbington, comment supporte-t-elle cette cruelle épreuve?

— Mais, en vérité, madame..., je n’en sais trop rien, » lui répondis-je de plus en plus troublé.

Comme elle allait reprendre la parole, j’entendis un certain bruit bien connu qui m’annonçait qu’on venait de dé-

boucher une bouteille , et en même temps le major Ponto parut sur le seuil de la porte, en cravate blanche bien empesée, et en habit noir qui montrait la corde.

« Mon ami, lui dit mistress Ponto, nous causions de votre cousin, ce pauvre lord Rubadub. C’est une mort qui a fait prendre le deuil aux premières familles de l’Angleterre. Lady Rubadub occupe toujours son hôtel de Hiller-Street, n’est-ce pas? «

C’était la première nouvelle que j’en avais ; mais, à toute aventure : * Je crois bien que oui, » lui répondis-je.

En même temps mes yeux étant tombés, par hasard, sur la table du salon, y rencontrèrent le fatal, l’odieux, le ridicule, l’absurde, le détestable Dictionnaire de la pairie, ouvert tout juste à l’article Snobbington et couvert d’annotations à cet endroit.

« Le dîner est servi, » nous dit Stripes en ouvrant la porte, et j’offris le bras à mistress Ponto.

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