CHAPITRE XXVII
Autre catégorie de Snobs des champs.
« Au diable vos aristocrates! me dit un jour Ponto à la suite d’une conversation à l’occasion des Carabas, assez en froid, comme on l’a vu, avec les habitants d’Evergreens. Quand je vins m’établir dans ce comté, c’était l’année qui précéda la candidature de John Buff auprès des bleus; le marquis portant le titre de lord Saint-Michael’s était au fond du cœur l’homme du parti orange; il nous accablait de ses prévenances, moi et mistress Ponto, si bien que je me laissai prendre aux mille simagrées de ce vieux charlatan, et 'que je finis par me persuader que j’avais fait en lui une précieuse trouvaille comme voisin. C’était une grêle d’ananas et de faisans qui nous tombaient de chez les Carabas ; et puis : « Ponto par-ci, Ponto par-là, quand viendrez-vous tirer chez moi un coup de fusil? mes faisans ont besoin d’être un peu éclaircis. « Ou bien, c’était milady qui voulait absolument que *a chère amia mistress Ponto allât passe»
la nuit au château de Carabas. C’était des factures à n’en plus finir de turbans et de robes de velours qu’il fallait pour la toilette de ma femme. Enfin arriva le jour de l’élection ; tout libéral que je suis, l’amitié l’emporta, et je me décidai à chauffer la candidature de Saint-Michael’s. Il sortit premier de l’urne électorale. L’année suivante, mistress Ponto ayant voulu aller à la ville, nous prîmes un appartement dans Clarges’street , à raison de dix livres par semaine, s’il vous plaît, avec une voiture au mois et tout un attirail de robes neuves pour la mère et les filles ; ce fut le diable à payer. Dès le lendemain de notre arrivée, nos cartes étaient à l’hôtel des Carabas ; milady nous fit remettre les siennes par un grand et gros laquais. Je vous laisse à juger du désappointement de ma pauvre Betsy quand la bonne de la maison lui apporta les susdites cartes, tandis que lady Saint-Michael’s s’éloignait dans sa voiture, d’où il lui était facile de nous voir tous collés aux vitres du salon. Eh bien ! le croiriez-vous, mon cher ? nous avons eu beau nous présenter quatre fois chez ces gens à parchemin, ils ne nous ont jamais rendu nos visites.
« Lady Saint-Michael’s a donné dans le courant de la saison neuf grands dîners et quatre déjeuners, et nous n’avons été d’aucun. A l’Opéra, elle n’a pas eu l’air de nous voir, bien que ma femme lui ait fait signe de la tête pendant toute la durée de la représentation. A une demande écrite de billets pour Almack’s, elle nous a répondu qu’elle avait promis tous ceux dont elle pouvait disposer ; et puis elle a dit tout haut en présence de Wiggins, sa femme de chambre, qui l’a répété h Criggs, notre bonne, qu’il fallait que des gens de notre espèce eussent perdu la tête pour songer à se produire en si haut lieu. Et maintenant, il fera chaud quand on nous verra aller au château de Carabas! Plutôt mourir sur place que de me montrer chez ce faiseur d’embarras aussi insolent qu’insolvable! je n’ai pas assez de mépris pour lui. »
Ponto entra ensuite dans quelques détails particuliers sur la situation financière de lord Carabas. Il devait de l’argent à tous les gens du comté; Juks le charpentier avait été
ruiné par lui de fond en comble et ne pouvait en tirer un schelling sur les travaux qu’il avait exécutés pour lui ; Biggs le boucher s’était pendu pour la même cause ; ses six grands laquais n’avaient jamais reçu une guinée à compte sur leurs gages; Snaffle, le cocher des l’êtes officielles, arrachant sa perruque de cérémonie, l’avait jetée aux pieds deladyCarabas sur la terrasse qui longe le château. Tous ces détails appartenant à la chronique secrète, je ne voudrais pas trop les faire courir dans le public; toutefois, ces renseignements ne diminuèrent en aucune façon mon désir de visiter ce fameux château de Carabas : peut-être n’en éprouvai-je qu’une plus vive curiosité de connaître cette opulente demeure et ceux qui l’habitaient.
De chaque côté de l’entrée du parc se trouve une grande loge carrée, toute noircie par les années. On a voulu simuler deux temples doriques couronnés de tuyaux de cheminées de l’aspect le plus magistral; sur les colonnes, on a placé des chats bottés, supports bien connus des armoiries desCarabas.
« Donnez un schelling au concierge, me dit Pontj en dirigeant de ce côté l’espèce de panier à salade dans lequel nous étions venus; il y a longtemps, soyez-en sûr, qu’il n’a vu la couleur de l’argent. »
Je ne sais si cette plaisanterie était bien juste, mais ce qu’il y a de certain, c’est que cette gratification me valut un profond salut, et la porte s’ouvrit pour nous livrer passage.
« Pauvre concierge, pensai-je en moi-même, tu ne te doutes guère en ce moment que c’est l’historien des Snobs que tu introduis chez tes maîtres! »
Les portes une fois franchies, un vaste parc à la sombre verdure déroulait devant nous ses lointains horizons , n’ayant pour ceinture qu’un mur grisâtre et décrépit. Une longue avenue de séculaires et sombres tilleuls, rongés pap la mousse et l’humidité, conduisait en droite ligne au château. Sur l’un des côtés, on apercevait un immense réser-
voir ou, si l’on aime mieux, un lac à l’eau noire et stagnante, tout hérissé de joncs, et à la surface duquel surnageaient les plaques verdâtres qui étaient là pour attester le délaissement de ce séjour. Un temple vermoulu, élevé sur une île au centre du lac, ajoutait encore au triste aspect de ce tableau. Le passage dans l’ile s’opérait k l’aide d’une barque pourrie retenue kun pieu, et placée sous un hangar qui tombait en ruines. D’énormes chênes, des ormes gigantesques détachaient leurnoire silhouette sur cette surface verdâtre et désolée, et ils auraient depuis longtemps cessé d’exister si le marquis avait eu le droit de mettre en coupe réglée les arbres de haute futaie.
L’historien des Snobs s’avança au milieu du silence et de la solitude qui régnaient dans cette longue avenue. Le boucher, qui n’avait pu faire payer sa note, s’était pendu au soixante-neuvième arbre, et je ne m’étonne plus que cette triste pensée ait pu lui venir dans ces lieux, où tout respire quelque chose de lugubre et de funèbre. Je parcourus ainsi près d’un mille et demi, tout absorbé dans des idées de mort.
J’ai oublié de dire qu’on apercevait le château du bout de l’avenue, bien qu’il disparût par moments derrière les arbres de cette île si pitoyablement plantée au milieu du lac. C’est une immense caserne en briques rouges, carrée de forme et sombre d’aspect ; elle est flanquée de quatre tours de pierres, surmontées de girouettes. Au milieu de la façade se dessine un immense portique del’ordre ionien, où l’on arrive par un vaste perron, dont la solitude a quelque chose de sépulcral; de noires croisées encadrées de pierre s’étendent à droite et k gauche, et forment trois étages de dix-huit fenêtres chacun. Il existe un dessin de ce château et de ce perron dans les Yues de l’Angleterre et du pays de Galles, où l’on voit quatre carrosses dorés et sculptés, en ligne symétrique dans l’allée d’honneur, tandis que plusieurs groupes de messieurs et de dames en perruques et en paniers servent k rompre la monotonie de cette triste façade.
Dans les grandes maisons, les escaliers sont pourlecoup
d’œil et non pour l’usage ; aussi la première comtesse de 11 Carabas, die ne remonte qu’k quatre-vingts ans, c’est l’époque de l’inscription de la famille sur le livre de la pairie, aurait eu le temps d’être trempée jusqu’aux os, en descendant de son carrosse, avant d’atteindre à la moitié des marches du portique ionien. On voit en sentinelle à la porte d’entrée quatre statues, à l’air morne, qui représentent lu Paix, l’Abondance, la Religion et le Patriotisme; mais les visiteurs ne sont admis dans ce palais que par la porte do derrière. «C’est le chemin, nous dit après dîner l’implacable Ponto, que les Carabas ont pris pour arriver à la pairie. »
Passons. J’allai donc tirer la sonnette de la petite porte dérobée; elle frémit et retentit longuement à travers les échos du château. Après quelques minutes d’attente, une tête appartenant à une espèce d’intendante apparut à travers les deux battants de la porte, et, voyant que je mettais la main à la poche, elle ouvrit tout à fait. « Pauvre Grusoë femelle, pensai-je en moi-même, abandonnée dans cette île mille fois plus déserte que l’autre! » Tandis que je me livrais à ces réflexions, la porte se referma sur moi : j’étais dans le manoir des Carabas.
« Ceci est le vestibule et la salle d’attente, commença ma conductrice, d’une voix monotone et chevrotante. Le boa constructeur, suspendu au-dessus de la cheminée, fut rapporté par l’ amiral Saint-Michael’s, alors capitaine de lord Hanson. Les armes esculptées sur le dos des fauteuils son les armes de la famille Carabas. » Cette pièce me parut être en assez bon état. A travers un petit escalier de service et un couloir de dégagement tendu de lambeaux de vieille tapisserie cousus les uns aux autres, où l’on ne distinguait plus qu’une teinte générale de vert jaune, nous arrivâmes à :