‹ Le livre des snobsChapitre 5 sur 49 · CHAPITRE in · texte numérisé non relu

CHAPITRE in

Des influences aristocratiques sur le Snob.

Dimanche de l’autre semaine, me trouvant ians une église de la Cité h l’issue de l’office, je saisis ces mots échangés entre deux Snobs au sujet du ministre de la chapelle :

« Quel est ce prêtre? demandait le premier.

— C’est M. Trois étoiles, répondit l’autre Snob, le chapelain particulier du comte de Comme il vous plaira.

— Ah ! vraiment ! » reprit le premier Snob avec une expression indéfinissable de satisfaction.

Dès lors il n’y eut plus de doute dans l’esprit de ce Snob sur l’orthodoxie et la personne de ce ministre. Il n’en savait cependant pas plus long sur le comte que sur son chapelain; mais il se faisait une idée de l’un d’après l’importance qu’on accordait à l’autre. Il rentra chez lui tout

content du ministre, comme un petit Snob dont la bassesse ne laisse rien à désirer.

Cet incident me donna à réfléchir beaucoup plus encore que le sermon, et me laissa tout surpris des dimensions et de l’influence qu’avait prises dans ce pays la Lordolâtrie. En effet, qu’importait à ce Snob que ce ministre fût ou non le chapelain de ce seigneur? Voilà comment, dans notre pays qui se dit libéral, on se livre à l’adoration de la Pairie. Tous, plus ou moins, nous nous y laissons prendre, et l’on nous trouve plus ou moins à plat ventre devant elle. Pour nous placer au point de vue de l’important sujet que nous traitons, je crois que l’influence de la Pairie sur le Snobisme a été des plus étendues et des plus directes. La conservation, le progrès et le développement du Snobisme sont un bienfait dont nous sommes redevables à la noblesse, et qui, suivant l’expression pleine de justesse de lord John Russell, ne sera jamais apprécié pour ce qiïü vaut.

Comment en serait-il autrement? Un homme devient colossalement riche. A la suite d’un ministre, il se livre avec succès à mille petits tripotages; il gagne une bataille; il conclut un traité, ou, en légiste habile, il sait encaisser de gros honoraires, et trouver ainsi le chemin du banc de la Reine : le pays le récompense alors en lui accordant une couronne d’or rehaussée de plus ou moins de feuilles et de fleurons, et le comble par-dessus le marché des titres et dignités qui conviennent à un législateur.

« Vos mérites sont si grands, dit la nation, que vos enfants seront appelés pour leur part à régner sur nous. Qui s’aviserait de supposer un seul instant que votre fils aîné puisse être V’3 imbécile? nous tenons vos services pour si considérables, que nous voulons que vos honneurs soient réversibles sur sa tête quand la mort fera le vide dans vos nobles chaussures. Si vous êtes pauvre, nous vous donnerons assez d’or pour que vous et les aînés de votre race puissiez vivre à jamais au sein d’une grande opulence. Nous voulons que dans cet heureux pays il y ait une caste privilégiée, à qui revienne partout le premier rang , par-

tout les gros morceaux et les bonnes aubaines dans les faveurs et les petits trafics du gouvernement. Nous ne pouvons créer pairs tous vos chers enfants , cela rendrait la Pairie trop commune et encombrerait d’une manière incommode la Chambre des Lords ; mais vos cadets, du moins, auront tout ce qu’un gouvernement peut offrir. Ils feront rafle de toutes les places. Ils auront à dix-neuf ans des brevets de capitaine ou de lieutenant-colonel, tandis que de pauvres lieutenants auront blanchi sous le harnais pendant trente ans de leur vie à diriger l’exercice. On leur donnera à commander des vaisseaux à l’âge de vingt et un ans; ils auront sous leurs ordres des vétérans qui auront été au feu alors qu’ils n’étaient pas même au monde. Et, comme de plus nous sommes un peuple éminemment libéral, et que nous prétendons encourager chacun à faire son devoir, nous dirons à tout homme de toute condition : « Devenez colossalement riche , gagnez en qualité de légiste de gros honoraires, prononcez de longs discours, distinguez-vous, remportez des batailles, et alors rien ne s’opposera à ce que vous entriez en personne, en personne , entendez-vous ? dans la classe privilégiée , et vos enfants tout naturellement exerceront sur les nôtres la souveraine puissance. »

Comment empêcher la Snobocratie, avec des institutions nationales qui semblent n’avoir été faites que pour sa glorification? Comment empêcher toutes ces échines de se courber devant les lords? C’est la boue dont nous sommes laits qui le veut ainsi. Où est l’homme capable de résister à cette violente tentation? Entraînés par ce qu’on appelle une noble émulation, quelques-uns s’élancent dans la lie et s’engagent dans cette «ourse furieuse aux honneurs et les voilà enfin qui ont mis la main dessus ; d’autres, trop faibles ou trop petits pour la lutte, se contentent d’une admiration aveugle et d’une prosternation complète devant les vainqueurs; d’autres enfin, incapables de jamais rien conquérir, s’abandonnent à tous les excès de la haine, de l’outrage et de la jalousie. Çà et là, on aperçoit seulement quelques rares philosophes qui restent im-

passibles spectateurs de cet état de la société, de cette servilité organisée, de ce culte honteux de l’homme et du veau d’or placé sous la protection de la loi, de cette Snobocratie, en un mot, qui se perpétue dans la suite des siècles. Ce phénomène est pour eux l’objet d’observations qui les laissent aussi calmes qu’avant; et toutefois je parierais qu’il n’est pas un de ces moralistes à l’air si bénin, dont le cœur ne tressaillît de plaisir, si on pouvait le voir, dans Pall-Mall, avec un duc sous chaque bras. Non, non, il est impossible, dans l’état de notre société, de n’être pas, à un moment donné, atteint d’un grain de Snobisme.

L’état de notre société veut que le dernier manant soit aussi Snob dahs sa bassesse que le noble lord est Snob dans son outrecuidance. Quand une noble marquise déplore, dans ses impressions de voyage, la triste nécessité qui réduit les passagers d’un navire à se trouver en contact avec du monde de toute condition et de toute catégorie, laissant apercevoir que cette communauté de vie avec d’autres créatures de Dieu est on ne peut plus désagréable à Sa Seigneurie, qui s’estime d’une trempe supérieure ; quand, dis-je, la marquise de.... écrit de pareilles choses, nous ne pouvons croire que la nature ait pu déposer dans le cœur d’aucune femme de pareils sentiments; mais nous y voyons le résultat des habitudes de servilité et de bassesse que tout l’entourage de cette belle et majestueuse lady, propriétaire d’un monceau de diamants noirs et autres bijoux, s’est appliqué à prendre à son égard; ce qui a fini par persuader à la pauvre dame qu’elle est réellement supérieure au commun des martyrs, et que le vulgaire ne doit approcher d’elle qu’à une distance respectueuse. Je me souviens, à ce propos, d’une aventure qui m’arriva au Grand-Caire, où j’étais de passage en même temps qu’un prince royal qui se rendait aux Indes. Au milieu de la nuit, toute l’auberge où je me trouvais fut mise en émoi par un grand vacarme. Un homme venait de tomber dans un puits voisin. Tous les voyageurs de l’hôtel de descendre en grande hâte dans la cour, et parmi eux votre humble serviteur, qui s’avisa de demander à un jeune homme tout

proche de lui le motif de ce tumulte. Comment aller deviner que ce jeune homme était un prince? il n’avait ni couronne ni sceptre, et portait une jaquette blanche et un chapeau de feutre. Quoi qu’il en soit, il parut tout surpris qu’un simple mortel osât lui adresser la parole. Il me répondit par un monosyllabe inarticulé et fit signe à son aide de camp de venir me parler. C’est notre faute et non celle des grands, s’ils se persuadent ainsi qu’ils valent beaucoup mieux que nous. Si vous allez vous jeter vous-mêmes sous les roues du char de Jaggernaut, le dieu vous écrasera; prenez-y garde, et si chaque matin, ami lecteur, on vient devant chacun de nous faire des salamalecs à n’en plus finir, et que le peuple , toutes les fois que nous paraissons , se prosterne dans une servile adoration , nous nous laisserons tout naturellement aller, par une pente insensible , à prendre des airs de supériorité , et nous accepterons le piédestal sur lequel la foule se plaît à nous placer.

Les impressions de voyage de lord L... nous présentent un exemple de la manière tranquille, béate et résolue, dont un grand homme sait accepter les hommages de ses inférieurs. Après avoir fait des remarques aussi judicieuses que profondes sur la ville de Bruxelles, Sa Seigneurie continue son récit de la manière suivante :

« Étant pour quelques jours à l’hôtel deBellevue, établissement en grand renom, et qui, cependant, ne vaut pas, à beaucoup près, l’hôtel de France, j’y fis connaissance du docteur L..., médecin de l’ambassade. Il voulut à toute force me faire les honneurs de l’endroit, et il commanda pour nous un dîner de gourmet chez le premier restaurateur de la ville, nous le donnant comme bien au-dessus du Rocher de Cancale de Paris. Sept ou huit autres personnes étaient de la partie, et il n’y eut qu’une voix pour reconnaître que la cuisine parisienne était bien préférable, quoique celle de Bruxelles fût d’un prix exorbitant. Voilà pour ceux qui ont la manie de prétendre toujours surpasser les autres. »

Voici maintenant pour l’amphitryon. Lebon docteur L...,

voulant faire k Sa Seigneurie les honneurs de l’endroit, lui commanda un dîner des plus délicats que l’on puisse avoir à prix d’argent, et, pour reconnaître cette prévenance, milord trouva le repas trop cher et détestable. Trop cher : pas pour lui assurément; détestable : le docteur avait fait de son mieux pour contenter les nobles mâchoires qu’il traitait, et milord ne sut reconnaître cette politesse que par un procédé brutal pour l’hôte qui la lui faisait. C’est comme ces pachas à trois queues qui grognent de ce qu’on ne paye pas un assez gros tribut k leur oisiveté.

Mais comment peut-il en être autrement dans un pays où la Lordolâtrie est un article de foi, et où les enfants sont élevés à respecter Y Almanach de la Pairie comme une seconde Bible?

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