‹ Le livre des snobsChapitre 8 sur 49 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De quelques Snobs de haute volée.

Étant devenu l’objet d’une réprobation presque universelle pour avoir osé confondre les rois, les princes et notre

respectable noblesse dans la catégorie des Sno.bs, j’espère par le présent chapitre contenter les plus difficiles en déclarant ici bien haut que c’est parmi la classe la plus respectable de cette vaste et heureuse contrée qu’on rencontre le plus grand nombre de Snobs. Suivez-moi, ami lecteur, dans mon bien-aimé quartier de Baker-Street; et je ne suis pas fâché de vous dire, à ce propos, que je compose en ce moment une vie de Baker, fondateur de cette partie de notre grande cité. Un peu plus loin nous traversons Harley-Street, où une maison sur deux est décorée d’un écusson; puis c’est Wimpole-Street, dont la gaieté rappelle les catacombes, et qu’on prendrait pour le funèbre catafalque de la noblesse. Nous voici à Regent’s-Park, où tous les murs sont bigarrés de grandes taches de plâtre, où l’on voit sur de vertes pelouses des prêcheurs méthodistes occupés à pérorer devant trois ou quatre marmots ; où des convalescents à moitié essoufflés essayent leurs premiers pas dans la boue solitaire des allées. Franchissons le labyrinthe inextricable de May-Fair, où la calèche de mistress Kitty Lorimer est arrêtée derrière la grande berline de famille de la vieille lady Lollipop. Cette course vagabonde nous conduit à Belgravia, quartier d’une blafarde propreté, dont les habitants sont toujours tirés à quatre épingles. Les maisons portent une couche de badigeon brun clair, et c’est à peine s’il y a moyen de se retrouver dans ce dédale de squares et de terrasses de Bayswater-and- Tyburn, qui brille de toute la fraîcheur et de tout l’éclat du plâtre neuf. Eh bien ! dans tout ce chemin que nous venons de parcourir, j’ai toujours eu la même pensée présente à l’esprit : c’est qu’on peut s’arrêter au hasard devant un grand nombre de ces maisons et dire sans crainte de se tromper : * Maison, c’est un Snob qui vous habite; marteau, c’est un Snob qui vous ébranle ; laquais qui êtes là en déshabillé, à chauffer au soleil vos mollets paresseux, appuyé contre cette balustrade de fer, c’est encore un Snob qui vous paye. »

Triste pensée, et qui suffit pour donner des accès de fureur à l’homme du caractère le plus égal ! Dire qu’il n’y

tE LIVRE DES SNOBS.

a peut-être pas là une maison sur dix où l’on ne trouve Y Almanach de la Pairie étalé sur la grande table du salon ! En songeant au mal que fait ce livre bourré de sottises et de mensonges, j’en voudrais voir brûler tous les exemplaires, comme jadis le barbier de Don Quichotte jeta au feu tous ses livres, remplis des songes creux de la chevalerie.

Regardez un peu cette grande maison qui est là, au milieu du square. C’est le comte de Loughcorrib qui l’habite. Il a cinquante mille livres sterling de revenu. La semaine dernière, il y avait à son hôtel une matinée dansante. Dieu sait ce qu’il lui en a coûté 1 Les fleurs seules pour le salon et les bouquets des dames montaient à une somme de quatre mille livres sterling. Voyez-vous maintenant cet homme en culottes couleur gris fauve, qui descend l’escalier en se lamentant? c’est un créancier : lord Loughcorrib l’a ruiné et l’a consigné à sa porte. Sa Seigneurie se contente de le regarder partir à travers les jalousies de son cabinet. Continue, continue, Loughcorrib, tu ne seras jamais qu’un Snob, un homme sans cœur qui aspire à de faux airs de magnificence et d’hospitalité; un coquin qui met en circulation de faux billets! Mais, tout beau ! vous allez trop loin, mon éloquence.

Tôurnez-vous maintenant vers cette jolie façade du n° 23. Un garçon boucher agite en ce moment la sonnette. Il porte trois côtelettes de mouton dans son panier. C’est le dîner d’une famille bien respectable et bien différente de celle dont je viens de vous entretenir. Cette famille se compose de lady Suzanne Scraper et de ses filles, miss Scraper et miss Emilie Scraper. Les domestiques, heureusement pour eux, sont à leurs gages pour la nourriture. Le personnel se compose de deux drôles en livrée bleue et jaune, d’un gros et vertueux cocher de la secte des méthodistes, d’un sommelier qui aurait déserté depuis longtemps la famille, s’il n’avait été autrefois au service du général Scraper quand ce héros se couvrit de gloire à Walcheren. Sa veuve a envoyé son portrait au club de l’Armée et de la Marine, et il y fait maintenant le plus bel ornement du vestiaire. Le général y est représenté dans

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un salon, près d’une fenêtre à rideaux rouges. Dans le lointain, à travers un nuage de fumée, on découvre un canon qui tire. Le général désigne du doigt une carte où on distingue les mots Walcheren et Tabago.

Lady Suzanne, comme chacun peut s’en assurer dans la seconde Bible de l’Angleterre, est fille du haut et puissant seigneur comte de Bagwig, qui a déjà paru dans ce récit. Pour elle, il ne peut rien y avoir au-dessus de sa personne ou de tout ce qui s’y rattache. Les premiers gentilshommes de la terre sont les Buckram, c’est-à-dire les membres de • sa propre famille. Au second rang viennent les Scraper. Le général était le plus grand général de son temps. Son fils aîné, Scraper Buckram, n’a pas son égal. Immédiatement après, la place est prise par le second fils. Quant à elle, il n’y a pas de femme à lui comparer.

C’est bien, du reste, au fond, la plus respectable et la plus excellente lady. Elle suit exactement les offices de sa paroisse, et croirait l’Église en danger si elle y manquait. Elle s’inscrit sur toutes les listes de bonnes œuvres. Elle est dame patronnesse de plusieurs institutions de bienfaisance, telles que l’hospice de la Reine-Charlotte pour les femmes en couche, l’asile des blanchisseuses et la maison d’éducation pour les orphelines des tambours britanniques. Enfin c’est une femme modèle.

Il n’existe pas un marchand qui puisse dire qu’elle n’a pas payé sa note au jour de l’échéance; mais les pauvres du voisinage la fuient comme la peste, parce qu’elle ne sort jamais sans être escortée de son domestique John, porteur de deux ou trois bons de pain qu’elle ne distribue qu’ après sévère interrogatoire, pour s’assurer qu’on les mérite bien. Dix guinées par an font les frais de toutes ses charités. On chercherait en vain dans la ville de Londres une respectable dame qui, pour le même prix, puisse montrer son nom imprimé tant de fois.

Ces trois côtelettes de mouton que vous voyez entrer par le. porte de la cuisine seront servies ce soir à sept heures dans la vaisselle plate de la famille, en présence du grand laquais, du sommelier, et au milieu des écussons et des

armoiries des Seraper resplendissants de tous côtés. Je plains du fond du cœur cette pauvre miss Emilie Seraper ; elle est bien jeune encore et possède l’appétit de son âge ; le fait est qu’elle dépense en babas l’argent de ses menus plaisirs, c’est du moins ce que disent les mauvaises langues; mais elle n’a pas lourd pour s’acheter ce supplément de nourriture, la pauvre petite affamée ! car, tout compte fait, lorsque lady Seraper a payé les laquais , lçs femmes de chambre, les chevaux de la voiture loués au mois, les six dîners d’apparat qu’il faut donner pendant la saison et les deux grandes soirées de rigueur, le loyer de la maison de ville, un voyage aux eaux, soit en Angleterre, soit à l’étranger pendant la saison d’automne, son revenu se trouve alors réduit à la portion congrue ; elle est aussi pauvre que vous et moi.

On ne s’en douterait guère cependant à voir son splendide équipage roulant au grand trot des chevaux dans la direction de Saint-James, les jours de réception à la cour ; et ces flots scintillants de plumes, de dentelles et de diamants, mêlant leur éclat éblouissant à celui des cheveux rougeâtres de Sa Seigneurie, et surmontant avec grâce la courbe majestueuse de son nez. On ne s’en douterait guère en entendant crier vers minuit, d’une voix à éveiller tout Belgravia : « Les gens de lady Suzanne Seraper !» On ne s’en douterait guère à la voir faire son entrée à l’église, annoncée par les bruissements de sa robe, et suivie de l’officieux John, portant le sac où se trouve son livre de prières. Gomment croire qu’une si noble et si respectable dame soit si près de ses pièces? Hélas ! c’est pourtant la triste réalité.

Elle n’a jamais fréquenté, je vous le jure, ce monde infime et vulgaire où le mot Snob aurait pu frapper ses oreilles; mais, j’en atteste tous les hochets de la vanité humaine, je la vois d’ici se révolter à la seule pensée que sa personne, aussi imposante que Minerve, aussi chaste que Diane, moins l’humeur chasseresse de cette divinité païenne, peu convenable pour une dame de grand ton, mérite en tous points d’être rangée dans la famille des Snobs.

Et sans doute elle restera entachée de Snobisme tant qu’elle aura cette prodigieuse opinion d’elle-môme et da l’illustration de sa race, cette manie d’un faux étalage ; tant qu’elle s’adonnera à une ostentation impardonnable, qu’elle voudra parader en public ni plus ni moins que Salomon dans toute sa gloire ; tant qu’elle ira se mettre au lit, comme je suppose qu’elle le fait, avec un turban surmonté d’un oiseau de paradis et une robe à queue en guise de peignoir ; aussi longtemps qu’elle prendra ces dehors intolérables de vertu menteuse et ces airs d’affabilité protectrice ; aussi longtemps qu’elle se refusera h retrancher un de ses laquais pour ajouter une côtelette au dîner de ses filles.

Je tiens tousles détails qu’on vient de lire de l’un de mes anciens camarades de collège, Sydney Scraper, fils de lady Scraper, avocat sans cause k la chancellerie. C’est bien, du reste, le plus paisible, le plus charmant et le mieux élevé des Snobs que je connaisse. 11 n’a jamais dépensé un schelling au delk des deux cents livres qu’il touche chaque année pour sa pension, et on peut le voir dans la soirée au club d’Oxford et de Cambridge, lisant avec un sourire béat le Quarterly Review , et s’octroyant l’innooent plaisir d’une demi-pinte de porto.

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