BATAILLES ET ASSASSINATS
Les Compagnons se battent encore de nos jours, mais autrefois leurs batailles étaient bien plus fréquentes et plus sanglantes. 11 parait que vers l'année 1730 il y eut dans la plaine de La Crau, entre Arles et Salon, une affaire importante : les Compagnons de Salomon d'une part, et ceux de Jacques et de Soubise de l'autre, s'étant provoqués, se donnèrent rendezvous dans la plaine pierreuse et immense que je viens de nommer. Les tailleurs de pierre , les menuisiers, les serruriers des deux partis, et des volontaires de beaucoup d'autres corps d'états, partirent par troupe de Marseille, d'Avignon, de Montpellier, de Nimes, et arrivèrent au jour convenu sur le lieu désigné; ils étaient
armés de compas, de bâtons et d'armes à feu; la mêlée fut longue et terrible, le sang coula à flots , et grand nombre de cadavres restèrent sur place : ce fut avec beaucoup de peine que les troupes appelées sur la place parvinrent a rétablir Tordre.
Après cette bataille, comme d'usage, chaque parti dût s'attribuer le succès: on a conservé ce refrain d'une chanson qui a dû être faite dans un temps assez reculé :
Vivent les Gavots, Au compas à l'équerre; Vivent les Gavots Dans la plaine dé La Crau Ils se sont toujours signalés avec zèle. Avec zèle, Vivent les Gavots , etc.
En 1816, une affaire très-sérieuse eut lieu dans le Languedoc, entre Ver gère et Muse, deux petits hameaux peu éloignes de Lunel. Les tailleurs de pierre des deux fondateurs faisaient là de grands travaux de construction : la concurrence, la jalousie les excita les uns contre les autres, un rendez- vous fut assigné, chaque parti appela ses alliés; on s'y rendit de vingt lieues à la ronde. Le combat s'engagea et fut conduit avec un certain ordre, il dura longtemps. Il parait que Sans-Façon, de Grenoble, Compagnon Étranger , sorti depuis peu de la garde impériale, était armé d'une fourche > et en
* On a vu des Compagnons, surtout des tailleurs de pierre, posséder uoe fourche à deux dents lougues de six ponces, et Sien if filées, que dans des moments de danger ils attachaient an moyeu d'une vis au bout d'un lonç bàlon. C'est avec cet Instrument qu'ils frappaient sans ménagement : les tteauls n'étalent pas Inconnus non plot.
menaçait, parmi les siens, quiconque faisait raine de reculer. On n'avait demandé que les hommes de bonne volonté; mais il fallait , une fois engagé dans le combat, montrer de la bravoure. Ce jour hit le dernier de beaucoup de Compagnons; voici un couplet d'une longue chanson qui se rapporte à cette rude affaire :
Entre Vergère et Muse nos honnêtes Compagnons Ont fait battre en retraite trois fois ces chiens capons;
A coup de cannes et de compas
Nous détruirons ces scélérats.
Nos Compagnons sont bons là ;
Fonçons sur eux le compas à la main,
Repoussons-les, car ils sont des mutins.
Pas de charge en avant, Repoussons tous ces brigands, Ces gueux de Dévorants Qui n'ont pas de bon sang.
Toute la chanson est dans le même goût, et chaque Société, en changeant quelques mots, l'adapte à son usage. Les Dévorants remplacent Chiens capons par Loups capons, et les deux derniers vers du refrain par ceux-ci :
Tous ces faux Compagnons Fondés par Salomon.
Je ne puis retracer ici toutes les luttes déplorables qui ont ensanglanté notre pays; je me bornerai à rappeler brièvement quelques faits moins anciens.
En 1823 , à Bordeaux, un Compagnon serrurier, né dans le Bugey, reçut la nuit, en se retirant pour aller se coucher, le coup de la mort :
je ne sais si c^est à propos de cet événement ou d'un autre, que je n'ai pas connu, qu'on lit la chanson dont voici un couplet :
En mil huit cent vingt-cinq,
Un dimanche à Bordeaux,
Nous fîmes des boudins
Du sang de ces Gavots.
Totre surnom en vérité,
Votre surnom de Liberté
Vous a rendu tous hébétés.
Ah! par ma foi votre chemin
N'est pas vilain ,
Car la guillotine va se mettre en train ;
Le bourreau en avant
Vous pendra comme des brigands
Devant nos Dévorants,
Pleins d'esprit et de talents.
Dans le commencement de 1825, il y eut «ne lutte à Nantes, entre les Gavots et les Forgerons : un de ces derniers fut tué.
Dans la même année, à Bordeaux, il y eut une lutte entre les Forgerons et les Sociétaires. Un de ces derniers, jeune enfant de La Beauce, partant pour aller revoir son pays et sa famille, et que ses co-associés accompagnaient sur la route de Bordeaux à Paris; fut tué. C'était un dimanche de Fête-Dieu, j'allais, par hasard , me promener seul de ce côté , et je rencontrai sur te milieu d« pont son cadavre sanglant, rapporté en ville, par plusieurs de ses eeofrères, sur un brancard improvisé avec des branches d'arbres.
Je ne parlerai pasde mes impressions, ehaotin .Battra bien les comprendre.
fia 1827, à Blois, les Drilles allèrent i
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les Gavots chez leur mère : deux charpentiers furent tués, un menuisier eut plusieurs côtes enfoncées, un second reçut plusieurs coups de compas dans le ventre, un troisième plusieurs coups de sabre sur la tête, car des soldats ivres s'étaient joints aux assaillants.
En 1833, à Marseille, un Compagnon de Liberté fut tué par un Compagnon Passant.
En 1836, à Lyon, un Compagnon charpentier de Soubise, tua un Compagnon tanneur de maître Jacques.
En 1837, à Lyon, un forgeron de maître Jacques tua un charron du même fondateur.
En 1840, à Usez , un cordonnier, enfant de maître Jacques, a donné la mort à un charpentier du père Soubise.
Le 15 avril 1841, à Grenoble, plusieurs boulangers de la Société de l'Union, dit les Sociétaires ^ ont frappé de cinq coups de couteau sur la tête, un de leur confrère en métier , mais appartenant à une autre Société que la leur.
Voilà comment les Sociétés d'ouvriers se déciment : ouvrira-t-on les yeux ? renoncera-t~on à tant de barbarie ? je l'espère.