et 5 4 Première année du règne de Na
buchodonosor, d'après le Canon.
603 5 et 6 2 Fin de l'éducation chaldéenne de
Daniel et admission du jeune page au service du roi ; histoire de Susanne ; révélation et explication du songe mystérieux que Nabuchodonosor eut dans la seconde année de son règne et dans la quatrième année de la déportation de Daniel.
602 6 et 7 3 Révolte de Joachim après trois
ans de soumission.
S98 41 8 Pendant les années qui suivirent
la révolte de Joachim, le roi de Babylone avait envoyé contre lui des bandes de peuples voisins ; et enfin il vint lui-même; Jérusalem fut prise et Joachim lié pour être conduit à Babylone fut tué ; Joachin qui lui avait succédé ne régna que trois mois et fut emmené captif à Babylone ; au mois d'août, avènement de Sédécias ; de nombreux captifs (Ezéchiel, Mardochée) sont transférés en Babylonie ; commun-
Années Années Années
avant du règne du règne de
Jésus-Christ, de Joachim. Nabuchodonosor.
cernent du siège ou blocus de Tyr.
597 1 9 Seconde partie de la première an-
née de Sédécias.
592 6 Première prophétie d'Ezéchiel.
591 Ligue de Sédécias avec Apriès,
roi d'Egypte, et avec les rois des Ammonites, etc., contre Nabuchodonosor.
590 9 16 Nabuchodonosor marche contre
Jérusalem et en forme le siège.
588 et 587 11 18 et 19 Destruction de Jérusalem et du
temple. Cet événement eut lieu, comme le remarque très bien Oppert, « à la limite des années consécutives, dix-huitième et dix- neuvième, de Nabuchodonosor.
686 Prise de Tyr, un an après la dé-
vastation de Jérusalem.
585 Vision racontée au chapitre V.
584 Démence de Nabuchodonosor qui
dura sept temps. Cette date est incertaine et la folie de ce roi pourrait aussi avoir eu lieu entre 569 et 563. Si elle avait duré sept ans, ce que le texte ne dit pas, on peut croire qu'elle est survenue à l'époque que nous indiquons ici.
569 37 Conquête de l'Egypte.
562 43 Mort de Nabuchodonosor après
un règne de quarante-trois ans (quarante-deux ans six mois et vingt-huit jours). On a des contrats privés gravés sur des tablettes de la collection Egibi datés de la quarante-troisième année de Nabuchonosor.
561 Première année du règne d'Evil-
mérodach (= Balthasar) ; vision des quatre animaux ou des quatre monarchies (ch. VII) ; mise en liberté
Années
avant
Jésus-Christ.
de Joachin dans la trente-septième année de son emprisonnement.
Troisième année de Balthasar ; Daniel va à Suse : vision mystérieuse du Bélier et du Bouc (ch. VIII) — (c'est par erreur que, page 56, nous avons rapporté cette vision à l'année 558); festin de Balthasar; Daniel explique les caractères tracés par la main prophétique (ch. V) ; Cyrus roi des Perses ; cette nation fait son entrée dans l'histoire-, Balthasar est tué par des conjurés qui mettent Nériglissor sur le trône.
Première année de Nériglissor, gendre de Nabuchododonosor et Mède de nation, que Daniel désigne sous le nom de Darius le Mède ; Daniel reçoit la prophétie messianique des 70 semaines (ch. IX); Cyrus menace la Susiane.
Défaite et mort de Nériglissor ; Cyrus s'empare de la Susiane et devient ainsi roi à'Ansan.
Première année de Nabonid.
Victoire de Cyrus sur Astyage ; fin du royaume de Médie.
L'armée babylonienne est dans le pays d'Àkkad, sous le commandement de Bel-sar-ussur, fils aîné de Nabonid.
Dix-septième année de Nabonid -, ce roi est battu après la bataille de Sippara et fait prisonnier au mois d'octobre ; entrée de Cyrus à Babylone en octobre ; fin de l'empire chaldéen.
Première année de Cyrus comme roi de Babylone -, édit qui permet
Anuées
avant
Jésus-Christ.
aux Juifs de rebâtir le temple ; fin
de la captivité de Babylone.
536 Départ d'une caravane juive sous
la conduite de Zorobabel. Les Juifs rentrés en Palestine posent le fondement du second temple -, les Samaritains font suspendre les travaux; Daniel a la vision des ch. X-XII.
529 Mort de Cjrus.
528 Première année de Cambyse.
522 Mort de Cambyse après sept ans
cinq mois de règne , Smerdis, sept mois ; élection de Darius.
521 Première année de Darius.
516 Sixième année de Darius -, dédi-
cace du second temple (Esdr., VI, 15), soixante-dix ans après sa destruction.
486 Mort de Darius.
485 Première année de Xerxès.
475 Mort de Xerxès.
474 Première année d'Artaxerxès.
468 * Edit d'Artaxerxès Longuemain
dans la septième année de son règne (Esdras, VII, 7, 8, 9, 11-20); arrivée d'Esdras à Jérusalem avec 6,000 exilés.
455 Artaxerxès accorde à Néhémie,
dans la vingtième année de son
règne, la permission de rebâtir la
ville (Néhém., II, 1-9); il repeuple
Jérusalem. Point de départ des
LXX semaines ; lecture officielle
de la Loi ; Esdras restaure 1 es livres
de l'Ancien Testament.
Coup d'oeil sur l'histoire de la Babylonie et de la Judée
pendant les LXX ans de la Captivité, d'après les sources
profanes et bibliques — Nos renseignements sur cette histoire
doivent être puisés aux sources sacrées et profanes. Elles
vont d'abord nous servir à fixer l'époque du premier siège de
Jérusalem par Nabuchodonosor.
Première campagne de Nabuchodonosor. — Elle eut pour but d'enlever à Necho, roi d'Egypte, les états que ce prince avait démembrés de l'ancien empire assyrien, lorsqu'il eut appris que Nabopolossar et Cyaxare avaient détruit Ninive. Ne comptant pas sur la durée de l'alliance des deux rois vainqueurs, Necbo avait envahi l'Asie, défait les Juifs qui devinrent ses alliés et pénétré jusqu'à l'Euphrate, à Carchemis, sur le territoire des Babyloniens. L'Egypte réveillée par son roi essayait de ressusciter l'empire de Sésostris. C'est la « rébellion du satrape d'Egypte » dont parle Bérose, laquelle détermina Nabopolassar à envoyer contre lui Nabuchodonosor, son fils, avec une « nombreuse armée. » Au sujet de cette campagne, nous ne possédons que le Canon de Ptolémée, un passage de Bérose et des textes de la Bible.
Documents profanes. — Nous savons déjà par le Canon de Ptolémée que le règne de Nabuchodonosor commença avec l'année 604 (p. 295). Un fragment de Bérose,, auteur d'Histoires chaidaïques, nous renseigne plus amplement. Il s'exprime ainsi dans le fragment conservé par Josèphe (Antiqq., X, XI, 1) : « Ayant appris que le satrape constitué sur l'Egypte, la Cœlésyrie et la Phénicie (1) avait fait défection, Nabopolassar incapable de supporter les fatigues de la guerre, donna une partie de la puissance (jj.£pr( xtvà T7j; <k>va;j.scoç) (2) à son fils Nabuchodonosor encore jeune et l'envoya contre ce satrape. Nabuchodonosor lui livra bataille,
(1) On a dit que, en donnant au roi d'Egypte le simple titre de satrape, Bérose avait voulu flatter les Chaldéens aux. dépens de la vérité. Mais il est très vrai que Nabopolassar, se regardant comme successeur des rois d'Assyrie, devait se croire maître de l'Egypte dont le roi n'était pour lui qu'un vassal ou même un satrape. D'après les nouvelles découvertes, Assahardon, roi d'Assyrie, avait porté le titre de « roi d'Egypte et de Cousch » (Oppert, Mémoire sur le rapport de l'Egypte et de l'Assyrie, dans Mém. de l'Acad. des Inscript., 1869, t. VIII, p. '561). On sait aussi qu'Assurbanipal avait ravagé la ville de Thèbes (West. As latte Inscript., t. I, pi. a?, n. qg)\ Les droits historiques de Nabopolassar pouvaient remonter bien haut, car Sargon Ier, environ 2,000 ans av. J.-C, mentionne souvent sa conquête de la Syrie, et son fils Naram-Sin s'intitule « roi d'Egypte. »
(2) On a traduit ainsi : « Une partie des troupes, de l'armée. » Cependant l'expression de Bérose pourrait signifier que le jeune prince entreprit cette campagne comme associé au trône par son père. Il est vrai que Lengerke dit que ce n'est pas démontré, parce que, dans
la gagna et remit, par cette victoire, sous l'obéissance de son père, les contrées qui s'en étaient soustraites. Cependant, Nabopolassar tomba malade et mourut à Babylone, après avoir régné vingt-et-un ans. Peu de temps après, Nabuchodonosor ayant appris la mort de son père, arrangea les affaires d'Egypte et des autres contrées ; il confia les prisonniers juifs, syriens, phéniciens et des nations de l'Egypte à quelques-uns de ses officiers dévoués pour les conduire à Babylone avec les bagages et les soldats. Lui-même, accompagné d'une suite peu nombreuse, se rendit, par le désert, à Babylone. Il trouva que les Cbaldéens s'étaient chargés des affaires et que celui qui était le plus considérable parmi eux lui avait conservé la couronne. Devenu maître total (oXoxXïjpou, intégral, entier, complet) du pouvoir (àpy^ç) de son père, il ordonna, lorsque les prisonniers furent arrivés, qu'on leur assignât, dans la Babylonie, des endroits où ils pussent former des colonies. Il orna avec zèle le temple de Bélus et celui des autres dieux des dépouilles prises sur les ennemis, et procura tant d'embellissements à Babylone qu'elle parut une ville nouvelle ajoutée à la première. »
Remarquons d'abord que la défaite du roi d'Egypte et de ses alliés eut lieu avant la mort de Nabopolassar, c'est-à-dire vers la fin de l'année 60 6, et que dans le cours de l'année 605, des prisonniers juifs furent envoyés dans la Babylonie. Ce fait complète le récit de Daniel au sujet de la prise de Jérusalem et d'un premier envoi de captifs à Babylone en 606. Rien n'empêche, en effet, d'admettre qu'il y avait des captifs provenant de la conquête delà capitale de Juda, que le vainqueur joignit à ceux qui furent faits à Carchémis.
Bérose, il est vrai, ne parle pas de la prise de Jérusalem, fait d'arme qui disparaît devant la bataille livrée à Necho sur les bords de l'Euphrate. C'est, en effet, cette victoire, but suprême
un autre passage conservé par Josèphe (C. Apion, I, 19), Bérose dit que Nabuchodonosor avait été envoyé contre l'Egypte et contre la Judée avec une nombreuse puissance (^e-rà 7coXXrjç guvajjLswç', c'est-àdire avec une puissante armée. Mais on peut répondre que les deux passages se complètent, car il peut se faire que Bérose ait traduit deux mots sémitiques qui ont le sens de « puissance, force, » mais dont l'un peut aussi avoir le sens d' « armée » et dont l'autre indique plus particulièrement le « pouvoir » d'un roi, d'un chef). Bérose raconterait donc que Nabopolassar était vieux et malade et qu'il fît part à son fils encore jeune (cWti h rjXtxca) d'une partie de la puissance Çsiltôn) ou de la royauté, et l'envoya à la tète d'une nombreuse puissance ou force (hail).
de la guerre, qui fonda la grandeur de l'empire chaldéen. Toutefois, dans le livre contre Apion (I, 19), Josèphe dit que Bérose a raconté « comment Nabopolassar a envoyé son fils Nabuchodonosor contre l'Egypte et contre notre terre (Ê7c\t7]v rjus-cspav yîjv, la Palestine), avec une grande puissance ([Jtsià 7uoAAîjç Sovafjiwç), qu'il les subjugua, etc. En somme, Bérose est plus explicite sur le but de la guerre et sur les résultats de la campagne que sur les faits d'armes qui les amenèrent.
Documents bibliques. — Examinons maintenant les passages relatifs à la première campagne de Nabuchodonosor, fournis par les saintes Ecritures.
Passage de Daniel. — Le premier de tous ces documents se trouve dans Daniel (ch. I, 1-2). « La troisième année du règne de Joachim, roi de Juda, Nabuchodonosor, roi de Babylone, vint à Jérusalem et l'assiégea, etc.
Daniel nous apprend même ainsi que, dans cette troisième année (607), Nabuchodonosor s'empara de Jérusalem et envoya des otages ou des captifs juifs à Babylone. Cette date de Daniel n'est contredite par aucun autre document.
Textes du quatrième livre des Rois. — Chapitre XXIII, 36 : Joachim avait vingt-cinq ans lorsqu'il commença à régner, et il régna onze ans à Jérusalem... Chapitre XXIV, 1 : Dans ses jours, Nabuchodonosor, roi de Babylone, marcha contre Juda (1) et Joachim lui fut assujéti pendant trois ans. Et après cela il ne voulut plus lui obéir. — 2. Alors le Seigneur envoya des bandes de Chaldéens et des bandes de Syrie, de Moab, et des enfants d'Ammon ; et il les fit venir contre Juda pour l'exterminer, selon la parole que le Seigneur avait dite, par les prophètes, ses serviteurs (2)... — 4. Le Seigneur ne voulut pas se rendre pro-
(1) Ici, la paraphrase de Carrières ajoute : après avoir vaincu le roi d'Egypte. Comment ce traducteur sait-il que cet événement eut lieu après la défaite de Necho? Le texte dit simplement que ce fait eut lieu « dans les jours de Joachim. » Il est vrai qu'ici interviennent le passage de Daniel et le récit de Bérose. Mais il est certain que Daniel nous dit que l'assujetissement de Joachim eut lieu dans la troisième année de son règne (607), c'est-à-dire avant la victoire remportée sur Necho (606). C'est en introduisant dans les textes ce qui n'y est pas ou ce qui n'est pas indiqué par d'autres textes, que l'on en vient à y trouver des erreurs chronologiques et des contradictions.
(2) C'est cette campagne à la fin de laquelle Joachim fut tué, qui avait été prédite, par Jérémie (ch. XXXVI, 29).
pice à son peuple (1). — 5. Le reste des actions de Joachim et tout ce qu'il a fait est écrit au livre des Annales des rois de Juda. Et Joachim dormit avec ses pères. — 6. Et Joachin, son fils, régna à sa place... — 8. Et il régna trois mois à Jérusalem. — 4 0. Et dans ce temps-là les serviteurs (les soldats, habdey) du roi de Babjlone vinrent assiéger Jérusalem. . . — 11 . Et Nabuchodonosor, roi de Babjlone, vint avec ses gens pour assiéger la ville. — 12. Et Joachin, roi de Juda, sortit de Jérusalem et vint se rendre au roi de Babjlone... Et le roi le reçut, la huitième année de son règne. — 13. Et il emporta tous les trésors de la maison du Seigneur et de la maison du roi ; et il brisa tous les vases d'or que Salomon, roi d'Israël, avait faits... 14. Et il transféra tout Jérusalem et tous les vaillants de l'armée, au nombre de dix mille captifs... — 15. Et il transféra aussi à Babjlone Joachin... — 17. Et il établit roi Mathanias, son oncle, et il lui donna le nom de Sédécias. — 18. Sédécias avait vingtet-un ans lorsqu'il commença à régner, et il régna onze ans. — 20. Et Sédécias se retira du roi de Babjlone (il cessa d'être son vassal).
« Chapitre XXV, 1 : Et la neuvième année du règne de Sédécias, le dixième jour du dixième mois, Nabuchodonosor, roi de Babjlone, vint avec son armée ; et ils mirent le siège devant la ville, et ils construisirent des retranchements tout autour. — 2. Et la ville demeura fermée et entourée de retranchements jusqu'à la onzième année (du règne) de Sédécias... » (Fuite et capture de Sédécias.)
Ainsi le livre des Rois nous apprend que pendant le règne de Joachim, Nabuchodonosor vint contre Juda et l'assujétit, et que, après trois ans, il se révolta. Nous ne connaissons l'année de cet assujétissement que par le livre de Daniel, la troisième année du règne de Joachim (607). La révolte de ce roi eut lieu trois ans après (603). Le texte des Rois nous dit aussi que le Seigneur se contenta d'abord d'envojer contre le pajs de Juda des partis de Chaldéens, de Sjriens, etc., qui le désolèrent, et que Nabuchodonosor vint ensuite. Cette guerre finit par la mort de Joachim et par l'emprisonnement à Babjlone de Joachin (Jéchonias) son successeur. Ainsi, le texte des Rois mentionne deux expéditions du roi de Babjlone en Palestine, sous le règne de Joachim. Daniel nous a fait connaître la date de la première. Il est facile
(1) L'auteur de ce livre ne donne pas l'histoire de cette lutte et il n'en indique pas la durée.
de voir que le livre des Rois n'offre pas un mot qui lui soit contraire. Le livre des Chroniques ne le contredit pas non plus, mais il est moins explicite que le livre des Rois et il ne mentionne que la seconde expédition de Nabuchodonosor.
Passage des Chroniques. — Livre II, chapitre XXXVI, 5 : « Joachim... régna onze ans, et il fit le mal devant le Seigneur son Dieu. — 6. Contre lui vint Nabuchodonosor, roi de Babylone, qui le lia de chaînes d'airain pour le faire aller à Babylone (i) ; et il emporta les vases du Seigneur et les mit dans son
(I) La version des LXX et la Vulgate portent que Nabuchodonosor emmena Joachim à Babylone, tandis que l'hébreu dit seulement qu'il le lia pour l'emmener. Le récit des Chroniques s'arrête à cet acte du roi de Babylone ; et il ne nous défend pas d'admettre que, ayant changé de dessein, Nabuchodonosor ait fait massacrer ce roi parjure et ordonné de jeter son corps à la voirie (Jérem., XXII, 18, 19; XXXVI. 30).
Lengerke et d'autres rationalistes prétendent que Nabuchodonosor n'envahit pas de nouveau la Judée après l'expédition (imaginaire) de sa huitième année, pendant le règne de Joachim et que ce roi mourut et fut enseveli en paix, contrairement aux menaces de Jérémie qui avait prédit qu'il mourrait de mort violente et que son corps resterait sans sépulture. Pour établir ce démenti donné au prophète, on en appelle au quatrième livre des Rois (ch. XXIV, 6), qui porte que Joachim « dormit avec ses pères. » Lengerke conclut de ces paroles qu'elles indiquent la mort paisible de ce roi (er wird also in diesen Worten der ruhige Tod des Koniges gemeldet). Mais ce critique assure, sans la moindre preuve, que cette expression signifie toujours et uniquement, que la personne en question descendit « paisiblement » au tombeau ou plutôt au séjour commun de ses pères. C'est là, en effet, une erreur. Le mot sakab fayqj\ se coucha, dormit, mourut), par lui-même, désigne simplement la « mort » d'un individu, sans indiquer si cette mort a eu lieu « paisiblement » ou « violemment. » Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner l'usage que les Hébreux font de ce mot. Dans tout récit de la mort d'un roi, soit dans le livre des. Rois, soit dans les Chroniques, il est dit qu'il « dormit avec ses pères 5 » et l'ensevelissement est toujours mentionné à part, ce qui prouve que ce détail n'est pas compris dans la première expression. Le verbe sakab n'implique pas, non plus, l'idée de « mort paisible, » puisqu'il s'emploie pour désigner la mort d'Achab qui périt des blessures reçues le jour même dans un combat; le texte nous apprend, en effet, qu'il « dormit avec ses pères » (III, Rois, XXII, 40) ; l'écrivain sacré avait déjà dit : « Il fut enseveli à Samarie » (Ibid., 37). Enfin, il est certain que le mot sakab désigne aussi une mort violente (cfr.; Isaïe, XIV, 8, 17; XLIII, 17; Job, III, 13; XX, 11; XXI, 26). Remarquons, d'un autre côté, que pas un mot n'est dit au livre des Rois de l'ensevelissement de Joa-
palais (behëîkaiô) à Babylone. — 8. Son fils Joachin régna à sa place... — 9. Il régna trois mois et dix jours dans Jérusalem. — 10. Et au tournant de l'année, le roi Nabuchodonosor envoya (des troupes) et il le fit aller à Babylone ; et avec les vases les plus précieux de la maison du Seigneur (1). »
chim, et que, dès lors, rien ne montre que, en prédisant que ce roi périrait sans sépulture, Jérémie se soit trompé. On ne le prouve pas en disant que le second livre des Chroniques (XXXVI, 6) se contente de nous apprendre que Nabuchodonosor fît « enchaîner Joachim pour le conduire à Babylonne. » Ce livre, en effet, ne fait aucune mention de sa déportation dans cette ville, tandis qu'il ajoute que Joachin, son fils, y fut conduit avec les vases précieux que Nabuchodonosor s'était fait remettre par le père. Jérémie ne parle pas non plus de la mort de Joachim, parce qu'il allait de soi que la prophétie s'était accomplie. Nos écrivains sacrés parlent évidemment avec beaucoup de concision, mais ils ne nous offrent rien qui permette de supposer que Joachim n'est pas mort de mort violente et que son corps n'a pas été privé de sépulture.
C'est également en vain que Lengerke objecte que le fils succéda paisiblement au père^ et qu'il veut tirer de ce fait une preuve établissant que Nabuchodonosor n'était pas en Palestine à la mort de Joachim. Il n'est pas difficile, en effet, de comprendre que, après avoir châtié le père, Nabuchodonosor ait accordé au fils le trône de Juda, à condition de devenir son vassal : il n'y a là rien d'impossible ni d'improbable. On comprend aussi que Nabuchodonosor, ayant conçu des soupçons au sujet de la fidélité de ce nouveau roi, soit revenu trois mois après avec une partie de son armée qui surveillait encore les contrées voisines, et ait emmené Joachin et un grand nombre de ses sujets captifs à Babylone. Il résulte donc de cette discussion que la crédibilité de nos historiens sacrés ne saurait être atteinte par ce fait que l'un raconte des événements ou des circonstances d'un [événement dont l'autre ne parle pas. Il ne peut y avoir contradiction que lorsque des auteurs parlent d'une chose envisagée de eodem, sub eodem respectu.
(1) De ce que « les colonnes, la mer à'airain et les vases d'airain n'avaient pas été emportés par Nabuchodonosor lorsqu'il emmena le fils de Joachim » (Jérém., ch XXXVI), Volney prétend que les vases n'ayant pas été emportés avec le fils ne l'avaient pas été avec le père, et il en conclut que le livre des Chroniques a confondu le père avec le fils (Chronologie des Babyl., 238). Mais la confusion ne vient que d'un esprit qui la recherche et qui la crée à plaisir. Le récit du texte sacré est bien simple : Nabuchodonosor s'est emparé des vases d'or et d'argent dès qu'il se fut saisi de la personne de Joachim ; et l'auteur indique aussitôt que ces vases furent transportés à Babylone. Il ajoute immédiatement qu'ils ne partirent qu'avec le fils. En effet, avant qu'ils fussent partis, craignant sans doute que le
Il importe de remarquer que l'aute.ur des Chroniques ne marque pas la date et que, après avoir indiqué le commencement du règne, il va droit à la catastrophe qui y mit un terme. Il ne dit rien des événements intermédiaires, mais il ne les nie pas et il ne se trouve, dès lors, en contradiction ni avec les Rois ni avec Daniel.
Néanmoins, les rationalistes, toujours à la recherche de la petite bête, prétendent que ces textes se contredisent. Kuenen assure que le récit du quatrième livre des Rois « n'est pas entièrement d'accord avec II Chron. XXXVI, 5 8 et Dan. I, \, 2. Cependant, rien n'est plus facile, nous venons de le voir, que de mettre d'accord ces passages, soit entre eux, soit avec l'historien Bérose. Aucun de ces textes ne marque toute la série des faits et n'indique toutes leurs dates et leur enchaînement. Mais ils ne disent rien d'inexact. Il est évident que le passage des Chroniques se rapporte à la seconde invasion dont parle le livre des Rois à la fin du règne de Joachim. Reuss a découvert que « le livre des Chroniques raconte de Joachim ce que le livre des Rois reporte à son successeur. » Mais le premier de ces livres distingue très bien les deux catastrophes de ces règnes, et, après avoir dit que Joachim fut lié pour être emmené à Babjlone, il ne dit pas qu'il y soit allé et il ne fait partir les vases qu'avec Joachin son fils.
Textes de Jérémie. — Ce prophète qui, comme spectateur et comme acteur, fut impliqué dans le drame saisissant de la destruction du royaume de Juda et de la longue et douloureuse agonie qui la précéda, nous fournit des détails importants pour la synchronymie. Il s'exprime ainsi au chapitre XXV, 1 : «Parole qui fut adressée à Jérémie sur tout le peuple de Juda, en la quatrième année de Joachim, fils de Josias, roi de Juda, c'est la première année deNabuchodonosor, roi de Babylone » (ch. XXV, 4)... — 8. C'est pourquoi voici ce que dit le Seigneur des armées... — 9. Je ferai venir tous les peuples de l'aquilon, je les enverrai avec Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur
jeune prince ne lui restât pas soumis, Nabuchodonosor « le fit aller à Babylone avec les vases les plus précieux. » L'auteur s'est hâté d'indiquer la destination de ces vases, et puis il fixe le moment du départ. Ainsi, il ne s'agit ici que des vases d'or et d'argent, et il n'y a aucune contradiction avec ce que dit Jérémie. Il n'y a pas non plus avec le passage de Daniel (1, 2) où il n'est question que « d'un© partie des vases » que Nabuchodonosor avait emportés dans sa première expédition.
(mon ouvrier, mon instrument, habdi), contre cette terre, contre ses habitants et contre toutes les nations qui l'environnent... — 11. Et toute cette terre sera réduite en un désert affreux qui épouvantera ceux qui le verront ; et toutes ces nations seront assujetties au roi de Babylone pendant soixante et dix années. »
Chapitre XL VI, t : « Paroles du Seigneur au prophète Jérémie contre les nations, contre l'Egypte, contre l'armée du Pharaon Necho, roi d'Egypte, qui était auprès du fleuve Euphrate à Charchémis, et que Nabuchodonosor, roi de Babylone, frappa en la quatrième année de Joachim, fils de Josias, roi de Juda. »
Ce prophète fait donc coïncider exactement la quatrième année de Joachim (la dernière partie du règne de ce roi) avec la première de Nabuchodonosor (60S). Nous retrouvons ainsi la date précise de la première année du règne de ce dernier roi, qui avait appris, vers le commencement de l'année 605, la mort de sod père. Mais l'année entière comptant pour Nabopolassar, suivant la méthode de Ptolémée, les quarante-trois années de Nabuchodonosor ne datent que de 604.
A cette époque, Joachim était déjà vassal de Nabuchodonosor. Jérémie se plaint de n'avoir pas été écouté -, il reproche aux Juifs de ne s'être point retirés de leur mauvaise voie, et il prédit la destruction du temple, la dévastation de la ville et les soixantedix ans de captivité. Le prophète annonce ici (la quatrième annéede Joachim) les événements qui eurent lieu depuis le refus que fit ce roi de payer le tribut jusqu'à la destruction de Jérusalem.
On s'est demandé comment Jérémie avait pu, dans la quatrième année de Joachim, menacer les Juifs d'une invasion deChaldéens et de soixante-dix années d'exil. D'après Daniel, en effet, la Captivité avait déjà commencé depuis quelques mois. Un nombre suffisant d'otages avait été emmené à Babylone afin d'assurer la fidélité de Joachim. Mais ce premier contingent de captifs allait être augmenté par les prisonniers que Nabuchodonosor, vainqueur de Necho et de ses alliés, allait emmener en Chaldée, afin de prévenir une nouvelle insurrection après son départ. Jérémie n'a fait aucune mention des premiers exilés de l'année précédente et il n'a pas non plus parlé de la prise de Jérusalem à cette époque, parce qu'il ne s'occupe pas ici du passé et qu'il n'avait pas à faire, dans une prophétie qui a pour objet les événements futurs, une histoire de ce qui avait eu lieu à Jérusalem dans l'année qui venait de finir.
Mais lorsque nous le voyons menacer les Juifs, dans la quatrième année de Joachim, d'une déportation qui doit durer 70 ans
il n'est pas permis de douter qu'il n'ait agi ainsi que parce que Joaehim, précédemment'allié de l'Egypte et qui avait, d'ailleurs, été mis sur le trône par le roi de ce pays, méditait une révolte.
Joaehim, en effet, était une créature deNecho. Comptant sur une victoire de ce roi, il avait à craindre un retour offensif et il se préparait à se rallier à son ancien suzerain, en cas de succès. L'avertissement de Jérémie eut évidemment pour but d'arrêter ces préparatifs, et c'est pour prévenir cette mesure et la catastrophe qui en serait résultée, que Jérémie proféra les menaces du chapitre XXV et qu'il prédit le désastre prochain de l'armée égyptienne (XLVIj. Les intentions de Joaehim ne furent pas sans doute ignorées de Nabuchodonosor, et c'est ce qui explique le traitement que, d'après Bérose, les Juifs durent subir à la fin de la campagne, savoir la déportation de captifs de leur nation. Ce que nous disons ici sur les dispositions de Joaehim à se révolter, est confirmé par le fait qu'il se révolta peu de temps après le retour de Nabuchodonosor à Babylone. Le roi chaldéen, occupé à soumettre les Elyméens et les Susiens que les Perses s'étaient assujettis pendant la guerre de Cyaxare et de Nabopolassar contre Ninive, n'entreprit pas de châtier lui-même immédiatement le roi juif. Il se contenta de lui susciter des ennemis (p. 307). Mais à la fin de l'année 598, il marcha de nouveau contre Jérusalem et il infligea à Joaehim la peine qui était en usage dans les cas de révolte. Ainsi, Jérémie a parlé d'une invasion future et non pas des événements qui avaient eu lieu pendant la troisième année de Joaehim. Ce prophète ne contredit donc point Daniel, parce qu'il ne s'occupe que de faits relatifs à la quatrième année de ce roi et aux années suivantes.
Corollaire. — Déduisons de ces passages les faits qu'ils révèlent. Il est d'abord évident que ces divers documents ne nous donnent qu'un abrégé de ce qui s'est passé pendant quelques années du règne de Joaehim. Le détail des faits manque. Evidemment, la premièrecampagne de Nabuchodonosor est un fait complexe. Mais il est facile de voir qu'aucun de nos historiens ne l'a présenté dans sa complexité ; chacun en offre un ou plusieurs éléments dénués de la plupart des particularités qui le constituent. Bérose ne fait que jeter un coup d'œil rapide sur l'événement capital de la campagne de Nabuchodonosor, sans aucune intention de narrer en particulier les péripéties du drame et encore moins d'en indiquer les dates, si ce n'est lorsqu'il dit que la victoire fut bientôt suivie de la mort de Nabopolassar. Daniel marque la date d'une première invasion de Jéru-
salem qui n'est contredite par aucun autre document. Les Bois mentionnent deux invasions sans assigner les dates précises où elles eurent lieu ; les Chroniques ne mentionnent que la seconde expédition. Nous avons donc le devoir de suppléer les omissions de chacun de ces récits par les faits qui sont fournis par les autres textes.
D'après Daniel, Nabuchodonosor asservit le roi de Juda, Joachim, dans la troisième année du règne de ce dernier (en 607). D'où il résulte que la première partie de la campagne de Nabuchodonosor coïncide avec la troisième année de Joachim. La seconde partie est indiquée par Jérémie et se décida à Carchémis. Après la capitulation de Jérusalem, Nabuchodonosor remonta donc vers cette ville où une partie de son armée retenait le roi d'Egypte. Pendant ce temps, le roi Joachim, pensant que la victoire resterait à Necho, se préparait à revenir sur le traité qu'il avait fait avec Nabuchodonosor. Ce fut alors que la parole du Seigneur fut adressée à Jérémie. Cette prophétie, qui avait pour but d'empêcher le roi d'attirer de nouveaux malheurs sur lui et sur son peuple, eut lieu dans le commencement de la quatrième année de Joachim. Ce roi savait que Necho l'avait placé sur le trône, après avoir destitué Joachaz, son frère, et il craignait le sort de celui-ci. Il voulait donc se tenir prêt à le rejoindre. Le texte du livre des Rois mentionne évidemment la prise de Babylone indiquée par Daniel. En effet, Nabuchodonosor ne vint pas à Jérusalem après la défaite de Necho. Dès lors, il faut admettre avec Daniel que Nabuchodonosor, avant d'aller à Carchémis, marcha droit sur Jérusalem, ou inventer une expédition qui aurait eu lieu après le retour de Nabuchodonosor à Babylone et au moins trois ans avant la campagne de ce roi, dans la onzième année de Joachim. Or, il n'est pas possible de justifier l'hypothèse de cette campagne intermédiaire.
Campagne imaginaire de Nabuchodonosor en Judée. — Il est vrai que Josèphe, ne voyant pas que Bérose ait mentionné une prise de Jérusalem, a cru pouvoir dire que, après sa victoire, Nabuchodonosor soumit la Syrie, « excepté la Judée. » Cependant, comme le livre des Rois mentionnait deux conquêtes de Jérusalem en marquant très bien la date de la dernière, il fallut trouver un joint pour placer la première. C'est ici que l'imagination trouva à se satisfaire.
Erreur de Josèphe, — Nous avons vu que Nabuchodonosor, ayant appris la mort de son père, se hâta de rentrer à Babylone et qu'il prit le chemin le plus court, c'est-à-dire, comme Bérose
le dit expressément, à travers le désert (8ià T7jç iprj[j.ou). Ainsi, à son retour des frontières de l'Egypte, il n'alla pas faire le siège de Jérusalem. Il n'alla pas non plus vers cette ville au moment où, dans sa course victorieuse, il suivit le roi Necho jusqu'à Péluse. Josèphe en a conclu que, dans cette expédition, Nabuchodonosor n'était pas allé à Jérusalem : il le fait aller de Babylone à Péluse, soumettant la Syrie, excepté la Judée (^apè^ xrjç 'Iouôctfaç).
Il ressort cependant du livre de Daniel et du livre des Rois, que Nabuchodonosor était déjà venu en Palestine avant de se Tencontrer avec le roi d'Egj^pte. Il est en effet certain que le roi de Babylone vint en Judée une première fois et qu'il s'assujettit Joachim, lequel se révolta trois ans après et amena ainsi une nouvelle guerre. Daniel seul nous apprend à quelle époque il faut placer la première invasion de la Judée par Nabuchodonosor. Josèphe a bien compris que la seconde campagne de ce roi en impliquait une autre qui l'avait précédée. Mais supposant que les événements s'étaient succédé rapidement et sachant que Nabuchodonosor vint en Judée en 598, il a supposé que ce roi arriva immédiatement après la révolte. Josèphe a très bien vu que la révolte de Joachim supposait une soumission de ce prince ; mais n'ayant pas porté son attention sur la date fixée par Daniel, il imagina une campagne de Nabuchodonosor qui n'est indiquée par aucun texte ; il fit mal à propos partir de l'an 8 (601) de Joachim la période de la vassalité de ce roi. Il arrivait ainsi à une révolte qui aurait eu lieu trois ans après et qui aurait été punie immédiatement, la même année (698). Cependant le livre des Rois nous fait assez comprendre qu'il y eut un intervalle plus considérable entre la révolte et l'arrivée de Nabuchodonosor en Palestine. Les déprédations des bandes guerrières, excitées par ce roi, supposent un certain temps. Il est donc facile de voir que Josèphe a mal compris ce texte et qu'il a fixé, sans preuves à l'appui, la période de soumission de Joachim à l'an 8 du règne de ce prince. C'est à l'époque indiquée par Daniel qu'il faut placer la date de cet assujettissement (607). La révolte eut lieu en 603 Les bandes envoyées par Nabuchodonosor s'organisèrent et la lutte, commencée vers l'an 600, finit lorsque Nabuchodonosor vint lui-même avec son armée en 598.
Josèphe a eu le tort de supposer que Nabuchodonosor alla droit à Carchémis et qu'il ne passa l'Euphrate qu'après sa victoire. Telle est la donnée qu'il accepte à priori -, de sorte que toute sa thèse est fondée sur un point de départ faux. Croyant ensuite
que Nabuchodonosor avait « reconquis toute la Syrie jusqu'à Péluse, hormis la Judée, » il a imaginé de mettre une expédition du héros babylonien contre ce pays en la huitième année du règne de Joachim (1). Mais ce n'est là qu'une conclusion basée sur une hypothèse ou sur un préjugé que rien ne justifie.
Ainsi l'historien juif n'a pas présenté la marche des événements d'une façon correcte. Comme Bérose ne parle pas d'une invasion de Nabuchodonosor en Judée à la suite de la bataille de Carchémis, il en conclut que la Judée fut exceptée et ne fut pas soumise à cette époque. Il suppose ensuite que Joachim nedevint vassal de Nabuchodonosor que la huitième année de son règne et qu'il se révolta dans la onzième année, époque où, après avoir été « lié pour être emmené à Jérusalem, il périt de mort violente. » Josèphe a donc raisonné ainsi qu'il suit : Joachim s'est révolté après trois ans de vassalité -, il s'est donc révolté trois ans avant son châtiment, donc les deux événements ont eu lieu la huitième et la onzième années de Joachim. Il n'a pas compris qu'il s'est écoulé plusieurs années entre la révolte de ce roi et la seconde expédition de Nabuchodonosor en Judée. Aussi n'a-t-il abouti qu'à un enchaînement fragile de suppositions toutes gratuites.
C'est donc à tort queKuenen, avec les criticistes de son école, imagine une soumission de Joachim à Nabuchodonosor dans la sixième ou dans la septième année de son règne (602 ou 601) avant J.-C. Il n'y a rien qui indique une campagne du roi de Babylone en Judée à cette époque. D'ailleurs, il n'est pas nécessaire de supposer que la révolte de Joachim, après une soumission de trois ans, fut assitôt et immédiatement châtiée par Nabuchodonosor. Il n'y a rien, en effet de plus facile que de
(1) Tornielli qui a très bien vu que la Judée ne fut pas envahie après la victoire de Carchémis parce que ]e roi de Jérusalem avait fait sa soumission l'année précédente, explique très bien en ce& termes l'erreur de Josèphe : Illucl autcm, Judœa excepta, a Josepho addltum puto quodfortasse ideo rcœ Babylonls tune Judœa pepercerit ; quia (ut dictum est) anno prœcedenti, ipse Nabuchodonosor fœdus percusserat cum Joachim, rege Judœorum. Et hoc facit ad confirmandum, quœ sub eodem anno (tertio) diximus ; nimirum illud bellum, et illam pacem inter Nabuchodonosor , et regem Ioakim, ibidem descripta ; vere accidisse anno regni ipsius Ioakim tertio : alioqui non est ocrisimîle, quod Nabuchodonosor anno prœsenti (quarto) in subigenda Syria usque ad Pelusium, intactam reliquisset Iudœam, inter has regioncs mediam. Annales sacri et projani, tome II, p. 234.
tout concilier. Seulement, il ne faut pas de parti pris se révolter contre les documents. Acceptons les dates qu'il nous donnent : ils nous disent que la prise de Jérusalem en 607 (Daniel) précéda la bataille de Carchémis qui eut lieu vers la fin de l'an 606^(Bérose). Nous apprenons ensuite, par le quatrième livre des Rois, que Joachim, après une servitude de trois ans, se révolta, mais aucun texte ne dit qu'il fut châtié immédiatement par une armée babylonienne : il y eut d'abord des attaques provenant de bandes de pillards suscitées par Nabuchodonosor, occupé probablement alors par une expédition dans quelques provinces orientales de son empire. On pourrait croire que Joachim fut encouragé à se révolter parce qu'il savait que le roi de Babylone était occupée à reprendre sur les Perses la Susiane et l'Elymaïde. Après s'être rendu maître de ces provinces, Nabuchodonosor parut enfin en Judée et il arriva pour faire emprisonner Joachim qui mourut bientôt après, sans doute à la suite de mauvais traitements. Craignant ensuite que Joachin (Jéchonias), qu'il avait laissé monter sur le trône, ne marchât sur les traces de son père et, ayant conçu des doutes sur sa fidélité, Nabuchodonosor l'emmena captif à Babylone. Le texte de Bérose s'accorde parfaitement avec cette conception des événements relatifs à la première expédition du guerrier chaldéen . 11 ne nous donne pas, il est vrai, des détails sur cette campagne ; il ne nousdit pas siNabuchodonosoralla droitàCarchémisou s'il prit un détour. De son côté, Jérémie se contente de prédire la défaite de Necho et menace Joachim des châtiments de Dieu. Bérose et les livres des Rois et des Chroniques nous apprennent que ces prophéties se sont accomplies. Il n'y a donc aucune donnée historique qui contredise la date de la prise de Jérusalem indiquée par Daniel.
On peut donc, avec une critique sérieuse, mettre d'accord tous ces témoignages d'origine si diverse. Ils nous offrent des éléments suffisants pour reconstituer l'ensemble des faits relatifs aux deux premières expéditions de Nabuchodonosor contre Jérusalem.
Objections. — D'après l'examen que nous venons de faire des documents profanes et sacrés, les criticistes pourront comprendre qu'il est de leur devoir de réviser, au sujet de la première campagne de Nabuchodonosor, la condamnation qu'ils ont portée beaucoup trop prématurément contre le livre de Daniel. Mais nous croyons qu'il convient de discuter plus amplement les preuves des prétendus parachronismes, des erreurs de chronologie et des contradictions imaginaires que l'école exégétique ra-
tionaliste veut découvrir entre Daniel et les autres sources historiques.
Objection à propos delà date du premier siège de Jérusalem.
— La première objection est tirée d'une contradiction imaginée entre le passage de Daniel (ch. I, 1, 2, dans la troisième année de Joachim, etc.) et Jérémie (XXV", 1) qui dit que la première année de Nabuchodonosor fut la quatrième de Joachim, et que ce prince vainquit Necho à Carchémis, sur l'Euphrate, dans cette même année quatrième du roi de Jérusalem (XLVI, 2). De cette prétendue contradiction, les rationalistes concluent que l'auteur du livre de Daniel ne saurait avoir vécu dans le temps de Nabuchodonosor, époque où l'année de son expédition en Palestine devait nécessairement avoir été bien connue, mais seulement à une époque postérieure, lorsque la chronologie de ces événements était plus obscure et lorsqu'il était plus facile de se fourvoyer en suivant une tradition incertaine. Les rationalistes (Bleek, Lengerke, Hitzig, De Wette, etc.) concluent donc de cette première prétendue contradiction à la non-historicité du livre de Daniel.
D'après Lengerke (p. 2), « toutes les tentatives pour repousser cette objection ont jusqu'ici échoué. » (aile Versuche, diesen Vorivurf zu beseitigen, sind bis jetzt gescheitert). Il prétend donc que « non seulement la date est fausse {Die Zeitangabe ist irrig), mais que la Déportation sous Joachim est au moins non prouvée » (p. 3). Rien n'est, en effet, prouvé pour des hommes qui ne veulent pas tenir compte des textes qu'ils ont sous la main, ou qui y introduisent ce qui ne s'y trouve pas. Nous avons déjà vu, d'après Bérose, qu'il y eut une première déportation sous Joachim, et le livre des Rois et des Chroniques nous en ont indiqué une seconde (p. 307, 309). Contentons-nous d'examiner la preuve dont se sert Lengerke pour établir que la date mentionnée par Daniel est erronnée. Cette preuve consiste à dire que, d'après Jérémie (XXV, 1 et XLVI, 2), la quatrième année de Joachim fut la première de Nabuchodonosor, et que ce fut cette année-là (606, d'après Lengerke,) que ce dernier roi battit le Pharaon Necho II. Nous avons déjà vu qu'on ne peut rien conclure de là contre la date indiquée par Daniel. Celui-ci raconte un fait passé en 607 et Jérémie, qui n'écrit pas une histoire de son temps, se contente de prédire des événements futurs. Il n'y a pas plus de contradiction entre ces deux prophètes qu'il ne s'en trouve entre deux mathématiciens dont l'un dit que deux et deux font quatre et que l'autre soutient que
trois et cinq font huit. Cependant cette prétendue contradiction répétée cent fois par la critique rationaliste, est placée à l'avantgarde des objections contre l'authenticité du livre de Daniel. Hitzig déclare que la date indiquée par Daniel est inconvenante, choquante {eine ansWssige Jahrzahl), car, d'après Jéréinie (XXV, 4), Nabuchodonosor ne battit les Egyptiens que dans la quatrième année (Jérém., XLVI, 2), et que ce fut seulement après cette victoire qu'il vint en Judée. Comment le savent-ils? Ils ne le savent en aucune façon et ils se contentent d'exprimer des affirmations ou des négations que rien n'établit. C'est là leur méthode. Kuenen n'aura donc qu'à répéter, par exemple, que la bataille de Carchémis eut lieu « en la quatrième année de Jéhojakim, nécessairement avant sa soumission à la domination babylonienne » (Hist. crit., II, p, 613). C'est là, en effet, ce que les rationalistes supposent sans le prouver ; c'est là leur jtp&tov ^suooç dans cette matière..
Les textes de Jérémie ne prouvent, en effet, en aucune façon que Nabuchodonosor n'a pas assiégé et pris Jérusalem avant la bataille de Carchémis. Il est impossible de trouver dans tout le livre de Jérémie un seul mot qui démente le fait rapporté par Daniel. Toutefois, comme l'assertion des rationalistes a été souvent reproduite, nous croyons nécessaire de lui donner une attention particulière. Il nous suffira de transcrire le raisonnement de Kuenen, qui prétend que « certaines données du livre de Daniel sont en contradiction ouverte avec les points les mieux établis de l'histoire » et qui donne le pas à l'objection que nous venons de réfuter. « L'auteur, dit-il, rapporte (I, 4-4) que, la troisième année du règne de Jéhojakim, Nébucadnetzar prit Jérusalem, enleva une partie des vases sacrés du temple et emmena captifs à Babylone quelques-uns des habitants les plus considérables de la capitale, peut-être même la personne du roi (i). Nous savons cependant, par le livre de Jérémie, que rien de pareil ne s'est passé sous 'le règne de Jéhojakim, et, dans tous les cas, qu'aucun événement de ce genre n'a eu lieu dans la troisième année de ce règne (2). Il est vrai qu'un passage assez
(1) Insinuation calomnieuse. Daniel ne dit en aucune façon que le roi fut emmené en captivité.
(2) Comment le sait-il ? Y a-t-il un texte de Jérémie qui ait trait à ce qui s'est passe dans la troisième année de Joachim II n'y en a aucun. Pourquoi donc veut-on lui faire dire ce qu'il ne dit pas? Jérémie ne dit nulle part que Nabuchodonosor n'était pas venu à Jérusalem à la date indiquée par Daniel. Jérémie nous a-t-il raconté
vague du second livre des Chroniques (XXXVI, 6, 7) semblerait impliquer la vérité des faits ici relatés; mais ce passage mérite bien peu de confiance., et il est fort probable que l'auteur du livre de Daniel s'est laissé induire en erreur par la donnée inexacte du livre des Croniques. » (1) {Hist. crit., II, p. 555.)
Ce raisonnement de Kuenen a été suffisamment réfuté dans les notes qui l'accompagnent. Il est évident que les passages de Jérémie ne contredisent en rien la thèse de Daniel ; Jérémie n'a jamais dit que la ville de Jérusalem n'a pas été prise la troisième année de Joachim, et il ne dit pas non plus qu'elle ait été conquise dans la quatrième année de ce roi. Daniel n'offre pas la même date que Jérémie, parce qu'il a en vue une expédition différente et antérieure à celle que prédit ce dernier prophète. Mais on ne peut pas en conclure qu'il y ait la moindre contradiction entre ces deux écrivains.
De son côté, Reuss ne fait que reproduire ce même raisonnement de son école, sans indiquer non plus une preuve quelconque des suppositions que le rationalisme introduit dans les textes : « Cette date, dit -il, est en contradiction avec les données qu'on peut recueillir dans les écrits d'un contemporain (Jér., 25, 36, 46). D'après celui-ci, la quatrième année de Iehoyaqîm fut la première de Neboukadneççar, et ce n'est que dans le courant de cette quatrième année que ce roi battit les Egyptiens à Karkemîs', et mit par là fin à leur domination jusque là incontestée en Palestine (2). Ce n'est que l'année suivante
les événements qui se déroulaient dans la troisième année de Joachim? Comment Kuenen peut-il être autorisé à affirmer que « rien de pareil » ne s'est passé à cette époque ? Il ne peut pas y avoir une divergence quelconque de dates entre les deux prophètes au sujet du même fait, puisqu'ils parlent d'événements qui se sont passés dans des années différentes et que l'affirmation relative à la bataille de Carchémis, en 606, ne détruit pas l'affirmation de la prise de Jérusalem en 607.
(1) Ce qui est dit ici du passage des Chroniques que nous avons rapporté (p. 309j est fort inexact. Ce passage qui n'est aucunement « vague, » mais très succint, se contente d'indiquer la catastrophe qui mit fin au règne de Joachim ; il ne mentionne que la dernière expédition; mais s'ensuit-il que le livre des Rois a tort d'en mentionner deux? S'ensuit-ii que Daniel, qui ne parle que de la première, se soit laissé « induire en erreur » par la donnée du livre des Chroniques qui, précisément, ne parle que de la seconde, c'est-àdire de l'expédition qui eut lieu dans la onzième année de Joachim ?
(2) Il est vrai que Nabuchodunosor vainquit Necho à Carchémis
qu'il soumit aussi Jérusalem, et le prophète, dans les passages cités, se borne encore à prédire son invasion qui, d'après notre texte, aurait déjà été un fait accompli (1). L'histoire, du reste» ne parle pas d'une déportation à cette époque, si ce n'est que le livre des Chroniques (II, chap. XXXVI) raconte de Iehojaqîm ce que le livre des Rois reporte à son successeur » (2) (p. 231.)
L'Encyclopédie (protestante) des sciences religieuses reproduit aussi sans plus de force, dans le passage suivant, ces mêmes accusations gratuites contre la vérité historique de Daniel : « Le livre de Daniel se met en flagrante contradiction avec l'histoire, telle que nous la connaissons par différentes sources et entre autres par des contemporains comme Jérémie. Au chapitre I (v, 4-4) il fait prendre Jérusalem par Nébudchadnézar sous le règne de Jéhojakim (troisième année), enlever une partie des vases du temple et emmener les principaux habitants, peut-être le roi lui-même. Or, nous savons par Jérémie que ces événements n'ont pas trouvé place sous le règne de ce prince, plus encore dans la troisième année de ce règne (3). L'erreur de l'écrivain a sans doute sa cause dans le livre des Chroniques » (II, Chron., XXXVI, 6, 7) (4) (p. 586).
Ce passage nous offre les mêmes assertions erronées que nous avons déjà réfutées, et nous ne l'avons cité que pour montrer la
dans la quatrième année de Joachim ; mais le critique ne prouve pas ce qui est précisément en question, savoir que Nabuchodonosor n'avait pas pris Jérusalem avant d'aller à Carchémis.
(1) Il n'y a aucun texte qui montre que Nabuchodonosor alla à Jérusalem « l'année suivante, c'est-à-dire après sa victoire sur le roi d'Egypte. » Jérémie prédit une invasion qui n'est pas celle « qui? d'après notre texte, » était déjà « un fait accompli » (voy. p. 311,312).
(2) L'histoire parle d'une « déportation opérée à cette époque; » le texte de Bérose est positif à ce sujet. Nous verrons, d'ailleurs, que les soixante-dix ans de la Captivité ont commencé dans la troisième année de Joachim, comme Daniel le dit expressément et avec raison. Le livre des Chroniquesest d'accord avec le livre des Rois (voy. p. 312).
(3) Le critique rationaliste ne sait rien de tout cela par Jérémie, qui n'a jamais nié ou contredit le fait rapporté par Daniel. Il était d'ailleurs inutile, si ce n'est dans le but de créer des confusions dans les esprits, de faire dire à ce dernier prophète que Nabuchodonosor avait aussi emmené « peut-être le roi lui-même » (dans la troisième année de son règne). Daniel n'offre pas même une allusion qui permette de lui attribuer cette erreur historique,
(4) Avant de chercher à expliquer une « erreur, » il eût été bon de montrer qu'elle existe. Or, la preuve qu'il y ait une erreur dans le texte de Daniel est encore à faire.
faiblesse d'un des principaux arguments que la critique rationaliste a imaginé pour combattre le livre de Daniel.
Nous devons reconnaître, toutefois, que ces assertions purement gratuites ont entraîné des esprits généralement mieux avisés. Ainsi Keil, qui a supposé lui aussi que la bataille de Carchémis avait eu lieu avant que Nabuchodonosor eût fait, avec un corps d'armée, une expédition en Palestine, a été tout naturellement conduit à trouver une contradiction entre les textes de Daniel et de Jérémie, et à tirer de la fausse hypothèse qu'il introduit ainsi entre ces textes, une conclusion queKuenen s'est empressé d'accueillir et que nous croyons devoir citer : « Keil à son tour s'élève là contre de plein droit, et il s'appuie : 4° sur Jérémie, XXV, prophétie datant de la quatrième année de Jéhojakim, où l'arrivée des Chaldéens en Judée est clairement annoncée. C'est méconnaître le sens de la prophétie que d'admettre que, dès avant l'apparition de Nébucadnetzar, Jérusalem ait été prise et ses habitants déportés (1); 2° sur la grossière invraisemblance qu'il y aurait à ce que Nébucadnetzar eût assiégé Jérusalem, tandis qu'une nombreuse armée, commandée par Nécho, était sur les bords de l'Euphrate et menaçait l'empire "babylonien, et à ce que Nécho, sans s'occuper de Jéhojakim son vassal, fût resté tranquillement à Carchémis pour y attendre sa défaite » (2) (Hist. crit., JI, p. 655). De la sorte Keil trouve que
(1) Dans cette prophétie, Jérémie prédit l'invasion qui devait avoir lieu après la défection de Joachim, défection qui eut lieu trois ans après l'époque de la soumission dont par le Daniel (voy. p. 311,312). Jérémie annonce une arrivée des Chaldéens qui eut effectivement lieu après la révolte du vassal de Nabuchodonosor; et on ne méconnaît pas « le sens de cette prophétie de Jérémie, » en admettant que, « dès avant cette apparition » du roi de Babylone, il y en avait une première qui précéda la révolte et qui avait eu lieu à l'époque fixée par Daniel.
(2) La nombreuse armée de Necho, 'qui était sur les bords de l'Euphrate et qui trouvait devant elle le gros de l'armée de Nabuchodonosor pouvait très bien n'être pas en état d'empêcher ce hardi capitaine de pousser une pointe sur Jérusalem et de couper au roi d'Egypte sa base d'opération, ainsi que nous le verrons plus loin. Il sera aussi facile de comprendre que Nécho n'ait pas abandonné le camp retranché qu'il occupait et où il comptait repousser victorieusement le choc de l'armée babylonienne. Celle-ci, d'ailleurs, pouvait très bien donner du fil à retordre l'armée égyptienne et enlever toute envie à Nécho de « s'occuper de son vassal, » qui avait toujours la chance de s'en sortir par une soumission simulée et par la perte d'une partie de son trésor et de quelques captifs.
la prise de Jérusalem « doit avoir eu lieu après la bataille de Carchémis, soit à cause du passage de Jérémie (XXV), soit parce que Nécho avait assujetti sous sa domination tout le pays compris entre l'Egypte et l'Euphrate » (erfolgt sein soll, iveder mit Jerem. 25, noch mit der Thatsache, dass Pharao Necho ailes Land bis an den Euphrat hinsich unterworfen halte. — Lehrbuch, etc., p. 4H).
Mais Keil a beau s'appuyer sur le texte de Jérémie, il ne pourrait lui servir que dans le cas où ce prophète dirait, contrairement au témoignage de Daniel, que Nabuchodonosor n'est pas venu en Palestine avant la victoire de Carchémis, ou qu'il y est allé dans la quatrième année de Joachim, ou qu'il n'y est pas venu du tout à cette époque. Or, Jérémie ne dit rien de tout cela -, il prédit les invasions qui suivront les révoltes des rois de Juda. Quant à l'hypothèse d'après laquelle Nabuchodonosor n'a pas pu envahir une contrée alors possédée par Néoho, elle est loin d'être concluante. Nous verrons bientôt que, pendant que l'armée chaldéenne des bords de l'Euphrate faisant mine de vouloir forcer le passage du fleuve, Nabuchodonosor a fort bien pu s'élancer sur Jérusalem et aller épouvanter les princes alliés de Nécho, afin de les empêcher de fournir à ce roi d'Egypte d'autres troupes sur lesquelles il comptait, et afin devenir lui-même sur les derrières de l'armée ennemie et la prendre en flanc.
C'est donc également à tort que Delitzch regarde cette conquête de Jérusalem dans la troisième année de Joachim comme impossible (unmb'glich), se contentant de donner pour toute preuve de cette assertion qu'il est « invraisemblable » qu'elle ait eu lieu avant la dipersion de l'armée égyptienne (Univahrscheinlich, dass dies, Wie Hoffmann, Hàvernïck und Oehler annehmen, von Beseitigung der 'àgyptischen Heeresmacht bel Carchemisch geschehen sey », p. 275). C'est précisément ce qu'il faudrait prouver et ce qui ne ressort en aucune façon du passage de Jérémie, ainsi que nous l'avons déjà suffisamment prouvé.
Toutefois, en admettant l'hypothèse d'après laquelle Nabuchodonosor ne s'empara de Jérusalem qu'après la bataille de Carchémis, ces exégètes, respectueux à la fois des textes de Daniel et de Jérémie, ont cru, avec d'autres commentateurs, qu'ils pouvaient aisément les concilier en réformant la traduction d'un mot. Ils disent donc que, la troisième année de Joachim, Nabuchodonosor se mit en marche -, que la quatrième année il battit Nécho, et qu'ensuite il s'empara de Jérusalem. Ces critiques bien intentionnés ont donc cru pouvoir faire disparaître la difficulté qui résulte du préjugé relatif à la prise de Jérusalem après la vic-
toire de Carchémis, par l'exposition suivante du premier verset de Daniel.
Le sens du verbe bô\ il vint, il alla — Quelques critiques ont donc cru que la difficulté relative à la troisième année de Joachim était dissipée en disant, avec Perizonius {Origines babylonicœ, p. 487), Houbigant [Biblia Hœbraica, tom. IV, p. 543), Hengstenberg (Beitrage, I, p. 55), Hœvernick (Sur Dan., I, 1), Kranichfeld (das Buch D. erklart, p. 20), Keil (Lehrbuch, etc., p. 410 et dans son Commentaire, I, 1), Delitzsch, Zœckler, etc., que l'on doit interpréter le verbe èd^vint) par « alla, se dirigea vers, partit (pour une expédition), se dirigea vers (zog), marcha. » De la sorte, Daniel indiquerait seulement ici que Nabuchodonosor partit, entra en campagne, se dirigea vers Jérusalem, en passant par Carchémis. Le texte de Daniel nous apprendrait seulement que Nabuchodonosor partit alors et alla assiéger Jérusalem, en un mot, qu'il commença la troisième année de Joachim, une expédition qui se termina la quatrième année de ce roi par la prise de la ville. Nous ne partageons pas cette manière de voir.
Il ne nous paraît pas prouvé que bô' comprenne les deux idées de « partir » et d' « arriver. » Aussi, croyons-nous devoir conserver à ce verbe le sens de venit (il arriva) que lui donne la Vulg^tte : Nabuchodonosor vint, arriva à Jérusalem et s'en empara. D'où il suit que ce qui est dit dans ce verset fut fait dans la troisième année de Joachim. Il nous semble aussi que la détermination du temps se rapporte également à veîîazar (et il assiégea). Nous croyons aussi que bô\ indiquâ-t-il quelquefois le point de départ d'un mouvement, désignerait ici le point d'arrivée. Daniel a dû parler, en effet, comme un homme qui se trouvait en Judée et qui vit arriver Nabuchodonosor avec son corps d'armée. Lorsqu'il écrivit son livre à Babylone, cette impression était restée dans son esprit et il devait être porté à la consigner dans le récit qu'il fait de cet événement : il exprime le terme d'une expédition qui avait fait de lui un captif. Le moment du départ de Nabuchodonosor lui importait peu; il se préoccupe surtout de la fin et des suites de l'expédition. Il tient à marquer l'époque de la prise de Jérusalem, parce que ce triste événement forme le point de départ de la Captivité. Daniel a voulu marquer cette date importante, comme il se réjouit à la fin de ce même premier chapitre d'avoir vécu jusqu'au règne de Cyrus, qui mit fin à la période de l'exil. L'histoire de la première campagne de Nabuchodonosor ne semble pas, d'ailleurs, nous auto-
riser à admettre que ce roi soit allé à Jérusalem après la défaite de Nécbo. De plus, il est nécessaire d'adopter la date de Daniel, impliquée dans le récit de Bérose, pour obtenir le nombre de soixante-dix ans indiqué pour la durée de l'exil. Enfin, en admettant que la prise de Jérusalem et l'envoi d'otages aient eu lieu la quatrième année de Joachim, on établit une contradiction entre les versets I, 1 et II, 2 de Daniel.
Nous adoptons donc ainsi l'interprétation que les rationalistes ont soutenu et qui, dans leur pensée, offre le désavantage de présenter une difficulté insoluble. Mais l'objection qu'ils font à ce sujet ne nous émeut guère. Les textes nous permettent de la résoudre très facilement.
Ces savants critiques ont été induits à admettre que Nabuchodonosor n'avait pris Jérusalem qu'après avoir battu Nécho (la ■quatrième année de Joachim), par une mésintelligence des textes de Jérémie ; ils ont eu le tort d'accepter une hypothèse qui n'est pas contenue dans ces textes et qui introduit une impossibilité dans le récit de Daniel (voy. p. 311-314)
D'un autre côté, la masse des interprètes qui admet, avec Daniel, que Nabuchodonosor vint à Jérusalem la troisième année de Joachim n'a pas cherché à expliquer dans quel rapport cet événement se trouve avec la bataille de Carchémis : ils ont tout simplement supposé que ces deux événements avaient eu lieu la même année, et ils ont enchevêtré la troisième année de Joachim avec la première année du règne de Nabuchodonosor. Ainsi, Clinton, s'en tenant à cette explication, dit que l'expédition de Nabuchodonosor à Jérusalem eut lieu à la fin de la troisième année et au commencement de la quatrième, dans l'été de 606 (Fasti Hellenici, Append. V, p, 328). Mais la fin de la troisième année tombe dans les premiers mois de 606 et le commencement de la quatrième concourt avec cette année 606 dans laquelle, vers l'automne, eut lieu la bataille de Carchémis. Dans l'hypothèse qu'impliquent les dates de ce chronoliste, il faudrait supposer que Nabuchodonosor battit Nécho en 607 et qu'il vint à Jérusalem vers la fin de cette année ou du moins dans les premiers mois de 606. De cette sorte, on devrait avancer d'une année la bataille de Carchémis, et on se met en contradiction avec Bérose qui ne nous permet pas de supposer un intervalle aussi grand entre cette bataille et la mort de Nabopolassar. En nous plaçant à ce point de vue, nous nous trouvons donc encore là en présence d'une autre impossibilité.
Pour sortir de cette impasse, il faut d'abord de toute nécessité
reconnaître que Daniel enseigne positivement qu'un siège de Jérusalem eut lieu dans la troisième année de Joachim (fin de 607) et que ce siège a, dès lors, précédé la défaite de Nécho, arrivée l'année suivante (fin de 606). Nous sommes donc ainsi amenés à conclure, des deux textes comparés de Daniel et de Jérémie, que la prise de Jérusalem eut lieu avant la bataille de Carchémis. C'est ce qu'avait conclu Hsevernick, qui s'étant demandé si la campagne de Nabuchodonosor contre Jérusalem avait eu lieu avant ou après la bataille de Carchémis (vor oder nach der Schlach bei Circesium), a très bien vu que rien ne nous force d'admettre que la victoire remportée sous les murs de cette ville eut lieu avant la prise de Jérusalem. Sans doute, il ne s'est pas préoccupé d'expliquer comment se fit cette irruption dans la Judée à cette époque, mais il n'en est pas moins vrai qu'il a raison d'admettre qu'elle eut lieu dans la troisième année de Joachim, et que c'est seulement dans ce cas que le renseignement du livre de Daniel peut être regardé comme exact. Nous trouvons, en effet, la véritable explication et la solution de toutes les difficultés faites à ce sujet, en nous en tenant au texte de notre prophète et en comprenant que Nabuchodonosor se dirigea d'abord vers Jérusalem, qui était un centre de ralliement et de ravitaillement, et dont le roi avait été entraîné par Nécho dans la guerre contre l'empire chaldéen, qui menaçait de se porter comme héritier de l'empire assvrien.
Il est évident, en effet, d'après le texte de Daniel, que Jérusalem fut prise par Nabuchodonosor quelque temps avant la bataille de Carchémis. C'est ce qu'ont très bien vu Hsevernick [Neue kritische untersuch, p. 64 et ss.), Kleinert (Dorptsche Beitr., II, p. 128, 129), Hoffmann [Die 70 Jahre des Jeremia, etc., p. 4 6 et ss.)., Œhler (dans Liter. Anzeiger, de Tholuck, p. 395 et ss.).
En effet, Jérusalem fut assiégée et prise en novembre 607 et la bataille de Carchémis n'eut lieu que quelques mois après (606). Daniel dit très justement, du reste, que « le Seigneur livra Joachim entre les mains de Nabuchodonosor » (I, 2), car ce conquérant ne fut qu'un instrument dont Dieu se servit pour punir Jérusalem, comme saint Jérôme le conclut très bien de ce texte : Monstrat non adversariorum fortitudinis fuisse victoriam, sed
Domini volontas C'est ainsi que Joachim devint le vassal de
Nabuchodonosor (IV, Rois, XXIV, 1). Après la conquête de Jérusalem, ce dernier marcha droit contre Nécho qui était auprès de l'Euphrate. Mais Joachim se préparant à briser le traité qu'il avait fait avec Nabuchodonosor, Jérémie prononça une prophétie pour le détourner de cet acte de félonie (XLVI, 3, 4 2).
Possibilité, opportunité et réalité de l'invasion de la Judée par Nabuchodonosor avant la bataille de Carchémis. — Les
exégètes ne se sont pas, toutefois,, assez préoccupés d'expliquer cette conquête de Jérusalem avant cette fameuse bataille. Comment Nabuchodonosor a-t-il pu passer entre les lignes de l'armée ennemie? Comment le roi d'Egygte n'a-t-il pas couru au secours de Joachim son allié? Ce sont des questions auxquelles il n'est cependant pas difficile de répondre, et il y a là un problème qui se résout très aisément. En effet, en réfléchissant sur toutes ces circonstances, nous voyons qu'il est très naturel que, laissant le gros de son armée auprès du camp retranché occupé par l'armée confédérée, Nabuchodonosor, à la tête d'une élite des armées chaldéennes, se soit précipité avec rapidité sur la ville qui formait le cœur et le lien de la confédération égyptienne : une fois maître du foyer, il ne devait rencontrer qu'une résistance secondaire. Il s'assurait ainsi des contrées qui séparaient l'armée du roi d'Egypte de ses alliés (les Juifs, les Phéniciens, les Syriens) et de son centre de ravitaillement. Ce plan de campagne était excellent, et les plus grands stratégistes des temps modernes ne le désavoueraient pas. Les grands capitaines savent que les mouvements inopinés sont les plus propres à jeter l'épouvante dans l'armée ennemie, et ils n'ignorent pas qu'il est très utile de choisir soi-même les adversaires auxquels on veut avoir affaire. C'est le fondement de la tactique et le secret n'en a pas été découvert seulement de nos jours. Nabuchodonosor voulut donc faire une diversion, attaquer le roi d'Egypte de deux côtés, de telle sorte que, privé de sa base d'opération, il ne put subir un échec sans être englouti dans un désastre. Telles furent les dispositions auxquelles Nabuchodonosor dut son succès, car l'exécution fut à la hauteur de la conception : Nabuchodonosor entra en triomphateur à Jérusalem et puis, remontant vers l'Euphrater il fit subir aux Egyptiens une défaite éclatante (1).
Cl) Un songe provoqué par le Très-Haut qui voulait faire de Nabuchodosor son instrument contre son peuple ou quelque opération magique, peut lui avoir inspiré ce plan. Ce grand guerrier a bien pu faire alors ce qu'il fit plus tard à l'époque de sa dernière campagne contre les Juifs. Ayant à lutter à la fois contre ce peuple et contre les Ammonites et indécis sur quel point il se porterait, Nabuchodonosor, à la tête de son armée, s'arrêta à la bifurcation de deux routes et tira les flèches d'un carquois pour en prendre un augure et pour savoir s'il marcherait droit à Jérusalem ou droit à Rabbat'a,
Se demandant comment Nabuchodonosor avait pu vaincre à Carchémis dans la quatrième année de Joachim et envoyer Daniel et ses compagnons en exil dans la troisième année de ce même Joachim, Moses Stuart, professeur à Andover, a très bien résolu ce problème. « On peut répondre, dit-il, qu'il n'y a là aucune impossibilité ni aucune improbabilité. Où est le texte historique qui montre que Nabuchodonosor n'assiégea pas et ne prit pas Jérusalem avant de se diriger vers Carchémis? Babylone, Carchémis et Jérusalem sont aux extrémités d'un triangle. Il est vrai que le côté le plus court est celui de JBabylone à Carchémis. Pourquoi donc Nabuchodonosor n'alla-t-il pas directement de Babylone à Carchémis ? La réponse probable ne me paraît pas difficile. Joachim avait été placé sur le trône par le Pharaon Nécho et était, par suite, son allié dévoué et son tribu-
capitale des Ammonites. Le sort décida qu'il marcherait contre Jérusalem. C'est ce que nous apprend Ezéchiel : « Le roi de Babylone s'arrêta au carrefour de deux chemins pour interroger le sort en mêlant les flèches ; il interrogea les Théraphim, scruta le foie des victimes. La divination du chemin de droite est tombée sur Jérusalem » (ch. XXI, 21, 22).
S'appuyant suf cet oracle, Nabuchodonosor divisa son armée en deux corps, et, tandis qu'une partie fit face aux Ammonites, il alla lui-même avec le gros de ses forces contre Jérusalem, et le terrible conquérant ne tarda pas à accomplir ce qu'il regardait comme l'arrêt du destin. Peut-être en fit-il autant lorsqu'il songeait à séparer l'armée égyptienne des secours que pouvaient lui envoyer ses alliés. La décision du sort lui aurait paru exprimer la volonté du Ciel.
L'homme a toujours cru, d'une façon plus ou moins explicite, que Dieu règle le sort des batailles et que, sans détruire la liberté humaine, il donne la victoire à qui il veut. Dans certaines circonstances, le souverain arbitre de toutes choses a fait connaître ses desseins à des hommes de son choix, et il a établi des moyens de communication entre eux et lui. Mais l'homme terrestre a imaginé d'autres moyens et il s'en est servi pour pénétrer le secret de la volonté divine. L'antiquité a connu la pratique des sorts par les flèches. On croyait qu'elles désignaient l'objectif qu'il fallait attaquer. La connaissance de la pensée des dieux servait, d'ailleurs, à soutenir les soldats dans les entreprises difficiles. Nabuchodonosor dont la décision était peut-être motivée par des raisons plus sérieuses, a pu voir dans cet usage un moyen adroit d'entraîner son armée à une expédition dont les dangers et les fatigues lui dérobaient peutêtre le but et la nécessité. Le roi de Babylone, déterminé déjà à marcher sur Jérusalem, put trouver, dans cette cérémonie superstitieuse, le moyen d'en assurer le succès, en le montrant comme garanti par la volonté des dieux, à l'enthousiasme de ses soldats.
taire. Nabuchodonosor, marchant d'abord contre lui et subjuguant toutes les contrées soumises au pouvoir égyptien au milieu desquelles il passa pour marcher contre Carchémis, enlevait toute possibilité de secours venant de l'Egypte pour la ville en question et de la part des alliés de l'Egypte. Carchémis était la plus forte place de toute cette région; et ce plan montre l'habileté de Nabuchodonosor comme guerrier (1). »
Envisageant ainsi la campagne de Nabuchodonosor, ce critique n'a pas de peine à conclure que toute la série des événements s'accorde parfaitement, dans ce cas, avec Daniel (I, 4. 2). En effet, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, la campagne de Nabuchodonosor, grâce aux deux lignes de Daniel, se révèle à nous dans toute sa réalité. Rien ne forçait Nabuchodonosor à marcher droit sur Carchémis. La guerre est faite de surprises et d'imprévu : les tacticiens ou stratégistes n'ont jamais dit que la ligne droite soit le meilleur chemin pour aller d'un point à un autre.
Nabuchodonosor, laissant des troupes chargées de faire face aux Egyptiens, put dès lors très bien, pendant que ceux-ci l'attendaient sur la route de Babylone à Carchémis, se précipiter sur la Palestine de manière à prendre les armées alliées à dos. Ce mouvement tournant réussit, grâce à la rapidité foudroyante avec laquelle il fut accompli. Le jeune capitaine se glissa sans bruit et d'une façon discrète à travers le désert de Syrie, de sorte que plus tard les Egyptiens, pris à dos, ne furent pas en état de résister à la double attaque des armées chaldéennes.
Le désert de Syrie et les routes commerciales. — Il n'est pas
(1) One may well reply, that there is no impossibility, or even improbability, in this. Where is the passage of history to show that Nebuchadnezzar did not besiege and take Jérusalem, before he wenfc against Carchemish ? Babylon, Carchemish, and Jérusalem, are at the extrême points of a' triangle, the shortestsideof which is indeed the distance from Babylon to Carchemish. Why then did not Nebuchadnezzar go directly fsom Babylon to Carchemish ? The probable answer seems to me not to be difficult. Jehoiakim was placed on the throne by Pharaoh Necho, and consequently was his hearty ally and triDutary. Nebuchadnezzar, by marching first against him, and then subduing ail the countries under Egyptian sway, through which he passed on his march to Carchemish, avoided the possibility of aid from Egyptbeing given to the city in question, or from the allies of Egypt. Carchemish was the strongest place in ail that région , and such a plan showed the expertness of Nebuchadnezzar as a warrior- A Commentary on the book of Daniel, 1850, p. 22.
nécessaire de supposer que Nabuchodonosor dut rencontrer dans sa marche les forces de l'armée égyptienne. Il put très bien, en effet, accompagné seulement de quelques troupes légères et en traversant le désert, aller, à grandes journées, des bords de l'Euphrate à Jérusalem. On sait, d'après Bérose (p. 306) que, à la fin de la guerre, Nabuchodonosor, suivi d'une faible escorte, traversa le désert à marches forcées et s'en retourna à Babylone. Rien ne nous empêche de croire que c'est aussi par le désert qu'il était venu à Jérusalem. L'habile général pouvait très bien» à la tête d'une élite de guerriers, traverser le désert qui s'étendde l'Euphrate à la région du Jourdain. David avait jadis porté ses armes jusqu'aux frontières de la Mésopotamie, et l'oasis de Tadmor (Palmjre) était placée sur une des routes que les caravanes et les armées suivaient pour gagner les côtes de la Méditerranée. De là, à travers le pays des Ammonites, on pouvait aisément gagner Jérusalem. On sait, d'ailleurs, que l'origine du commerce remonte à une haute antiquité. Depuis longtemps, l'Inde et les contrées de l'Asie orientale envoyaient leurs produits à Babylone, et de là ils étaient transportés sur les bords de la Méditerranée en traversant le désert. Du reste, il devait y avoir diverses routes commerciales qui suivaient les nombreux cours d'eau de cette région. Heeren conjecture, à propos de la route de Babylone en Phénicie, qu'elle traversait un long désert, et il ajoute : « Elle n'est indiquée nulle part, et peut-être en existait-il plusieurs » (3e vol., Append.., II, p. 477). A propos du commerce des Phéniciens avec le golfe Persique, le même écrivain remarque « qu'il y a eu un temps où l'intérieur de l'Arabie était aussi connu qu'il l'est peu de nos jours. » Nous croyons pouvoir en dire autant du désert de Syrie.
Quoi qu'il en soit, nous savons qu'il y avait une route ouverte et dès lors pratiquée, puisque Bérose nous apprend que Nabuchodonosor la prit en s'en retournant à Babylone. Ce prince put même prendre, en passant, des archers de Palmyre attirés par l'espoir du butin et grouper autour de lui des troupes auxiliaires. On sait, d'un autre côté, que « les chevaux des Chaldéens étaient plus légers que les léopards et plus rapides qne les loups qui courent dans les ténèbres. » Il ne fut pas, d'ailleurs, difficile au corps d'armée babylonien d'emporter avec lui quelques jours de vivres, et il put même être ravitaillé par les tribus nomades qui vendaient ou louaient leurs nombreux chameaux.
Ainsi Nabuchodonosor, suivi d'une poignée de vaillants hommes, put très bien se présenter, comme Daniel l'atteste, devant
Jérusalem qui ne fut pas alors en état de soutenir un siège, vu que le contingent hébreu était à Carchémis, et que le héros chaldéen entra en Judée avant qu'on eût la moindre nouvelle de sa marche. Joachim surpris se vit donc forcé de prendre le parti de se soumettre, comptant bien se tourner peu après vers le roi d'Egypte. Du même coup, les rois de la Cœlésyrie et de la Phénicie furent contenus, et Nabuchodonosor ravit à Nécho la possibilité de faire de nouvelles levées. $n mettant la main sur les trésors de Joachim, Nabuchodonosor se procurait en sus le moyen de pourvoir à l'entretien de ses propres troupes. Laissant ensuite quelques détachements au nord de la Palestine, vers le Liban, et sur la ligne de communication entre l'Egypte et Carchémis, afin de surveiller de là les régions d'alentour et empêcher qu'on secourût Necho, Nabuchodonosor passa une partie de Tannée 606 à soumettre et à rançonner les Syriens, et il alla enfin rejoindre ce roi, qu'il avait enfermé dans un cercle de fer. Il arriva sur les derrières de l'armée égyptienne, il la prit en flanc et en queue et il l'enveloppa de tous côtés. De sorte que, lorsque cette armée eut été mise en déroute, elle trouva Nabuchodonosor sur sa ligne de retraite. Le chef chaldéen put faire ainsi de nombreux prisonniers et poursuivre sans obstacles le roi d'Egypte jusqu'aux frontières de l'Egypte.
Cette tactique n'offre rien d'improbable : elle montre que Nabuchodonosor se révéla dans cette campagne grand capitaine, général habile. Elle prouve de plus qu'il n'est pas du tout « impossible » que Jérusalem ait été prise avant la bataille de Carchémis ; elle établit péremptoirement qu'il n'y a rien qui puisse jeter le moindre doute sur le récit de Daniel ; elle démontre, en un mot, que ce récit porte la marque d'une autorité originale et incontestable.
Le jeûne de la cinquième année de Joachim et l'arrivée des Récabites à Jérusalem. , — Les rationalistes ont cru pouvoir s'appuyer sur un texte de Jérémie relatif à un jeûne qui fut observé par les Juifs dans le neuvième mois de la cinquième année de Joachim (novembre-décembre 605). Kuenen, entre autres, exprime ainsi cet argument : « Il résulte de Jérémie, XXXVI, 9 (comp., vs. 3), que les Babyloniens n'avaient pas encore fait leur apparition en Judée au neuvième mois de la cinquième année de Jéhojakim ; et il n'est pas impossible que le jeûne prescrit à cet endroit ne corresponde à leur approche » (Hist. crit., II, p. 613). Tout cet exposé est faux : Jérémie mentionne un jeûne qui avait été publié à cette époque, mais il n'en indique pas le
motif. Rien n'autorise à croire qu'il fut observé à cause de l'approche des Chaldéens et encore moins à la veille de la première campagne de Nabuchodonosor en Judée. Ce jour déjeune et de pénitence pouvait fort bien avoir été ordonné en mémoire de l'invasion des Chaldéens dans l'année 607 (troisième de Joachim). Il est certain que ce n'était pas un jeûne légal ou liturgique, car il n'y eh avait aucun de ce genre qui dût s'accomplir à cette époque. Il s'agit d'un jeûne qui est commémoratif de quelque grand malheur (par exemple la prise de la ville par Nabuchodonosor deux ans auparavant). Zacharie (VIII, 19) mentionne quatre jeûnes de ce genre (1). Quelquefois aussi un jeûne était prescrit par anticipation, pour conjurer quelque grand danger ou à la veille de prendre quelque grave résolution. A cette époque, Joachim pouvait fort bien songer à se révolter contre le roi de Babylone. Ce fut alors, en effet, que Jérémie dicta à Baruch les révélations qui lui étaient faites par le Très-Haut et qui annonçaient des malheurs qui ne manqueraient pas de fondre sur Juda. En effet, ayant exécuté son projet de révolte l'année suivante, Nabuchodonosor envoya des pillards de Chaldée, d'Edom, de Moab, d'Ammon, dévaster le pays, et il vint ensuite lui-même comme les livres des Rois et des Chroniques nous l'apprennent. Ainsi, Jérémie annonce une invasion du roi de Babylone qui doit suivre l'exécution du projet du roi, mais il ne dit en aucune façon, comme le prétend Kuenen, que Nabuchodonosor n'est pas déjà venu : il prédit l'invasion qui eut pour résultat la mort de Joachim et la captivité de son fils Joachin (vs. 30 et 31). Rien ne prouve donc que le jeûne dont parle Jérémie eût pour objet de détourner le malheur que pouvait amener sur Jérusalem la défaite des Egyptiens et de leurs alliés à Carchémis. Delitzsch ne peut pas non plus se servir de ce jeûne pour prouver que Nabuchodonosor s'empara de la ville sainte après sa victoire sur Nécho. Dans le neuvième mois de la cinquième année de Joachim, c'est-à-dire vers la fin de 605, le roi vainqueur était déjà rentré à Babylone depuis cinq ou six mois (Ptolémée, Bérose).
Il est donc plus probable que le jeûne indiqué par Jérémie dut avoir lieu en mémoire de l'assujettissement de Joachim deux ans auparavant, et pour attirer les bénédictions de Dieu
(1) C'est ainsi que les Juifs célèbrent encore aujourd'hui deux jeûnes annuels, l'un au mois de juin pour la destruction de Jérusalem, l'autre en juillet pour l'embrasement du temple. On a remarque le second temple a été brûlé par Titus le même mois et le même jour que l'avait été le premier par Nabuchodonosor.
sur le dessein qu'avait ce roi de se soustraire à l'obéissance de Nabuchodonosor. En acceptant cette date (novembre-décembre 607) comme étant celle de la prise de Jérusalem, tout se tient et se lie. Nabuchodonosor envoie des otages au commencement de 606, de sorte que la première année de la Captivité concourt avec le commencement de l'an 606. Cette année fut, ainsi que nous Favons dit, employée par le jeune prince à soumettre les peuples syriens et à remonter vers Carchémis où il battit les Egyptiens vers la fin de cette même année. Il les poursuivit ensuite, sans s'arrêter, jusqu'à Péluse, où il apprit dans le mois de février 605 (quatrième de Joachim) la mort de son père et commença dès lors à régner dans la plénitude de la puissance souveraine. De sorte que Jérémie a dit très justement que la quatrième année de Joachim fut aussi la première année de Nabuchodonosor. Au point de vue des Juifs, cette première année commença aussitôt après la mort de Nabopolassar, c'est-àdire environ dix mois avant l'époque fixée par le Canon de Ptolémée. Il ne faut pas croire, en effet, que Jérémie ait adopté le procédé systématique employé par Ptolémée et peut-être antérieur à cet astronome; le prophète ne s'est pas guidé non plus d'après l'ère de Nabonassar et encore moins d'après l'année julienne : il a fait commencer le règne de Nabuchodonosor à la mort de son père. C'est ainsi, sans doute, que compte le livre des Rois (IV, ch. XXV, 27).
L'objection tirée de l'arrivée des Récabites dans la ville sainte n'est pas plus sérieuse. C'est en vain, en effet, que Kuenen se réfère à ce qui est dit des Récabites au vs. 3. Il est vrai que les rationalistes ont prétendu que, d'après Jérémie, à l'époque de l'arrivée de cette tribu, c'est-à-dire avant la quatrième année de Joachim, Nabuchodonosor n'avait pas encore envahi la Palestine Mais ils affirment encore ici ce qu'ils devraient prouver. Dans ce chapitre, aucune date n'est assignée -, rien n'indique expressément l'époque où les Récabites vinrent se réfugier à Jérusalem. En examinant bien le récit de Jérémie, on comprend que les Récabites ont fui devant Nabuchodonosor, lorsqu'il revenait de Carchémis, car il était alors précédé des troupes des nations vaincues mentionnées par Jérémie (XXXV, 4 4). On comprend que les fils de Récab aient pris le parti de se réfugier à Jérusalem qui avait déjà fait sa soumission et qui offrait, dès lors, un refuge assuré. Ainsi, ces textes de Jérémie ne prouvent pas que, après avoir rejeté les Egyptiens en Afrique, Nabuchodonosor soit venu assiéger et piller Jérusalem, contrairement au texte
de Daniel qui le fait marcher sur cette ville avant le désastre de Carchémis.
Objection à propos de l'expression Nabuchodonosor, roi de Babylone. — Les rationalistes nous opposent cet argument : Daniel assure que Nabuchodonosor était roi de Babylone « dans la troisième année du règne de Joachim » (I, i), et Jérémie (XXV, 1) donne la quatrième année de Joachim comme étant la première du règne de Nabuchodonosor. On prétend donc ainsi qu'il j a là une contradiction : nous affirmons qu'il n'y en a aucune.
1° Daniel ne dit pas que Nabuchodonosor fut roi de Babylone lorsqu'il marcha sur Jérusalem ; il ne dit pas : « Nabuchodonosor était roi » ou : « Nabuchodonosor vint dans la première année de son règne à Jérusalem ; il ne dit pas non plus : « Nabuchodonosor qui avait succédé à son père. » Mais il désigne Nabuchodonosor par le titre qu'il portait lorsque le premier chapitre a été écrit. Daniel nommant le conquérant de la ville sainte, le distingue de tous les autres individus qui portaient ce nom, et il le caractérise en faisant comprendre qu'il s'agissait de celui qui est bien connu comme roi de Babylone. Dans des rapports conservés au British Muséum, il est fait mention d'astronomes ou d'astrologues qui portaient les noms de Nabu-cudurru-uzur, à'Abil-Istar, etc. Si Daniel n'avait pas ajouté « roi de Babylone, » oh n'aurait pas su, dès le début de son livre, de quel Nabuchodonosor il voulait parler. Le but de l'écrivain sacré a été de désigner ici l'individu qui a fait la conquête dont il parle et non pas quand et comment il arriva à cette dignité.
D'ailleurs, Nabuchodonosor a pu être appelé « roi » deux ans avant qu'il le fût réellement, soit parce qu'il avait été associé à l'empire, soit par anticipation, parce que l'épithète consacrée, au temps où Daniel écrivait, était devenue, pour ainsi dire, partie intégrante du nom de Nabuchodonosor. Développons ces deux motifs qui auraient pu aussi porter Daniel à donner à Nabuchodonosor le nom de « roi » avant l'époque où il succéda à son père.
2° Il faut en effet se demander si Nabuchodonosor ne fut pas associé au trône du vivant de son père e s'il n'a pas, dès lors, porté la qualité de roi à l'époque du premier siège de Jérusalem. On connaît la coutume des souverains orientaux de donner à leur fils, à leur héritier présomptif, le titre de roi, lorsqu'ils les envoyaient dans quelque expédition lointaine. Ainsi Assarhadon, malade et n'étant plus en état de supporter le poids de ses con-
quêtes, se démit de ]a royauté en faveur de son fils et se réserva le gouvernement de la Babylonie, où il continua à régner jusqu'au moment de sa mort qui eut lieu dans le courant de l'année suivante. De la sorte, Assurbanipal monta sur le trône d'Assyrie du vivant de son père (Menant, Annales des rois d'Assyrie, p. 250). De son côté, Cyrus, partant pour la guerre des Scythes, régla sa succession d'avance et associa son fils Cambyse au trône (Hérod., I, 208) afin de prévenir les révolutions qui accompagnent souvent les changements de règnes. Darius s'associa Xerxès (VII, 2, 3) ; et Hérodote parle de ces associations comme d'une loi des Perses (xa-cà xb flspaétov véjxov). Dans l'inscription récemment découverte d'Antiochus Soter (voy. Comm., ch. II, 4), ce prince qualifie du titre de roi son fils, Séleucus, qui fut surnommé plus tard Nicator. En Egypte, le roi Rhamsès II, le grand Sésostris, régna soixante-sept années seul et plusieurs années avec son père Séti Ier. En parlant de ce Rhamsès, à une époque où il n'aurait été que simplement associé au trône, un écrivain juif aurait pu fort bien le désigner avec le titre de roi, et il n'aurait mérité aucun reproche à ce sujet. David s'associa aussi Salomon et il le fit asseoir lui-même sur son trône (III, Rois, I, 12-40). Ces associations du fils avec le père sont trop naturelles pour n'avoir pas été connues des rois chaldéens, surtout de Nabopolassar qui, vieux et affaibli, se voyait en présence d'une guerre inévitable contre le roi d'Egypte alors maître de toute la Palestine et de la Syrie jusqu'à l'Euphrate. Il dut songer à associer son fils à l'empire. Bérose, cité par Josèphe, semble faire allusion à une association de ce genre. L'historiographe chaldéen nous apprend (voy. p. 305,306), en effet, que l'âge et les infirmités ne permettant pas à Nabopolassar d'aller en personne réduire le satrape reoelle, envoya son fils Nabuchodonosor, à la tète d'une armée, dans les contrées qui avaient été enlevées à Fempire babylonien. On peut croire que Bérose mentionne expressément une association du fils au trône du père, lorsqu'il dit que Nabopolassar lui donne « une portion de sa puissance » et lorsqu'il ajoute que Nabuchodonosor, à son retour, devint, par la mort de son père, maître en totalité (xupieiaaç zl; 6X6xXrjpov) de la puissance de son père (t% îrarpr/rj? àpyrjç) . On peut, en effet, conclure de là qu'il était déjà en partie /.jv.o; (maître, seigneur, prince, souverain). On peut donc admettre que Nabuchodonosor accomplit son premier fait d'armes en qualité de roi associé au trône, et que quelques mois après il devint roi dans toute la pleine puissance. On ne peut
donc prétendre que le titre de roi donné ainsi à Nabuchodonosor par Daniel fut contraire à l'histoire. Ce prince représentait alors son père comme un aller ego.
Nous ne sommes donc pas surpris de voir qu'il agisse avec de pleins pouvoirs, qu'il exerce en fait le pouvoir royal, et que, en un mot, à l'égard des Egyptiens et de leurs alliés, il agisse en roi. Bérose, en effet, nous explique très bien cette conduite de Nabuchodonosor en nous apprenant que son père lui avait communiqué, en partie, la qualité de roi en l'associant à l'empire. De cette sorte, le jeune roi associé n'eut bientôt après qu'à remplacer une royauté partielle en une royauté totale, intégrale (pleno jure regnavit).
C'est sans doute en admettant cette association que Josèphe a pu faire monter Nabuchodonosor sur le trône avant la bataille de Carchémis ; « Il y avait quatre ans, dit-il, que Joachim régnait, lorsque Nabuchodonosor monta sur le trône des Babyloniens. Ce prince leva aussitôt de nombreuses troupes Nechao
fut vaincu (Ant. Juiv., liv. X, ch. VI, 1). L'historien juif a
cependant cité lui-même le passage de Bérose qui dit que Nabuchodonosor n'apprit la mort de son père qu'à la fin de cette campagne. Mais il a cru sans doute que ce prince avait été associé au trône par Nabopolassar. Dans ce cas, il s'est trompé en ne faisant remonter cette association qu'à la quatrième année du règne de Joachim -, il fallait la reporter au moins jusqu'à la troisième année de ce roi. Jérémie admet aussi une association de Nabuchodonosor au trône, lorsqu'il lui donne le titre de roi, au chapitre XLVI, 2 (1).
(1) De nombreux chronologistes ont conclu, des observations qui précèdent, que Nabuchodonosor avait commencé à régner l'an troisième de Joachim. On a même dit que c'est de ce moment de l'association que les Juifs comptaient les années de Nabuchodonosor, tandis que les Babyloniens ne comptaient le règne de ce prince que de la mort de son père qui arriva deux ans après. De sorte que ce prince aurait été roi en société avec son père ou en partie, pendant deux ans, et roi en entier (oXoxXrjpoç). pendant 43 ans. Son règne aurait ainsi duré 45 ans. Mais il suffit d'admettre que les différences que l'on trouve dans les calculs bibliques proviennent de ce que les écrivains sacrés font partir le règne de Nabuchodonosor du moment de la mort de Nabopolassar c'est-à-dire dix mois environ avant la date fixée d'après la règle systématique du Canon de Ptolémée. Ainsi, l'auteur du livre des Rois nous dit que l'emprisonnement de Joachim eut lieu dans la huitième année du règne de Nabuchodonosor. Or, cette huitième année, si 604 est la première du règne,
Rien ne s'oppose donc à ce que nous admettions que Nabuchodonosor régna deux ans en commun avec son père. Personne n'a, du reste, établi le contraire, et il s'est même trouvé des rationalistes qui reconnaissent le bien fondé de la thèse que nous soutenons en ce moment. Ainsi Hitzig accorde {Begriff der Kritik, p. 4 86), et affirme expressément que Nabuchodonosor avait été fait co-régent par son père avant la bataille de Carchémis. Knobel [Prophetism., II, p, 226) regarde cela comme probable. Or, dès qu'on admet que Nabuchodonosor a régné deux ans conjointement avec son père, on s'explique aisément que Daniel ait donné, sans qu'il soit permis de le taxer d'erreur, le nom de roi au conquérant de la Judée. En adoptant cette manière de voir tout s'agence et tout se suit.
3° Quand même le fait de l'association au trône de Nabuchodonosor ne serait pas établi d'une façon satisfaisante, il suffirait d'admettre que Daniel lui a donné ce titre par anticipation ou par prolepse. Cette manière de parler s'explique et se justifie parfaitement. En écrivant quelques années après l'événement, le prophète ne songeait au nom de Nabuchodonosor qu'en y joignant le titre qu'il avait coutume de lui donner. On ne doit donc pas être étonné que l'écrivain sacré lui ait donné ce titre dés qu'il a parlé de lui, car, comme l'observe Geier (Comment. Dan,, I, 1), lorsque Daniel écrivit ces choses, Nabuchodonosor était réellement roi : Nec mirum eum anno tertio vocari regem, per anticipationem; quia cum Daniel hœc scriberet, rêvera rex fuit. Cette observation qui s'applique aussi à l'auteur du livre des Rois (IV, Rois, XXIV, Vi est fondée sur un usage qui n'est pas rare, et on ne saurait imputer de l'ignorance à ceux qui le suivent. Il n'y a qu'à agir à l'égard de Daniel comme un des malveillants éplucheurs de son livre a agi à propos d'un passage d'Hérodote.
tombe sur la date 597 : il y aurait donc ici une erreur de deux ans. On a cru que cette erreur n'est qu'apparente et qu'en réalité Nabuchodonosor ayant régné pendant deux années en société avec son père, c'est à partir de 607 ou 606 que l'on doit compter les années de Nabuchodonosor. Mais il suffit de retarder de dix mois la date donnée par l'écrivain sacré. De la sorte, la onzième année de Joachim qui correspond aux années 599 et 598 se trouve coïncider avec les années 6 + 10 mois et 7 + 10 mois de Nabuchodonosor. D'où il résulte que Nabuchodonosor régnait depuis 7 ans et 10 mois, lorsque Joachim fut détrôné et que ce fait eut lieu dans la huitième année du règne de Nabuchodonosor comme le dit très bien l'auteur du livre des Rois (IV, ch. XXV, 31), ou dans la septième, d'après le Canon astronomique.
Volney remarquant qu'Hérodote donne à Nabopoiassar le nom de roi à une époque où il n'était pas encore monté sur le trône, fait la réflexion suivante : « Cette difficulté ,se résout très bien en disant que Nabopoiassar dut être le fils de Nanibrus-Kynil- Adan ; qu'en sa qualité d'héritier, il- put conduire le subside, même depuis quatre ans que durait cette guerre, et que son père étant mort l'année 624, cette année ne compte pas pour Nabopoiassar, quoique déjà roi, attendu que dans cette liste les années appartiennent toujours aux princes qui les commencent. D'ailleurs, Hérodote a pu lui anticiper le nom de roi » (Chronol. des Babijl., p. 224). Nous pouvons donc appliquer à Daniel ce même procédé et admettre qu'il appelle Nabuchodonosor « roi, » parce qu'il était associé au trône ou par anticipation. Dans la pensée du jeune page, le nom de roi s'ajoutait, en effet, tout naturellement au nom de Nabuchodonosor et était un epitheton ornans, un titre constant et comme inséparable, un epitheton. perpetuum. Ainsi le titre accompagnait tout naturellement le nom de Nabuchodonosor. Au second chapitre (1 et 2, 46), Daniel ajoute au nom de Nabuchodonosor l'épithète de « roi » ; il commencele troisième chapitre par ces mots : « Nabuchodonosor, roi, » et il répète cette expression aux versets 2 (deux fois) au verset 3 (deux fois) et aux versets 5, 7, 9, 4 4, 16, 91, 98. Le mot a roi » accompagne presque toujours le nom de Nabuchodonosor (excepté III, 13, 14, 93, 90). Daniel accole aussi cette épithète aux noms de Balthasar (V, 9 ; VII, 1, VIII, 1), de Darius (VI, 6, 9, 25) et de Cyrus(I, 21 -, X, 1).
On ne doit donc pas être étonné que Daniel donne aussi à Nabuchodonosor le titre de roi, même en racontant un fait antérieur à son avènement au trône. Cette façon de parler est bien convenable chez un homme qui avait l'habitude de donner à ce souverain le titre royal qu'il portait au moment où Daniel écrivait et que le prophète lui a donné pendant 43 ans. Daniel a parlé comme nous le faisons à chaque instant. Nous disons, par exemple, que saint Louis, roi de France, naquit à Poissy, et nous ajoutons à son nom l'épithète de « roi » avant qu'il le fut, et celle de « saint, » qu'il aurait portée à une époque où il n'était évidemment pas en état d'être canonisé. Chaque jour le même fait se reproduit : il n'est pas rare d'entendre dire que l'empereur Auguste gagna la bataille d'Actium, que l'empereur Titus s'empara de Jérusalem et la réduisit en cendres, quoiqu'ils n'aient reçu le titre à'Imperator qu'après leur victoire. On dit également que Condé a remporté la victoire de Rocroi, quoiqu'il ne soit devenu prince de Condé que plus tard, à la mort de son père.
Ainsi, pour toutes ces raisons, Daniel a pu très bien donner aussi à Nabuchodonosor le titre de roi. Ce prince était générnl en chef de l'armée et il devint seul roi de fait dans le temps même de cette campagne contre les Egyptiens et leurs alliés.
Daniel avait donc plus de motifs qu'il n'en fallait pour donner par anticipation à Nabuchodonosor le nom de roi, et on ne snurnit mettre cette qualification qu'il lui donne, au compte d'une erreur ou d'une méprise,
Du reste, la preuve que Daniel savait très bien que Nabuchodonosor n'était devenu totalement roi ou possesseur de la rojauté en totalité que la quatrième année de Joachim, à une époque où lui, Daniel était déjà à Babylone, c'est que au chapitre II, il décrit un songe du roi arrivé la seconde année de son règne, c'est-à-dire dans une année où déjà Daniel dit lui-même qu'il avait passé trois ans dans l'école du palais. Il y avait, en effet, passé les années 606 (troisième de Joachim), 605 (quatrième de Joachim et 604 (première de la royauté intégrale, totale, de Nabuchodonosor). De sorte que au commencement de la seconde année du règne de ce roi (603) il avait déjà passé trois ans en exil à Babylone.
L'exactitude de la date indiquée par Daniel prouvée par la date du commencement des soixante-dix ans de la Captivité. — Un argument lumineux et concluant pour confirmer le récit de Daniel relatif à sa déportation et à celle de quelques autres captifs, résulte, en effet, de la facilité avec laquelle, d'après ce récit, confirmé par Bérose, se comptent les soixante-dix années de la servitude des Juifs. D'un côté, Daniel nous dévoile, dans son premier chapitre, les dates du commencement (I, i) et de la fia (I, 21) des soixante-dix ans de la transmigration de Babylone : le commencement doit être reporté à la troisième année de Joachim (fin de 607 et commencement de 606), et la fin à la première année du règne de Cyrus à Babylone (537). De l'autre côté, nous retombons sur ces mêmes dates indiquées par Daniel, en suivant les renseignements fournis par les autres écrivains sacrés.
La crise de la déportation a duré soixante-dix ans — Jérémie a affirmé, avec persistance, que la captivité de Juda durerait soixante-dix ans et qu'elle finirait à la fin de ces soixante-dix ans. Voici les passages de ce prophète qui mentionnent exprèssèment cette durée : « Le Seigneur dit ceci : Lorsque soixantedix ans auront été accomplis à Babylone, je vous visiterai, et je susciterai sur vous ma parole favorable, afin de vous ramener en
ce lieu. » (XXIX, 4 0). Et encore : « toute cette terre sera désolée et déserte; et toutes ces nations seront assujetties au roi de Babjlone pendant soixante-dix ans » (XXV, 41) ; et au verset suivant : « Lorsque ces soixante-dix ans seront accomplis, je punirai, dit Jéhovah, le roi de Babyione et son peuple de leurs
iniquités » Nous ferons remarquer que Jérémie n'a en vue
que la durée de l'exil -, il prédit la durée d'une servitude de soixante-dix ans; mais qu'il n'en indique toutefois ni le commencement ni le terme. C'est à d'autres sources qu'il faut puiser pour les connaître.
L'auteur du livre des Chroniques, très-explicite au sujet de l'accomplissement de cette prophétie, nous indique la fin de la durée des soixante-dix ans. Après avoir parlé de la ruine de Jérusalem, cet écrivain ajoute : « Si quelqu'un avait échappé à la mort, il était emmené à Babyione, pour être assujetti au roi et à ses enfants, jusqu'au roi du royaume de Perse; et que s'accomplit la parole du Seigneur, qui avait été prononcée par la bouche de Jérémie, et que la terre célébrât ses jours de sabbat... jusqu'à ce que les soixante-dix ans fussent accomplis. Et l'an premier de Cyrus, roi de Perse, le seigneur, pour accomplir la parole qu'il avait dite par la bouche de Jérémie, toucha le cœur de Cyrus, etc. » (II, Chron., ch. XXXVI, 20, 24, 22). Le verset suivant donne la teneur de l'édit qui mit fin à la Captivité. Il ressort évidemment de ce passage que la Captivité a duré soixante-dix ans et quelle a cessé la première année du règne de Cyrus, ou, en d'autres termes, qu'elle a duré jusqu'à l'époque où ce conquérant transféra l'empire des Assyro-Chaldéens aux Perses.
Les Juifs n'ont, du reste, jamais douté que la prophétie de Jérémie n'ait été accomplie à la lettre : la tradition juive atteste que la Captivité a duré soixante-dix ans et qu'elle a pris fin dans le cours de la première année du règne de Cyrus. Il nous suffira, pour le constater, de citer ce témoignage de Josèphe qui l'atteste expressément dans un passage du livre XI, ch. I, qui commeuce par ces mots : « Dans la première année du règne de Oyrus i^cette année était la soixante-dixième à partir du jour où il arriva à notre peuple d'être transporté de son pays natal à Babyione) : To> oï ^po'juo l'-st Trjç Kupoo BacnX3t'aç (touto S' ^v ISôojxrjxosibv ctcp' rjç ?){jipaç [JicTavaanjvoa tbv Xabv t);j.G)v ex xîjç otxeîaç sic, Ba- 6uX5jva auvÉTTsasv). Cet historien s'exprime à ce sujet très clairement : « Soixante et dix après que les tribus de Juda et de Benjamin avaient été enlevées de leur pays pour être menées en
captivité à Babylone, et la première année de Cyrus, roi de Perse, Dieu, touché des maux que souffrait ce malheureux peuple, en eut compassion; il l'avait prédit par le prophète Jérémie avant que Jérusalem fut détruite, etc. » (Cfr. Contr.. Ap. I, 19) (4).
Date précise de la fin de la Captivité. — Cette date de la délivrance des Juifs est parfaitement indiquée par les passage des Chroniques et de Josèphe que nous venons de rapporter. Rien de plus précis que ces textes. Esdras nous atteste aussi que Cyrus, la première année de son règne, a rendu l'édit donnant la liberté aux Juifs (I, Esdr. I, 4 ; V, 13 ; VI, 3). D'un autre côté, nous savons que Cyrus s'empara de Babylone vers la fin d'octobre 538 avant J.-C. La date de l'année nous est transmise par le Canon de Ptolémée tel que nous l'a conservé la copie du Syncelle (voy. p. 296). On sait, d'ailleurs, que la prise de Babylone eut lieu au mois d'octobre de cette année là. Ainsi, Menant a trouvé un contrat daté du règne de Nabonid signé à Babylone au palais du roi et portant la date du 5 elul (août-septembre) de la dix-septième année du règne de Nabonid. D'autre part, ce savant assyriologue a signalé un contrat passé à Borsippa et daté du règne de Cyrus, le seizième jour du mois de kiçlev (novembredécembre), c'est-à-dire peu de temps après la prise de Babylone. En effet, Cyrus y avait pénétré vers la fin d'octobre, le 3 du mois Ar'ah samnu (octobre -novembre,. Le nouveau maître de l'Asie a donc mis fin à la Captivité des Juifs dans l'année 537, probablement vers le milieu ou vers la fin de cette année, car la rédaction et la promulgation de cet acte n'eut sans doute pas lieu dans les premiers mois de la conquête. Il est à croire que les vainqueurs s'occupèrent d'abord de prendre des mesures qui durent leur paraître plus pressantes. Le premier groupe d'exilés quitta la Chaldée au mois de Nisan (mars-avril) 536.
Date du commencement de la Captivité. — Connaissant la date de la dernière des soixante-dix années de la Captivité, nous
(1) La même tradition est aussi mentionnée par Eusèbe en ces termes : Jam vero de Chaldœorum regno uti breviter distincteque tractât Berosus, ita prorsus loquitur et Polyhistor : ex quibus manifeatum est, Xabuchodonosorum arma ta manu cœpissc Judœos. Al» hoc autem ad Cyrum, Persarum regem, anni septuaginta continu! ur, quare et Hcbneorum historia consonat, uempe quod lii ■aei) septuaginta annia in captivitate versati sint, aiquidem Judaicae captivitatia tempua a primo Nabuchodonoaoria anno ad Cyru:n Pei ■•-rem, putemus (Chronic, armen., I, 5, 4).
pouvons facilement arriver à découvrir la date de l'année où elle commença. Cjrus a mis fin à la période des soixante-dix ans en 537 : nous n'avons donc qu'à remonter à soixante-dix ans en arrière ou à ajouter à 537 le nombre 70. Nous retombons de la sorte sur Tannée 607. C'est la troisième année de Joachim dans laquelle ce roi de Juda fut obligé de subir le joug de Nabuchodonosor ; c'est l'époque où le jeune vainqueur envoya les premiers captifs juifs à Babylone avec une partie des vases du temple. De cette époque date donc le commencement de la Captivité de Babjlone prédite par Jérémie. C'est donc un fait qui doit être regardé comme définitivement acquis : les soixante-dix ans de l'exil ont commencé à l'époque que Daniel fixe pour sa propre déportation et pour celle d'autres captifs de race royale et des meilleures familles de la Judée. Pour obtenir une durée de soixante-dix ans, il faut, de toute nécessité, partir de la date indiquée par ce prophète. Le récit de Daniel est donc pleinement justifié.
Le témoignage de Bérose vient d'ailleurs à l'appui de celui du jeune otage de Nabuchodonosor. Le prêtre chaldéen nous apprend, en effet, que dans l'année 605, en dehors de captifs phéniciens et syriens, Nabuchodonosor envoya aussi à Babylone des prisonniers juifs (touç ar^jj-aXcorouç 'Iouoatwv). Bérose s'exprime d'une façon très exacte, et il est à croire que le contingent juif était dans l'armée de Nécho et que des prisonniers juifs en assez grand nombre furent expédiés à Babylone. Ces captifs, saisis avant et après la victoire de Carchémis, peuvent très bien être regardés comme associés à ceux qui avaient déjà pris le chemin de cette ville, quelques mois auparavant : tous ensemble ils composèrent le premier groupe de la déportation. Il ressort donc du texte de Bérose qu'il y eut, dans l'année 605, des prisonniers juifs déportés en Babylonie. Ainsi, le témoignage de Daniel n'est pas isolé ; il est impliqué dans le récit de Bérose aussi bien que dans celui de Daniel. Lengerke, Winer et d'autres critiques objectent, il est vrai, que, au temps marqué par Daniel, il ne fut pas envoyé de captifs en Judée, et ils en appellent à Josèphe (Antiqq., X, VI, 1) qui, après avoir mentionné la victoire de Carchémis, dit que Nabuchodonosor traversa l'Euphrate et prit la Syrie et même Péluse, « excepté la Judée. » Nous avons déjà expliqué le passage de Bérose que Josèphe a mal interprété (p. 31 4-31 6) et il nous suffira de rappeler ici le passage que ce même historien juif rapporte ailleurs (contr. Ap., I, 19), passage que nous ne nous devons pas négliger, dans lequel Bérose atteste que, à la fin de son expédition contre l'Egypte et ses alliés, Nabuchodo-
nosor envoya à Babylone les « captifs des Juifs, » aussi bien que ceux des Syriens, des Phéniciens et des Egyptiens.
Il est donc certain, d'après le témoignage de Bérose, qu'il y eut des déportés juifs qui, après la défaite de Nécho (quatrième de Joacbim, allèrent* former des colonies en Chaldée. Daniel ajoute au récit de cet historien que déjà d'autres captifs de la race royale et des principaux du pays avaient été emmenés à Babylone. On comprend que ces prisonniers formaient l'avantgarde de la masse de déportés qui les suivirent à la fin de la campagne. Ainsi il n'est pas permis de dire que des Juifs ne furent pas emmenés en Captivité à l'époque indiquée par Daniel.
Conformément à ces données, il s'écoula donc soixante-dix ans depuis l'an 607 à la première année de Cyrus (537) : 537 -j- 70 = 607. On peut s'en rendre également compte en additionnant les chiffres suivants : deux ans (campagne de Nabuchodonosor avant la mort de son père), quarante-trois (règne de Nabuchodonosor), trois (Evilmérodach), quatre (Nérigiissor), dixsept (Nabonid) et un an (Cyrus). Ces années forment un total de soixante-dix ans. Ainsi, il faut prendre le chiffre de soixante-dix ans dans le sens propre, dans le sens mathématique : le nombre .soixante-dix est entièrement exact.
Légende rationaliste sur le non-accomplissement de la prophétie de Jérémie. — Quelques rationalistes ont prétendu que Jérémie entendait seulement ici un espace de temps considérable, non défini. Ainsi, Munk n'ayant pas vu qu'il y avait, dans les récits de Daniel et de Bérose, un fait établissant un commencement de servitude babylonienne, a dit qu'il « semble puéril de vouloir faire plier les faits historiques aux paroles prophétiques de Jérémie. » Il a donc trouvé plus simple de ne tenir compte ni des faits historiques ni des prophéties. « Evidemment, dit-il, les soixante- dix ans du prophète ne sont qu'un nombre rond et indéterminé, comme le sont, en général, les nombres septénaires chez les Hébreux » (Palestine, p. 461). Il aurait fallu prouver que, dans le cas présent, il ne fallait pas attacher un sens positif à l'expression de Jérémie, comme on en attache un aux sept jours de la semaine, aux sept fois sept ans du jubilé, aux sept semaines de la Pâque à la Pentecôte, au chandelier à sept branches, etc. D'ailleurs, les faits historiques établissent très bien que la prophétie des soixante-dix années d'exil doit être prise dans le sens littéral. Ce n'est pas un nombre approximatif ou comme on dit vulgairement « un nombre rond. » La prophétie ne permet pas de supposer que la Captivité a duré plus ou
moins de soixante-dix ans, quoiqu'elle ait pu négliger des fractions d'une demi-année et compter pour une année l'année près de finir de Cyrus.
Mais les écrivains qui préfèrent à la tradition juive et chrétienne, dont les fondements sont des plus solides, les fantaisies de leur esprit, ont recouru à d'autres périodes. Marsham, qui voulait avoir quarante-neuf ans depuis le commencement de la Captivité jusqu'à Cyrus, met ce commencement a l'année de la destruction de Jérusalem (588). Lengerke veut que ce commencement ait eu lieu en 599 ou 698, dans la septième ou dans la huitième année de Nabuchodonosor. Réville dit que la première déportation des Juifs eut lieu en 597. Il s'exprime ainsi : « Jérémie va même jusqu'à assigner d'avance une durée de soixantedix ans à l'exil de ses compatriotes, et la prétendue conformité de cette prédiction avec l'événement est un des arguments qui ont le plus longtemps accrédité l'opinion vulgaire sur la prophétie. Cependant cette conformité n'est pas réelle. La captivité de Babjdone a duré au plus soixante et un an, et encore à la condition de compter les années à partir de la première déportation qui eut lieu en 597 sous le roi Jojakim et qui fut peu nombreuse jusqu'à l'édit de 536, par lequel Cyrus autorisa les Juifs à retourner dans leur pays » {Revue des Deux-Mondes, juin 1867» p. 845).
Quelques-uns de ces écrivains ont supposé que Jérémie et Ezéchiel font commencer cette captivité avec celle de Joachin en 598. Mais Jérémie n'indique nulle part à quelle époque a commencé la déportation. Il est vrai qu'il ne parle pas de la déportation qui eut lieu dans les troisième et cinquième années de Joachim, mais on devrait bien savoir qu'il ne s'est pas p ro^ posé de faire un récit complet de toutes les déportations successives qui dépeuplèrent la Judée et en firent un désert. Après avoir mentionné (LU, 28, 30) le nombre des déportés qui furent emmenés sur les bords de l'Euphrate sous Joachin, sous Sédécias, et quelque temps après, à la suite des ordres de Nabuzardan, il dit : « Le nombre de tous ceux qui furent transférés fut de quatre mille six cents » (30). Il est évident que ce nombre ne comprend pas tous les déportés que Nabuchodonosor expédia dans les plaines de la Chaldée. En effet, dans le passage que nous venons de citer, Jérémie indique le nombre de Juifs (3,023( que ce roi exila dans la septième année de son règne, et il ne dit rien de ceux qui furent déportés l'année suivante. Nous lisons, en effet, dans le quatrième livre des Rois (XXIV, 12), que Joa-
chin et sa cour se rendirent à Nabuchodonosor, dans la huitième année de son règne et que ce roi les emmena captifs à Babylone, « avec les princes et les plus vaillants de l'armée au nombre de dix mille..., tous les artisans et les lapidaires. » Il ressort évidemment de là que Jérémie n'a pas indiqué tous les actes de Nabuchodonosor relatifs à la dépopulation delà Judée. Quant à Ezécbiel, il n'est pas vrai qu'il ait indiqué (XL, 1) le commencement de la transmigration et de la désolation de son pays. Il n'est pas vrai qu'il ait dit que sa vision du temple commença la vingt-cinquième année de la transmigration et la quatorzième de la désolation de la ville et du temple -, il ne parle pas du commencement de la déportation, mais du commencement de sa déportation et de celle de ses compagnons de captivité qui furent emmenés avec Joachin ; « La vingt-cinquième année de notre transmigration.., »
En faisant partir la Captivité de l'an 599 (déportation de Joachin), on n'obtient que soixante-deux ans ou plutôt soixantetrois, au lieu de soixante-dix ans qu'a prédit Jérémie. Ceux qui la font partir de la destruction de la ville et du temple n'obtiennent qu'une durée de cinquante ans (cinquante-deux ans). Mais rien ne motive le choix qu'ils font de ces dates. Nous avons indiqué des preuves fournies par des témoins qui ne se sont pas connus et qui n'ont pas pu se concerter. Ils attestent que la Captivité a duré soixante-dix ans, qu'elle a commencé en 607- 606 et qu'elle a fini en 537 : ce sont des faits que l'on ne saurait invalider par aucune raison probable.
Le septuagénat de la destruction du temple. — Les critiques qui font commencer la Captivité à la destruction de la ville et du temple (588) ont confondu les soixante-dix ans de la Captivité avec les soixante-dix ans de la destruction du temple. Ainsi, Reuss dit en parlant des soixante-dix ans d'exil prédits par Jérémie : « Ces soixante-dix ans ont également été le sujet des méditations du prophète Zacharie (ch. I, 12), qui en reporte le commencement à l'an 588 » (p. 261). L'exégèse rationaliste est encore ici en défaut : elle n'a pas saisi l'objet des espérances de ce prophète. Zacharie n'ignorait pas, en effet, que la période des soixante-dix ans de l'exil était finie ; il n'ignorait pas que les enfants d'Israël avaient été délivrés de la Captivité par Cyrus. Mais il savait aussi que, en dehors de la période des déportations, il y avait une autre période relative à la destruction de la ville et du temple sous Sédécias (587). Cette période devait se terminer à l'achèvement du temple. L'existence de cette période
n'a pas échappé à saint Jérôme (1), et Eusèbe distingue très bien deux septuagénats ou deux périodes de soixante-dix ans, savoir : soixante-dix années de servitude et soixante-dix années de ruine du temple (2). Seulement, ces deux illustres docteurs ont donné du passage de Zacharie plutôt une paraphrase qu'une traduction exacte. Le prophète se préoccupe de l'achèvement du temple. La construction n'avançait pas et les travaux étaient suspendus. Les Juifs s'efforçaient alors, dans la seconde année du règne de Darius fils d'Hystaspe, d'obtenir un nouvel édit qui arriva bientôt après. Aussi Zacharie ne dit-il pas que cette seconde année coïncide avec la soixante-dixième année depuis la destruction du temple : il se contente d'élever sa pensée vers l'année qui allait bientôt terminer cette période, et dans la joie qu'il a de voir qu'elle approche, il s'écrie : « Cette soixante-dixième année ! » Il est vrai que le pronom démonstratif zeh renferme souvent le verbe être, mais rien n'indique ici le passé ou le présent. On doit reconnaître, du reste, que ce mot se prend aussi emphatiquement, comme, par exemple : « « Ce Sinaï ! » {Juges, V, 5). Ainsi, le texte indique seulement que le prophète tourne ses regards vers le terme du septuagénat relatif à la Dédicace du second temple. On sait, par le livre d'Esdras (I, ch. VI, 15), que le temple fut achevé le troisième jour du mois d'Adar (février-
(1) Saint Jérôme s'exprime ainsi au sujet de cette période (in c.
i, Ezéchiel) : Regnavit Sedecias annis undecim : sub quo capta
urbs, templumque destructum est. Cujus solitudo usque ad secundum Darii annum permansit annis septuaginta. Il dit encore {Prolog. in Aggœum prophetam) : Secundo anno Darii, régis Persarum, filii Hystaspis, septuagesimum annum desolationis templi fuisse completum (quem Jeremias 25, vaticinatus est) Zacharias quoque propheta testis est : qui ^um Visionis suée titulum in secundo anno ejusdem régis undecimo mense Sabath, vicesima quarta die prseposuisset, adjecit dicens : Domine eseercituum, etc. {la c, 1, Zachar.) : Secundo anno Darii, filii Hystaspis, septuagesimum desolationis templi annum, qui ab Jeremia (ce. 25 et 29) preedictus est, fuisse completum, ipse Zacharias testis est dicens : Domine' eseercituum, usque quo aoa miserereberls Jérusalem et urblum Juda, quitus iratus as ? Ecce iste septuageslmus aaaus est (I, 12).
(2) Duo tempora septuagenaria prophetico sermone sunt prœnuntiata, quorum primum a templo everso éxordiens, desinit in annum secundum Darii, quod diserte dicitur a Zacharia (l, 12); alterum a Judaeis in servitutem redactis usque ad captam Babylonem Ghaldœorumque regnum sublatum, cujus temporis periodus ab ipso vaticinio initium capit, et sub Cyro concluditur (Cliroalc. arraen., I, 18, 2).
mars) 516, c'est-à-dire soixante-dix ans après la destruction du premier temple par Nabuzardan (la dix- neuvième année de Nabuchodonosor, le septième jour du cinquième mois, juillet-août). La dédicace du nouveau temple eut lieu soixante-dix ans et environ six mois après la destruction du premier : le temple de Jé- Tusalem était donc resté en ruine ou inachevé pendant soixantedix ans.
On a pu désigner quelquefois les soixante-dix ans de la servitude par l'expression d'années de la ruine du Temple, parce que la destruction de cet édifice fut la plus terrible calamité qui frappa les Juifs à cette époque, et nul n'ignore qu'une période est souvent désignée par l'événement le plus considérable, quoique cet événement ait duré plus ou moins que cette période.
D'après Jérémie, il y a donc deux temps à partir desquels les soixante-dix années sont prédites. Le termimus a quo de la captivité du peuple ou de l'exil est marqué dans Daniel (I, 1), c'est-àdire dans la troisième année de Joachim, et le terminus ad quem de cette période tombe dans la première année de Cyrus. Le terminus a quo de la période de la désolation du temple est • dans la dix-neuvième année de Nabuchodonosor (587) et le terminus ad quem se trouve dans la sixième année de Darius d'Hystaspe (516).
Il n'est donc pas vrai que l'on doive compter les années de la Captivité à partir de la destruction du temple. Les adversaires de l'authenticité du livre de Daniel sont impuissants à donner la moidre preuve établissant que la déclaration de l'auteur sur le commencement et la fin de la déportation ne s'accorde pas avec l'histoire et qu'il n'a pu dès lors être un témoin contemporain de cette déportation.
Prétendue contradiction à propos du songe arrivé dans la seconde année de Nabuchodonosor. — Daniel raeonte que, après avoir passé trois ans au palais, il dut expliquer à Nabuchodonosor un songe que ce roi avait eu dans la deuxième année de son règne. On a vu là une difficulté insurmontable. Lengerke signale donc une contradiction entre 1,1 et 5 et II, 1, vu que, dans ce cas, Daniel n'a pu avoir le temps de faire les trois années d'étude dont il parle. De Wette déclare aussi que ces deux passages ébranlent la base historique du livre ; en un mot, c'est là encore une de ces scies que reproduisent à l'envi les rationalistes. Reuss s'exprime ainsi à ce sujet : « Ceci uous conduit à signaler d'autres contradictions dans lesquelles est tombé le rédacteur, par la simple raison qu'il n'écrit pas une histoire véritable, mais des
morceaux détachés, à peu près indépendants les uns des autres, et composés dans un but essentiellement pratique, pour l'encouragement et l'édification de ses lecteurs (voy. la réfutation cidessus^. 188 et ss.). Exemples : Daniel est déporté tout jeune par ordre du roi Neboukadneççar (chap. I, 1), il est à faire ses études pendant trois ans (chap. I, 5), au bout desquels il est présenté au roi (chap. 1/ 18), qui lui fait passer un examen, et quelques lignes plus loin (chap. II, 1), il est membre du corps des Mages (v. 13) dès la seconde année du règne de Neboukadneççar » (p. 223). 11 faut avouer, en effet, que pour un bel exemple, c'est un bel exemple ; mais il prouve le contraire de ce que le critique a en vue. Reussne s'en aperçoit pas toutefois et il reproduit son accusation contre la véracité de Daniel quelques pages plus loin : « Contradiction manifeste avec la chronologie du premier chapitre. Les trois années d'étude de Daniel n'y trouvent pas leur compte. Doit-on admettre qu'elles n'étaient point encore passées et que Daniel n'était point encore membre de la caste des mages ? En tout cas, le récit montre par ses éléments incohérents (comp. encore v. 16, 17, 25) qu'il ne repose pas sur des données historiques. Il est imité du songe de Pharaon. » (1) (p. 233.)
Si ce critique avait voulu juger Daniel d'après ce qu'il dit et non pas d'après les inepties du rationalisme, il ne lui eût pas été difficile de trouver les trois années d'études, au bout desquelles il passa un examen et devint membre, non pas de « la caste des mages, » mais des classes lettrées ou de l'institut des « sages » de Babylone. Mais lorsqu'on introduit dans le texte la légende d'après laquelle Nabuchodonosor ne serait venu à Jérusalem qu'après la bataille de Carchémis, on ne doit pas être étonné de voir qu'une première erreur en entraîne d'autres à sa suite. Il est, en effet, évident qu'en commençant par supposer-
(1) Il est fâcheux que Reuss n'ait pas tenu à prouver la belle théorie qui lui permet de voir, dans le récit du songe de Nabuchodonosor, une « imitation du songe de Pharaon. » Lengerke avait déjà émis cette ingénieuse idée; mais elle n'en est pas plus fondée pour cela, au contraire. Dans les deux récits bibliques, il est question d'un songe : c'est toute la ressemblance. Ceux qui les ont lus reconnaîtront aisément qu'il n'y a dans le récit de Daniel aucune imitation du récit de Moïse. Il est vrai que les rationalistes pourront s'imaginer tout aussi bien, s'ils le veulent, que les songes d'Astyage et de Cyrus, racontés par Hérodote et par Dinon (Cicéron, De Dwinat., I, 23) sont des imitations des songes mentionnés par Moïse et par Daniel.
que la prise de Jérusalem n'eut lieu qu'après la bataille de Carchémis (605), à la suite de laquelle Nabuchodonosor devint roi, les critiques rationalistes en arrivent à conclure que les jeunes Israélites n'auraient été emmenés à Babylone que l'année même où Nabuchodonosor commença son règne. Ils ont donc introduit une contradiction manifeste entre I, i et suivants et II, et suivants et I, 3 et suivants. Après avoir fait ce chef-d'œuvre il s'en servent pour attaquer Daniel, et pour conclure que, la seconde année du roi chaldéen, le jeune déporté et ses collègues n'auraient pas pu être instruits pendant trois ans dans la langue et la littérature des Casdim et, après l'expiration de ce temps, être admis au service de Nabuchodonosor (I, 18).
Mais le calcul de Daniel est tout autre, et il est fort simple. On cherche vainement dans son récit une contradiction ou une erreur historique. Il raconte, en effet, qu'il fut déporté à Babylone au commencement de l'année 606. Cette date n'est démentie par aucun texte, et il n'y a dans le premier chapitre de Daniel aucune erreur de chiffres. Quelques mois après la prise de Jérusalem, Nabuchodonosor remporta la victoire de Carchemis (vers la fin de 606) et devint roi de fait (605 + un mois ou deux). Le Canon de Ptolémée fait commencer cette première année du règne de ce prince avec l'année 604, et dès lors la deuxième année de ce règne concourt avec l'année 303. Il n'est pas besoin d'être bachelier ès-scienees pour savoir que les années 606, 605 et 604 font un total de trois années. Par conséquent, au début de l'année 603, deuxième de Nabuchodonosor, Daniel dut subir l'examen à la suite duquel il fut compris au nombre des « sages de Babylone. » Le songe du roi eut tout le reste de l'année pour se produire. Il s'était écoulé environ quatre ans depuis la date indiquée, I, l. Donc, il n'est pas vrai que la date de Daniel mentionnée au chapitre II, soit en « contradiction manifeste avec la chronologie du premier chapitre. » Les « trois années d'études de Daniel y trouvent leur compte » et il n'y a des « éléments incohérents que dans l'imagination des critiques qui nous permettent ainsi de classer leur art dans la catégorie de ce qu'on a appelé « les arts incohérents. » Le récit de Daniel montre, au contraire, qu'il repose sur des « données historiques ; » et nous avons pu voir, d'après les résultats obtenus, que la solution du problème, proclamé insoluble, est. rendue très facile.
Nous avons supposé, dans notre calcul, que Daniel compte les années de règne effectif et réel de Nabuchodonosor con'for-
mément au système adopté par Ptolémée. Mais il ne nous en coûte pas d'admettre que l'écrivain sacré les compte d'après la manière naturelle et selon la méthode ordinaire. On peut très bien supposer, en effet, qu'il date la première année du règne de Nabuchodonosor, du moment où, après la mort de son père, au mois de février de l'année 605, il devint entièrement roi; ou mieux, du moment où, vers le milieu de cette même année, ce prince fut intronisé, acclamé et reconnu roi par les Chaldéens. Or, dans ce cas, nous retrouvons encore l'intervalle de temps que réclame le récit de Daniel. Nous avons, en effet, de la sorte, pour les études du jeune déporté, les années 606,605, 604. D'un autre côté, pour supputer les années de règne de Nabuchodonosor, nous avons, pour la première année, dix mois ou une demi année en 605 et deux ou six mois en 604. La seconde année du règne de ce roi finirait donc avec le deuxième ou avec le huitième mois de l'année 603. D'un autre côté, Daniel aurait terminé ses trois années de noviciat au commencement de cette même année. Il reste donc deux ou six mois pendant lesquels Nabuchodonosor eût bien eu sans doute le temps de faire subir un examen et d'avoir un songe. L'exactitude de Daniel à ce sujet est donc entière-, son livre est donc encore inattaquable sur ce point.
Pour répondre à l'objection des rationalistes nous n'avons donc pas besoin de supposer que les chiffres ont été altérés par les copistes. Il est inutile d'imaginer, avec Saadia, que le songe du roi eut lieu dans la deuxième année de l'éducation de Daniel., car il s'agit très bien de la seconde année du règne de Nabuchodonosor, roi en totalité. On ne saurait non plus motiver une faute de copiste et supposer que le texte portait simplement : « Dans la seconde année » (après que Daniel fut sorti de l'école des Chaldéens), et que, par erreur, on a mis : « dans la seconde année du règne de Nabuchodonosor. » (Je sont là des hypothèses qui ne reposent sur rien et que la défense du texte n'exige en aucune façon. Rien ne nécessite non plus le remaniement du texte proposé par Ewald. Ce critique suppose que le mot hasîrit (le dixième) aurait été supprimé après setëim (deux) et qu'il faudrait lire la « douzième » au lieu de la « deuxième. » Cette correction est inutile. Dieu n'attendit pas si longtemps pour faire éclater sa toute-puissance et sa toute-science aux yeux de Nabuchodonosor, de sa cour et des « sages » de Babylone; il n'attendit pas si longtemps pour donner à Daniel l'influence qui devait faire de ce prophète, pendant l'exil, la gloire
et le soutien d'Israël parmi les païens (p. 24 et suiv.). Jéhovnh ne devait pas tarder à avoir égard à sa propre gloire qui était intéressée à relever la foi et la religion de son peuple : il fallait faire connaître, dès le commencement de l'exil, la grandeur du Dieu dont le nom était alors plus que jamais blasphémé par les païens, qui ne mesuraient la puissance d'une divinité que par la prospérité de ses adorateurs -, il fallait aussi faire comprendre aux Chaldéens que, s'ils triomphaient en ce moment, leur triomphe ne durerait pas toujours. C'était là l'objet du songe de Nabuchodonosor.
Nous n'avons pas besoin non plus de supposer, avec Keil et Kranichfeld, que Daniel a deux manières de compter, envisageant tantôt le royaume chaldéen en lui-même et tantôt les relations de ce royaume avec le peuple hébreu. 11 serait également inutile de recourir, avec Rosenmùller, à une longue série de songes dans lesquels la même chose s'était reproduite, on a l'improbable subterfuge que le roi eut le songe dans la deuxième année de son règne et qu'il n'en demanda l'explication que longtemps après. Ces hypothèses ne s'accordent pas avec la teneur du récit. L'agitation d'esprit du monarque fut immédiate et elle dût être d'autant plus profonde qu'elle était immédiate. Le retard sur ce point aurait probablement délivré le roi de ses craintes et émoussé la pointe de sa curiosité.
Daniel indique, du reste, parfaitement la date initiale du règne de Nabuchodonosor : la deuxième année de ce règne coïncide avec la quatrième année de l'exil des trois otages et, dès lors, la première année de cet exil coïncide parfaitement avec la troisième année du règne de Joachim. Le noviciat de trois ans du jeune israélite a commencé deux ans ou au moins un an et quelques mois avant l'accession de Nabuchodonosor au trône. Il convient de remarquer aussi que Daniel ne mentionne, au chapitre premier, ancune année du règne de ce roi; et il n'en mentionne pas, parce que l'on ne comptait pas encore par les années du règne de Nabuchodonosor. Dan;el connaît donc très bien l'année de l'accession de ce roi au trône-, il s'accorde avec Bérose et avec Ptolémée : il n'a pas compté a Nabuchodonosor ses deux années de règne en société avec son père Quoi qu'ij portât le titre de roi les années de règne continuaient à compter pour Nabopolassar. On comprend, en effet, que le père étant encore vivant, on ne datât pas encore d'après les années du fils. Aussi les écrivains sacrés se sont-ils gardé d'employer avant le timps la date des années de Nabuchodonosor, qui ne fut en usage que deux ans après.
Ainsi s'évanouit donc le parachronisme imaginé ou créé par l'ignorance de la critique négative : il est faux que Daniel se soit trompé au sujet de l'époque où le songe du roi a eu lieu.
Rêverie rationaliste au sujet d'une double mention du règne de Cyrus. — Une autre objection qui fait florès dans le camp rationaliste est tirée d'un rapprochement de deux passages des chapitres I et X. Nous répondons à cette prétendue difficulté dans notre Commentaire (ch. I, 21). Toutefois, il nous semble bon de la rappeler ici. On accuse donc Daniel de n'être pas constant dans la manière dont il raconte les faits-, et voici comment Kuenen présente cette accusation : « Ainsi, dit-il, au chap. I, 21, nous lisons que « Daniel fut jusqu'à la première année du roi Cyrus. » Est-ce à dire que Daniel vécut jusqu'à cette date? Mais d'après le ch. X, 1. « une parole lui est révélée » dans la troisième année de Cyrus. Est-ce à dire au contraire que jusqu'à la première année de Cyrus Daniel resta à Babylone ? Dans ce cas il a dû rentrer dans son pays avec les autres Juifs. Mais alors, comment se fait-il qu'on ne trouve dans notre livre aucune trace de son retour ? Daniel, s'il était l'auteur de cet écrit, aurait-il pu garder le silence sur un événement aussi capital dans sa vie? » {Hist. crit. II, p. 557).
Pour répondre à cette objection nous n'avons pas besoin de supposer que la date du chapitre X a été altérée. C'est sans motif que les LXX ont mis : ev xS> Iviau-cQ -riS 7:pu>Tto Kupou. Cette correction est fautive et inutile. Les deux dates marquées par Daniel sont exactes et elles n'offrent de difficulté qu'à ceux qui en cherchent. Il est évident, en effet, que le verset I, 21 ne dit pas que Daniel n'a vécu que jusqu'à la première année du règne de Cyrus. Rien n'autorise donc à voir, dans ce passage, que Daniel « mourut » dans la première année du règne du nouveau roi de Babylone. Cette expression signifie que le prophète vécut jusqu'à l'époque de la chute de l'empire chaldéen ou, en d'autres termes, qu'il vécut assez pour assister au triomphe de Cyrus et pour avoir vu la fin de la Captivité. Le texte ne dit en aucune façon que Daniel cessa de vivre l'année même de la victoire de Cyrus sur les Chaldéens. En somme, l'écrivain sacré a voulu nous apprendre qu'il vécut pendant les soixante-dix ans de la Captivité (de 607 à 537).
Rien ne s'oppose donc à ce qu'il nous apprenne plus tard qu'il a eu encore une révélation divine quelque temps après l'avènement de Cyrus.
D'un autre côté, de ce que Daniel aurait dit qu'il vécut « à
Babjlone » jusqu'à la première année de Cjrus, il ne s'en suivrait pas qu'il rentra à Jérusalem : il pourrait être allé dans une autre contrée, en Médie ou en Perse, chargé de quelque mission par le nouveau maître de l'Asie. Kuenen aurait voulu que l'auteur le renseignât sur cette période de sa vie. Mais Daniel a trouvé, avec raison, qu'il avait suffisamment mis en lumière les quelques événements auxquels il avait été mêlé, les faits qui sont en connexion avec le développement extraordinaire des révélations divines au temps de l'exil. Le prophète ne peut donc pas être soupçonné de n'être pas « l'auteur de cet écrit, » parce qu'il ne nous a pas « dit ce qu'il devint après la prise de Babjlone ou parce qu'il a gardé le silence sur un événement aussi capital de sa vie. » Nous avons vu — et tout le livre le prouve — que Daniel ne s'est proposé d'écrire ni sa biographie ni une histoire complète de son temps.
Ces observations réfutent suffisamment l'objection que l'on tire de ces passages. Toutefois, pour suivre le rationalisme dans tous ses tours et ses détours, nous croyons devoir mentionner l'exposé que Cahen uous en fait. Il prétend que cette troisième année du règne de Cjrus est .« la troisième année du règne de Cjrus sur l'empire médo-persan. » Il ne donne aucune raison de son assertion et tout concourt à montrer qu'il s'agit bien de la rojauté de ce prince à Babjlone (535). Puis, Cahen ajoute : « Chapitre I, 21, il est dit que Daniel n'a vécu que jusqu'à la première année du règne de ce prince. Lengherke [sic) ne regardant pas Daniel comme l'auteur de l'ouvrage qui porte son nom, explique cette contradiction en disant que l'écrivain ne voulait d'abord faire vivre Daniel que jusqu'à la première année de Cjrus, année si remarquable pour les Israélites. Ce serait toujours une contradiction. Nous préférons l'explication de Rosenmùller, que l'indication I, 21 n'est pas rigoureuse » (Dan , X, 1).
Ainsi, Cahen trouva bon de préférer l'abandon du texte, qu'il attribue à Rosenmùller, à la « contradiction » que Lengerke aurait découverte : c'est ce qui s'appellerait très bien tomber do la poêle dans le feu. Mais il suffit de demander à ce rabbin comment il a pu voir que, d'après I, 21, Daniel n'a vécu que jusqu'à la première année du règne de Cjrus. Il n'a pu j voir ce que que parcequ'il l'j a mis. Un écrivain rojaliste qui aurait vécu à Paris au temps de la Révolution et qui terminerait ces mémoires, relatifs à cette période, par ces mots : <c j'ai vécu jusqu'à l'année 1815 ! » Voudrait-il dire qu'il n'a vécu que jus-
qu'à cette époque. Il est évident que cette conclusion serait absurde: c'est également le jugement que nous devons porter sur la conclusion que Cahen et Lengerke tirent du texte de Daniel.
L'explication que le même rabbin croit avoir vue dans Rosenmùller provient aussi d'une distraction : l'exégète allemand dit tout le contraire. Voici ces paroles : Quod ea quœ hoc capite exponitur visio Danieli tertio Cyri anno objecta hic dicitur, non repugnare ei quod I, 21, legimus, Danielem anno primo Cyri ad hue superstitem fuisse, vidimus in nota ad eum locum. Dans son explication du verset du chapitre premier il déclare également qu'il n'y a aucune contradiction entre les deux passages : Videtur scriptor hoc significare voîuisse, Danielem vixisse eo tempore, quo Persœ imperii Asiœ potiti sunt, et populo Judaico liber tas et patria cum sacris publicis reddita; quod tempus vivendo attigisse Danieli exoptatissimum esse debuit. Similis ratio est lociJerem. I, 3, ubi Jeremias vaticinatus esse dicitur usque ad expugnâtionem Hieuosolvm^:, quamvis eum ultra hune terminum vitam produxisse et vaticinia edidisse
constat Neque igitur ei quod hic dicitur ita adversatur quod
infra X, 1 , legimus, ut duo hœc Ubri capita cum Dertholdlo diversis auctoribus tribuere necesse sit. Il n'y a donc pas un mot dans ces deux passages qui exprime la pensée que Cahen prête à ce critique.
Les autres prétendues contradictions ou invraisemblances que les rationalistes ont collectionnées sur ce chapitre et sur les chapitres suivants sont exposées et réfutées dans les introductions particulières ou dans les notes qui se rattachent à la traduction du texte même de ces chapitres.
Légende rationaliste sur la composition du livre de Daniel.
— Les savants de l'école soi-disant critique ont supposé que le récit de Daniel, au sujet du siège de Jérusalem, la troisième année de Joachim, a été emprunté par leur pseudo-Daniel au livre des Chroniques (II, Chron , XXXVI, 5-7) où il est question de Joachim lié (dans la onzième année de son règne) « pour être conduit à Babylone » (cfr. Bleek, Theolog. Zeitschrift, P. III, p. 280 et ss.). Lengerke a aussi prétendu que 1' « erreur de Daniel » provient d'un renseignement erroné fourni par ce chapitre des Chroniques au sujet d'une déportation qui aurait eu lieu à la fin du règne de Joachim. Ainsi, après avoir supposé que le livre du prophète a été écrit sous les Machabées, les rationalistes ont présenté le fait comme positif et ils ont voulu nous raconter
de quelle manière la fraude — car il s'agit d une grande fraude — a été accomplie. Qu'il nous suffise de laisser Kuenen exposer cette pseudo-légende : « L'impossibilité, dit-il, de mettre d'accord Daniel I : 1,2, avec les autres données historiques n'est pas encore le plus grand obstacle qui empêche de croire à ce récit. On peut déterminer, avec une grande vraisemblance, la manière dont il s'est formé. Qu'on lise l'un après l'autre 2 Rois XXIII : 36-XXIV : 7 et 2 Chron. XXXVI : 5-8 -, les différences des deux récits sautent aux veux (l) -, il est également aisé devoir que l'auteur des Chroniques s'exprime d'une façon obscure et ambiguë. Est-ce que Jéhojakim a été, oui ou non, d'après lui, emmené à Babylone? Le traducteur grec répond affirmativement (xa\ à-rjyayev àuTov s?ç Ba6uX5>va), mais le texte hébreu laisse la chose indé cise (2). Cela ne plaide pas moins contre la fidélité de son récit que le silence de Jérémie sur ce pillage supposé du temple (vs. 7), et sur la captivité du roi. Voyez au contraire Jér. XXII .18, 19-, XXXVI : 30 (3). La différence du récit des Chroniques d'avec
(1) Ces textes sont rapportés ci-dessus, aux pages 307-310. Il est vrai qu'ils sont différents, mais ils ne se contredisent pas : ils se complètent. Tout homme qui lit attentivement la Bible a pu remarquer que les écrivains sacrés ne mentionnent pas tous les événements de la période historique dont ils parlent, ni tous les détails d'un même événement; ils nous transmettent des récits sommaires : celui-ci juge bon d'écrire un détail que celui-là passe sous silence, parce que son attention se porte plutôt sur un autre trait particulier qui concerne le même fait. Mais, en somme, nous trouvons là un accord d'événements et de dates qui donne au tableau qui en résulte toute la vérité d'un récit historique.
(2) Le texte hébreu décide très bien la question : il dit carrément que Joachim fut « lie pour être conduit à Babylone. » Le verbe leholikô offre l'infinitif hlpliil de talak (il est allé, il a marché), et signifie « pour le faire aller, pour le conduire. » Il est certain que le traducteur des LXX a mal traduit ce mot; et il est dès lors évident que Kuenen ne peut pas tirer parti de cette erreur. L'auteur du livre des Chroniques n'ajoute pas ce qui eut lieu après que Joachim eût élé lié; mais nous savons par le livre des llois et par Jérémie que Joachim mourut à cette époque avant d'avoir été conduit à Babylone. C'est aussi ce que l'on peut conclure du récit de l'auteur des Chroniques à propos des vases et des captifs pris sous Joachim, qui ne partirent, néanmoins, pour cette ville, qu'avec son fils Joachin.
(3) Le silence de Jérémie sur le pillage du temple et sur la captivité du roi, mentionnés vs. 7 des Chroniques, ne doit étonner personne, puisque ce prophète ne s'est jamais proposé de nous donner une histoire de tout ce qui s'est passé à Jérusalem à cette époque.
celui des Rois s'explique, par analogie, par la persuasion de l'auteur des Chroniques, quant au rapport qui unit nécessairement l'infidélité à Jéhovah et le malheur. Il lui paraît incroyable que Jéojakim soit demeuré impuni et se soit « endormi avec ses pères. » Si son châtiment n'est pas rapporté au second livre des Rois, ce ne peut être qu'une omission qu'il convient de réparer. L'obscurité du récit de l'auteur des Chroniques n'est-elle pas la preuve évidente que nous n'avons pas là une tradition bien sûre, mais une conclusion dogmatique ? Dans quelle mesure une confusion entre Jéhojakim et Jéhojachin a-t-elle pu contribuer à la formation du récit des Chroniques, cela reste douteux.
» Dans tous les cas, il paraît dès à présent très vraisemblable que Daniel I : 1, 3, pour le fond, a été pris à 2, Chr., XXXVI. Mais où l'auteur de Daniel a-t-il puisé l'indication de « la troisième année du règne de Jéhojakim ? » Peut-être estelle empruntée à 2 Rois, XXIV : 1 -, il y est question de trois années au bout desquelles Jéhojakim se révolta et fut puni. Ne peut-on pas admettre que l'auteur du livre de Daniel, ne poursuivant pas un but historique, ne mit pas non plus dans son livre le résultat de recherches historiques, et qu'il supposa, en prenant pour base de son histoire 2 Rois, XXIV : 1, que les prisonniers juifs, dont il voulait raconter l'histoire, avaient été déportés en la troisième année de Jéhojakim ? » (Hist. crit., II, p. 655).
En dehors des critiques fantaisistes que nous venons de réfuter dans les notes, nous n'avons devant nous qu'un (argument fondé sur une explication « de la différence du récit des Chroniques d'avec celui des Rois. » Kuenen a découvert que l'auteur des Chroniques a voulu que Joachim ne soit pas « demeuré impuni » et qu'il ne se soit pas «endormi avec ses pères. » Ainsi, l'auteur des Chroniques a voulu contredire le livre des Rois et montrer que ce monarque, infidèle à Jéhovah, a été châtié. Si l'auteur du livre des Chroniques avait eu ce dessein, il aurait eu là l'occasion d'être plus explicite qu'il ne l'est : il n'avait qu'à indiquer la réalisation de la prophétie de Jérémie relative aux tristes funérailles de ce roi. Il n'en a cependant pas parlé, et nous sommes en droit de conclure de ce silence que « l'obscurité du
Dans les deux passages visés par Kuenen, iJ se contente de prédire que le cadavre de Joachim restera sans sépulture. Or, ni les Rois ni les Chroniques ne disent rien qui donne à penser que cette prophétie ne s'est pas accomplie (voy. p. 309).
récit » de cet auteur ou plutôt son laconisme prouve que nous avons, dans le peu qu'il dit, une « tradition très sûre » et non une « conclusion dogmatique. »
Kuenen se demande ensuite « dans quelle mesure une confusion entre Joachim et Joachin a pu contribuer à la formation du récit des Chroniques. Mais on ne voit pas trop pour quel motif il se pose cette question, si ce n'est pour nous donner un spécimen des procédés bizarres de la critique rationaliste. Au lieu de commencer par prouver qu'il y a eu confusion, cette critique savante se contente de l'imaginer, de la rêver, et puis elle se demande comment cette confusion — qui n'existe pas — a contribué à la formatiou d'un récit dans lequel elle ne se trouve pas. C'est un procédé très hypercritique, amusant même, si l'on veut, mais aucunement concluant. D'ailleurs, dans le cas présent, Kuenen reconnaît, que le rapport qu'il suppose entre une cause imaginaire (la confusion) et l'effet (la formation du récit des Chroniques) est « douteux. »
Ce doute ne l'empêche pas toutefois de conclure que « dan s tous les cas, il paraît, dès à présent, très vraisemblable que Daniel I : 1,2, pour le fond, a été pris à 2 Chr., XXXVI. » Ainsi Daniel aurait emprunté le récit de la prise de Jérusalem, dans la troisième année de Joachim, au récit des Chroniques où il ne se trouve pas, et où il n'est question que de la déportation qui eut lieu, dans sa onzième année, du roi Joachin son fils; lequel fut emmené à Babyloneavec les vases sacrés pris trois mois auparavant sous le règne de son père. Mais alors pourquoi le pseudo -Daniel n'aurait-il pas tout simplement adopté le récit du livre des Chroniques? Que lui importait que la captivité de son héros eût commencé la troisième année de Joachim ou la on zième ? Pourquoi n'aurait-il pas dit que ses compagnons et lui furent déportés avec le roi Joachin? Ces points d'interrogation suffisent pour repousser les assertions fantaisistes et les conjectures impertinentes de la critique rationaliste. Tout montre, d'ailleurs, que les récits de Daniel et des Chroniques ont un objet différent. Kuenen le comprend, au fond, et, pour justifier la transformation imaginaire du récit des Chroniques, il nous apprend qu'il a découvert que son Daniel a puisé « l'indication de la troisième année du règne de Joachim » dans le passage du livre des Rois où il est dit que ce roi se révolta après « trois années » de vassalité. Nous n'insisterons pas pour montrer qu'il faut être bien en peine de fournir des arguments sérieux, pour en venir à imaginer de pareils quiproquos. Toutefois, continuant
encore son ascension dans l'absurde, Kuenen en vient à dire que «l'auteur ne poursuivant pas un but historique (quand avez- vous prouvé cette autre fausse légende ?) ne se préoccupe pas non plus de mettre dans son livre le résultat des recherches historiques. » Mais c'est là un raisonnement qui ne dit pas grand chose : le conséquent n'est que la répétition de l'antécédent qui n'a jamais été prouvé. Kuenen aurait dû d'ailleurs nous dire pourquoi le romancier n'aurait pas pris un point de départ qui lui était indiqué par le livre des Rois et par les Chroniques? Ce pseudo- Daniel ne devait-il pas même, dans l'intérêt du but qu'on lui suppose, chercher à donner à son récit une base historique, vu surtout que rien n'était plus facile ? Il n'avait qu'à dater sa déportation de la onzième année du règne de Joachim et la faire rentrer dans celle de Joachin qui eut lieu l'année même de la mort de son père. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il racontait des événements tout différents. Ainsi, cette fausse légende du rationalisme va rejoindre les autres de même acabit qui composent son répertoire.
Balthasar et Darius le Mède. — Les rationalistes allèguent aussi contre le livre de Daniel des difficultés relatives aux règnes de Balthasar et de Darius le Mède. Ils concluent des obscurités ou des lacunes de l'histoire, que les personnages qui figurent dans ce livre ne sont pas historiques. Daniel, disent nos adversaires, parle de deux rois entièrement inconnus ; il raconte que « la monarchie de Babylone fut remplacée par celle des Mèdes et Belsatzar par Darius le Mède ; » le dernier roi de Babylone, Balthasar, est introduit sous un nom différent de celui qu'il porte chez les historiens profanes ; de plus, Daniel donne ce roi comme fils ou descendant de Nabuchodonosor, et cependant les historiens le représentent comme n'appartenant pas à la race royale ; l'auteur du livre de Daniel se trompe également au sujet de la mort de ce roi : un contemporain n'aurait pas ignoré les faits relatifs à la défaite de Nabonid et à la prise de Babylone par Cyrus -, il ne nous aurait pas transmis un récit aussi différent de celui de Bérose et d'A.bydène; il parle enfin d'un Darius le Mède et ce roi est inconnu dans l'histoire profane ; d'un autre côté, il ne dit rien des règnes d'Evil-Mérodach et de son beau-frère Nériglissor. On conclut donc de cet exposé qu'un vrai Daniel n'aurait pas ainsi méconnu l'histoire des Babyloniens et n'aurait pas accumulé autant d'affirmations bouleversées par les meilleurs témoignages.
Sources des difficultés. — Les difficultés proviennent de deux
causes : 1° du manque de documents relatifs aux deux successeurs immédiats de Nabuchodonosor ; 2° de ce qu'on ne lit pas les textes bibliques ou qu'on les fausse pour les plier à des renseignements que les Grecs nous ont transmis et qui se rapportent à des faits tout différents.
4e Une cause des difficultés que nous avons en vue doit donc être attribuée à l'insuffisance des moyens dont nous disposons. Les historiens profanes ne nous ont pas laissé des annales des Babyloniens -, et il est assez difficile de mettre ces écrivains d'accord entre eux au sujet des faits dont ils nous ont conservé le souvenir. Nous ne possédons que des récits tronqués, des fragments d'écrits dont les auteurs appartiennent à des nations différentes ; et c'est à peine si nous y trouvons une histoire abrégée des empires situés sur les bords du Tigre et de TEuphrate. A travers tant de siècles, cette histoire n'est arrivée jusqu'à nous que dans un certain désordre. Il a suffi, par exemple, de quelques surnoms donnés à un même personnage pour amener une grande confusion et faire de leur histoire un écheveau très embrouillé. C'est ainsi que, dans le cas dont nous nous occupons, le livre de Daniel offre deux énigmes provenant de ce que deux rois, pour une cause que nous expliquerons, ont porté deux noms différents, et que, pour des raisons qui leur sont propres, les écrivains profanes ont adopté un de ces noms, tandis que Daniel a conservé et mentionné l'autre. Il en est résulté que, après avoir brillé d'un vif éclat, les noms de Balthasar et de Darius le Mède s'enveloppèrent bientôt de ténèbres et qu'ils furent oubliés à ce point que l'on a essayé de les identifier avec des rois tout différents ;
2° Une autre cause d'erreur est due à la mésintelligence ou à une fausse interprétation des textes bibliques. On fait dire à Daniel ce qu'il ne dit pas. Il parle, il est vrai, du meurtre de Balthasar; mais .il ne dit nulle part que cette catastrophe fut amenée par l'entrée de Cyrus à Babylone ; il n'a jamais dit que Balthasar, fils de Nabuchodonosor, fut le dernier roi chaldéen de cette ville. Daniel nous apprend qu'un Mode succéda à Balthasar -, mais il ne nous dit pes que ce fut un roi des Mèdes et qu'il devint roi des Chaldéens par un droit de conquête. Ceux qui prêtent ces opinions à Daniel font de son récit une énigme insoluble, une espèce de problème inexplicable proposé à l'exégète et à l'historien. Toute la difficulté vient, en effet, du double préjugé d'après lequel on s'imagine : 1° que Balthasar fut le dernier roi de Babylone ; 2° qu'un Mède ne put être roi de cette
ville qu'après la conquête qui en fut faite par Cyrus. Or, ces deux assertions sont complètement fausses. Elles jettent le trouble et la confusion dans l'histoire des dernières années de l'empire chaldéen.
D'un autre côté, il faut reconnaître que les Juifs n'ont pas conservé la tradition relative aux rois babyloniens. Après la Captivité, ils s'occupèrent peu de l'histoire de ces souverains : ils avaient d'autres soucis. Absorbés par leurs luttes avec les rois perses et macédoniens, par leurs querelles intestines et par leurs démêlés casuistiques, ils oublièrent bientôt l'histoire de la Babylonie du temps de l'exil. Plus tard, nul ne fut en état de soulever un coin du voile épais qui répandait la nuit sur les derniers rois de la Chaldée.
Les Juifs fixés en Egypte cherchèrent bien sans doute à mettre en harmonie l'histoire sacrée et l'histoire profane. Mais ils ignoraient beaucoup de fjits relatifs à l'histoire babylonienne ; les successeurs de Nabuchodonosor avaient laissé un faible souvenir dans la mémoire de ces lettrés, de sorte qu'ils ont quelquefois fait des rapprochements sans critique (1). La connaissance des événements historiques du temps de la monarchie chaldéenne était si confuse, l'histoire des rois de Perse était elle-même devenue tellement embrouillée, que Josèphe confond Darius Nothus avec Darius Codoman vaincu par Alexandre. Dans des temps plus rapprochés de nous, les Juifs de la Grande Chronique (Seder Olam Rabba) ne connaissent d'autres rois de Perse que ceux dont parle l'Ecriture. Ne comprenant pas que Daniel ne s'est pas proposé de donner une prophétie historique détaillée de la monarchie persane, ils en sont venus à ne donner à cette monarchie qu'une durée de trente-quatre ans de Darius d'Hystaspe à Alexandre.
Mais d'un autre côté, un trop grand nombre de récits de provenance grecque ont été la source d'une fausse tradition, d'une fausse exégèse des textes de Daniel relatifs à Balthasar et à Darius le Mède. Cédant, en effet, à la préoccupation de faire concorder ces textes avec des sources grecques, Josèphe qui est d'ordinaire un historien sérieux, a étrangement brouillé et confondu
(iï Ainsi le traducteur grec (des Septante) du livre de Daniel, traducteur qui vivait vers l'époque des Machabées, a si peu compris le récit des événements racontés par le prophète (V, 31), qu'il traduit ce passage ainsi qu'il suit : « et Artaxerœès, le Mède, reçut le royaume. » A-t-il pensé à Artaxerxès Longuemain ? Ce n'est pas probable. Mais alors dans quel but ce nom est-il substitué à celui de Darius?
les règnes de ces rois. Ne pouvant puiser tous les renseignements qui lui étaient nécessaires dans la Bible ou dans la tradition de son peuple, il voulut se guider par les récits des historiens profanes. Mais la lecture de ces écrits imbiba son esprit de préjugés et d'erreurs. Après avoir embrouillé les textes relatifs à la première campagne de Nabuchodonosor (voy. p. 314, 317), il n'a pas mieux réussi, lorsqu'il a voulu coordonner les textes sacrés et profanes qui ont trait aux successeurs immédiats de ce roi. Il s'est laissé conduire à travers ce dédale de récits incomplets et d'assertions contradictoires par certaines analogies de situations, par le sentiment plus ou moins exact de quelques ressemblances. Xénophon a surtout contribué à dérouter l'historien juif en lui apprenant que Cyrus avait conquis Babjlone pour le compte du roi des Mèdes, son suzerain. La confusion qui embarrasse les chronologistes. les historiens et les exégètes est due en grande partie à Josèphe. Il a exercé sur les récits historiques des chapitres V et VI de Daniel une influence pernicieuse : il a tout mêlé, et, grâce à lui, la question qui était si simple va devenir très compliquée.
De Saulcy qui a très bien constaté ce fait, s'exprime ainsi à ce sujet : « Josèphe, à qui revient de droit le reproche d'avoir tellement embrouillé les faits, qu'il est bien difficile aujourd'hui de démêler la vérité, Josèphe dit, sans hésiter, qu'après la mort de Labosordach, fils de Niglissar, dont le règne ne fut que de neuf mois, la royauté passa à Baltasar, qui est appelé Naboandel par les Babyloniens. C'est à lui que Cyrus et Darius, rois des Mèdes, déclarent la guerre. C'est lui qui eut, dans un festin, la vision que Daniel fut chargé d'expliquer. Il fut pris lui-même à la prise de la ville par les troupes de Cyrus, après avoir régné dixsept ans.
» On le voit, il n'y a pas de doute possible sur l'identité de Nabonadios de Ptolémée et du Naboandel de Josèphe, mais l'identité de ce Naboandel avec le Baltasar de l'Ecriture sainte est insoutenable. En effet, le Baltasar, au dire de Daniel, a été tué dans la nuit même de son festin, Naboandel a été fait prisonnier par Cyrus ; voilà tout ce qu'en ose dire Josèphe. Ce qui le fait hésiter, c'est la certitude que son Naboandel n'est pas mort à la prise de Babylone, que Baltasar est mort dans la nuit même du festin, enfin que Darius le Mède a régné sur Babylone après Baltasar. Tous ces faits étaient facilement explicables sans l'intervention d'un roi mède du nom de Darius; tandis que ce roi une fois inventé, il n'y a plus moyen de se tirer d'embarras qu'en entassant hypothèses sur hypothèses. » (Loc. cit., p. 130, 131.)
Légende de Josèphe. — Comme sous Nabonid, dernier roi chaldéen de Babylone, cette ville fut prise par Cyrus ; Josèphe a supposé que Nabonid est le Balthasar de Daniel (Antiqq., X, XI, 2) et que ce roi fut tué, à cette époque, à la suite du siège, dans un festin. L'historien juif se laissa ainsi guider par une analogie trompeuse. Cette supposition était fausse et l'identification de Nabonid avec Balthasar est aussi complètement erronée.
Telle est, en effet, la légende de Josèphe. Après avoir dit qu'Abilamarodach (dont le règne aurait duré dix-huit ans) succéda à Nabuchodonosor et que la couronne passa ensuite à Niglissar (qui serait resté quarante ans sur le trône) et à Labosordach, qui aurait été détrôné par Balthasar, lequel, parmi les Babyloniens, portait le nom de Naboandel, Josèphe ajonte : « Cyrus, roi des Perses, et Darius, roi des Mèrïes, lui déclarèrent la guerre et l'assiégèrent dans Babylone. Il arriva pendant le siège une chose extraordinaire et surprenante, etc. » Ici, Josèphe raconte l'histoire du festin décrit dans le livre de Daniel -, et il poursuit en ces termes : « Peu de temps après, la ville fut emportée par Cyrus roi de Perse, et Balthasar fut fait prisonnier. Ce fut sous son règne, qui dura dix-sept ans, que Babylone fut prise et que finirent en sa personne les successeurs de Nabuchodonosor. Darius qui, conjointement avec Cyrus dont il était parent, détruisit l'empire des Babyloniens, était âgé de soixantedeux ans lorsqu'il se rendit maître de cette ville. Il était fils d'Astyage à qui les Grecs ont donné un autre nom. » (Antiqq. iuives, liv. X, chap. XI, 2 et 3.)
Ainsi, Josèphe a mis arbitrairement la mort de Balthasar à la chute de BabjTlone, et de la sorte il a identifié ce roi avec Nabonid, dernier roi chaldéen de cette ville. Voici le raisonnement qui a conduit Josèphe à ce résultat : Balthasar a été tué dans un festin à la suite de la fameuse vision qui lui annonçait que son empire serait donné aux Mèdes et aux Perses ; donc, il a été tué à la prise de Babylone.
Mésintelligence de la prophétie relative à un Mède et à un Perse qui doivent contribuer à la ruine de la monarchie chaldéenne — Nous verrons dans notre Commentaire sur les versets 25-28 du cinquième chapitre, que cette prophétie de Daniel n'a pas été fouillée dans tous les sens. On n'a tenu compte ni du mot u-farsin (et scindentes, et dividentes) et du vrai sens du verbe faras (il a brisé, divisé), qui indiquent des « scissions, » des « divisions, » ni de la double signification des mots M ad aï u-Faras qui indiquent tout à la fois « un Mède et un Perse » et
les « Mèdes et les Perses. » Puis, on a supposé que tous les événements qui se sont énoncés dans ce texte ont suivi immédiatement. Cependant, Daniel se contente de nous apprendre que « cette même nuit Balthasar fut tué » et que « Darius le Mède reçut le royaume » (V, 30, 31). Dans le verset qui se trouve aujourd'hui au chapitre XIII, 65, mais qui doit être mis à la suite du verset 31 du chapitre V, — nous le montrerons plus loin (§ XXIJ, — Daniel montre le Perse dans le lointain, en ajoutant : « Et le roi Astyage fut réuni à ses pères et Cjrus le Perse reçut ou prit (^apsXa6s) son royaume. » Il est certain , du reste, que les mots Madaî et Faras indiquent simplement la Médie et la Perse. Daniel (XI, 1) désigne toutefois Darius par l'épithète de ham-Madaî (le Mède) ; ailleurs il indique expressément le désorganisateur [Darius le Mède, V, 31] et le destructeur [Cyrus le Perse, VI, 28] de l'empire chaldéen. En résumé , Daniel se contente d'indiquer Ja Médie et la Perse qui ont produit les deux instruments dont Dieu se servira pour désorganiser et pour ruiner la monarchie chaldéenne. Les deux expressions du texte peuvent tout aussi bien désigner deux individus, un Mède et un Perse, que des Mèdes et des Perses. Rien ne montre que Daniel ait eu uniquement en vue l'ensemble des armées qui conquirent Babylone. Si l'on ne s'est pas arrêté au sens premier et fondamental, c'est parce qu'on a lu Daniel avec la préoccupation d'y trouver le récit de la conquête immédiate des armées médo-perses sous Cyrus.
Toutefois, cette partie de la prophétie que nous mettons en relief a été très bien reproduite — mais attribuée à Nabuchodonosor — dans une légende qu'Abydène nous a conservée et qui annonce les révolutions qu' « un Mède, jadis la gloire de l'Assyrie, » et un « Mulet venu de Perse » devaient causer dans l'empire babylonien. Voy. notre Commentaire, ch. V.
En somme, Daniel a vu, par une inspiration surnaturelle, dans l'inscription de la salle du festin, que des « divisions » allaient bientôt se produire à Babylone ; que la royauté serait « brisée, divisée-, » et qu'un Mède (Darius) et un Perse (Cyrus) profiteraient de cette anarchie pour s'élever sur le trône de cette ville, de sorte que, finalement, les Mèdes unis aux Perses s'empareraient de l'empire assyrochaldéen. Mais avant la catastrophe finale, il devait y avoir de grandes brouilleries dans l'Etat, des agitations oligarchiques qui amenèrent un Mède, un des grands dignitaires, sur le trône. Cette usurpation « brisa, divisa, »'en effet, la lignée divine des rois chaldéens qui disparut complètement lorsqu'un Perse (Cyrus) eut détrôné Nabonid. Ce dernier
roi de Babylone avait d'ailleurs succédé à Laborosoarchod, fils de l'usurpateur, qui, après avoir profité de l'irrégularité dans la transmission du pouvoir suprême, fut bientôt massacré par les Babyloniens indignés de ses vices ou de ses cruautés ou plutôt désireux de rétablir le sceptre dans les mains d'un Chaldéen. Daniel a prédit ces révolutions de palais qui ne devaient rien offrir de favorable à la consolidation de la monarchie chaldéenne. Le premier acte de ce drame se passa dans la nuit même où une main invisible, glaçant d'effroi l'âme de Balthasar, lui dicta son arrêt de mort, au moment où, dans un splendide festin donné à toute sa cour, il se laissait aller au torrent de ses joies désordonnées et sacrilèges.
Mais ne tenant pas compte de tous ces détails de la prophétie de Daniel et précipitant les événements qui se sont déroulés dans la suite, Josèphe et ceux qui l'ont suivi font dire à Daniel que, la nuit même où Balthasar vit les doigts qui écrivaient sur la muraille le sort destiné à la royauté chaldéenne, Babjlone fut prise par Cyrus, de sorte que, au moment même où Balthasar fut tué, le royaume des Chaldéens fut livré auxMèdes et aux Perses. Or, le texte n'indique d'abord qu'un Mède ou des Mèdes et ne marque pas l'époque de l'avènement du Perse que devaient suivre des Mèdes et des Perses. D'un autre côté, Daniel parle seulement d'un Darius de la race des Mèdes; on en a fait un roi des Mèdes et on a prétendu que ce Darius était le dernier monarque du royaume des Mèdes. Josèphe en a fait un fils d'Astyage et il l'identifie avec un Cyaxare II, imaginé par Xénophon ; et supposant que ce roi de roman fut associé à Cyrus par la conquête de Babylone, il ajoute : « Babylone fut prise par Darius, fils d'Astyage, qui a un autre nom parmi les Grecs » {Ibid.). Il est résulté de cette manière de voir que le dernier roi chaldéen de Babylone (Nabonid, Labynet) avait été massacré par les Mèdes et les Perses au milieu d'un somptueux festin qu'il célébrait follement pendant que l'ennemi pénétrait dans Babvlone par le lit de l'Euphrate détourné. En attribuant ce mélange imaginaire à Daniel, on le met en opposition avec Bérose, qui enseigne que Cyrus battit et fit prisonnier Nabonid et lui assigna pour demeure la Carmanie où il passa le reste de ses jours. Il a fallu ensuite introduire entre Nabonid et Cyrus un roi des Mèdes coopérateur de Cyrus dans le siège de Babylone. On a ainsi tout mêlé, tout confondu, et on a introduit le g-âchis dans le livre de notre prophète. On est donc obligé d'abandonner Josèphe. C'est surtout dans cette matière qu'il faut le lire avec
précaution et se souvenir de ce mot de Blondel : Moneo Josephum cum judicio esse legendum. En effet, dans cette partie de son livre, cet écrivain juif ne parle pas en historien qui expose le récit biblique ou qui transmet une tradition juive : c'est un système qu'il propose, une légende qu'il fabrique, une paraphrase inexacte du texte dans laquelle il introduit un complément arbitraire qui donne au passage une détermination qu'il n'a pas, en lui faisant dire que la prise de Babylone vint immédiatement après la mort de Balthasar. Mais cette fausse indication, ce lapsus de Josèphe a suffi pour jeter dix-huit siècles de ténèbres sur ces deux chapitres de Daniel.
Méthode. — Faisons donc abstraction des rapprochements imaginés par Josèphe, des rapports qu'il a établis entre le meurtre de Balthasar et l'entrée de Cyrus à Babylone. En lisant le texte avec ces associations d'idées préconçues, on le fausse; il convient de le lire sans parti pris. Il suffit de laisser parler Daniel et de lui permettre de creuser lui-même ce terrain encombré d'hypothèses absurdes, de systèmes en l'air ; il parvient ainsi lui-même facilement à mettre au jour le trésor enfoui sous de nombreux siècles d'oubli et d'ignorance. Les auteurs auraient, en effet, évité diverses fausses pistes, s'ils avaient plus strictement suivi le texte de l'écrivain sacré, sans y introduire leurs fantaisies. Laissons donc parler ce prophète et ne lui faisons pas dire ce qu'il ne dit pas : il ne dit pas que Balthasar fut le dernier roi de Babylone et qu'il fut tué à la prise de cette ville par Cyrus ; n'introduisons pas cela dans le texte. 11 dit que Balthasar était le « fils » de Nabuchodonosor -, n'imitons pas ces critiques qui invitent Daniel à changer d'opinion, qui lui expliquait son texte, qui le lui interprètent de façon à transformer le « fils » en « petit-fils, » en « descendant » du grand roi des Chaldéens. Ce n'est que^de la sorte qu'on ramènera l'exégèse à
(1) Josèphe a transformé Balthasar, fils de Nabuchodonosor, en « petit-fils » de ce roi ; et la reine qui intervient au festin devient « l'aïeule » de Balthasar. Nous ne disons rien des dates fournies par cet historien au sujet des règnes d'Evilmérodach et de Nériglissor, qui auraient duré dix-huit et quarante ans. Ces dates ne peuvent s'accorder ni avec le Canon de Ptolémée, ni avec Bcrose, ni avec la durée que les écrivains sacrés donnent à la période de l'exil. Il n'est pas possible, en effet, d'accorder la moindre confiance à cette chronologie de Josèphe. D'après son compte, il faudrait reculer la prise de Babylone par Cyrus jusqu'en 488. Or, nous savons que cet événement eut lieu en 538.
des faits certains et qu'on mettra un terme aux diverses conjec tures arbitraires qui jettent le trouble dans le livre et dans l'intelligence des lecteurs.
Résultat. — La lecture de ces textes nous conduit à une idée tout à fait lumineuse pour l'histoire des deux successeurs immédiats de Nabuchodonosor. Les faits constatés dans le livre de Daniel sont les suivants : Balthasar, fils et successeur de Nabuchodonosor, est massacré dans un festin et un Mède lui succède. Nous verrons, d'autre part, que le successeur de Nabuchodonosor se nommait aussi Evilmérodach et que ce roi, massacré par des conspirateurs, eut pour successeur son beau-frère Nériglissor. Lorsque nous aurons compris que ce dernier personnage était « de la race des Mèdes, » les données de Daniel nous apparaîtront dans une concordance parfaite avec celles des historiens profanes. Les documents que nous possédons suffisent pour nous faire admettre que Balthasar n'est autre qu'Evilmérodach et que Darius avait pris le nom assyro-chaldéen de Nériglissor. Voilà la vérité, elle ne sera pas difficile à démontrer. Nous lèverons ainsi le sceau d'un texte qui est depuis si longtemps le tourment des savants (crux interpretum). Cette identification éclaire, en effet, la question d'une vive lumière et change du tout au tout l'aspect des choses. Elle nous amène à renverser l'optique de l'histoire de fantaisie de Josèphe.
Ces réflexions que nous a suggérées la lecture des textes de Daniel et que nous venons d'exposer en abrégé sont loin, du reste, d'être entachées de cette nouveauté qu'on pourrait leur supposer tout d'abord. Elles sont consacrées en principe dans renseignement de Daniel conforme aux textes de Bérose et de Mégasthène. Pour répondre, d'ailleurs, à un parti pris qui repousse tout ce qui paraît nouveau dans l'interprétation des textes bibliques et qui cherche des nouveautés là où précisément il n'y en a pas, je commence par reconnaître que cette interprétation est partagée par des exégètes et par des historiens ou des chronologistes qui ne sont pas sans valeur. Parmi ces écrivains qui soutiennent l'identité de Balthasar et d'Evilmérodach, nous citerons : Hoffmann (Die 70 Jahre des Jeremia, p. 44 et ss. ; Weis. sag. und Erfull, I, p. 296), Hasvernick [Neve krit. Untersuch, p. 72 et ss.), Fuller, Scheuchzer (Assyrische Forschungen), Œhler, [Tliob Litt. 1842, p. 398] Kliefoth, Hupfeld (Exercitationes Herodotianœ), Wolf, Zùndel.Kranichfeld, Zœckler, Keil , Rœckerath [Blblische Chronologie, 1865), etc Nous pouvons adjoindre à ces noms ceux de Marsham^ Bouhier, Niebuhr, [Assur und Babel p. 91 et
ss.], Westcott (Canon JEgypt. chron., secul. 18-, — Du Pin, Biblioth. desHistor., tom. II, pp. 812, 843).
Nous nous contenterons toutefois d'exposer ici les sentiments de Court de Gebelin, de Larclier et de de Saulcy, qui ont soutenu avec raison que Balthasar est Evilmérodach, le fils et le successeur immédiat de Nabuchodonosor, et qu'un espace de temps d'une vingtaine d'années (21 ans) se place entre la mort de Balthasar et l'occupation de Babylone par Cjrus. C'est dans cet esprit que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs des thèses qui coïncident avec notre propre sentiment et que nous sommes heureux de citer. Faisons d'abord connaître le travail de Court de Gebelin, qui a paru en 1781, et qui s'est égaré dans de gros volumes de ce polygraphe. Ce savant détermine ainsi « les objets à démontrer » : 1° Que le Belsasar de Daniel est l'Evilmérodach du Canon astronomique ; 2° que Darius le Mède est Nériglissar; 3° que Nabonid était petit-fils de Nabuchodonosor « (Le Monde primitif \ tom VIII, ou Dissertations mêlées, tom. I, p. 86). Il établit ainsi qu'il suit la parfaite harmonie qui existe sur ces trois points entre l'histoire sacrée et l'histoire profane :
« Premier accord. Belsasar est fils de Nabuchodonosor et le même qiïEvil-Merodach. Evil-Merodach, nous dit Bérose, fut fils et successeur de Nabuchodonosor. C'était un prince indigne de son rang : il se conduisait (anomôs kai aselgôs) sans foi ni loi -, aussi est-il surnommé Evil ou l'Insensé (I). S'étant ainsi rendu insupportable à ses sujets, il fut tué dans un festin par son beau-frère Nériglissar, après deux années de règne, c'est-à-dire dans sa troisième année commençante, et son beau-frère lui succéda. Voilà donc autant de caractères qu'il faut retrouver dans Belsasar.
» Belsasar réunit complètement tous ces caractères. Belsasar est constamment appelé fils de Nabuchodonosor : il est représenté comme un prince indigne de son sang : il est tué dans un festin qu'il donne aux seigneurs de sa cour. 1° Il est fils de Nabuchodonosor. C'est la qualité que lui donne trois fois la reine dans le Ve chapitre de Daniel. Ce prince la prend lui-même ; et Daniel lui dit aussi : « Et vous, Belsasar, vous qui êtes son fils (parlant de Nabuchodonosor), etc. » De plus, les Juifs de Babylone écrivant à ceux de Jérusalem, cinq ans après la prise de cette ville, et leur envoyant de l'argent pour offrir des sacrifices en leur nom, leur disent (Baruch, I, 11, 1 2) : « Priez pour la vie de Nabuchodonosor, roi de Babylone, et pour la vie de Bel-
(1) Cette étymologie tirée de l'hébreu est inexacte. D'après l'assyrien archaïque, ce nom signifie « Fils de Merodach. »
sasar, son fils, etc. » 2° Belsasar était un prince indigne du haut rang auquel l'avaient appelé sa naissance et les vertus [?] de ses ancêtres. Daniel nous l'apprend dans ce chapitre V où il explique les caractères tracés sur la muraille par la main prophétique..... » (Ibid., p. 86, 87). Court de Gebelin s'en remet à ce même chapitre pour prouver que Belsasar fut tué dans un festin-, et il passe au
« Second accord. Darius le Mède et Nériglissar sont le même personnage. Nériglissor ou plutôt Neri-gaUassar (1), succède, selon les historiens profanes, à Evilmérodach qu'il avait assassiné (2), quoiqu'il en eût épousé la sœur; il n'était ni du sang royal, ni babylonien : pour se soutenir dans son usurpation, il fit la guerre aux Mèdes et aux Perses ; et cette guerre pendant laquelle il perdit la vie dans un combat ne finit que par la ruine de l'empire babylonien, vingt-un an après que Nériglissar fut monté sur le trône : d'ailleurs, ce prince ne régna que quatre ans :
» Darius le Mède réunit tous ces caractères. Darius le Mède réunit et réunit seul tous ces caractères de la manière la plus sensible. Darius le Mède est successeur de Nabuchodonosor, d'un prince mis à mort dans un festin. Il est étranger au sang royal et à la nation ; à lui commence une guerre qui dure vingt-un ans, et qui finit par la ruine de l'empire. C'est ce que nous allons prouver. Les trois premiers sont déjà établis par tout ce qui précède. Ce que nous devons prouver, et qui décide hautement de la personne de Darius le Mède, c'est qu'il était ennemi et non ami de Cyrus, par conséquent qu'on ne peut voir en lui Cyaxare, oncle de ce dernier prince, et qui remplaça le dernier roi de Babylone.
» \° Daniel introduit sur la scène l'Ange du royaume de Babylone, et lui fait dire (XI, h) : « Dès la première année de » Darius de la race des Mèdes, j'ai travaillé pour l'aider à s'éta- » blir et à se fortifier dans son royaume : Le Prince du royaume » des Perses m'a résisté. »
» Darius le Mède était donc en guerre avec les Perses : ce n'était donc pas ce prince mède, oncle de Cyrus, auquel celui-ci céda, dit-on, Babylone pour le reste de ses jours-, c'était donc
(1) L'analyse de ce nom est inexacte : Nergal-sar-ussur signifie : (dieu) Nergal, protège le roi !
(2) Du moins l'assassinat fut le fait de conspirateurs qui donnèrent la couronne à ce prince.
le Mède qui ayant usurpé le royaume de Babylone, occasionna une guerre entre les Babyloniens et les Perses, qui finit par la ruine de l'empire babylonien. On ne peut donc voir en lui que le Mède Nériglissar.
2° Ce qui est encore plus remarquable, et que personne n'a observé, c'est que Daniel compte entre le commencement du règne de ce prince, de Darius le Mède à la prise de Babylone, vingt-un ans, précisément le même espace de temps que le Canon de Ptolémée admet entre Nériglissar et la prise de Babylone. «. Le prince (l'Ange) du royaume des Perses m'a résisté vingt-un jours. » Or, tout le monde sait qu'un jour est un an dans le style prophétique. Voilà donc vingt-un ans entre les commencements de Darius le Mède et la prise de la ville. Il ne peut donc être en aucune manière Cyaxare, oncle de Cyrus. Ainsi croulent tous les systèmes imaginés jusqu'ici pour déterminer quel était ce prince entre les successeurs de Nabuchodonosor. Le système qui avait rencontré le vrai, comme par hasard et sans qu'on put le démontrer, en acquiert une force absolument nouvelle. » (Ibid., p. 89, 90).
» Troisième accord. Le dernier roi de Babylone est petit- fils de Nabuchodonosor ; il n'est tué ni à Babylone ni ailleurs. Enfin le royaume de Babylone ne devait périr que sous le règne du petitfils de Nabuchodonsor (1), et ce prince loin d'avoir été tué à la prise de Babylone, n'était pas même de cette ville. Deux caractères décisifs et sur lesquels règne l'accord le plus parfait entre l'histoire sacrée et la profane : ce que personne n'avait vu et que nous allons démontrer.
» 4° Nous avons déjà rapporté les passages d'Esaïe et de Jérémie, qui déclarent que l'empire serait détruit après les règnes du fils et du petit-fils de Nabuchodonosor, Or, Nabonadius était ce petit-fils, ^même selon les historiens profanes. Hérodote qui l'appelle Labynit dit qu'il était fils du roi qui avait épousé Nitocris, et ce roi est Evilmérodoch ou Belsasar. Bérose l'affirme également; car il dit que ceux qui avaient mis à mort Laborosoarchod choisirent pour roi Nabonnêd (Uni ton ek Babylônos) un de ceux de (la Maison de) Babylone, et qui était, ajoute-t-il de la conspiration (2).
(1) Voyez plus loin la discussion des textes relatifs à ce passage.
(3) Nous examinerons à notre tour les diverses preuves de cette thèse, et nous arriverons à une solution qui met en harmonie les passages des prophètes et les textes des historiens profanes.
» 2° Les historiens profanes nous apprennent que ce dernier roi avant perdu une bataille contre Cyrus, se réfugia dans Borsippe, et qu'il n'était point dans la ville de Babylone quand Cyrus l'assiégea. Mais l'histoire sacrée s'accorde en cela avec la profane. Jérémie y est exprès : voici comment il s'exprime (ch. Ll, 29, 30, 31) : « Toute la terre sera dans l'émotion et » dans l'épouvante, parce que le Seigneur appliquera sa pensée » contre Babylone pour rendre ce pays désert et inhabité. Les » vaillants hommes de Babylone se sont retirés du combat, ils » sont demeurés dans les places de guerre (après la bataille » perdue), toute leur force s'est anéantie : ils sont devenus » comme des femmes; leurs maisons ont été brûlées et toutes » les barres en ont été rompues. Les courriers rencontreront les » courriers, et les messagers se rencontreront l'un l'autre, pour » aller dire au roi de Babylone que sa ville a été prise d'un bout » à l'autre ; que l'ennemi s'est emparé des gués du fleuve, qu'il » a mis le feu dans les marais, et que tous les gens de guerre » sont dans l'épouvante. »
»> Pouvait-on exprimer d'une manière plus énergique que le roi de Babylone n'était pas dans cette ville lorsqu'elle fut prise, et qu'il n'en apprit la nouvelle que par les courriers qu'on lui expédia l'un sur l'autre?
» Il est donc prouvé que Belsasar est le propre fils de Nabuchonosor, le même qu'Evilmérodach, et qu'il fut tué non au siège de Babylone, mais par son beau-frère.
» Que Darius le Mède est ce beau-frère ou Nériglissar qui commença la guerre contre Cyrus.
» Que Nabonadius était petit-fils de Nabuchodonosor et qu'il n'était pas à Babylone lorsqu'elle fut prise. » (Ibid., p. 90-92).
De son côté, Larcher, traducteur d'Hérodote, écrivait, vers le même temps, les lignes suivantes : « Il paraît, par ce récit (du ch. V de Daniel), que le Balthasar de Baruch et de Daniel est l'Evilmérodach du quatrième livre des Rois, de Jérémie, de Bérose et de Mégasthènes, et l'Iluarodamus du Canon de Ptolémée. L'un et l'autre est fils de Nabuchodonosor; l'un et l'autre ne règne que trois ans, et l'un et l'autre est assassiné. Ces rapports ont paru si sensibles au chevalier Marsham (Chronic, Canon.,, p 555), qu'il n'a pas balancé à regarder Iluarodamus, Evilmérodach et Balthassar, comme le même prince (Trad. d'Hérodote, 2e édit., t. VII, p. 174).
Au sujet de Darius le Mède que « les pères Poussines et de Tournemine ont supposé avoir été un roi de Médie quoiqu'ils
n'expliquent pas à quel titre il serait devenu roi de Babylone, » Larcher se demande à quel titre un Mède de nation put- il monter sur le trône des Chaldéens, à la suite d'une conspiration des grands du pays. Il tient aussi à savoir comment un prince sans crédit, sans troupes, sans puissance aurait pu se faire reconnaître pour roi des Babyloniens. Il répond ainsi à ces questions : « Nous serions toujours restés dans l'incertitude, sans le passage de Mégasthènes que j'ai ci-dessus rapporté. Cet historien raconte que Nériglissar avait épousé la sœur d'Evilmérodach. Toutes les difficultés s'applanissent ; la tjTannie d'Evilmérodach rend ce prince odieux à ses sujets. On conspire contre lui; son beau-frère se met à la tête des conjurés et le tue. Nériglissar était étranger, et n'avait par lui-même aucun droit à la couronne. Mais le crédit qu'il avait acquis à la faveur de son mariage, l'ascendant que lui donnait le service qu'il venait de rendre à l'Etat, en le délivrant d'un tyran détesté, sa qualité d'époux d'une fille du grand Nabuchodonosor, étaient de puissants motifs qui devaient prévaloir sur les droits les plus légiti mes. Ce prince est celui que le Canon nomme Nérégasolasorus. Telle était ma manière de penser avant que d'avoir lu ce qu'avaient écrit à ce sujet la plupart des Chronologistes. J'ai vu depuis avec plaisir que j'étais d'accord sur ce point avec Conringius et M. le président Bouhier. » (Ibid., p. 176.)
De Saulcy a très bien vu aussi que Balthasar et Evilmérodach sont un seul et même roi. Quoique ce savant n'ait pas rendu bien compte de l'emploi des deux noms employés pour désigner le même personnage, il a du moins parfaitement compris qu'il faut identifier Balthasar et Evilmérodach (1). Je crois, dit-il, que l'explication de ce fait est renfermée toute entière dans la fréquence de l'emploi du surnom Belsatzer à Babylone. Ce surnom, une fois donné à Eouil-mérodakh, aura pu devenir beaucoup plus usuel que le nom propre lui-même qui était plus long à pronon-
'1) Pour expliquer la fréquence du nom de Belsatzar, le savant critique a cru, à une époque où l'assyriologie n'avait pas encore fait avancer l'étude des noms assyro-chaldéens, que le nom du roi Bel- Botter était le même que le surnom de Beltcsatz-ci- . Il a été trompé par Cahen qu'il cite et qui dit : « Belsehaçar> même signification que Belteschatçar. » D'ailleurs, la fréquence du nom de Bcl-sar-ussur fût-elle démontrée, on n'expliquerait pas pour quel motif ce surnom aurait été donné à Evilmérodach. Les étymologies que Cahen donne du nom de Balthasar (prince de Bel, Bel a caché, conservé le trésor) sont de pure fantaisie fvoy. p. 144, li7, 148).
cer (1). Il faut attribuer à cette seule cause, à mon avis, le silence absolu de Daniel sur le compte à'Eouilmérodakh, dont il -n'a pas une seule fois écrit le nom. Serait-il possible que Daniel, le familier, le favori de Nabuchodonosor ait pu se tromper sur le degré. de parenté qui unissait ce monarque à son successeur Belsatzer, quand cette parenté était celle de père à fils ? Baruch se serait donc trompé aussi ? Ou bien Bérose et Mégasthènes se seraient entendus pour énoncer la même fable ? Tous les faits relatifs à l'histoire des quatre premiers (?) rois de Babylone ont donc été embrouillés à plaisir jusqu'ici, tandis que tous se coordonnent avec facilité et s'expliquent sans embarras, si l'on admet, ainsi que je propose formellement de le faire, que Belsatzer et Eouil-mérodach sont un seul et même prince» {Recherches sur la chronologie, etc., Annal, de philos., etc., 1849, p. 184). Un peu plus loin (p. 186), il dit encore qu'il pense que le Belsatzer de Daniel « ne peut être qu' Eouil-mérodakh. »
Au sujet de Darius le Méde, de Saulcj n'hésite pas à reconnaître que « le dernier roi des Mèdes ne peut être confondu avec le Mède Darius, fils à'Assuérus, qui monta sur le trône à l'âge de 62 ans après la chute de Balthasar, au dire de Daniel » [Ibid., p. 29). Puis, il ajoute : Daniel a-t-il dit quelque part que celui qu'il appelle Darius le Mède, fils à'Assuérus, fut le roi des Mèdes? Point. Il se borne à dire qu'à Balthasar succéda Darius le Mède, fils d'Assuérus, et, pour monter sur le trône, ce trône dût lui être offert, car l'expression Slp» dont se sert l'écrivain sacré, ne s'entend que d'une chose offerte et que l'on accepte [Ibid.). Après avoir reconnu ce fait, de Saulcj s'égare à la suite de Scaliger et il oublie que Darius le Mède (Nériglissor) succède à Balthasar et il l'identifie avec Nabonid, un des conjurés qui donnèrent la mort à Laborosoarchod. Dès lors, celui-ci, qui ne régna que neuf mois, devrait être le Balthasar de Daniel. Nous réfuterons plus loin cette opinion. Pour le moment, nous allons montrer que Balthasar et Darius le Mède sont les deux successeurs immédiats de Nabuchodonosor et qu'ils s'identifient à Evilmérodach et à Nériglissor. C'est, en effet, la conclusion à laquelle nous arrivons en consultant les documents sacrés et profanes qui concernent le règne des deux premiers successeurs de ce roi.
Identité de Balthasar et d'Evilmérodach. — D'après les écrivains profanes, les deux premiers successeurs de Nabuchodonosor se nommaient Evilmérodach et Nériglissor. Le Canon mathématique nous donne la série : Nabokolassoros, Illoarodamos,
Nerikasolassaros (p. 299). Bérose nous apprend, de son côté, que Nabuchodonosor eut pour successeur Evilmérodach (dans Josèphe, c. Ap., liv. I) ou Evilmaluruch (dans Eusèbe, Prépar..t liv. IX, ch. XL), son fils. Il ajoute que ce prince régna deux ans et qu'il fut tué par Nériglissor, son beau frère, qui lui succéda. Mégasthène dit également que Nabuchodonosor eut pour successeur Evilmaluruch son fils qui fut tué par Nériglissar son parent (cité par Abydène dans Eusèbe, Prépar., liv. IX, c. XLI).
On a dit que ce récit ne s'accorde en aucune façon avec celui de Daniel. Cependant, il est très facile de concilier entre eux des faits en apparence si opposés. Il suffira de faire remarquer que tous les faits rapportés par les historiens profanes à Evilmérodach et à Nériglissor s'appliquent et ne peuvent s'appliquer qu'au Balthasar et au Darius le Mède de Daniel.
En effet, le prophète parle d'un prince successeur de Nabuchodonosor, qu'il nomme Bels'azar (Balthasar) et qui, donnant un grand festin à toute sa cour, vit les doigts d'une main qui traçaient des caractères que Daniel seul put lire et qu'il interpréta en concluant que la vision annonçait que le royaume serait donné à Mède et à Perse. Daniel ajoute ensuite que, cette même nuit, Balthasar fut tué et que Darius le Mède reçut l'empire. On se demande quel est celui des rois babyloniens qui nous représente le Balthasar de Daniel et comment nous pouvons concilier l'existence de ce prince avec les récits de Bérose, de Mégasthène, d'Hérodote, de Ctésias et de Xénophon ? Nous n'avons à nous occuper ici que des deux premiers historiens, et nous n'hésitons pas à répondre que le Balthasar dont la fin tragique est indiquée par Daniel est le roi Evilmérodach qui, d'après les récits profanes, fut assassiné par des conspirateurs qui mirent son beaufrère sur le trône. Dès qu'on admet cette identification, le récit de Daniel devieDt aussi clair et lumineux qu'il paraissait obscur et impossible à concilier. Or, nous prouvons que Balthasar et Evilmérodach sont le même personnage par les raisons que nous allons exposer.
I. — Balthasar est le fils et le successeur de Nabuchodonosor. C'est ce que nous font clairement entendre Daniel (V, 11, 13, 18 22) et Baruch (I, 22) Dans le cinquième chapitre de Daniel, Nabuchodonosor est dit « père » de Balthasar, et cette mention du « père » est répétée de telle façon qu'elle indique qu'il s'agit bien du père. En effet, la reine, mère de Balthasar et épouse de Nabuchodonosor, dit en parlant à son fils : « Il y a dans votre royaume un homme rempli de l'esprit des Dieux saints, en qui
on a trouvé plus de science et de sagesse qu'en aucun autre, sous le règne de ton père; c'est pourquoi Nabuchodonosor, ton
père, l'établit chef des hartummin, ton père, dis-je, ô roi... »
(11). Puis, Balthasar parle ainsi à Daniel : « Tu es Daniel que mon père a amené avec les captifs de Juda » (13). Enfin, le prophète dit à Balthasar : « Le Dieu très haut, ô roi, donna à Nabuchodonosor, ton père, le royaume, la grandeur... Et toi, Balthasar, qui es son fils, tu n'as point humilié ton cœur... » (18, 22). Il résulte évidemment de ces passages que Balthasar était bien le propre fils de Nabuchodonosor. Cette filiation directe y est affirmée avec une telle persistance et avec une telle emphase qu'il n'est pas possible de dire d'une manière plus expresse que Balthasar est le fils de Nabuchodonosor. Dom Calmet remarque donc avec raison « qu'il faut faire violence au texte pour l'entendre autrement. »
Il convient de remarquer aussi que Daniel ne dit rien d'Evilmérodach, successeur de Nabuchodonosor, tandis que Jérémie (LU, 3) et l'auteur du livre des Rois (XXVI, 27) qui parlent d'Evilmérodach, ne disent rien de Balthasar,
D'un autre côté, nous apprenons, par le livre de Baruch, que les Juifs de Babylone, cinq ans après la destruction de cette ville, envoyèrent à ceux de Jérusalem des présents pour offrir des sacrifices et leur firent dire : « ...Priez pour la vie de Nabuchodonosor, roi de Babylone, et pour la vie de Balthasar son fils, afin que leurs jours sur la terre soient comme les jours du ciel : que le Seigneur leur donne la force et qu'il éclaire nos yeux pour vivre sous l'ombre de Nabuchodonosor, roi de Babylone, et sous celle de Balthasar, son fils, que nous les servions longtemps et que nons trouvions grâce devant eux » (ch. I, 41, 4 2). Ces Juifs exilés à Babylone parlent donc de Nabuchodonosor et de Balthasar comme de deux princes qui régnent ensemble ou, du moins, ils représentent ce dernier comme le fils du roi régnant et comme son héritier présomptif. Des prières étaient donc faites en 584 pour la conservation de Balthasar, fils de Nabuchodonosor. Ainsi, ce passage de Baruch affirme aussi expressément que les textes de Daniel que Balthasar est le véritable fils de Nabuchodonosor. Daniel nous apprend de plus qu'il était monté sur le trône après la mort de son père- Mais comme, d'un autre côté, il est certain qu'Evilmérodach succéda à Nabuchodonosor, on a pensé que le nom de « fils » pouvait être pris ici dans le sens de « petit-fils. » Ainsi la Bible de Vence (éd. 1749) fait suivre le verset du livre de Baruch que
nous venons de citer de la note suivante : « Nabuchodonosor eut pour fils et successeur immédiat Evilmérodach. On croit qu'il était disgracié, et que Balthasar ici nommé était son fils » (tom. V, p. 30). Mais c'est là une assertion qui est avancée sans preuve. Il peut se faire que Balthasar-Evilmérodach ait été emprisonné, peut-être parce qu'il aurait tenté de monter sur le trône pendant la période de folie de son père. Mais ce fait a dû avoir lieu plus tard et il ne pouvait pas empêcher les Juifs exilés à Babylone de le reconnaître comme seul héritier présomptif du trône.
Rien n'indique donc qu'Evilmérodach ait eu un fils nommé Balthasar; rien ne prouve qu'Evilmérodach et Balthasar ne constituent pas un seul et même roi porteur de deux noms différents ; rien ne montre que Balthasar ne soit pas le fils de Nabuchodonosor. Nous devons l'admettre avec d'autant plus de raison que nous savons aujourd'hui qu'il y a eu à Babylone un roi dont le nom, Marduck-sar-ussur, s'identifie très bien avec Bel-sar-ussur (1).
(I) Equivalents. — Nous avons déjà dit (p. 293) que les noms propres admettent des équivalents et que Marduk-sar-ussur est employé pour Bel-sar-ussur. Nous trouvons ce même procédé dans les noms d'Evilmérodach et de Nabonid. Le premier de ces noms nous est transmis par Ptolémée sous la forme d'Illoaroudamos ou Ilvaroudamos, qui proviendrait, d'après Grivel, de « l'assyrien Mu acarudam pour Illu-amarudu, comme Naadam •= naadu dans les inscriptions de Nabuchodonosor » (Transact. of the Society of Biblic.archœol., vol. III, p. 138). Amarad, en effet, s'identifie avec cwarud et vient de l'accadien amar qui a le sens général de « luire, lumière » (en assyr. mari, mare, visible, illustre; de amar, voir; cfr. grec [xapaaipoj, je brille; uapaapoç, brillant, marbre; Marius, etc.) et de ud, clair, brillant, jour, soleil. D'un autre côté, Marduk se rattache à mar (brillant, jeune, beau) et à duk (avoir, posséder). D'où il suit que Marduk signifie : « possédant la splendeur, l'éclat, » ou ' <( le Brillant, le Splendide. » Cette étymologie explique très bien la forme 'EustXjwtpdJSou^oç que Bérose donne à Evilmérodach.
Nabonid, ÏNxSovaôioç de Ptolémée, dans quelques inscriptions : Na bu-na'du (Nebo majestueux), est aussi nommé, dans quelqnes autres" Nabu-irntuq ou imduq{Nebo glorieux : accad. im, gloire; duk, ayant)] Dans ce dernier nom, l'assyrien na'du est donc remplacé par un synonyme im-tuq qui, en accadien, signifie « glorieux. » Abydène nous a conservé, d'après Mégasthène, la forme Na6avviooyoç qui offre ce mot accadien. Ainsi ce prince portait deux noms synonymes et il prenait indifféremment dans les inscriptions officielles ces deux noms. Cet emploi de synonymes dans les noms propres se rencontre aussi quelquefois en hébreu. Par exemple, Sonar (ou zo/iar, blancheur, éclat), fils de Siméon, est aussi nommé Zèrah, Brillant.
Il résulte seulement des textes que le fils et successeur de Nabuchodonosor avait deux noms, et il ne nous sera pas difficile d'indiquer la raison de ce fait. De sorte que de Saulcj a dit très justement : « Qn'Evilmérodach se nommât aussi Belsatsar, c'est ce qui résulte du livre de Baruch, qui, même pour ceux qui le regardent comme apocryphe, remonte néanmoins à une certaine antiquité, et qui mérite créance d'après la peinture très exacte qu'il fait des mœurs babyloniennes. Il y mentionne Nabuchodonosor et son fils Belsatzar comme régnant en quelque sorte simultanément; Ce qui ne peut convenir à Nabonid » (loc. cit., p. 88).
Préoccupés de rattacher le festin et le meurtre de Balthasar à la prise de Babylone et à l'entrée des Perso-Mèdes dans cette ville, de nombreux critiques ont voulu reculer le règne de ce roi et en faire, ainsi que nous l'avons déjà dit, un petit-fils de Nabuchodonosor. Quelle raison allèguent-ils ? Le seul désir de faire concorder Daniel, non pas avec l'histoire des deux successeurs immédiats de Nabuchodonosor, mais avec les récits discordants de Xénophon, d'Hérodote et de Bérose relatifs à une autre période de la monarchie chaldéenne, à la période du dernier roi qui précéda la catastrophe finale. Pour établir leur système, ils disent que le mot « fils » est quelquefois employé, dans la sainte Ecriture, avec le sens de « petit-fils » ou même avec le sens général et poétique de « successeur. »
Sans doute, le mot « fils » (ben) est quelquefois employé dans le sens de « descendant, » non seulement chez les Sémites, mais chez nous. Ainsi nous appelons nos derniers rois « fils de saint Louis, fils d'Henri IV; » et nous disons aussi à tout propos que nous sommes les fils d'Adam, les enfants d'Abraham, et que les Juifs sont les enfants d'Israël. Dans une inscription assyrienne,, sur l'obélisque de Nimroud, Jéhu est appelé « fils d'Omri » (Yahua tur Humri), quoiqu'il ne fut que son petit-fils. Mais de ce que tous les rois de Juda peuvent être appelés dans un certain sens fils (descendants) de David, il ne s'ensuit pas que Salomon ne soit pas « fils » de ce roi dans le vrai sens du mot.
Ainsi, pour prouver que Balthasar n'est pas le fils ou le descendant immédiat de Nabuchodonosor, au premier degré, il ne suffit pas de dire que l'usage sémitique du mot va bien audelà du premier degré et étend l'appellation de « fils » au « petit-fils » et à la « postérité » la plus reculée. Il faudrait établir que, dans le cas présent, le mot « fils » ne doit être pris que dans le sens de « descendant. » Or, c'est cette preuve qui fait défaut. Nous ne pouvons savoir que les mots « père » et
« fils » sont employés dans un sens pins large, comme synonymes d' a ancêtres » ou de « descendant, » que par le contexte ou par d'autres renseignements historiques ou traditionnels. C'est ainsi que nous savons, par exemple, que dans les généalogies rapportées par saint Matthieu (I, 8), trois rois sont omis entre Joram et Josias. Or, il n'y a aucun document qui nous autorise à supposer que dans les textes de Daniel et de Baruch les mots « père » et « fils » ne sont pas employés dans leur sens original et naturel. Quant au contexte, c'est ce sens qu'il affirme. Il est impossible d'y rien trouver qui indique que les mots 'a6 et ben aient le sens de « grand-père » et de « petit-fils. » Pusey nous dit que Daniel n'aurait pas pu dire : « Nabuehodonosor, ton grand père... toi son petit-fils; >» il ajoute que cette manière de parler eut été impossible en chaldéen, à moins de forger un mot nouveau, car, ni en hébreu, ni en araméen, on ne trouve de mots pour signifier « grand père, petit-fils -, » « les aïeux sont appelés pères ou mères des pères-, mais le grand-père n'est jamais appelé que père. » Daniel the prophet., p. 466, 407). Ce raisonnement ne nous paraît pas concluant. Nous ne voyons pas, en effet, ce qui aurait empêché la reine de dire : « Le roi Nabuchodonosor père de ton père... » De son côté, Balthasar pouvait très bien appeler ce roi : « le père de mon père-, » et Daniel pouvait dire : « Et toi, fils de son fils. » Il n'y a donc aucune raison qui puisse nous porter à ne voir dans Balthasar qu'un « petit-fils » de Nabuchodonosor, et nous comprenons que Daniel aurait très bien su comment s'y prendre s'il avait voulu dire que Balthasar n'était que « le fils du fils de Nabuchodonosor. » Nous voyons, par exemple, que Zacharie est simplement désigné comme fils d'Addo par Esdras (I, ch. V, \ ; VI, 4 4) qui a en vue de rattacher la généalogie du prophète au grand père plus connu ; tandis que Zacharie n'a eu aucune difficulté pour établir plus expressément sa filiation : il se dit « fils de Barachie, fils d'Addo» [ch.I, 1]. Les expressions formelles et réitérées des textes de Daniel ne laissent aucun doute à ce sujet : ils ne nous offrent pas une simple généalogie qui pourrait omettre des intermédiaires, mais des attestations très explicites qui nous apprennent que Balthasar est réellement le fils de Nabuchodonosor. Ceux qui prétendent que c'est par erreur que les deux prophètes attestent cette filiation sont eux-mêmes victimes d'une illusion et d'un paralogisme; ils supposent ce qui est en question, savoir : que Balthasar est le dernier roi de Babylone. C'est donc sans raison que De Wette objecte que
Nabuchodonosor est désigné faussement par Daniel comme le père de Balthasar, tandis qu'il n'était que son grand-père. Les textes de Daniel et de Baruch sont dans le vrai. Mais ils ne nous parlent pas du dernier roi de Babylone qui pourrait peutêtre passer pour un petit-fils du grand Nabuchodonosor, ainsi que nous l'indiquerons plus loin. Pour le moment, contentonsnous de conclure des observations qui précèdent, que Balthasar est le fils et le successeur immédiat de Nabuchodonosor.
D'où il suit que Balthasar est le même personnage qui est nommé Evilmérodach par Jéremie, par le livre des Rois, par l'auteur inconnu du Canon de Ptolémée, par Bérose (dans Josèphe contr. Ap , I, 21), par Abydène fvapud Euseb. Citron., Can.i I, 10), par Polvhistor {ap. eumd., I, 5) et par Josèphe (Antiqq. jud.} X, XI). C'est donc à tort qu'on a voulu trouver une contradiction entre les récits de Daniel et de Baruch et les textes de Jérémie (LII, 31 et le livre des Rois (IV, eh. XXV, 27) qui nous apprennent qu'Evilmérodach fut le successeur immédiat de Nabuchodonosor. Nous avons vu que pour concilier cette prétendue contradiction, il n'est pas nécessaire de supposer que Balthasar n'est que le « petit-fils » de Nabuchodonosor et que, s'il est appelé « fils » c'est parce qu'on donne quelquefois le nom de « père » aux aïeux et généralement à tous les ancêtres. Nous n'avons pas non plus à imaginer qu'Evilmérodach étant mort sans postérité, son plus jeune frère, Balthasar, lui succéda. Tout cela est affirmé sans preuve. Il suffit d'admettre que Balthasar a pris en montant sur le trône le nom d'Evilmérodach ou de « fils de Mérodach. »
II. — Les deux noms de Balthasar et d'Évilmérodach conviennent au même personnage. — On ne pourrait se baser sur la seule différence des noms que porte, dans nos documents, le fils et successeur de Nabuchodonosor, pour établir entre eux une contradiction, lorsqu'on sait que de nombreux souverains orientaux ont porté deux et quelquefois un plus grand nombre de noms.
De la polyonymie ou de l'usage oriental de changer de nom ou d'avoir plusieurs noms. — Un écrivain au courant des usages orientaux n'oserait entreprendre d'arguer du nom d'un roi babylonien pour établir qu'il n'a pas eu d'autres noms. Lengerke lui-même reconnaît que « ce changement de nom des princes est d'ailleurs très fréquent en Asie » {der Namenivechsel der Fursten in Asien ist zudem sehr haufig., p. 290) (1). Ces souverains,
(l) Le même critique dit (p. 23) que les Orientaux ont coutume de
en effet, changeaient souvent leur nom d'après les circonstances, de sorte que leurs sujets aussi bien que les étrangers leur donnaient tantôt un nom et tantôt un autre. D'où il suit que cette diversité de noms n'est pas toujours une marque de la distinction des personnes.
Assur-bani-pal, par exemple, est quelquefois nommé Sininnadin-pal. On croit qu'il portait ce nom surtout comme roi de Babylone. J. Menant pense « qu'il est permis de supposer que les Grecs en altérèrent cette forme et en ont fait EiviXaBivoç, le Kiniladan du Canon de Ptolémée » (Annal, des rois d'Assyrie, p. 251). Sennachérib changea le nom d'Assarhadon [Assur-ahiddin = Assur a donné un frère), son fils, en Assur-ebil-mukin-pal (Records of the past, t. I, p. 136). Belesjs ou Belochus, roi d'Assyrie., ou Phul Belochus deMégasthène, est aussi nommé Samas- Phul dans le Canon assyrien. Nabopolassar est aussi appelé Sardanapal par Polyhistor au rapport du Syncelle. Dans son Commentaire sur les chapitres XX et XXXVI d'Isaïe, saint Jérôme remarque que Sargon eut sept noms différents. Volney en trouve également sept à Sennachérib : Anakindarax, Anabacheres, Acrazanes ou Acraganes, Epéchérès, Ocropazes et Sargoun. Sans admettre ce grand nombre de noms pour ces deux derniers personnages, nous nous contenterons de soutenir qu'un même individu a souvent porté deux ou plusieurs noms (1).
changer les noms des étrangers. (Die Morgenl'ànder pfiegen besonders den Ausl'ândern aadcre Namen beizulcgen), et il admet qu'un changement avait lieu lorsqu'on entrait au service de quelqu'un (bci Eintritt in den Dienst jemandes), lorsqu'on était élevé à une nouvelle dignité (bei Erhebung su einer neuen Wûrde) ou qu'il survenait un changement dans les rapports de la vie (oder Veranderung cincs LebensverhaUnisses). Nous trouverons une application de cet usage dans le changement du nom du Mède Darius qui, devenant officier de l'armée chaldéenne et gendre de Nabuchodonosor, prit le nom de Nériglissor.
(I) Il pourrait se faire aussi que quelques noms, dont les titulaires sont introuvables, ne soient que des surnoms de rois que nous connaissons. Oppert, par exemple, est embarrassé au sujet de l'existence d'un roi babylonien nommé Bel-zikir-iskun, qui est dit avoir été le père de Nériglissor. Après avoir dit que « ce monarque ne peut avoir régné que fort peu de temps, » et que, probablement il se place entre Kandalan et Nabopolassar (Reo. d'Assyriol., I. p. 9), ce savant assyriologue a cru pouvoir l'identifier avec le roi ninivite Sardanapale qui, d'après la liste de Ctésias, conservée par Eusèbe et le Syncelle, se nommait Conosconcoleros. Ce dernier nom serait, d'après le docte
Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à jeter un coup d'œil sur l'onomastique de quelques souverains orientaux. Bérose donne au roi mède (Cjaxare), destructeur de Ninive, le nom d'Astjage ; et Diodore de Sicile dit de ce même roi : Astibaras, roi des Mèdes, étant mort de vieillesse à Ecbatane, son fils Apanda lui succéda ; il est appelé Astjage par les Grecs. Cjaxare dont le nom est écrit à Behistoun Uva Khchatra (uva ■= sanscr. sva, pronom personnel de la troisième personne, ipse, sui, sibi, se ; et khchatra, roi ; donc aÙToxpax^p) a pu aussi être nommé Astjage. Quant à sou fils, dernier roi des Mèdes, il portait le nom d'Aspadas (? maître delà cavalerie : asp, cheval, pad, ancêtre, seigneur), d'après Ctésias et il est plus connu sous le nom d'Astjage. Ce dernier nom avait été porté d'abord par un roi nommé Buraspes qui prit le nom d'Azdahak , parce que, d'après une légende, Âhriman l'ajant baisé en signe de soumission (cfr. 1, Rois, X, 1), deux serpents lui avaient apparu.
Parmi les successeurs de Cjrus, nous vojons aussi divers rois porter plusieurs noms. Son plus jeune fils qu'Hérodote nomme Smerdis (Bardija dans les inscriptions cunéiformes) est désigné, chez Ctésias et chez Xénophon, par les noms de Tanjoxarcès ou Tanjoxares. Cette différence de noms s'explique très bien en admettant que Smerdis (Bardija), frère de Cambjse portait le surnom de Tanjoxarcès ou petit-Xerxès (petit commandant), parce qu'il n'avait reçu de son père que le gouvernement d'une petite (tanva, tann, lat. tenuis, petit) partie de l'empire. Le mage qui usurpa le pouvoir et se nomma Smerdis est nommé Sphendadates par Ctésias et Oropastes par Justin. L'inscription de Behistoun le nomme Gaumâta. Xerxès est appelé par les Orien-
professeur, « une forme altérée de : Kunuk Bel-zikir-iskun (Sigillum Bel-zikir-iskun, » et il suppose que « la formule que l'on trouve sur des cachets judiciaires aurait été mal comprise. » (IbicL, p. 10).
Nous croirions plutôt que Nériglissor, gendre de Nabuchodonosor a pu très bien se regarder comme le fils (adoptif) de ce roi qui, devenu dieu, aurait reçu une appellation en rapport avec celle que prit Balthasar divinisé lorsqu'il se nomma Evilmerodach (fils de Merodach). L'expression Bel-zikir-iskun signifie : « Bel a établi le Mâle » et elle est équivalente à Bel-zir-iskun (Bel a établi la èemence) et à Bel-sum-iskun (Bel a établi le Nom). Les mots «Mâle, Semence, Nom» xoct' e^o^v désignaient le Messie promis à nos premiers parents,, le Rédempteur, dont les Juifs déportés avaient renouvelé le souvenir dans l'Asie antérieure, et qu'ils attendaient d'une façon toute spéciale à l'époque de leur exil. C'est afin de passer pour ce Messie qu Balthasar prit le nom d'Evilmerodach (fils de Merodach).
taux Artaxerxès (arta, qualificatif qui signifie « grand ») ou Ardeshyr et Bahraan (bon esprit) (1). Arsace ou, suivant Dinon, Oartes, fils de Darius Nothus, prit, en montant sur le trône, le nom d'Artaxerxès et reçut des Grecs le surnom de Mnémon. Codoman ajouta à son nom celui de Darius. Il serait facile d'étendre cette liste (2). Mais afin de présenter ces changements d'après la méthode qui a été suivie chez divers peuples, nous allons les ramener à trois classes.
Changement de nom en signe de vasselage et de naturalisation. — Daniel nous indique un changement de ce genre
(ch. I, 7) : « Et il leur donna des noms » Ce changement de
nom était destiné à effacer dans l'esprit de ces jeunes gens la mémoire de leur patrie et de leur Dieu. Ils avaient tous les quatre un nom qui était propre à élever leur pensée vers le Dieu d'Israël. Leurs nouveaux noms les rattachaient en quelque sorte aux dieux (Bel, Aku et Nebo) babyloniens. D'un autre côté, devenus les pages ou les serviteurs du roi des Chaldéens, ils recevaient ces nouveaux noms en signe de leur assujettissement ou de leur qualité d'otages. En effet, l'imposition d'un nom était une preuve de domination, d'autorité, de prise de possession et de propriété. En imposant un nouveau nom à leurs esclaves ou à leurs vassaux, les maîtres marquaient leur droit de propriété sur eux. C'est ainsi que le roi Nécho ayant mis sur le trône Eliacim dont il avait fait son tributaire et son allié, lui donna le nom de Joachim, et que Mathanias, vaincu par Nabuchodonosor, reçut de lui le nom de Sédécias (IV, Rois, XXIII, 34; XXIV, 17) qui signifie « Justice de Dieu, » afin que ce nom lui rappelât la vengeance que la justice du Seigneur ne manquerait pas de tirer de son infidélité, s'il devenait parjure. Dans d'autres circonstances, ces changements se faisant dans la langue assyroaccadienne, avaient pour but de mieux montrer la dépendance
(1) Le nom de Xerxès qu'Hérodote traduit par àp7)Voç (Martial, guerrier) a dû être porté fréquemment chez les Mèdes Aryens et chez les Perses. Nous ne sommes donc pas étonné que le père de Darius le Mède ait eu le nom de Xerxès que Daniel nous transmet
sous la forme Jhsùrûs, tthTlt£nî*> dont les LXX onfc fait 'AaaouTjpbg (Assuérus). Cependant dans le passage de Daniel (IX, 1) où ce personnage est mentionné, ils ont mis xou EépSjou.
(2) On sait qu'Esther avait quitté pour ce nom perse qui signifie « Etoile, » son premier nom hébreu Hadâssa (Myrthe). Amestris porte dans le livre d'Esther le nom de Vasthi (zend vahisti, excellente, très sainte.)
de ceux qui les recevaient (voy. les noms babyloniens de Daniel et de ses trois amis, p. 4 47). L'usage de donner aux étrangers des noms en usage en Mésopotamie était commun aux rois de Babylone et de Ninive. Ainsi nous avons appris tout récemment qu'Assurbanipal donna à Psummétique, fils du Pharaon Nécho Ier, en l'établissant roi de la ville d'Athribis, le nom de Nabusezib* ani (Nebo, sauve-moi !). En acceptant ce nom le prince égyptien se reconnaissait dépendant et vassal du roi d'Assyrie.
Un étranger pouvait, du reste, avoir diverses raisons d'adopter un nom en usage dans le pays où il se trouvait. Tantôt, par ce changement, une personne de race médique, juive ou autre se transformait en personne d'une nationalité nouvelle pour montrer qu'elle n'était plus une étrangère ou une ennemie. Le changement de nom impliquait donc quelquefois une adoption ou une naturalisation. Ainsi, Darius le Mède a très bien pu prendre le nom babylonien de Nériglissor en entrant dans l'armée chaldéenne dans laquelle il se distingua, et mérita par ses exploits de devenir le gendre ou le fils adoptif de Nabuchodonosor. Il n'y a rien, là, d'extraordinaire. C'est également ainsi que, de nos jours, chez les Turcs ou chez les Persans, des mercenaires étrangers, devenus pachas, laissent leur nom européen pour prendre des noms plus adaptés aux oreilles orientales. C'est ainsi qu'un des soldats de fortune les plus extraordinaires de notre siècle, le colonel lyonnais Sève, qui, tour à tour hussard, marin, officier en demi-solde et marchand de chevaux, devint généralissime des armées égyptiennes, sous le nom de Soliman pacha. Léon Roches, qui fut secrétaire d'Abd-el-Kader, avait pris le nom d'Omar (vers 1840). On a constaté que ces changements de noms se reproduisent aussi en Russie où des fonctionnaires issus de parents tatars, kalmouks, arméniens ou autres, se donnent des noms russes ou russifient, en quelque sorte, au moyen de désinences, leurs noms nationaux
Pluralité de noms amenée par le désir d'avoir un nom significatif pour des hommes d'une race différente. — Pour se désigner d'une façon intelligible à des peuples de différentes langues, des souverains ont pris des noms différents. On peut très bien comprendre, par exemple, que des rois aryens qui régnaient sur des peuples touraniens aient pris des noms significatifs dans la langue de ces peuples. De la sorte, certains rois portaient deux ou plusieurs noms. Cette observation concilie très bien les rapports contradictoires d'Hérodote et de Ctésias sur la dynastie mède. D'après Hérodote les rois mèdes sont : Déjocès,
Phroorte, Cyaxare, Astyage. D'après Ctésias : Arbace, Mandaucès, Sosarmès, Artycas, Arbiane, Artée, Artynès, Astibaras, Aspadas. Or, Ctésias assimile expressément Aspadas h Astyage et Astibaras à Cjaxare (le destructeur de Ninive). Le savant Oppert pense donc, avec raison, que les quatre derniers rois de Ctésias répondant aux quatre rois d'Hérodote, les autres noms de la liste du premier se rapportent aux princes qui ont régné durant une période d'anarchie à laquelle, d'après Hérodote, Déjocès mit un terme. Oppert pense donc que les noms d'Hérodote sont les noms médiques et touraniens arjanisés, tandis que les noms de Ctésias nous en offrent une traduction perse. Ainsi, Déjocès ou Daya-ukku, nom que l'on rencontre dans les inscriptions de Sargon, signifie « changeur de la loi » (dmja, autre, ukku, loi). La signification de ce nom semble, en effet, cadrer avec les fonctions déjuge et de réformateur exercées par Déjocès. Les Perses auraient traduit ce nom par Artée (pour artâyu ; de arta, loi, et ayu, réunissant;. Cyaxare appelé par les Perses Uvakhsatara (qui a de beaux chameaux) se nommait en médique Vakistarra (porteur de lance). Nous ne donnons pas ces étymologies comme définitives. Oppert explique Uvakhshatara par « qui a de beaux mulets, 3) et ce mot signifierait, d'après Keiper, « autocrate » (de uva = sanscr. sva, soi; et khsatra, ayant l'empire; — Muséon, 1882, p. 457), ainsi que nous l'avons indiqué précédemment. Quoi qu'il en soit, on comprend, d'après ces exemples, que selon les diverses langues d'un vaste empire, les peuples ont pu désigner leur souverain par des noms différents.
Polyonymie occasionnée par suite de quelque événement remarquable. — Souvent le changement de nom indiquait un changement d'état. L'habitude de donner de nouveaux noms aux personnes qui entraient dans de nouvelles conditions ou dans de nouvelles relations est très répandue dans l'Ancien Testament (cfr. Genèse, II, 19, 20). On connaît les motifs du changement des noms d'Abram en Abraham (Ibid., XVII, 8) et de Jacob en Israël. En Egypte, Joseph prit le nom de Zafnat-pahnëah (révélateur des secrets ou, en égyptien, sauveur du monde).
Beaucoup de noms, imposés ou adoptés de la sorte, ont pour but d'honorer les personnes qui les reçoivent , de rappeler quelque événement intéressant de leur vie ou de les rendre plus acceptables par les étrangers. C'est ainsi que Saul prit le nom de Paul et que Wilfrid accepta le nom de Boniface. Dans l'histoire romaine, on avait vu aussi, pour des raisons analogues, Mastarna devenir Servius Tullius, et Caius Octavius se changer,
après la bataille d'Actium, en Caius Julius Csesar Octavianus et en Augustus. Dans des temps plus rapprochés de nous, Tamas Kouli-Khan se donna, après la conquête de Dehli, le nom de Nadir-sah (roi du second hémisphère — opposé au zénith).
Chez d'autres souverains, la pluralité des noms provenait de deux causes : l'élévation au trône et l'apothéose.
L'avènement au trône et l'apothéose. — Scaliger a cru pouvoir généraliser en ces termes une observation relative au changement de nom des rois babyloniens à l'époque de leur couronnement : Scito omnes reges Babyloniœ ad imperium accedentes, nomen mutare solitos [de Emend. tempor., lib. VI). On a, en effet, quelques exemples de ces changements. Sargon se nommait, avant son avènement, Belnouap Assom (adorateur du dieu Assom -, — trad. Oppert, 1886 ; Lecture d'une brique de Babylone rappelant le souvenir d'un roi qui transporta les dix tribus). G. Smith a découvert un texte assyrien d'après lequel Assurbanipal se nommait Sin-habal-epus avant de monter sur le trône. Nous avons déjà vu qu'Eliacim et Sédécias ne furent établis rois qu'en acceptant les noms de Joachim et de Sédécias. Chez les Perses, Ochus, à son avènement, prit le nom d'Artaxerxès. Ctésias (Pers., 49, 59, 57) remarque qu'Arsace (6 {jL£Tovolaaa6e\ç 'ApTacip^ç( changea son nom en celui d'Artaxerxès et Dinon le désigne sous le nom d'Oartès qu'il portait auparavant. Quinte-Curce (VI, 6) nous indique aussi un autre changement de nom dans une occasion analogue : Bessus, veste regia sumpta, Artaxerœem se appellari jusserat. Nous savons aussi que Codoman signala le début de son règne en se donnant le nom de Darius.
D'un autre côté, la tradition messianique ayant été faussée, beaucoup de rois, des conquérants, des chefs d emigrants prétendirent à une filiation divine et se donnèrent le nom du dieu de leur mythologie qui leur agréait le plus. Cyrus qui, d'après Hérodote (I, 117-126), se nommait d'abord Agradates (donné par Agra : sanscr. agra, adj., qui est au sommet, éminent, le plus ancien ; subst., sommet, faîte), prit, lorsqu'il voulut se diviniser, le nom de Kuras (dans les inscriptions cunéiformes ; bien transcrit en hébreu par uTo)» mot qui» d'après Ctésias, signifiait « soleil » (1).
(1) Ce nom se rattache au sanscrit kuru (seigneur; cfr. grec xûptoç, maître, qui a autorité-, xupoç, autorité); de la racine kar (agerc, agissant, actif). Le soleil a été regardé comme le maître et le roi de l'univers. C'est ainsi que les Sémites ont donné à cet astre le nom
Balthasar-Evilmérodach. — A Babylone, Bel confondu avec Mardouk personnifiait la planète Jupiter et était nommé Bel il îli Marduk (Bel dieu des dieux, Marduk). Suivant l'usage qui faisait remonter jusqu'aux dieux l'origine des races royales, Nabucbodonosor s'était cru un autre Mardouk, une incarnation de ce dieu. Il ne saurait donc paraîtra étrange que son fils Bil-saruzur (p. U4), nommé aussi Marduk-sar-uzur (p. 296, 375) aitvoulu, en succédant à son père, prendre le nom d'Evilmérodach ou de Fils de Mérodacb (hablu, à l'état construit habal, fils-, havi-il, fils -, parmi les noms propres trouvés dans les inscriptions, on a lu celui d'Avil-Marduk = Evilmérodach) (1). Baltbasar se serait ainsi donné comme une incarnation de l'autorité divine et humaine dans sa personne. Il peut, du reste, se faire que ce roi ait voulu s'emparer de l'activité du ferment que la tradition hébraïque avait renouvelé dans l'Asie centrale. Il voulut se donner pour un « Rejeton divin » (Dumuzi ou Tammuz). On sait que ce roi délivra Joachin qui, depuis près de 38 ans, se trouvait en prison (IV, Rois, XXV, 27-30), et on explique cet acte de générosité par une liaison que, d'après certaines traditions rabbiniques, Baltbasar aurait contractée avec lui, à une époque où Nabuchodonosor, mécontent de sa conduite, l'avait fait enfermer. Quoi qu'il en soit, Baltbasar connut évidemment, par Joachin ou par d'autres déportés, les promesses que Dieu avait faites aux Juifs, et il peut fort bien avoir voulu exploiter à son profit la tradition juive relative au Messie. Il nous paraîtra d'autant moins étonnant que Balthasar ait voulu se diviniser, que nous voyons que Darius le Mède, son successeur, a dû lui aussi se faire adorer et se présenter à ses peuples comme une divinité (ch. VI, 6, 7)
La même pensée idolâtrique se retrouve dans le nom de Nabu-
de bahal (maître) ou Bel. Le mot hoare qui exprimait le soleil chez les Perses, ne donne pas une étymologie conforme à l'orthographe des inscriptions cunéiformes. Hérodote (I, p. 53) dit, du reste, que Cyrus descendait d'un premier Cyrus. Il paraît que celui-ci s'était d'abord appelé Arsame. On comprend que le nom de Cyrus porté par divers princes ait occasionné beaucoup de méprises.
(1) En assyrien, Maruduk ou Maruduku. Ce nom signifie en accadien (amar-utulù ; ud, utu, soleil) le « disque » ou « l'éclat du soleil. » Il est inutile d'insister ici sur les étymologies fautives qui ont été données du nom d'Evilmérodach. On y a vu le mot hébreu 'aoîl (sot, fou), et une forme de'ul et 'eîl (fort). De sorte que ce nom au-
na'id (Nebo glorieux, et non pas : Nebo [est] glorieux), dernier roi de Babylone. On sait qu'Hérodote donne à Nabuchodonosor et à Nabonid le nom de Labynet. En cela, cet historien ne nous paraît pas s'être trompé, car le premier de ces rois a pu très bien être divinisé et recevoir le nom de Nabu-ncûid ou « Nebo glorieux, illustre, auguste, » dont le langage vulgaire avait fait Nabunit, transformé par les copistes en Labynit (sans doute parce que la lettre grecque A a été prise pour un N) (1). Nous regarderions même comme des noms messianiques les noms d'Assurbani-habal (Assur a bâti, formé, engendré Fils), Nabuzardan ou Nabu-zir-idinna (Nebo a donné Germe, Semence).
Conclusion. — Nous ne devons donc pas être étonnés de voir que Daniel emploie deux noms de souverains babyloniens que les écrivains profanes ont désignés différemment. Après avoir constaté la diversité des noms qui sont portés par une seule et même personne, on ne saurait prétendre que Daniel s'est trompé en nous présentant Evilmérodach sous le nom de Balthasar qu'il lui avait toujours donné du vivant de Nabuchodonosor et qu'il se donnait aussi lui-même dans des actes publics. Le prophète a pu aussi préférer ce nom à celui d'Evilmérodach qui impli quait une reconnaissance de l'apothéose de ce monarque. D'un autre côté, Daniel a maintenu à Nériglissor son nom primitif parce que ce roi avait surtout en vue de se montrer sous ce nom aux peuples orientaux qu'il se proposait d'attirer sous son sceptre.
Lorsqu'on sait que l'usage des titres et des surnoms variables a été très usité en Orient, on ne saurait donc être surpris d'apprendre que Balthasar se nomma aussi Evilmérodach, et que le Mède Darius prit le nom de Nériglissor. En donnant la préfé-
(1) Hérodote n'a transformé Nabu-na'id en Nabu-nit, que parce que le mot babylonien nahid avait pris dans son oreille et dans la bouche de ses interlocuteurs la forme nit (cfr. Anaitis). Cette remaniie nous conduit à comprendre un des éléments du nomdeNitocris. On a vu dans ce nom celui de la déesse égyptienne nout (le ciel) et on a dit que la femme de Nabopolassar aurait eu le nom de Nitocris qui, en égyptien, signifierait la Nuit victorieuse (Net-aker) et qui montrerait que cette reine avait appartenu à une famille royale des bords du Nil. Mais il s'agit dans le texte d'Hérodote de la femme de Nabuchodonosor, et l'on sait qu'elle était de la race des rois de Médie, et il est tout aussi simple de prendre ce nom qu'elle portait en sa qualité de déesse, comme composé de Nit (= na'id, glorieuses; Anaitis, Nait, Nit) et ûqarah (précieuse, noble, magnifique).
rence à deux de ces noms sur les deux autres, Daniel ne se met donc pas en désaccord avec l'histoire profane. C'est ainsi, par exemple, que l'on ne saurait trouver une contradiction à propos de Zorobabel qui portait aussi dans le livre d'Esdras (I, ch. II, 8, 1 1 ; VI, 14-16) le nom de Sassabazar. Il est vrai que, en supposant que le docte réformateur n'eût employé que le premier de ces noms et qu'un autre écrivain sacré n'eût transmis que le second, on n'aurait pas manqué de trouver une contradiction entre les deux récits. Cependant tout se serait expliqué en admettant que Zorobabel avait ajouté à son nom hébreu le nom de Sassabazar. Les contradictions signalées à propos des noms de rois que Daniel mentionne s'évanouissent de la même manière. Balthasar était du reste connu des Juifs par les livres de Jérémie et des Rois sous le nom d'Evilmérodach ; et un auteur machabéen n'aurait pas eu de peine à insérer ce nom là dans son livre plutôt que l'autre qui eût été moins connu.
Concluons donc que la différence des noms est, dans le cas présent, un argument des plus faibles que l'on puisse apporter pour établir une différence de personnes; que Daniel connaissait très bien les noms des deux successeurs immédiats de Nabuchodonosor et qu'il ne s'est pas trompé sur les noms des princes à la cour desquels il vivait. La pluralité ou la diversité des noms ne marque pas de contradiction.
Nous allons voir que les récits de Daniel et des écrivains profanes s'accordent dans les événements relatifs au règne de ces monarques. Pour le moment, nous allons montrer que l'identité de Balthasar et d'Evilmérodach est, de plus, établie par ce que nous savons du caractère et de la mort violente du personnage qui porte ces deux noms.
III. — Caractère de Balthasar-Evilmérodach. — Bérose nous apprend que le caractère vicieux et méchant d'Evilmérodach le fit tuer par Nériglissor qui avait épousé sa sœur (Josèphe, C. Ap. liv. I, 20). Ce prince,- successeur de Nabuchodonosor, régnait « sans respect pour la loi ("av6[j.wç, sans règle) et licentieusement (àaeXyGç). » Daniel, de son côté, nous représente Balthasar se soûlant dans un festin et profanant les vases sacrés qui avaient servi au culte de l'éternel. Balthasar-Evilmérodach nous apparaît donc comme une tête légère qui n'entrevoit que les plaisirs et qui est perdu dans le tourbillon brillant et sensuel de la cour : on sait que ce fut au milieu d'une orgie sacrilège qu'il vit, avec effroi, les doigts qui traçaient une série de caractères que Daniel déchiffra.
Il est vrai qu'Evilmérodach fit sortir le roi Joachin de prison. Mais cet acte de clémence ne s'oppose pas à son caractère voluptueux et déréglé. En donnant au roi captif de Juda un rang audessus des autres rois des pays conquis qui étaient à sa cour et en l'admettant à sa table, le roi de Babylone, Balthasar, le présenta peut-être comme un de ses adorateurs. L'Ecriture nous dit que « Joachin fit le mal devant le Seigneur, et qu'il commit tous les mêmes crimes que son père (IV, Rois, XXIV, 9). Or, son père avait protégé le culte des idoles et introduit à côté des dieux syriens les dieux de FEgypte (Ezéch., VIII. 7-15; Il ne serait donc pas étonnant que Joachin, imitateur de l'idolâtrie de quelques-uns de ses ancêtres, eût reconnu Balthasar pour le Messie, comme plus tard Josèphe se plut à voir le fils de Dieu dans Vespasien divinisé à la façon des rois de l'Egypte et de l'Orient.
En somme, Balthasar paraît avoir été d'un caractère indolent, n'ayant d'activité que pour le plaisir. Il était trop efféminé pour la circonstance : ne lui trouvant pas sans doute assez d'énergie et d'esprit militaire, en présence des agitations qui commençaient à se produire dans la Médie et en Perse, un parti composé de quelques grands du royaume lui préféra Nériglissor qui avait été un des principaux généraux de Nabuchodonosor.
IV. — Assassinat de Balthasar- Evilmérodach par des conjurés. — L'Asie a vu souvent se répéter les révolutions de palais et les exécutions sanglantes. L'histoire des trois successeurs immédiats de Nabuchodonosor nous offre deux assassinats de ce genre : celui d'Evilmérodach et, quatre ans après, celui de Laborosoarchod. Mégasthène nous apprend, en effet, qu'Evilmérodach, fils et successeur de Nabuchodonosor fut tué par Nériglissor, son allié (par mariage), qui laissa un fils appelé Labassoarasc, lequel mourut de mort violente (dans Eusèbe, Prépar. Evang., liv. IX, ch. 44). D'après Bérose (ibid., ch. 40), Evilmaradoc fut tué par Niriglissor, son beau-frère, qui lui succéda. Ainsi, Evilmérodach mourut assassiné dans une révolution dirigée par son beau-frère ou du moins à la suite d'un complot dont celui-ci profita.
De son côté, Daniel raconte que Balthasar, fils et successeur de Nabuchodonosor, fut aussi tué à l'improviste dans la nuit. Le prophète ne dit pas qu'il fut tué par des assiégeants : il a pu être exécuté par des conspirateurs. Donc, le récit de Daniel ne contredit pas celui des deux historiens profanes ; et l'on peut ajouter que l'accord qui existe entre eux au sujet de la mort
violente du successeur immédiat de Nabuchodonosor concourt, avec les preuves qui précèdent, à établir que le Balthasar de Daniel est identique à l'Evilmérodach de Bérose et de Mégasthène.
Ce roi périt donc dans un complot. Il en ignorait évidemment l'existence; et il n'est pas étonnant qu'il donnât un festin et que les conjurés aient choisi une situation favorable à leurs desseins. Balthasar s'abandonnait à la mollesse et négligeait les affaires de l'Etat. On le trouvait énervé, usé, sans initiative et ne se montrant pas disposé à profiter des tiraillements qui se faisaient remarquer en Orient et à faire la guerre pour unir la Médie et les contrées orientales à l'empire babylonien : il refusait, en un mot, de travailler — peut-être parce qu'il en était incapable — à la reconstitution, au profit du parti militaire de la Ohaldée, du grand empire des rois d'Assyrie. Mais un groupe de chefs babyloniens, unis à quelques Mèdes ambitieux, qui se trouvaient à l'armée ou à la cour, voulut un roi guerrier, un conquérant : ils se défirent donc de Balthasar et ils mirent sur le trône Nériglissor-Darius le Mède.
Balthasar ne fut pas tué dans un siège. — Il ressort, en effet, des textes de Bérose et de Mégasthène, confirmés par le récit de Daniel, que Balthasar-Evilmérodach mourut victime d'une intrigue de palais. D'un autre côté, ces mômes textes nous apprennent que Nériglissor-Darius succéda sans guerre à ce roi dans le royaume de laChaldée. Aussi le prophète ne fait-il aucune allusion à un siège de Babylone par une armée étrangère. Il ne dit pas que la ville fut alors prise d'assaut par des Mèdes et par des Perses : il annonce des « divisions; » il prédit que le règne de Balthasar est arrivé à son terme et que la ruine de la royauté chaldéenne sera procurée médiatement ou immédiatement par Médie et Perse (par Mède et Perse ou par Mèdes et Perses). Il termine enfin cette prophétie en nous apprenant que Balthasar fut tué "dans la nuit même du festin et qu'un Mède (Darius) fut élevé à sa place sur le trône des Chaldéens. Ainsi, Daniel ne nous apprend pas comment et par qui Balthasar fut tué ; il ne parle pas de l'arrivée de Cyrus et de ses soldats ; il ne dit pas que la destruction de l'empire babylonien dut avoir lieu immédiatement et Darius le Mède est présenté comme continuant l'empire chaldéen. Rien n'empêche donc d'admettre que Balthasar périt à la suite d'un complot et rien n'in* dique qu'il mourut pendant un siège de Babylone.
Pseudo-légende qui fait coïncider le festin de Balthasar ave.c
la prise de Babylone et qui identifie ce roi avec le dernier roi de cette ville. — Beaucoup d'historiens et de commentateurs ont adopté cette légende ; mais ils l'ont acceptée sans souci des textes : ils se transmettent aveuglément le thème que voici : on sait que, la nuit même qui suivit le festin de Balthasar et l'arrêt prononcé par Daniel contre l'empire, les Perses., conduits par Cjrus, pénétrèrent dans Babylone. Lengerke, préjugeant la question, donne à son introduction du chapitre V de Daniel ce titre significatif : « Festin de Balthasar et conquête de Babylone » (Belschazars Gastgebot und Babels Eroberung). Cahen commence, en ces termes, le sommaire de ce même chapitre : « Festin de Belschaçar et prise de Babylone. » Pusey appelle cette nuit : « La dernière nuit à Babylone » [the last night in Babylon). Les exégètes parlent même de l'heure du festin qui dût avoir lieu dans la première partie de la nuit — c'est assez naturel — mais ils en donnent pour raison que l'assaut de la ville ne put manquer d'avoir lieu vers minuit, au moment où les Babyloniens étaient plongés dans le plus profond sommeil.
Or, si le lecteur cherche dans le texte de Daniel une mention de la prise de Babylone, il n'y trouvera pas même une allusion qui indique que la conquête de cette ville eut lieu à cette époque. On le suppose, et on admet de confiance, sans en donner la moindre preuve, que le monarque impie et débauché fut « tué par les Perses à leur entrée dans Babylone 5 » qu'il fut « tué par Darius, roi des Mèdes ; » et que « Darius, roi des Mèdes s'empara du royaume. »
Mais ces commentateurs sont allés plus loin que le texte en l'entendant de cette manière : le texte dit seulement que Balthasar donna un festin et que dans la nuit même de ce banquet il fut tué. On peut donc très bien admettre que Balthasar- Evilmérodach fut tué dans un banquet, non par l'armée de Cyrus, mais par des conjurés qui mirent sur le trône un prince mède qui avait épousé une fille de Nabuchodonosor. La mort de Balthasar suivit immédiatement l'explication prophétique de l'inscription et Darius lui succéda. Il y eut donc alors à Babylone un drame comme il y en a eu beaucoup dans les monarchies et dans les républiques de l'antiquité.
On n'aurait pas songé à rattacher cet assassinat à la conquête de Babylone par Cyrus, si les auteurs profanes n'avaient pas parlé d'une fête qui eut lieu à Babylone au moment où les troupes de ce conquérant pénétrèrent dans cette ville. Il est facile, en effet, d'expliquer comment s'est formée l'opinion qui fait coïncider le festin de Balthasar avec la prise de Babylone,
Hérodote (Clio, I, c. 190, 191) nous apprend que Cyrus détourna l'Euphrate et ayant passé le fleuve à sec avec son armée, s'empara de Babylone, plongée dans l'ivresse d'un festin et dans les joies d'une orgie. Ce dût être un objectif voulu par les envahisseurs, d'arriver au moment où les officiers babyloniens étaient encore réunis dans la salle du festin. On put ainsi prendre tous les chefs d'un seul coup de filet et prévenir toute résistance. Il n'est pas du reste étonnant que les Babyloniens aient continué de célébrer leurs fêtes pendant le siège. Les murailles de leur ville étaient hautes et regardées comme imprenables; le nombre de ceux qui les défendaient était considérable et ils étaient d'ailleurs pourvus de toutes sortes de provisions pour vingt ans (Quinte-Curce, lib. V, cap. 1). Se croyant donc en sûreté et regardant la prise de leur ville comme impossible, les habitants solennisaient une de leurs fêtes en passant la nuit entière à boire et à faire la débauche. On a dit que lorsque Cyrus pénétra dans la ville à l'improviste, le peuple babylonien célébrait la fête des Sacées ou Saturnales babyloniennes. Ce ne pouvait cependant pas être cette fête, puisqu'elle se célébrait au mois d'Ab (Juillet-août). Mais il n'en est pas moins très possible que les Babyloniens aient été surpris au milieu des réjouissances d'une de leurs fêtes nationales. Rien ne s'oppose donc à ce récit d'Hérodote confirmé par la relation que Xénophon (liv. VII) donne du même événement. Ce dernier, toutefois, a eu tort de mettre dans son roman que le roi fut alors massacré dans son palais. Cette fiction a eu des résultats déplorables en amenant Josèphe et d'autres à sa suite à confondre le Festin de Balthasar, qui n'est pas décrit comme faisant partie d'une fête populaire, avec la fête babylonienne qui eut lieu du temps du
Sans doute, la conquête de Babylone eut lieu pendant que la population était occupée des cérémonies et des joies d'une grande fête (1). Mais on aura.it dû comprendre que les habitants de cette
(1) Isaïe prédit que cette ville serait, à l'époque de l'entrée de l'ennemi, plus occupée de se livrer à une orgie que de combattre : « Mettez la table, contemplez d'un observatoire ceux qui mangent et qui boivent ; levez-vous, princes, prenez le bouclier (c'est-à-dire : sortez de *able...). » Jérémie nous offre le même tableau : « Je préparerai leurs festins et je les ferai ivres, afin qu'ils s'assoupissent et dorment d'un perpétuel sommeil et qu'ils ne se réveillent pas, dit le Seigneur »(ch. LI, 39). Ces passages pruphétiques indiquent assez
ville n'étaient pas avares de festins et d'orgies et qu'ils savaient trouver de fréquentes occasions de se livrer au plaisir et à la débauche. Oubliant qu'il y a festins et festins, beaucoup de critiques ont imaginé que le festin de Balthasar ne pouvait être que la fête célébrée par les Babyloniens à l'époque de l'arrivée de Cyrus dans leurs murs. On s'est donc permis de broder sur le texte de Daniel des récits empruntés à Xénophon, entre autres la mort- du dernier roi chaldéen qui aurait ainsi été tué à la fin du siège. Puis, lorsque cette légende a eu une certaine vogue et a eu quelque consistance, des critiques rationalistes sont venus se moquer de Daniel qui aurait fait de Balthasar, fils de Nabucliodonosor, le dernier roi de Babylone. Mais ces haussements d'épaules doivent être réservés aux appréciations qui s'appuient sur des rêveries plutôt que sur la critique des textes. Nulle part., en effet, Daniel ne nous dit que Balthasar était roi de Babylone lorsque cette ville fut prise par Cyrus. Le prophète n'a jamais prédit que la fin de la dynastie babylonienne arriverait avec la mort de Balthasar et que, immédiatement après cette mort, commencerait le règne des Achéménides à Babylone avec Cyrus.
Daniel faussement accusé d'être en contradiction avec Bérose et Mégasthène au sujet des événements qui eurent lieu à la prise de Babylone. — Accusé d'être en contradiction avec ces historiens, Daniel peut répondre : « Comment pourrai-je avoir contredit ces témoignages à propos d'un fait dont je n'ai point parlé ? La légende de Balthasar dernier roi de Babylone ne vient pas de moi. Elle est due à des esprits qui prennent pour point de départ, non pas ce que j'ai dit, mais des hypothèses qui ne font pas partie de mon texte et qui ne sont pas suffisamment contrôlées. » En effet, la confusion de Balthasar avec le dernier roi de Babylone provient d'une- lecture superficielle du texte du pro-
que Babylone a été conquise pendant qu'elle se livrait à des réjouissances.
Isaïe avait même prédit le stratagème qu'employa Cyrus pour surprendre les Babyloniens. Gesenius reconnaît que la ruse de ce prince est indiquée dans le chapitre XLIV (vs. 47) du livre de ce prophète. En effet, à propos d'une prédiction concernant Cyrus, Jéhovah est représenté disant à l'abîme : « Sois sec; oui, je sécherai tes rivières. » Jérémie a en vue le même fait : « Voici ce que dit le Seigneur : « Je vais moi-même te faire justice; je sécherai ta mer et je sécherai tes sources. » Les expressions « abîme, mer, » désignent les amas d'eau de l'Euphrate qui étaient retenus dans le bassin de Nitocris (?) et canalisés dans la plaine qui environne Babylone.
phète et d'une confiance trop grande dans un passage de la Cyropédie d'après lequel le dernier roi chaldéen fut tué par les troupes que conduisaient Gobryas et Gadatas, généraux de Cyrus. On a vu qu'il y avait là un roi tué au milieu d'une fête et on s'est écrié aussitôt : « Voilà le roi dont Daniel a décrit les derniers moments -, » et l'on a ensuite conclu de ce rapprochement que Nabonid, le Labynet d'Hérodote, était le Balthasar de Daniel. Puis on a rapporté à ce Balthasar-Nabonid les récits d'Hérodote relatifs au dernier roi de Babylone : Balthasar, battu par Cyrus, se réfugia dans sa capitale et le vainqueur, détournant le lit du fleuve, pénétra dans la ville au moment où Daniel venait d'expliquer les trois mots terribles : mené teqel, û-farsîn, qu'une main mystérieuse avait écrits sur le mur de la salle du festin. On a donc voulu compléter les données de Daniel par les renseignements fournis par Hérodote et Xénophon. Mais on n'a pas pris garde que les récits de ces deux écrivains et la relation de Daniel ne se rapportent pas au même fait. De là une confusion dont, évidemment, le prophète n'est pas responsable.
Il ne s'agit donc pas de concilier Daniel avec Hérodote et avec Xénophon au sujet de la prise de Babylone par Cyrus. Ce roi a pu entrer à Babylone au moment .où le peuple célébrait une fête. Mais cette circonstance ne suffît pas pour identifier cette solennité avec le festin de Balthasar et pour permettre de dire que Daniel a représenté le dernier roi de Babylone ivre d'orgueil et de plaisirs, buvant du vin au milieu de ses guerriers, de ses pages et de ses femmes. Xénophon peut ajouter que ce roi fut tué par les Perses qui s'introduisirent dans la ville, sans que les textes de Daniel aient à souffrir de cette méprise : ces textes ne nous transmettent aucun détail relatif à la mort du dernier roi de Babylone* et à l'entrée des troupes de Cyrus dans cette ville. Encore moins sera-t-il nécessaire de montrer qu'il n'y a point de contradiction entre les textes de Daniel et les récits de Mégasthène et de Bérose, d'après lesquels Nabonid, le dernier roi de Babylone, loin d-'être tué dans un festin, aurait été épargné et envoyé dans la Caramanie (1). Il importe peu, en effet, pour
(1) Voici ce qu'écrit Bérose : « Dans la dix-septième année du règne de Nabonnidos, Cyrus, roi de Perse, après avoir conquis le reste de l'Asie, marcha, avec une grande armée, vers Babylone. Nabonnidos alla à sa rencontre, perdit la bataille et se sauva avec peu des siens dans la ville de Borsippa. Cyrus assiégea ensuite Babylone dans la croyance qu'après avoir forcé le premier mur, il pourrait se rendre maître de cette place; mais l'ayant trouvée beaucoup plus
la défense du récit de Daniel, au sujet du meurtre de Balthasar» que le dernier roi de Babylone ait péri ou non dans la nuit même de la prise de cette ville. Bérose, Mégasthène et les inscriptions cunéiformes contredisent Xénophon. Mais ils ne touchent en rien le récit de Daniel qui a prédit des événements dont quelques-uns se sont réalisés immédiatement, vingt-et-un ans avant la prise de Babylone (le meurtre de Balthasar, l'avènement du Mède et de son parti, les luttes intestines), et d'autres
forte qu'il ne le pensait, il changea de dessein et alla assiéger Nabonnidos dans Borsippa. Ce prince, ne se voyant pas en état de soutenir le siège, eut recours à sa clémence, et Cyrus le traita fort humainement. Il lui donna de quoi vivre à son aise dans la Caramanie, où il passa le reste de ses jours dans une condition privée » (Richter, Beros., p. 69; Josèphe contr. Ap., I, 19, 20; Eusèbe, Prépar. Eo., IX, 4-0). D'après Mégasthène, cité par Abydène, « Cyrus, s'étant emparé de Babylone, concéda à Nabonnidoch la principauté de la Caramanie » (Eusèbe, Chron. armén., I, 10). Ainsi, ces deux historiens sont d'accord pour affirmer que Nabonid n'a pas été tué à la prise de Babylone par Cyrus. L'auteur chaldéen a sans doute suivi une tradition qui ne parle pas du stratagème employé par les généraux du roi de Perse et qui a voulu donner à cette ville, aux yeux des successeurs du vainqueur, le mérite de s'être donnée volontairement à lui.
On pourrait d'autant moins révoquer en doute ces témoignages relatifs au sort du dernier roi de Babylone, qu'ils sont confirmés par les inscriptions. Elles nous apprennent que, dans.la dix-septième année du règne de Nabonid, Cyrus pénétra dans la Chaldée etremporta une victoire à Routou, au sud de Babylone. De leur côté, les habitants de cette ville se révoltèrent contre Nabonid qui s'était fait détester par son impiété, et, le 14 du mois de Tammuz (juin-juillet), la ville de Sipar (Sepharvaïm de la Bible) ouvrit ses portes au vainqueur. Nabonid, fugitif, fut fait prisonnier deux jours après par un des lieutenants de Cyrus, nommé Ugbaru (Gobrias, d'après Hérodote)... L'armée que commandait le fils de Nabonid, Bel-sar-ussur, et qui gardait les forteresses du pays d'Akkad., fut aussi vaincue... Cyrus s'avança alors vers Babylone, dont il s'empara, sans résistance, le 3 du mois de Ara'h-Samnu (octobre-novembre). Nabonid a régné dix-sept ans et Cyrus n'éprouva que peu de résistance de la part des Babyloniens. Il entra sans coup férir dans la capitale de la Chaldée. »
On remarquera qu'il n'y a rien, dans cette relation, qui contredise le récit d'Hérodote relatif à l'entrée des Perses par le lit du fleuve qui traversait la ville. Les inscriptions ne mentionnent pas ce fait, mais elles ne le nient pas. Il en est autrement du récit de Xénophon, d'après lequel le roi de Babylone aurait été tué dans cette ville par les soldats de Cyrus. Ce récit est démenti par les inscriptions aussi bien que par Bérose et par Mégasthène.
faits qui devaient avoir leur accomplissement plus tard (la conquête du Perse ou des Médo-Perses, et la fin de la monarchie chaldéenne). Il n'a pas raconté comment cette conquête avait eu lieu et il n'a pas dit que le roi qui régnait alors a été massacré dans un festin. Nous ne sommes donc pas étonné que les récits de l'historien chaldéen, de Mégasthène et des inscriptions ne ressemblent guère à celui du livre de Daniel. Il serait difficile qu'ils ressemblent à un récit qui n'existe pas ; et on aura de la peine à montrer aussi qu'un récit qui ne se trouve pas dans Daniel sur l'entrée de Cyrus à Babylone et sur la mort du dernier Toi de cette ville soit en opposition avec les documents des autres historiens. Il est très vrai, d'ailleurs, que ceux-ci ne mentionnent pas un Mède qui aurait régné entre Nabonid et Cyrus ; mais en supprimant ce prétendu roi intermédiaire, le Cyaxare de Xénophon, ils ne se trouvent pas en désaccord avec Daniel, puisque celui-ci ne place pas son roi Mède entre ces deux rois, mais après Balthasar, fils et successeur de Nabuchodonosor, et qu'il ne se préoccupe pas de donner une continuation de l'histoire des Babyloniens, histoire qu'il n'a jamais eu le dessein d'écrire. Donc, tout ce que l'on peut conclure de la tradition profane relative aux derniers rois chaldéens, c'est que Xénophon s'est trompé lorsqu'il a dit que le roi, surpris à Babylone pendant la célébration d'une fête, fut tué dans son palais par les soldats de Gobryas et de Gadatas. D'où il résulte que l'on a eu tort de donner la préférence au récit de cet écrivain et d'ajouter foi à cet épisode d'un roman : c'est ainsi qu'on a mis, non pas, il est vrai, le texte de Daniel, mais l'interprétation arbitraire de ce texte en contradiction avec Bérose, Mégastène ^t les inscriptions chaldéennes.
On peut ainsi voir ce qu'il faut penser de l'air plein de confiance et du ton sarcastique de Lengerke et des autres rationalistes qui, de la confusion qu'ils établissent entre les récits de Xénophon et de Daniel, concluent que ces deux écrivains ont ou falsifié cette matière ou écrit dans une entière ignorance du véritable état des choses. Que Xénophon ait mêlé dans sa Cyropédie le vrai le faux, nous n'y contredirons pas : c'est sans fondement qu'il a prétendu que le roi de Babylone était dans cette ville lorsqu'elle fut prise. Mais l'erreur de l'écrivain grec est-elle imputable aussi à Daniel ? Pas le moins du monde. Nabonid, dernier roi de Babylone, est-il mentionné par notre écrivain sacré ? Non. Daniel dit-il que le dernier roi chaldéen fut tué dans un festin? Nullement. Comment donc serait-il en con-
tradiction avec des écrivains qui racontent des événements dont il ne parle pas? Nous n'avons pas à chercher dans le livre de Daniel l'histoire des règnes de Labosoarchod et de Nabonid. Le prophète n'a rien écrit au sujet de ces derniers rois : il n'est donc pas possible de soutenir qu'il se trouve en désaccord avec les documents profanes qui s'occupent de ces souverains. On peut, en effet, répéter tant qu'on voudra que Nabonid s'est rendu- prisonnier à Cyrus et est ensuite allé finir ses jours en Caramanie. Daniel ne dit pas que ce dernier roi de Babylone se nommât Balthasar et qu'il ait trouvé la mort à la prise de sa capitale.
L'identification de Balthasar et d'Evilmérodach n'est pas contraire à la prophétie qui annonce la scission et la destruction de la royauté chaldéenne par les Mèdes et par les Perses. — On objecte qu'on ne s'explique pas comment Daniel a pu déclarer à Evilmérodach que son royaume était sur le point de passer aux Mèdes et aux Perses, puisque ce prince ne fut pas victime de ces étrangers, mais de son propre beau-frère. D'ailleurs, Daniel n'aurait pas dit qu'un royaume est divisé et conquis lorsqu'il ne devait l'être que vingt-et-un ans plus tard. Ce prophète ayant prédit que le royaume des Chaldéens serait donné aux Mèdes et aux Perses, il faut que la prophétie se soit accomplie immédiatement. Nous répondrons à cette objection que la prophétie n'a pas seulement en vue l'entrée à Babylone des troupes de Cyrus guidées par deux Mèdes, mais qu'elle prédit aussi des événements intermédiaires qui devaient se produire auparavant : Balthasar devait perdre le trône et la vie immédiatement après que Daniel eut interprété les caractères mystérieux ; on vit également, au même instant, des divisions apparaître dans l'Etat et un Mède, avec un parti médo-babylonien, commencer aussitôt, inconsciemment, à préparer la ruine de la royauté chaldéenne. Mais il ne ressort pas des paroles de la prophétie que les faits qu'elle annonce dussent se produire tous à la fois et immédiatement : il fallait bien laisser aux premiers et aux divisions des partis le temps de se dérouler. Les critiques ne sont donc par fondés à déduire du texte que les Mèdes et les Perses durent, la nuit même du festin, s'emparer de Babylone. Le P. Petau remarque, en effet, très justement (De Doctr. Temp., II, p. 4 72) que c'est là une chose supposée et ajoutée à l'histoire contre la pensée de Daniel, car le Prophète ne dit pas que la même nuit les Mèdes et les Perses prirent Babylone, mais seulement que « Darius le Mède succéda à Balthasar. » Or, il ne
suit pas de cet avènement d'un Mède au trône que les Mèdes et les Perses, commandés par Cyrus, soient alors entrés à Babylone.
En effet, la prophétie est complexe et embrasse divers événements qui se sont succédé et qui ont abouti, quelques années plus tard, au triomphe des Mèdes unis aux Perses. On a, du reste, remarqué que les prophètes, annonçant quelquefois des événements qui doivent arriver dans un temps plus ou moins éloigné, se servent du temps présent ou même du passé, pour marquer par là que ce qu'ils prédisent arrivera certainement. Le P. Petau en donne un exemple tiré du premier livre des Rois (XV, 28). Lorsque Saûl eut déchiré le manteau de Samuel, celui-ci découvrant, par une inspiration surnaturelle, dans ce fait, une marque de ce qui devait arriver, dit au roi : « Le Seigneur a séparé de toi aujourd'hui le royaume d'Israël et il l'a donné à un autre qui vaut mieux que toi. » Cependant Saûl ne mourut pas à l'instant même et il ne cessa pas de régner à cette époque. David ne lui succéda que longtemps après. Ainsi il n'y a rien dans le texte de Daniel qui prouve que la mort de Balthasar dût être suivie immédiatement de l'entrée des Mèdes et des Perses à Babylone. Il est vrai que David fut plus tard le successeur immédiat de Saûl. Mais il ne suit pas de là que, aussitôt après le prononcé de la prophétie, le royaume des Chaldéens dut devenir la proie des Mèdes et des Perses commandés par Cyrus. Nous maintenons ce que nous avons dit précédemment (p. 362- 365), savoir : que la prophétie a aussi pour objet des révolutions qui commencent à se dérouler aussitôt après la mort de Balthasar, et que, la nuit même du festin, une scission, une brèche fut faite dans la royauté chaldéenne ; de sorte qu'un Mède (Darius) succéda à Balthasar, tandis que, vers ce même temps, Cyrus commença à s'agiter en Orient.
On objecte encore que Darius le Mède commandait aux Mèdes et aux Perses et que, dès lors, ses troupes entrèrent avec lui à Babylone, qui aurait dû être ainsi conquise à cette époque par Cyrus, la même nuit que Balthasar fut exterminé. Pour le prouver, on a recours au témoignage de Daniel (ch. VI, 8, 12) qui raconte que les grands de la cour firent signer à Darius un édit qui devait demeurer ferme et inviolable « comme étant établi par Médie (les Mèdes) et Perse (les Perses). » D'où il résulte que ce roi commandait à des hommes de ces deux nations. Nous le reconnaissons très volontiers, et nous montrerons qu'il y eut alors à Babylone une conspiration politique machinée par des amis de Nériglissor, Mède de race et gendre de Nabuchodono-
sor, qui se proposa de réunir la Médie et la Perse au royaume chaldéen,, afin de reconstituer le grand empire asiatique des rois d'Assyrie. Il y avait alors, en effet, à Babylone et dans les rangs de l'armée chaldéenne, une nombreuse colonie de Mèdes : quelques-uns formaient la cour de la reine, femme de Nabuchodonosor, et d'autres avaient été entraînés par l'amour du pillage au service de ce grand monarque. Ces aventuriers formèrent un parti qui fit miroiter à quelques chefs babyloniens l'annexion facile de la Médie et de la Perse à l'empire chaldéen. Ces Mèdes étaient groupés autour de Darius et ils se donnaient comme les représentants de leur pays et de la Perse, naguère tributaire de la Médie. Ainsi il est très vrai que ce prince avait autour de lui des Mèdes et des Perses qui cherchaient à attirer à eux leurs compatriotes, en leur montrant un roi qui les gouvernerait d'après leurs propres lois. Mais on ne saurait conclure de là que, la nuit même que Balthasar perdit la vie , l'armée d'un Cyaxare II, composée de Mèdes et de Perses et commandée par Cyrus, s'empara du royaume de Babylone. Darius le Mède, maître de l'empire chaldéen par le meurtre de Balthasar et aspirant à la domination de toute l'Asie, a pu très bien s'engager envers ceux qui l'avaient mis sur le trône à gouverner, dans certaines circonstances, selon les lois de la Médie et de la Perse. On ne saurait donc prétendre que le fait raconté par Daniel ne peut avoir eu lieu que lorsque l'armée des Mèdes et des Perses, conduite par Cyrus, se fut emparée de la monarchie chaldéenne- La catastrophe finale n'est pas donnée comme devant arriver immédiatement : vraie place de la prophétie du cinquième chapitre. — Quand on a compris que Balthasar se confond avec Evilmérodach, on saisit mieux la portée de la prophétie dans laquelle Daniel exposa les caractères tracés par la main mystérieuse et porta au comble la frayeur du monarque, en lui signifiant, de la part de Dieu, que son règne et sa vie étaient arrivés à leur terme. Evidemment, les Médo-Perses n'assiégeaient pas alors Babylone. Rien, en effet, ne faisait alors pressentir une révolution, un changement, une catastrophe plus ou moins prochaine. Sans doute, des yeux perspicaces auraient pu discerner déjà quelques mouvements qui se produisaient dans la Médie et dans la Perse. Mais il n'y avait pas, dans la situation de l'empire chaldéen, des signes précurseurs d'une révolution et encore moins d'une conquête de l'empire de Nabuchodonosor par les Mèdes, divisés entre eux, soumis à un roi peu enclin à faire la guerre, et par des Perses, tribus presque nomades, vivant dans
un état d'infériorité et qui, jusqu'alors, avaient été maintenues dans le respect des maîtres de la Chaldée. Daniel déroule donc aux jeux de Balthasar et de sa cour les destinées de l'empire babylonien à une époque où aucune des parties de cet empire n'était entre les mains de Médo-Perses. Ce n'est pas, en effet, au moment où la capitale était assiégée et où elle va être prise que Daniel annonce que des divisions vont se produire dans l'Etat et que la catastrophe finale sera amenée par l'intervention d'un Mède et d'un Perse. Le prophète prédit ces événements futurs trois ans après la mort du grand Nabuchodonosor, à une époque où l'Asie, étonnée de la puissance des monarques chaldéens, tremblait devant eux. C'est le moment que Dieu choisit pour épouvanter Balthasar en lui apprenant qu'il va périr et que son empire, à la suite de « divisions, » deviendra le partage de Mèdes et de Perses. Si Daniel avait prophétisé la destruction de l'empire chaldéen au moment où Cjrus serrait de près Babylone, il n'aurait prédit qu'un événement qu'on pouvait prévoir naturellement, et il aurait pu se trouver dans cette ville quelques hommes expérimentés qui auraient pu en avoir au moins le pressentiment. En admettant que cette prophétie fut prononcée à la fin du règne de Balthasar-Evilmérodaclv, trois ans après la mort de Nabuchodonosor, on la place dans son vrai jour.
C'est une remarque que nous laissons à Court de Gebelin le soin d'exposer (Observ. mêlées, p. 4 94, 195). « Si une erreur, dit-il, en entraîne d'autres à sa suite, la découverte d'une vérité est un flambeau qui dissipe une multitude de difficultés et devant lequel tout s'aplanit. C'est ce qu'on éprouve ici : en reconnaissant Belsasar dans Evilmérodach, l'histoire sacrée et l'histoire profane sont parfaitement d'accord, et les Prophéties de Daniel, dont l'arrangement était si difficile, brillent d'un nouvel éclat par l'harmonie qui en résulte.
» 1° Ce nJest point l'empire de Kabylone anéanti et déjà entre les mains des Perses e.t des Mèdes, ce n'est point lorsque sa capitale est déjà assiégée depuis deux ans et qu'elle va être prise, que Daniel annonce à son roi, comme on le prétendait, la destruction de son empire -, c'est deux ans après la mort de Nabuchodonosor, c'est lorsque cet empire est au plus haut degré de sa splendeur, lorsqu'il jouit delà plus profonde paix : que l'Orient étonné de la grandeur de ses rois, de leur puissance redoutable, n'ose souffler devant eux, que tout est soumis au dedans et au dehors ; c'est dans un temps où le fils du Conquérant de l'Asie, enivré de sa gloire que rien ne trouble, donne une fête superbe :
quel moment pour annoncer à ce Prince qu'il va périr ; que son empire va être partagé entre les Mèdes et les Perses, entre ces Mèdes jusqu'alors alliés des Babyloniens, et ces Perses qu'ils méprisaient? Autrement, lequel des Sages de sa Cour n'aurait pu dire la même chose?
» C'est ce qu'a très bien vu Fréret. Après avoir prouvé que Belsasar est Evilmérodach, il ajoute en parlant de la manière dont Daniel lui explique les caractères tracés par la main merveilleuse : « C'était là une Prophétie bien claire de la conquête » de Babylone par les Persans; mais c'était une Prophétie ; c'est- » à-dire la prédiction d'un événement futur qui ne pouvait être » connu que par révélation, et que l'esprit humain ne pouvait » prévoir naturellement. Si la ville eût été assiégée alors, si « l'Euphrate ayant été détourné de son lit, eût donné dans ce » moment même entrée aux Persans dans la ville; si aussitôt » après l'explication de la vision de Balthasar, les troupes de » Cyrus eussent attaqué le Palais, comme le dit Prideaux, il me » semble que Daniel pouvait savoir tontes ces choses sans » révélation : la conduite du roi ûe Babylone, la connaissance p de son caractère et de l'habileté de Cyrus, devait faire prévoir » à Daniel quelle serait la fin de cette guerre. La prédiction de » Daniel fut donc une véritable Prophétie. »
Ceux qui supposent que Balthasar est le dernier roi de Babylone dépouillent donc la prophétie de son vrai cadre et n'en donnent qu'une imparfaite idée.
Nous ne saurions toutefois admettre la conclusion que Court de Gebelin exprime en ces termes :
« 2° Si Darius le Mède est postérieur à la prise de Babylone, la vision que Daniel eut la première année de son règne n'en serait pas une. Il en serait ainsi des autres, surtout de celles qui sont rapportées aux chapitres X et XI. » Il y a là une exagération. Toutes ces prophéties n'annonceraient pas moins des événements futurs, quand même elles auraient été prononcées sous un Cyaxare II, que l'on suppose à tort avoir régné à Babylone pendant deux ans après la conquête de Cyrus. Le même critique se trompe aussi lorsqu'il dit que l'arrangement des prophéties de Daniel a été jadis difficile. Il n'y a, en effet, rien de plus simple que cet arrangement (voy. p. 55, 56, 179).
Destruction de la monarchie chaldéenne après le règne du fils et du petit-fils de Nabuchodonosor. — On objecte que si Balthasar n'est pas le petit-fils de Nabuchodonosor et le dernier roi de Babylone, cette ville ne fut pas prise par Cyrus après
l'extinction du fils et du petit-fis du destructeur de Jérusalem, et que, dès lors, la prophétie de Jérémie à ce sujet ne s'est point réalisée. C'est là une difficulté que nous allons examiner et faire disparaître.
Ce prophète a dit (en. XXVI, 7) : « Tous les peuples (Moabites, Ammonites, Tyriens et Sidoniens) seront assujettis à lui (Nabucliodonosor), à son fils benô et au fils de son fils (ve-'et-bèn-benô), jusqu'à ce que son temps et le temps de son pays soit venu. » Ce texte nous conduit jusqu'à la prise de Babylone par Cyrus. Le commencement du règne de ce conquérant coïncide, en effet, avec la fin de la dynastie de Nabuchodonosor.
L'expression « son fils et le fils de son fils » pourrait ici, à la rigueur, signifier la « postérité » de Nabuchodonosor. Lengerke le reconnaît. « Qui ne voit, dit-il, qu'il ne s'agit là que de la dynastie des Chaldéens en général {Wer sieht aber nicht, das dort nur im algemeinen von der Dynastie der Chaldœer die Rede ist. — p. 205). L'auteur du livre des Chroniques interprète aussi cette expression d'une manière générale. « Si, dit-il, quelqu'un avait échappé à la mort, il était emmené à Babylone pour être assujetti au roi et à ses enfants jusqu'au roi du royaume de Perse » (II, cb. XXXVI, 20). Il suit de là que « les enfants, » les descendants ou la postérité de Nabuchodonosor régnèrent à Babylone jusqu'au temps de la monarchie persane. Il n'est pas nécessaire que les derniers rois chaldéens soient fils ni fils de fils de Nabuchodonosor : il s'agit de la postérité, soit masculine, soit féminine.
Il suffirait donc, pour justifier le texte de Jérémie, que les descendants de Nabuchodonosor aient régné jusqu'au temps de la conquête perse. On sait que Balthasar, fils de ce roi, lui succéda et que, après lui, régnèrent Nériglissor, gendre ou fils par alliance (beau-fils) de Nabuchodonosor. Un gendre peut être nommé fils dans un sens étendu, lorsqu'on le considère comme ne faisant qu'un, par .son mariage, avec la fille de son beaupère : nous disons « beau-fils, belle-fille, beau-père, » et il est tout naturel que les beaux-fils et le& belles-filles soient regardés comme des fils et des filles ; les uns et les autres donnent à leurs beaux-pères et à leurs belles-mères le nom de pères et le nom de mères. On connaissait en Orient cette filiation par alliance. C'est ainsi que, selon saint Luc, « Joseph était fils d'Héli » et que « Salathiel était fils de Néri, » quoique Joseph et Salathiel ne fussent que les gendres des deux autres. Nous avons, du reste, constaté déjà que Nériglissor se dit lui-même
« fils de Bel-su m -iskum, roi de Babylone. » On reconnaît que le nom de ce monarque ne se trouve pas dans la liste de Ptolémée. G. Rawlinson a supposé qu'on pourrait l'identifier avec un capitaine de ce nom qui, à la tête de Babyloniens, aurait marché contre Ninive et qui prit le titre de roi pendant les troubles qui précédèrent la chute de l'empire assyrien {The five great Monarchies, 3e édit., tom. III, p. 44). Mais ce nom peut fort bien avoir été donné à Nabopolassar qui prit le titre de roi lorsqu'il se révolta contre la domination assyrienne. Ce même nom put être donné à Nabuchodonosor lorsqu'on le considéra comme admis au rang des dieux (voy. p. 380).
Quoi qu'il en soit, Nériglissor, gendre de Nabuchodonosor, eut pour successeur son fils Laborosoarchod qui était petit-fils de ce roi et qui est compris dans la prophétie de Jérémie. Mais cette prophétie n'est pas épuisée par ce prince et elle ne s'arrête pas à lui, s'il y a eu d'autres petit-fils ou d'autres descendants de Nabuchodonosor qui ont vécu à la prise de Babylone par Cyrus. Il reste donc à savoir si Nabonid et ses fils, Bel-sar-ussur et Nabuchodonosor, dont les découvertes nous ont révélé l'existence et les noms, se rattachent à la famille de Nabuchodonosor. Il n'est pas nécessaire, ainsi que nous l'avons déjà vu, qu'ils appartiennent à la descendance masculine : il suffirait que Nabonid fût un gendre ou un petit-gendre (petit-fils par alliance) de Nabuchodonosor et que ses fils, arrière-petit-fils ou descendants de ce roi, aient vécu jusqu'à la conquête de Cyrus ou aient cessé de vivre vers ce temps-là. Dans l'une et l'autre hypothèse, ils auraient été empêchés de monter sur le trône des Chaldéens, et la dynastie du destructeur de Jérusalem aurait fini avec eux. Examinons donc si Nabonid est un fils de Nabuchodonosor ou si, dans le cas qu'il fût étranger à la famille de ce roi, il n'a pas épousé une de ses filles ou, du moins, une fille de Balthasar.
La question serait bien vite tranchée, si l'on s'en tenait au récit d'Hérodote qui donne à Nabonid le nom de Labynet et qui en fait un fils du roi qui avait épousé Nitocris, c'est-à-dire Nabuchodonosor. Il dit à propos du dernier roi de Babylone : « Labynet régnait sur les Babyloniens lorsque Crésus lui demanda des secours contre Cyrus (I, 77) ; » et plus loin : « Cyrus conduisit son armée contre le fils de cette femme, dont le nom était Labynet (le même que celui de son père) et qui régna sur les Assyriens » (I, 88). Ailleurs, ce même historien représente Labynet, roi de Babylone, comme un de ceux qui réconcilièrent Cyaxare, roi de Médie, avec les Lydiens (I, 74). Le Labynet
indiqué dans ce dernier passage est évidemment Nabuchodonosor; et Ton s'explique ainsi comment Hérodote a pu dire que le second Labjnet avait le même nom que son père et que celui-ci était l'époux de Nitocris. Nabonid aurait été de la sorte un fils de Nabuchodonosor qui aurait été écarté par Nériglissor. (Je serait ce prince qui aurait peut-être été désigné par l'expression « fils d'une Mède » (uYoç Mïj'Srjç) ou fils d'Amyitis, femme de Nabuchodonosor (1). Mais il est loin d'être prouvé que Nabonid se rattache ainsi à Nabuchodonosor.
Il paraît plutôt que ce personnage n'était pas apparenté à la famille de Nabuchodonosor : C'est ce qui semble résulter des textes de Bérose et de Mégasthène. Lé premier s'exprime ainsi : « Laborosoarchod encore très jeune, ayant montré des inclinations perverses, ses courtisans tramèrent un complot et le massacrèrent. Après sa mort les conjurés déférèrent unanimement la couronne à un certain babylonien appelé Nabonid, à un Nabonid de ceux de Babylone (Na6ovv(ow tiv\ twv ix Ba6uÀ2»voç), qui avait été de cette conjuration» (fragm. cité par Eusèbe, Pré par. Evang., liv. IX, ch. 44) (2). Mégasthène dit, de son côté,
(1) La reine Nitocris que le célèbre historien donne comme la femme de Nabuchodonosor et la mère de Nabonid ne peut être qu'Amyitis, fille de Cyaxare, roi de Médie, un des destructeurs de Ninive. Cette femme avait sans doute eu entre les mains le gouvernement de l'Etat ou la régence pendant les longues absences et au temps de la folie de Nabuchodonosor. Les Babyloniens, étaient pleins d'enthousiasme pour cette reine qui avait montré une prudence consommée dans les affaires; et son nom de reine divinisée (voy. p. 386) fut pendant longtemps si fameux dans la Chaldée, qu'Hérodote en a parlé comme si elle avait été la souveraine du royaume. Nabonid, ayant épousé une fille de cette Nitocris put très bien passer pour un fils de la femme de Nabuchodonosor.
Remarquons enfin qu'Hérodote ne peut pas avoir confondu les noms de Nabuchodonosor et de Nabonid. Pour expliquer la dénomination identique qu'il donne à ces deux rois, il faut admettre, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, que le nom de Nabonid (Nebo glorieux) avait été donné à Nabuchodonosor. C'est dans ce sens que Bâhr (Comment, in Herod., I, 88) peut avoir eu raison de dire que le nom était un titre d'honneur ou d'emploi plutôt qu'un nom propre. Nabuchodonosor divinisé était sans doute connu sous le nom de Nabou-naid que le dernier roi de Babylone se donna aussi probablement lorsqu'il monta sur le trône. En prenant ce nom, le nouveau souverain a sans doute voulu faire croire qu'il se rattachait à la maison royale de Babylone et qu'il était d'origiue divine.
(2) Quelques textes portent tfvxi twv h Ba6uXwvi ix rf\ç a&i% i7iiavaT<£-
que Nabonid n'était pas parent du dernier roi (îtpoaijxovTa 6L où&èv ; cité par Abydène dans Eusèbe, Prép., IX, 41). Or, on sait que celui-ci était, par sa mère, petit-fils de Nabuchodonosor. Il résulterait donc de ce passage que Nabonid n'appartenait en aucune façon à la race royale. Bérose est moins explicite, mais, en somme, il ne dit rien du rang et de la condition du nouveau roi : il se contente de dire qu'il était babylonien et cette expression pourrait bien indiquer que Nabonid fut élu par une faction qui eut le dessus contre le parti mède. Volney qui donne naïvement au nom de Nabonide « la signification de fils de Nabon » — sans doute en supposant que la terminaison ide serait le suffixe grec (8r]ç qui sert à former des patronymiques — se demande si « Bérose a rougi du prince qui survécut à la perte de son trône et de son pays » (Chronol. des Babyl., p. 257), et il déclare ne pas voir « comment Hérodote, voyageur étranger, peut avoir raison contre bérose et Mégasthènes, tous deux d'accord ici, tous deux revêtus d'emplois publics; » et il ajoute : « admettons que ce soit une erreur. »
Cependant il ne serait peut-être pas difficile de mettre d'accord Hérodote qui est généralement bien informé, avec les deux autres historiens. On pourrait admettre que Bérose n'a pas dit que Nabonid était de la race de Nabuchodonosor, parce que sa fin était trop humiliante pour la dynastie de ce grand roi, et que d'ailleurs le silence de cet historien ne paraît pas un argument suffisant pour établir que Nabonid ne se rattachait en aucune façon à la famille royale. Mégasthène est, il est vrai, plus explicite et il paraît affirmer que Nabonid n'étaitlié par aucun lien de parenté avec Laborosoarchod, c'est-à-dire avec Balthasar et avec Nabnchodonosor. Mais la tradition a pu être mal comprise par Mégasthène. On a pu lui dire que Nabonid n'était pas du parti du monarque précédent et il a traduit cette pensée en disant qu' « il ne lui appartenait en rien, qu'il n'était pas son allié. » En effet, Bérose et Mégasthène ont pu vouloir établir tout simplement une opposition entre Nabonid et ses deux prédécesseurs qui appartenaient à une faction mède, tandis que ce dernier roi fut élevé sur le trône par un parti purement babylonien et à la suite d'une réaction.
cewç (de ceux qui étaient à Babylone et qui faisaient partie du même complot). On a trouvé que la répétition de h était peu élégante et que quelques manuscrits de Josèphe portent Iv. Quoiqu'il en soit, il ressort de ce texte que le nouveau roi était un roi indigène.
Mais il n'est plus possible de raisonner ainsi., car nous savons aujourd'hui, d'après les inscriptions, que Nabonid était fils de Nabu-balat-irib {Nebo, vitam adaugel) qui n'avait pas régné et qui est simplement qualifié du titre de rubu-emga (chef glorieux). C'est la qualité que, dans ses inscriptions, Nabonid donne à son père et qu'il se donne à lui-même ; et c'est aussi sans doute cette dignité qui le recommanda au choix de ses complices.
Il est encore possible néanmoins de ne pas donner tort à Hérodote. En effet, Nabonid peut fort bien avoir épousé une fille de Nabuchodonosor et de Nitocris. On comprend, en effet, très bien que, après avoir été élevé sur le trône, le nouveau roi a dû faire tout ce qui dépendait de lui pour mettre à profit le culte rendu par la piété nationale au sang de Nabuchodonosor. On est donc fondé à croire, avec G. Rawlinson (loc. cit., t. III, p. 64), que probablement ce roi chercha à se rattacher à la famille de Nabuchodonosor et qu'il épousa soit la veuve de Nériglissor, soit quelque autre fille du grand roi. Cette alliance devait donner plus de force au nouveau souverain et contribuer à rallier à lui tous les partis de l'Etat. Ce fut la pratique constante de tous les usurpateurs en Orient. C'est ainsi qu'Amasis épousa une fille de Psammétique (Hérod., II, 387), et que le faux Smerdis et Darius, fils d'Hjstaspe épousèrent successivement Atossa (Hérodot., III, 68, 88). Il semble que Nabonid ait adopté cet usage. Ce fait paraît indiqué par les noms qu'il donna à ses deux fils : l'aîné s'appela Bel-sar-ussur (Balthasar) et l'autre eut le nom de Nabuchodonosor. Nabonid marque ainsi d'une façon évidente qu'il veut continuer la lignée du grand Nabuchodonosor. Enfin cette alliance avec la famille royale est aussi indiquée par la tradition que rapporte Hérodote et qui fait de Nabonid un fils de Nitocris et de Nabuchodonosor. Cette reine ne peut avoir été la mère de Nabonid, comme le suppose Sayce, mais elle a pu fort bien être sa belle-mère. Nitocris a pu être épargnée au milieu des révolutions qui ont agité la Babylonie après la mort de Nabuchodonosor ; elle a pu conserver son influence sous le règne de ses deux gendres. De sorte que, aux yeux des Babyloniens, Nabonid n'était que le gendre ou le fils (par alliance) de la reine, de la femme du grand Nabuchodonosor. On s'explique ainsi comment les travaux de Nabonid ont été attribués à cette reine. On sait, en effet, que Bérose (fragm., 14) attribue à Nabonid les quais ou magnifiques murailles baignées par les eaux du fleuve et qui étaient construites en briques cuites reliées entre elles par du bitume -, et on n'ignore pas que, d'un autre
côté, Hérodote (I, 186), attribue ces mêmes travaux à Nitocris. On peut mettre ces historiens d'accord en admettant que cette reine continuait à avoir un grand prestige et qu'elle possédait une partie du pouvoir comme mère ou belle-mère du roi. Hérodote a donc très bien pu considérer Nabonid comme fils (par alliance) de Nitocris. Cette femme énergique n'oublia du reste rien de tout ce qui pouvait se faire pour prévenir la ruine de sa famille et de la royauté chaldéenne. Nous la retrouvons, avec son petitfils, occupée à la défense des forteresses du pays d'Akkad contre les attaques de Cyrus. Une inscription nous apprend, en effet, que la grand'mère de Bel-sar-ussur mourut alors dans ce pays et que toute l'armée la pleura. En supposant qu'elle avait 16 ans à l'époque de son mariage elle aurait eu, lorsqu'elle mourut, environ 84 ans. Cet âge n'offre rien d'impossible. Elle put fort, bien se faire porter au milieu des troupes pour leur donner plus de confiance et les porter à rester fidèles au petit-fils de Nabuchodonosor.
Il suit de là que les enfants de Nabonid seraient les petits-fils de Nabuchodonosor. Ainsi le roi aurait compté parmi ses successeurs : son fils (Balthasar-Evilmérodach), son gendre (Nériglissor-Darius), un petit-fils (Laborosoarchod), un autre gendre détrôné (Nabonid), dont les deux fils ne montèrent pas sur le trône. Cyrus et les Achéménides succédèrent, de leur temps, à la lignée de Nabuchodonosor. Ainsi fut accomplie à la lettre la prophétie de Jérémie, d'après laquelle les peuples devaient être assujettis à la postérité de Nabuchodonosor « jusqu'à ce que son temps et le temps de son pays fut venu. »
Triste fin des descendants de Nabuchodonosor. — Il importe peu pour l'accomplissement de la prophétie de Jérémie, que les deux fils de Nabonid aient survécu ou non à la ruine de la monarchie chaldéenne. Mais il n'est pas inutile, à un autre point de vue, de savoir que Bal-sar-ussur, après la mort de sa grandmère, vit ses soldats se révolter et se rendre à Cyrus. Il paraît même qu'il fut massacré par ces traîtres (1). Sa mort devait
(1) D'après une tablette publiée par Pinches (Transact. oftho Society of Biblical Archœology, vol. III, part. 1, p. 130-176), les hommes de ce pays (nisl mat akkadi), c'est-à-dire l'armée et le peuple, parmi lesquels se trouvait le fils du roi, se révoltèrent les premiers et se prononcèrent pour Cyrus. J. Halevy dit à ce sujet : On peut facilement présumer que le jeune prince a péri dans la sédition, ce qui explique le silence subit que la tablette observe à son égard depuis cet événement » (Reçue des études juiv., 1880, p. 576).
avoir été bien connue du public puisqu'aucun imposteur n'osa dans la suite s'arroger son nom. Nabuchodonosor, le second fils de Nabonid, finit sans doute ses jours d'une façon plus obscure ; aussi son nom fut-il successivement usurpé par deux imposteurs, Nidintabel et Arakh, qui se révoltèrent sous Darius l'Hystaspide, et qui voulurent se faire passer pour les héritiers du trône chaldéen.
Le destructeur de Jérusalem eut donc une famille bien tourmentée. Balthasar, son fils, et Laborosoarchod, son petit-fils, furent massacrés par des conspirateurs; Nériglissor, son gendre, périt probablement dans un combat qu'il livra à Cyrus ; un autre gendre, Nabonid, fut détrôné et exilé. Enfin, des deux derniers petit-fils de Nabuchodonosor, l'un, Bel-sar-ussur, aurait été tué par ses soldats et l'autre a disparu, sans qu'on sache toutefois s'il périt lui-aussi de mort violente. Quoi qu'il en soit, les faits que nous venons de rapporter suffisent pour justifier cette prédiction d'Isaïe (XIV, 21, 22) : « Préparez le massacre pour ses fils, à cause de l'iniquité de leurs pères : ils ne s'élèveront pas, ils ne seront point les héritiers de la terre, et ils ne rempliront point de villes la face de monde. . . Je perdrai le nom de Babylone, j'en exterminerai les rejetons, les descendants, dit le seigneur des armées. »
Objection relative aux trois ans de règne de Balthasar. — On sait que Daniel mentionne (ch. VIII, 1), une troisième année de Balthasar, tandis que le Canon de Ptolémée ne donne que deux ans de règne à Evilmérodach. Cette divergence donne lieu à une objection à laquelle nous avons déjà répondu (p. 295-297). Nous avons vu que, d'après le texte du Syncelle, le Canon babylonien donne trois ans de règne à ce prince et que c'est la durée réelle de ce règne. Il a été facile devoir aussi que, pour justifier la date indiquée par Daniel, il suffit que Balthasar ait régné deux ans et quelques mois d'une troisième année pendant lesquels le'prophète eut sa vision. Or, le Canon astronomique n'y répugne pas car, d'après la méthode de son rédacteur, il n'a pas dû compter pour Evilmérodach la fin de la dernière année de son père : il a, en effet, donné à Nabuchodonosor une dernière année complète. De son côté, Daniel comptant les années du règne de Balthasar-Evilmérodach à partir de la mort de Nabuchodonosor a pu trouver très justement que le successeur de celui-ci avait régné plus de deux ans, et il a pu dater une de ses visions de la troisième année de son règne. Nous avons vu d'ailleurs (p. 290) qas l'on a troavé, en 1876, des con-
trats datés de la troisième année de Marduk-sar-ussur, roi qui ne peut être que le Bel-sar-ussur de Daniel. Ces observations sont plus que suffisantes pour dissiper l'objection de Kuenen qui repousse l'identification de Balthasar et d'Evilmérodach par cette seule raison qu' « Evilmérodach ne régna que deux ans et Balthasar (Dan. VIII, 1), au moins trois ans » (Hist, crit. II, p. 658)..
Conclusion. — Les réflexions qui précèdent nous permettent donc de réfuter toutes les objections qui ont été faites pour établir que Balthasar et Evilmérodach ne sont pas un seul et même personnage. Pour ne rien omettre, nous allons les présenter telles que Quatremère les a groupées dans le passage suivant : 4° On ne voit pas comment Evilmérodach, qui est désigné par son véritable nom dans le livre des Rois, en aurait eu un second d'une forme tout à fait différente. On conçoit bien que des étrangers qui, comme Daniel et ses trois compagnons, avaient été enlevés de leur pays, transportés à Babylone, et incorporés parmi les Chaldéens, aient pu recevoir des noms nouveaux, appartenant à la langue de leurs nouveaux compatriotes. Mais qu'un roi ait porté simultanément deux dénominations, qui toutes deux appartiennent au langage des Babjdoniens, c'est ce qui me paraît peu vraisemblable, et n'est d'ailleurs appuyé sur aucun témoignage historique (1). D'ailleurs, si Evilmérodach, propre fils et successeur immédiat de Nabuchodonosr, eût été le Balthasar de Daniel, certes il n'eut pas ignoré les faits qui concernaient son père, et en particulier cette aliénation mentale, qui avait réduit le fier Nabuchodonosor à une condition voisine de celle des animaux; car cet événement terrible, consigné dans ledit même du monarque babylonien, n'avait pu manquer d'avoir un long retentissement -, et un fils, au bout de quelques années, n'aurait pas eu besoin que sa mère lui retraçât des faits encore présents à sa mémoire (2)-, 2° Lorsque Daniel annonce à Balthasar la catastrophe prête à fondre sur lui, il lui
(1) Cet usage qui ne paraissait pas fondé est aujourd'hui bien établi (Voy. p. 379-388). Cette pluralité de noms ne saurait plus être un embarras pour nous. Nous avons vu des rois d'Assyrie, de Médie, de Perse, de Babylone, paraître dans l'histoire sous divers noms, et nous avons, en particulier, expliqué le fait du changement de nom de Balthasar (p. 384-387, 375), qui, d'ailleurs, d'après les inscriptions porte les deux noms de Marduk-sar-ussur et d'Evilmérodach.
(2) Balthasar n'est pas présenté dans le texte de Daniel comme ignorant les faits relatifs au châtiment de son père. Le prophète ne
adresse ces paroles menaçantes. « Votre empire va être donné aux Mèdes et aux Perses, » le prophète en parlant à Evilmérodach, aurait-il employé un langage aussi impropre ? Il lui aurait dit : « Votre empire va être donné à un autre; » puisque le prince devait être détrôné et assassiné par son beau-frère. Mais les Mèdes et les Perses ne pouvaient avoir place dans cette prédiction, puisque la conquête de Babylone par ces deux peuples réunis ne devait avoir lieu que plus de 20 ans après la mort à'Evilmérodach (1).
» Il est un autre argument, que l'on pourrait employer pour combattre la prétendue identité de Balthasar et d'Evilmérodach, mais qui ne me paraît pas aussi fort qu'il le semble au premier coup d'œil. Dans le texte de Daniel, immédiatement après la mention de la mort de Balthasar, on lit ces m6ts : « Et Darius le Mède régna à Babylone, » Mais de ce passage il ne résulterait, pas nécessairement que Darius le Mède monta sur le trône immédiatement après la catastrophe du roi chaldéen. Cependant le fait est probable (i). a (Mémoire sur Darius le Mède, etc., Annal de philos, chrét., t. XVI, p. 330).
On objecte encore que Balthasar ne connaissait pas Daniel, et on en conclut que dès lors il n'était pas le « fils » de Nabuchodonosor. Nous faisons voir dans notre commentaire que cette objection provient de ce qu'on a mal interprêté les versets 10-12 du chapitre V.
Fausseté des systèmes proposés pour identifier Balthasar avec Nériglissor, avec Laborosoarchod ou avec Nabonid. — Les
les lui rappelle que pour lui montrer qu'il n'en avait pas fait le sujet de ses méditations et qu'il n'avait pas profité des leçons qu'ils lui offraient : Daniel n'apprend rien de nouveau à ce monarque sacrilège : il lui rappelle ces événements afin de lui montrer combien il est coupable de n'avoir pas compris les enseignements divins et d'avoir imité son père qui, lui aussi, avait voulu se donner pour le Très-Haut (voy. Comment., V, 18-23).
(1) Cette objection est réfutée pag. 390-393, 396-400).
(2) Nous regardons le fait comme certain et nous nous en occuperons plus loin. Ainsi, nous admettons que Darius le Mède (Nériglissor) monta sur le trône immédiatement après le meurtre de Balthasar. La difficulté que laisse voir Quatremère ne serait insoluble que si nous devions admettre que Darius le Mède ne fut qu'un Cyaxare II ou un lieutenant de Cyrus qui aurait régné à Babylone après la prise de cette ville. Mais l'objection disparaît lorsqu'on identifie, comme tout l'indique, Darius le Mède et Nériglissor, beau-frère de Balthasar.
systèmes imaginés pour découvrir, parmi les quatre rois nommés par Bérose et en dehors d'eux, celui que Daniel a désigné par le nom de Balthasar sont aussi nombreux que possible. On a essayé d'identifier ce roi avec tous ses successeurs et même avec des princes qui ne sont pas compris dans cette série de. rois. Ces combinaisons n'ont aucune valeur réelle ; mais, pour satisfaire à l'impartialité qu'un critique doit toujours avoir en vue, nous croyons devoir les présenter ici à nos lecteurs : nous ferons ainsi connaître les idées qui ont couru depuis Josèphe jusqu'à nous, sur le sujet qui nous occupe.
\° D'après le Syncelle, Balthasar serait Nériglissor, le meurtrier d'Evilmérodach. Ce fils ou gendre de Nabuchodonosor, serait le Balthasar qui, ayant profané les .vases de la Maison du Seigneur fut, sedon la prophétie de Daniel, privé de la couronne et mis à mort par Astyage (Darius le Mède) à la prise de Babylone par Cyrus. Mais il n'est dit nulle part que Nériglissor ait péri de mort violente dans un festin. Tout au plus pouvons-nous déduire d'un récit de Xénophon que ce roi périt dans un combat contre Cyrus. D'ailleurs, à sa mort, l'empire passa à son fils qui était un petit-fils de Nabuchodouosor, et que l'on ne peut, en aucune façon, assimiler à Astyage. On ne trouve donc là aucun motif qui appuie ce sentiment et nous n'en trouvons non plus aucun chez Desvignoles qui l'a suivi. De Saulcy a réfuté péremptoirement ce système dans le passage suivant : « Le Syncelle avance que Nériglissor n'est autre que le Belsatzer de l'Ecriture, et que tout ce que Daniel raconte de Belsatzer doit s'appliquer à Nériglissor. Où le chronographe a-t-il pris son opinion? Je l'ignore-, est-elle plausible? c'est-ce qu'il n'est pas du tout facile de décider ; pour ma part, je me refuse encore à croire que Nériglissor soit Belsatzer. J'ai rapporté les nombreux passages de Daniel et de Baruch qui démontrent jusqu'à l'évidence que Belsatzer était le propre fils de Nabuchodonosor. Néri glissor, au dire positif de Bérose et de Mégasthènes, n'était que le gendre de ce monarque, et il ne dut son accession au trône qu'à une usurpation criminelle; il n'est pas possible d'en douter. D'ailleurs si Nériglissor eût été le Belsatzer des saintes Ecritures, comment eût-on pu, ainsi que le constate la parole de Baruch, envelopper le souverain et son gendre dans les mêmes vœux et les mêmes hommages, et cela au détriment de l'héritier légitime Evil-mérodach? Je sais bien que pour éluder cette objection, on a admis que le fils du roi régnant fut un instant disgracié par son père, et remplacé par son beau-frère, ou même par son fils,
dans l'affection de Nabuchodonosor. C'est là une hypothèse peu vraisemblable par ce qu'elle est trop commode pour arranger les choses. Donc le Belsatzer de Daniel n'est pas plus Nériglissor, que Labbousarakh ou Nabounahed » (Annal, de philos, chrét. 4 849» p. 179, 180).
D'ailleurs, même en admettant que Nériglissor fut le Balthasar de Daniel on ne pourrait le faire tuer par Astyage dans un festin qui aurait eu lieu pendant le siège de Babylone -, Nériglissor mourut 17 ans avant la prise de cette ville par Cyrus.
2° Scaliger, le P. Petau, Grotius, Constantin l'empereur, Masio, Delitzsch (p. 277 et ss ), s'efforcent d'identifier Balthasar avec Laborosoarchod. De Harlez a pris aussi fait et cause pour cette opinion. « Ce Baltassar, dit-il, ne peut être que Bel-labariskoun, fils de Nabu-kudur-ussur, tué après neuf mois de règne. Le nom de Bel et le genre de mort coïncident. » (Museon, 1882, p. 570). La raison tirée du mot Bel sous-entendu dans le nom de Laborosoarchod, ne nous paraît pas bien forte. Il est vrai que ce roi périt aussi victime d'un complot. Mais il n'y a pas le degré de parenté voulu par le texte et dès lors le rapport qu'il a, au point de vue de sa mort violente, avec Balthasar est insuffisant. D'ailleurs, la parenté avec Nabuchodonosor serait-elle conforme à celle qu'indique le récit de Daniel, il manquerait encore d'autres conditions.
Laborosoarchod, en effet, ne régna que neuf mois, tandis que Balthasar régna au moins deux ans et quelques mois, puisqu'une vision du prophète est datée de la troisième année du règne de ce prince (1). Il est vrai que, pour arriver aux trois ans indiqués par Daniel, on a supposé que Nériglissor régnait sous le nom de son fils et on compte ainsi à celui-ci la durée du règne de son père. Nériglissor n'aurait été que le tuteur de son fils pendant quatre ans. Masio qui a soutenu cette opinion (dans son Essai
(1) Bérose dit que Qhabaessarach, fils de Nériglissor, lui succéda et ne régna que neuf mois, au bout desquels, il fut secrètement assassiné par ses officiers. Mégasthène dit également qu'à Nériglissor succéda son fils Labassoaraschus qui périt assassiné. Le Canon do Ptolémèe ne fait aucune mention de ce prince, qui n'a pas régné une année entière, et son règne se trouve englobé dans celui de son père Nérikasolosar. Josèphe se contente de dire qu'à Nériglissor succéda son fils Labosordach, qui ne régna que neuf mois. Le Syncelle dit qu'à Nériglissor succéda son fils Labosaroch qui ne régna que neuf mois et fut tué à cause de sa cruauté.
Ainsi ce prince régna neuf mois et périt à la suite d'une conspiration.
sur la concordance de la chronol. prof, avec le livre de Daniel, dissert lue à VAcad. de la relig. cathol., Rome 1843), n'admet que deux rois chaldéens successeurs de Nabuchodonosor : Evilmérodach qui fut tué par Nériglissor et qui eut pour successeur Laborosoarchod lequel aurait régné d'abord sous la tutelle de son père. Nabonid serait un Mède, le Darius de Daniel. Le résultat de cette combinaison consisterait a pouvoir dire que Laborosoarchod a régné cinq ans et qu'il est le même que le Balthasar de Daniel. Mais on n'arrive à cette conclusion qu'en donnant un démenti aux historiens profanes et on n'aboutit à rien de sérieux. Ces manières de compter n'ont d'autre raison d'être que le désir d'identifier Balthasar et Laborosoarchod. Mais cette conjecture ne repose sur aucun texte et elle est contraire à tons les documents. S'effbrçant toutefois de la prouver, Masio remarque d'abord que, d'après Daniel, Balthasar eut pour successeur, dans la souveraineté de Babylone, un prince étranger de famille et de nation, et que, d'un autre côté, d'après Bérose, Laborosoarchod eut pour successeur Nabonid, également étranger de famille et de nation. Mais c'est faire dire à l'historien chaldéen tout autre chose que ce qu'il dit. Bérose, en effet, ne fait pas de Nabonid un mède : il atteste, au contraire, qu'il était babylonien (voj. p. 403). Le successeur de Laborosoarchod fut, en effet, un babylonien qui arriva au trône à la suite d'une réaction contre le parti qui avait fait périr Evilmérodach, lequel, d'après Masio lui-même, est l'oncle de Laborosoarchod. Ainsi, il n'est pas vrai que Nabonid fut « étranger de nation » à son prédécesseur. D'un autre côté, Masio n'arrive pas plus à son but en disant qu'il n'est embarrassé ni par la différence d'âge qu'il a dû y avoir entre Laborosoarchod et Balthasar, ni par la qualification de « père » de Balthasar qui, dans Daniel, est, à plusieurs reprises> donné à Nabuchodonosor. « Conring objecte, dit-il, que Laborosoarchod est appelé veavt'ç, par Bérose, tandis que Balthasar nourrissait déjà une troupe d'épouses et de compagnes, et se trouve réprimandé par Daniel, non comme un prince à la fleur de l'âge, mais d'un âge mûr et habitué depuis quelque temps à suivre la perversité de ses penchants. Je réponds à cela que quiconque lira attentivement le cinquième chapitre, où il est question de la vie et de la mort de Balthasar, ne trouvera rien qui porte à croire que ce prince fût d'un âge mûr-, quant à l'abus de toutes les voluptés, à la profanation des choses sacrées, à mener une vie telle que le juge suprême le trouvât trop léger dans la balance de sa terrible justice, ce sont là des choses pour lesquelles il ne
faut point la malice invétérée de l'âge viril, mais pour lesquelles l'impudence forcenée et la sensualité de la jeunesse sont plus que suffisantes Je ne suis pas même convaincu par la qualification de père de Balthasar, que Daniel donne à plusieurs reprises à Nabucho ; je connais les formules du langage biblique, qui appelle père l'aïeul, fils le petit-fils, et je n'ignore pas l'imposante opinion de Saint Jérôme, qui dit que « ce Balthasar n'est pas le » fils de Nabucho, comme pourrait le croire le vulgaire des lec- » teurs. » Quant au passage de Baruch, portant qu'il fut chargé, par les captifs juifs, d'acheter des holocaustss et des victimes pour le péché, et de faire des prières pour la vie de Nabucho et de Balthasar, je réponds que le nom de Balthasar était peut-être commun aux rois de Babylone, qu'il pouvait désigner Evilmeradach aussi bien que Labosoardoch, mais que, dans ce passage, il doit se rapporter au premier, c'est-à-dire à l'aïeul, non pas au second ou petit-fils. Je me range d'autant plus volontiers à cette opinion, que Balthasar n'est pas un nom indicatif de qualités ou de caractères personnels, mais bien un nom relatif à la puissance de Bel, prince et père dans la théurgie babylonienne. »
Il n'en est pas moins vrai que l'embarras provenant de la différence d'âge ne disparaît pas en disant qu'un jeune garçon de quatorze ou quinze ans, un enfant, d'après Bérose (-af; wv), peut être vicieux. Car il ne s'agit pas seulement, dans le texte, de « l'abus de voluptés et de la profanation des vases sacrés » dont un jeune prince aurait pu se rendre coupable, mais d'une habitude du mal qui paraît invétérée et irrémédiable. « Et toi, Balthasar, qui es son fils (de Nabuchodonosor), tu n'as pas humilié ton cœur, quoique tu susses toutes ces choses (le crime et châtiment de ce roi), mais tu t'es élevé contre le Dominateur du ciel. (V, 22, 23.) » « Tu as été pesé dans la balance et tu as été trouvé trop léger (V. 27). » Il semble résulter de ce dernier verset que le Très-Haut a laissé un temps moral assez long à Balthasar pour se pénétrer des leçons qu'il trouvait dans l'histoire de son père, et qu'il lui a donné de nombreuses occasions de mettre en pratique les enseignements qu'elle met en lumière. D'ailleurs, le texte de Baruch nous force d'admettre que Balthasar aurait eu au moins de trente à quarante ans à l'époque où Laborosoarchod fut tué, puisque dans la cinquième année après la destruction de Jérusalem, c'est-à-dire en 583, les Juifs captifs demandent à ceux qui étaient restés à Jérusalem de « prier pour la vie de Nabuehodonosor, roi de Babylone, et pour la vie de Balthasar son fils (Baruch, I, >H). Or, Laborosoarchod fut tué en 555 et en
supposant qu'il venait de naître seulement à l'époque où les Juifs faisaient des prières pour sa conservation, il aurait eu vingt-huit ans au moment de sa mort. A cet âge on n'a pas besoin d'un tuteur et on ne saurait être appelé un jouvenceau ou un enfant. Il est, du reste, probable qu'à l'époque indiquée par Baruch le jeune prince devait avoir au moins une dizaine d'années. Enfin nous avons vu que rien n'autorise à prendre, dans le texte de Daniel, le mot « fils » avec le sens de « petit-fils » (p. 373-378). Le mot ben (fils) doit être pris dans sa signification ordinaire et naturelle toutes les fois qu'il n'y a pas une raison de le prendre autrement. Or, nous avons montré que, dans le cas présent, on n'en a découvert aucune. Ainsi, tout en reconnaissant l'imposante autorité de saint Jérôme, nous n'hésitons pas à lui préférer l'autorité encore plus imposante de la vérité. Nous verrons que, au sujet des derniers rois de Babylone, le grave docteur a eu le tort de se laisser guider par Josèphe et par Xénophon, qui n'ont abouti qu'à mettre Daniel en contradiction avec Bérose, Mégasthène et les inscriptions babyloniennes. Enfin, il n'est pas vrai que le nom de Balthasar fut « commun aux rois de Babylone » et qu'il puisse s'appliquer indifféremment à un roi quelconque. Quant à ce qui est dit au sujet du nom de Balthasar, qui serait « relatif à la puissance de Bel, » nous ne voyons pas quel argument il peut prêter à la thèse de Masio. Les noms de Nabuchodonosor, d'Evilmérodach et de Nériglissor sont aussi relatifs à la puissance des dieux Nebo, Mérodach (=Bel) et Nergal. S'ensuivrait-il que ces noms étaient communs aux rois de Babylone ? C'est tout bonnement absurde. Du reste, pour renverser tous ces raisonnements, il suffit de savoir, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, que Balthasar a régné au moins deux ans et quelques mois, tandis que Laborosoarchod n'a régné que neuf mois et n'a pas eu un Mède pour successeur. Les données historiques recueillies sur ces deux princes ne permettent donc pas de les identifier : nous devons affirmer que le Laborosoarchod des profanes n'est pas le Balthasar de Daniel.
3° Un grand nombre d'érudits ont essayé de confondre Balthasar avec Nabonid. Josèphe, saint Jérôme, Usher, Prideaux, et, plus récemment, Hengstenberg (p. 47 et ss.), Keil (Enleit, § 134), ont pensé que Balthasar, étant le dernier roi de Babylone, devait, par conséquent, être identique avec Nabonid. Josèphe avait lancé ces savants sur la fausse piste que nous avons déjà dévoilée (p. 360-365). On a donc cru que Daniel venait de déclarer au roi, dans un festin, que son royaume allait être par-
tagé entre les Mèdes et les Perses -, et l'on entendait uniquement cette prophétie de l'entrée de l'armée de Cyrus à Babjlone. Il suit de là, aux yeux de ces critiques, que Balthasar était le dernier roi, celui sous lequel cette ville fut prise et l'empire chaldéen livré au vainqueur. Des souvenirs du roman de Xénophon se sont présentés à leur esprit, et ils ont adopté l'opinion relative à la mort du dernier roi de Babjlone, qui aurait été tué dans cette ville au milieu d'un festin, à l'entrée des troupes médo-persanes. Beaucoup de commentateurs, d'historiens, de chronologistes, nous l'avouons volontiers, ont adopté cette hypothèse et ont confondu Balthasar avec le Nabonid des historiens de Babylone, le Labynet d'Hérodote. Au premier coup d'œil, cette opinion semble la plus naturelle à ceux qui ont lu le récit de Xénophon relatif à l'entrée des troupes de Cyrus à Babylone et qui, d'un autre côté, n'ont pas fait une étude approfondie de la prophétie de Daniel. Mais quand on examine ces deux documents de près et avec attention, on ne tarde pas à s'apercevoir que la conclusion qu'on en tire n'est pas prouvée et qu'elle présente des objections qui la rendent inadmissible.
L'argument capital sur lequel repose ce système est exprimé ainsi par Prideaux (Hist. des Juifs, liv. II) : « De l'aveu de tout le monde, Nabonid a été le dernier roi de Babylone ; donc il est le même que l'Ecriture appelle Balthasar, puisque, selon Daniel (V, 28, 31), immédiatement après la mort de Balthasar, le royaume fut donné aux Mèdes et aux Perses ; » en d'autres termes : le dernier roi de Babylone, d'après les auteurs profanes, est Nabonid -, or, selon l'Ecriture, le dernier roi de cette ville est Balthasar; donc Nabonid est Balthasar.
Ce raisonnement a le tort d'offrir une mineure qui ne repose que sur une mésintelligence de la prophétie de Daniel (voy. p. 362-365); il n'est pas vrai, en effet, que ce prophète ait dit que Balthasar serait le dernier roi de Babylone (voy. p. 389-393); il n'est pas vrai que Daniel ait prédit que le royaume des Chaldéens allait être donné immédiatement aux Mèdes et aux Perses par la conquête de Cyrus (voy. p. 396-400). La preuve alléguée pour établir l'hypothèse que nous combattons n'est donc pas seulement insuffisante, elle est fausse. Elle est d'ailleurs d'autant plus dangereuse qu'elle vient se heurter aux documents d'après lesquels Nabonid, dernier roi de Babylone, ne fut pas tué dans cette ville à l'époque du siège.
Un autre argument des partisans de ce système est fondé sur le texte de Jérémie qui nous apprend que les peuples seraient
assujettis à Nabuchodonosor, à son flls et au fils de son fils jusqu'au règne de Cyrus. D'où il suit que ce conquérant s'est trouvé en présence d'un fils ou d'un petit-fils de Nabuchodonosor. Nous avons montré de quelle façon la prophétie de Jérémie s'est accomplie (p. 400-406). L'explication qu'en donnent les savants qui identifient Balthasar avec Nabonid est loin d'être satisfaisante.
D'après Théodoret (sur Daniel, V, 1), Eusèbe (Chron.) et Sulpice Sévère (Histor.), Nabuchodonosor aurait laissé deux fils, Evilmérodach et Balthasar. Le premier aurait succédé immédiatement au destructeur de Jérusalem et Balthasar aurait succédé à Evilmérodach son frère. Saint Jérôme (sur Isaïe, XIII, 17), Maldonat, Pererius, Usher et d'autres croient que Balthasar était fils et non pas frère d'Evilmérodach, auquel toutefois il n'aurait pas succédé immédiatement. Après les règnes de Nériglissor et de Laborosoarchod, Balthasar, fils d'Evilmérodach, serait monté sur le trône et aurait régné dix-sept ans. On suppose que c'est le roi appelé Nabonid par Bérose et Labynet par Hérodote. Dans ce cas, il faudrait abandonner le renseignement de Bérose et de Mégasthène, d'après lequel Nabonid n'était pas parent de son prédécesseur lorsqu'il monta sur le trône. On en appelle, il est vrai, à Hérodote, d'après lequel Labynet était le fils de la reine qui avait épousé Nitocris. Nous avons vu comment Hérodote devait avoir raison sans contredire toutefois Mégasthène, Bérose qui semble favoriser le sentiment de celui-ci et les inscriptions qui témoignent que le père de Nabonid n'a pas régné : nous avons montré que Nabonid, qui n'appartenait pas à la famille royale, était devenu le gendre de Nabuchodonosor et le père de deux petits- fils de ce roi. D'un autre côté, avant de prétendre que Mégasthène est en contradiction avec la Bible, il aurait fallu établir le vrai sens du texte de Daniel, car on aurait vu que ce texte ne dit en aucune façon que Balthasar, fils de Nabuchodonosor, ait été le dernier roi de Babylone ; on ne le fait dire à ce texte qu'en l'estropiant (voy. p. 390 et ss). Mégasthène et les inscriptions peuvent donc nous apprendre que Nabonid ne descendait pas de Nabuchodonosor. Daniel ne les contredit pas.
Remarquons encore que Balthasar-Nabonid doit avoir pour successeur un Mède, et que les défenseurs du système que nous venons d'exposer ne peuvent indiquer aucun prince de cette nation qui ait succédé au dernier roi de Babylone. Nous savons, d'après le Canon astronomique, d'après Bérose et d'après les inscriptions, que Nabonid régna jusqu'à la prise de Babylone et
que Cyrus lui succéda immédiatement. Nabonid ne saurait donc être le Balthasar de Daniel.
Nous ne sommes, du reste, pas étonné que quelques critiques rationalistes se passent la fantaisie de tenir l'hypothèse de Josèphe et de ses adhérents pour la seule possible. Ces adversaires de l'historicité du livre de Daniel comprennent très bien qu'ils n'auront pas à prendre beaucoup de peine pour repousser un système qui identifie Balthasar avec Nabonid. Ce système présente, en effet, des difficultés insurmontables qui proviennent : \'° d'une différence dans la mort; et 2° d'une différence d'origine. En effet : 1° Balthasar aurait péri de la main des Perses au moment du sac de cette ville, tandis que Nabonid a été épargné par Cyrus et envoyé en Caramanie, où il vécut soit en simple bourgeois soit comme gouverneur. Ces renseignements sur les destinées de Nabonid sont fournis par Bérose qui est un historien sérieux. Le fait est vrai. Seulement les rationalistes se pressent de le mettre en contradiction avec le récit de Daniel. Bérose n'est en opposition qu'avec une hypothèse basée sur une interprétation fautive du texte. Les adversaires peuvent donc dire que le témoignage de Bérose doit prévaloir sur celui que l'on tirerait ainsi arbitrairement du texte ; mais ils ne prouvent pas que ce témoignage frappe le livre de Daniel qui n'a rien dit de ce qu'on lui fait dire, en accolant à ce livre des inexactitudes de Xénophon ; 2° Balthasar est, d'après Daniel, fils de Nabuchodonosor, et Nabonid est, d'après Bérose, « un certain Babylonien » que les grands du royaume ont appelé au trône pour soutenir l'empire chancelant menacé par Cyrus. Il faut conclure de cette divergence que le Balthasar de Daniel n'est pas le Nabonid de Bérose et que le système de Josèphe et de ceux qui l'ont suivi est faux. Mais il ne résulte de là rien de fâcheux contre le récit de Daniel. Celui-ci n'a jamais dit que Balthasar était Nabonid. C'est, en effet, sans fondement qu'on lui prête cette opinion.
4° A l'hypothèse que" nous venons de réfuter, Quatremère en a substitué une autre. Voyant très bien que Nabonid et Balthasar ne saurait être un seul et même prince, ce savant professeur a pensé que Balthasar fut un prince régnant sous et avec Nabonid, qui avait tout le pouvoir. Afin de consolider son trône, Nabonid y aurait associé un fils d'Evilmérodach qui aurait eu le nom de Balthasar. Voici, du reste, comment Quatremère expose son opinion :
o Rappelons-nous que, suivant la prédiction de Jérémie, Nahuchodonosor devait avoir pour successeurs, au trône de Babylone, son fils et le fils de son fils. D'un autre côté, souvenonsnous que, suivant le témoignage des historiens les plus instruits, Nabonède paraît n'avoir eu aucune liaison de parenté avec la famille royale, et n'avoir dû le trône qu'à son courage et au rang qu'il tenait sans doute comme général des armées chaldéennes. On peut croire que cet homme ambitieux, mais habile, considérant les révolutions rapides qui avaient, en si peu de temps, enlevé à plusieurs rois la couronne et la vie, ne tarda pas à sentir que ses droits étaient bien équivoques, que son titre d'usurpateur, en éveillant l'ambition de ses rivaux, allait peutêtre attirer sur sa tête des orages sans fin, et plonger Babylone dans un nbîme de malheurs. Il crut donc pouvoir prévenir ces maux en s associant au trône un rejeton de la famille de Nabuchodonosor. Il choisit pour cet effet Balthasar, fils à'Evilmérodach, et qui était peut-être encore dans l'enfance. De cette manière, soit qu'il eût pris lui-même le titre de roi, soit qu'il se fût en apparence contenté de la seconde place, il s'entourait du respect que les Babyloniens devaient avoir pour le sang de Nabuchodonosor ; il écartait des prétentions rivales et était bien sûr de régner seul, sous le nom d'un prince qu'il saurait bien séduire par les appâts du luxe et de la volupté, et auquel il ne laisserait que le titre de souverain, se réservant à lui-même toutes les prérogatives essentielles de la royauté. Au reste, l'histoire de l'Orient nous offre quantité de faits analogues à celui que je suppose. Nous voyons, à plusieurs époques; des hommes audacieux s'emparer du pouvoir suprême -, mais souvent, pour déguiser leur ambition et en imposer au peuple, ces usurpateurs avaient soin de placer sur le trône un fantôme de souverain auquel ils ne laissaient que le nom de prince, tandis que, sous le titre d' Atabek ou régent, ils exerçaient l'autorité la plus absolue. C'est ainsi que le premier sultan Mamlouk, d'Egypte, au moment où il s'arrogea la puissance souveraine, fut d'abord forcé, par la clameur publique, de s'associer un enfant choisi dans la famille de Saladtn » (Mémoire sur Darius le Mède, Annales de philosophie chrétienne, tom. XVI, p. 333).
Mais cette hypothèse ne résout pas la difficulté. Sans doute « la prédiction de Jérémie, que le fils et le petit-fils de Nabuohodonosor lui succéderaient au trône, se trouverait ainsi réalisée. » Mais il faudrait supposer que Daniel et la reine-mère ont désigné Balthasar comme fils de Nabuçhodonosor, quoiqu'il ne
fut que son petit-fils. Or, quoiqu'en dise Quatremôre, cette interprétation du texte de Daniel est fort étrange. Il ne suffit pas de dire que, « dans toutes les langues du monde, un aïeul est souvent qualifié de père, » et que « une locution analogue se retrouve constamment chez les écrivains orientaux (Ibid., p. 334). Nous l'avons déjà reconnu. Mais il ne s'agit pas ici d'une généalogie dans laquelle on omet quelquefois des intermédiaires : il s'agit d'affirmations très catégoriques qu'on n'a pas le droit de détourner sans raison de leur sens propre. Sans doute Abd-AUah qui se signala dans le premier siècle de l'Hégire a pu « être désigné sous le nom à'Ebn-Abi-Svrah; quoique Abou Serah ne fut pas son père, mais son grand-père. » Ebn-Khaldoun peut fort bien avoir pris ce nom quoiqu'il ne fut pas réellement le fils de Kbaldoun, personnag3 qui avait vécu « plus de quatre siècles avant la naissance de l'écrivain, » mais dont « les membres de la famille avaient constamment perpétué le surnom parmi eux, » Tout cela est vrai. Mais qu'est-ce que cela prouve quand il s'agit d'un texte qui précise, qui met les points sur les i ? Qu'on relise ce passage (voj. p. 373-374), et l'on verra qu'il n'est pas possible d'exprimer d'une façon plus claire que Balthasar est réellement le fils de Nabuchodonosor. Puis, il y a aussi l'attestation de Baruch (voy. ibid.) dont on ne peut pas s'empêcher de tenir compte. D'ailleurs^ Quatremère a beau dire que Balthasar était un prince « plongé dans la mollesse, ivre de plaisirs, » et qu'il possédait dès lors le caractère « précisément tel que pouvait le désirer l'ambitieux Nabonid. » On ne s'expliquerait pas que le pupille eût supporté ainsi son tuteur pendant dix-sept ans, qu'il ne se fût pas débarrassé de son assujettissement à Nabonid, et qu'il n'eût pas voulu avoir au moins le titre de roi. On ne voit pas non plus comment ce fils d'Evilmérodach n'aurait pas été lui-même proclamé roi par les conspirateurs qui avaient fait disparaître son prédécesseur et qui auraient pu se réserver ainsi d'avoir une part de la-régence. En somme, Nabonid aurait joué un jeu bien dangereux en adoptant un prince qu'on suppose sans fondement avoir été épargné au moment du meurtre de son père et sous le règne de Nériglissor : ce prétendu fils adoptif aurait eu des droits au trône et il aurait facilement trouvé des partisans pour les faire valoir. Nous avons vu que Nabonid a pu trouver un moyen plus naturel et plus sûr de s'assurer, à luimême personnellement et à ses enfants, le respect que les Babyloniens avaient conservé pour le sang royal. D'ailleurs, aucun
document n'indique que Balthasar fut un prince régnant sous l'autorité de Nabonid. Daniel le représente comme étant le roi de Babylone, et à sa mort ce n'est pas Nabonid qui continue à régner, mais un prince d'origine mède, que Quatremère serait bien en peine de trouver, à cette époque, sur le trône de cette ville. Enfin l'hypothèse de Quatremère, démentie par les documents anciens qui font de Nabonid le vrai roi et le dernier roi de Babylone, lors de la prise de cette ville, est encore combattu par les inscriptions cunéiformes qui prouvent que Nabonid était, à cette époque, le roi des Chaldéens.
On a cru toutefois, dans ces dernières années, que la conjecture de Quatremère était confirmée parles inscriptions qui nous ont révélé un fils de Nabonid dont le nom était Bel-sar-ussur ; et on a supposé qu'il s'agissait là d'un fils adoptif de ce roi. Il n'en est rien. Un cylindre de Mughéir contient cette prière de Nabonid à Marduk : « Quant à Belsarussur, le rejeton de mes entrailles, mon fils aîné, place dans son cœur, ô Marduk, le respect de ta grande divinité, et qu'il soit exempt de péché. » Il est évident qu'il s'agit là d'un fils réel et non pas seulement adoptif de Nabonid. On ne peut donc regarder ce Belsarussur comme le Balthasar de Daniel.
On a dit aussi que la promesse faite par Balthasar à Daniel (V, 16), s'il interprète les paroles, qu'il aurait le troisième rang dans le royaume, prouve qu'il n'était pas lui-même le premier, et par conséquent qu'il n'était pas, ipso facto, roi et souverain. Mais c'est là une conclusion que rien ne justifie. Il pouvait être le premier et avoir auprès de lui une personne qui occupait de droit le second rang, sa femme ou plutôt sa mère qui se rendit au banquet (voy. le Commentaire V, 16);
5° Cependant comme, d'après Bérose, Mégasthène et les inscriptions, Nabonid ne fut pas tué à Babylone par Cyrus, on a songé à ce fils de Nabonid, et on a supposé que son père l'aurait déclaré co-régent, en le laissant à Babj'lone, pendant qu'il allait lui-même combattre Cyrus. On a donc regardé ce fils de Nabonid comme ayant été le Balthasar de Daniel. Lenormant s'exprime ainsi à ce sujet : « Le rôle important qu'il a joué à la tête de l'armée, durant le règne de Nabonid, explique comment il se fait que le livre de Daniel lui donne le titre de roi, bien qu'il ne fût en réalité que vice-roi »> (p. 438). Nous admettrions volontiers que ce jeune prince fut associé au trône par son père et qu'il suivit l'armée chargée de défendre le pays d'Accad. Mais nous ne savons pas s'il put être roi de fait, comme on l'a
dit, pendant les quelques semaines qui s'écoulèrent entre la soumission de Nabonid et la prise de Babjlone. A cette époque, Bel-sar-ussur était probablement mort (voy. p. 407) et rien n'indique qu'il soit resté pendant le siège dans la capitale. Oppert (Zeitschr. d. D. Morg. Geselsch., cb. VIII, 598), Rawlinson (Herodotus, I, p. 525), Pusej {Daniel, etc., p. 402), Auberlen (p. 14), la Civilla catholica (art. intitulé VUltimo re babilonese, sér. XII, vol. III, juill. 1883), ne sont donc pas autorisés à l'identifier avec le Balthasar de Daniel. Le nom de Bel-sar-ussur porté par chacun de ces rois ne suffit pas pour les confondre et pour en faire un seul et même individu. On ne saurait, en effet, adopter cette assimilation que rien ne prouve et qui se heurte à de graves difficultés. Elle se heurte : 1° contre la parenté que l'Ecriture établit entre Balthasar et Nabuchodonosor ; partout le premier est représenté comme le fils du second; et le fils de Nabonid ne saurait être qu'un petit-fils du grand roi; 2° contre l'âge de Bel-sar-ussur, qui n'aurait guère pu avoir que seize ans à la prise de Babjlone. On sait que lorsqu'il monta sur le trône, Nabonid n'était pas apparenté à la famille de Nabuchodonosor et que c'est seulement après son élévation au trône qu'il a épousé une fille de ce roi. Ainsi à la fin du règne de Nabonid, son fils aîné n'aurait pu être que dans sa seizième année. On dit, il est vrai, que, à cet âge, il aurait pu être associé à l'empire et que l'on ne doit pas trouver étrange que, en Orient, il eût été entouré de femmes et de courtisans; on ajoute que, d'après les inscriptions, il était (nominalement ou réellement) à la tête d'une armée. Nous ne disons pas le contraire : un enfant de quatorze ans peut avoir été associé à l'empire ; il peut être allé, avec sa grand'mère, commander en chef des troupes qui formaient les garnisons des frontières du pays d'Accad. Il n'en est pas moins vrai que ce n'est pas à un roi de seize ans que s'adresse le discours de Daniel ; -3° les faits qui signalent sa cosouveraineté avec son père s'opposent aussi à l'identification que Ton a en vue : il tâche de couvrir la frontière du Nord, et il parait qu'il fut tué par ses soldats avant la prise de Babjlone ; il n'est nullement question d'un banquet qu'il aurait donné dans cette ville lorsque les troupes de Cjrus j entrèrent ; 4° enfin cette hjpothèse est renversée par le récit de Daniel d'après lequel Darius le Mède succède à Balthasar. Ainsi il ne sert de rien de recourir à ce nouveau sjstème. Ce Bel-sar-ussur ne peut en aucune façon être le Balthasar de Daniel.
Ce n'est pas, du reste, le raisonnement suivant d'Oppert qui fera passer le Bel-sar-ussur, fils de Nabonid, pour le Balthasar
qui, d'après Daniel, était fils de Nabuchodonosor. « Il paraît, dit-il, que ce roi introuvable était co-régent de Nabonid, et qu'il fut vaincu par un général de Cyrus, Darius le Mède, dans une ville de la Chaldée qui n'était pas Babylone » {Le peuple et la langue desMèdes, p. 168). On voit aisément que le savant critique abandonne ici le domaine de l'histoire pour celui de la fantaisie : il faudrait établir d'abord que le Bel-sar-ussur de Nabonid est bien celui dont parle Daniel. Or, jusqu'à preuve du contraire, ces deux princes n'ont de commun que le nom, et on n'est pas autorisé à donner, sans rime ni raison, au général qui vainquit le Bel-sar-ussur de Nabonid, le nom de Darius le Mède. Après avoir ainsi confondu sans preuve deux personnages si différents, le docte assyriologue qui n'a pas envisagé assez sérieusement le caractère historique du livre de Daniel et qui s'en est tenu beaucoup trop aux préjugés rationalistes en vogue à ce sujet, a consigné dans une note, au-dessous des paroles que nous venons de transcrire, les observations suivantes : « Le nom de Daniel est Beltsazzar, dans le texte hébreu, provenant du babylonien Baltasu-usur « vitam ejus protège. » De là les Septante ont fait Balthasar, mais ce nom a été, à tort, appliqué au roi Nabonid, le Belsazzar de la Bible. L'expédient signalé dans le texte (dans les lignes que nous avons citées plus haut) est le seul moyen de sauver quelque peu l'autorité des textes qui circulent sous le nom de Daniel, et qui nomment Belsazzar fils de Nabuchodonosor. Pour maintenir l'exactitude de cette donnée, on a d'abord identifié le nom en question avec Evilmérodach, ce qui chronologiquement n'est guère possible. Les textes de Nabonid établissent néanmoins l'existence d'un fils de ce roi portant le nom de Bel-sar-usur, et M. Bickell, à Innspruck, a voulu supposer que ce roi ait été le vrai fils de Nabuchodonosor et le fils adoptif de Nabonid. Les textes de ce monarque s'opposent à un pareil artifice : Bel-sar-usur est nommé par Nabonid, hablu ristu sitlibbiya « mon fils aîné, rejeton de mon cœur, » termes qui ne peuvent s'appliquer qu'à la filiation naturelle. »
Oppert a raison de dire que l'on a appliqué à tort le nom de Balthasar au roi Nabonid. Mais, de son côté, il a également tort de croire que « l'expédient » qui assimile le Balthasar de Daniel au Bel-sar-ussur, fils de Nabonid, est le seul moyen de sauver l'autorité de notre saint Livre. L'exactitude de 'ce document se maintient parfaitement, ainsi que nous l'avons vu (p. 373 et ss.), en identifiant Balthasar avec Evilmérodach. Oppert prétend que cette identification n'est guère possible au point de vue chronog
logique ; et il dirait vrai si le Balthasar de Daniel était le dernier roi de Babylone et s'il avait été tué dans cette ville par les troupes de Cyrus. C'est, en effet, ce que suppose le savant professeur lorsqu'il dit que « le roi Nabonid » est « le Belsazzar de la Bible. » Mais c'est là un préjugé dont nous avons fait justice (p. 414-417). On a pu voir dans les pages qui précèdent (372-409) que le Balthasar de Daniel ne saurait paraître « introuvahle » qu'à ceux qui le cherchent là où il n'est pas. Nous reconnaissons du reste volontiers que le Bel-sar-ussur des inscriptions nouvellement découvertes n'est pas le vrai fils de Nabuchodonosor et le fils adoptif de Nabonid. Ce jeune prince est en réalité le fils de ce dernier, et il peut toutefois, par sa mère, être un petit-fils de Nabuchodonosor. Mais en aucun cas on ne peut l'identifier avec le Balthasar de Daniel.
Toutefois cette identification proposée plairait assez à Kuenen, et, dans un but que l'on comprend sans peine, il trouve que cette hypothèse « est de beaucoup la plus probable » {Hist. crit., II, p. 658). Le motif qui le porte à émettre ce sentiment est, en effet, toujours puisé dans le désir de diminuer la valeur du livre de Daniel. Il pense donc que « le souvenir de ce Bel-sar-Uzzur pouvait s'être conservé parmi les Juifs et avoir ainsi donné naissance à la tradition dont Daniel, V, est l'écho » (Ibid.), Ce n'est là qu'une hypothèse en l'air -, mais la considérant, selon son habitude, comme un fait acquis, le critique hollandais s'en sert pour construire un autre roman. « Ce souvenir, dit-il, s'est peu à peu obscurci dans la suite des temps et s'est mélangé d'éléments étrangers (c'est ainsi que Dan., VIII: 1, il est question de la troisième année du règne de Belsatzar le roi, sans qu'on fasse mention de Nabonide) -, et surtout que Daniel, V, Belsatzar est appelé le fils de Nabuchodonosor » (Ibid.). Après avoir imaginé ces « mélanges d'éléments étrangers » et ses suppressions arbitraires, Kuenen en conclut que « si Belsatzar et Bel-sar-Uzzur sont une même personne, il est certain qu'on a suivi, dans Daniel, V, une tradition déjà très effacée, très corrompue même » (Ibid., p. 659). Très bien ! Mais si ces deux personnages ne sont pas un même individu, ainsi que nous venons de le démontrer, il suit que l'hypothèse de Kuenen n'est qu'une fiction ajoutée à tant d'autres et que les conclusions qu'il en tire n'ont de valeur que pour des esprits habitués à fonctionner dans le vide. Nous avons vu comment le souvenir du Balthasar de Daniel et de Baruch s'est conservé dans le souvenir de la nation juive ; et nous n'avons pas à recourir, pour expliquer ce fait, à l'existence d'un jeune prince qui n'offre aucun des caractères du fils de'Na^ buchodonosor.
Ces observations nous paraissent suffisantes pour montrer que les quatre hypothèses que nous venons d'examiner sont dépourvues de toute vraisemblance. Tout ce que nous avons dit dans notre thèse plaide d'ailleurs contre ces systèmes. En établissant que le Balthasar de Daniel et de Baruch est l'Evilmérodach des auteurs profanes, nous avons indiqué la solution d'un problème que l'on a regardé comme « un des plus inextricables problèmes de l'histoire ancienne. »
Toutefois — on le sait — à cette première question s'en joint une autre : il faut déterminer aussi qui était Darius le Mède. C'est ce second problème qui va faire l'objet de notre étude. Après avoir donné à nos recherches une orientation conforme aux textes, nous avons montré la place qu'occupe Balthasar dans la série des rois de Babylone. Daniel a produit lui-même le fiât lux et nous avons pu voir comment s'était produite, au sujet du fils de Nabuchodonosor, l'erreur de l'interprétation adoptée par Josèphe. Il nous suffira de suivre encore le texte du prophète et de le contrôler par les récits des historiens profanes pour identifier le Darius le Mède du premier avec le Nériglissor des autres écrivains. Nous trouverons dans l'indication de Bérose et de Mégasthène, ainsi que dans la connaissance des mouvements qui s'opéraient, à cette époque, dans la Médie, dans la Perse et à Babylone, les données nécessaires pour résoudre une difficulté qui a été regardée comme insoluble : la mention de Darius le Mède par Daniel ne saurait en présenter aucune.
Darius le Mède d'après Daniel. — Il résulte du texte de ce prophète (ch. V, 31), qu'à Balthasar a succédé un prince nommé Darius qui, à cause de sa naissance et de son origine, est surnommé « le Mède. » Ce roi est aussi désigné (IX, 4) sous le nom de « Darius fils à'Ahasûerûs ou 'H sûr m de la race des Mèdes (1). »
(1) Lengerke prétend que le nom de Darius ^*V"n (ponctué Daryaves (mais qui peut tout aussi bien se prononcer Daryavus et Darayavus) a été vocalisé d'après le grec Aapsîbç. Mais la vocalisation massorétique importe peu. Il est certain que la transcription de ce nom donnée par Daniel correspond parfaitement à la forme que nous offrent les inscriptions (Dâ'^ayaaus). La forme de ce nom exprimée par Daniei d'après les règles de l'alphabet hébraïque, se rapproche plus du nom perse que le nom de Aapst'os et elle représente parfaitement la charpente consonnantique du nom original. Hérodote traduit ce nom par 'Eplfyç (= Coercitor, qui maintient, contient, arrête, repousse, écarte, réprime). On peut rattacher ce mot à la racine perse dar (sanscr. dhar), tenir; qui a donné les mots dharma,
Le père de Darius ne se nommait pas Cyaxare et il ne doit pas lui-même être confondu avec Astyage. — Daniel dit simplement que son Darius est le descendant d'une famille mède (IX, 1) ; il le nomme « le Mède » tout court; et il affecte de ne pas dire qu'il descendait des rois de Mèdie. Il ne nous donne d'ailleurs aucun renseignement sur la position qu'avait occupée le père de ce Darius. On peut conjecturer que c'était un noble illustre qui avait pris part aux guerres contre Ninive ; et qui portait le nom de Xerxès, nom qui, d'après sa signification (voy. la note ci-jointe), a dû être commun à beaucoup de guerriers. Il est vrai que, comme tous les noms propres, ce nom est appellatif, mais rien n'indique qu'il ne soit qu'un titre, et que Cyaxare soit le nom propre du père de notre Darius. Ainsi rien n'autorise à faire du successeur de Balthasar un fils de ce roi des Medes et que Darius ne soit autre qu'Astyage. C'est fort inutilement et sans aucun fondement que Fr. Lenormant prétend qu' « une main maladroite aurait essayé de corriger » le nom de Cyaxare ou Ouvakhsatara et l'aurait remplacé par celui à'Ahasûerûs (De la Divination, p. 179), qui est la forme hébraïque constante du nom de Xerxès. Rien n'autorise, en effet, à supposer cette correction ou cette faute de copiste.
Le prince qui succéda à Balthasar est d'ailleurs nommé constamment Darius (ish^TT) dans le texte original, et il n'y a aucune raison de faire de ce Darius un fils de Cyaxare. On n'introduit le nom de ce dernier dans le texte de Daniel que par un procédé analogue à celui du traducteur grec qui, faisant entrer dans le texte une conjecture de sa façon, a mis dans sa version tantôt 'ApiaÇÉpçrjç et tantôt Aaçefoç. C'est, en effet, d'après une interprétation aussi peu fondée, que d'autres, voulant confondre Darius le Mède avec Astyage, roi de Médie, ont cherché à identifier Ahasûerûs avec Cyaxare. Ils veulent de force introduire dans le texte un roi des Mèdes, et ils ne veulent pas voir que précisément Daniel exclut cette interprétation en se contentant
loi (ce qui retient) et dhartar (ce qui soutient ou maintient la loi), le zend dere (contenir) et le persan dard (souverain). C'est à tort que Lindner a voulu composer ce mot de ddraya (possidens ; part, prés, de dar) et de ca'u, vahnu ou cohu (biens), pour lui donner le sens de « possesseur de biens. »
Le nom â'Ahsurus en perse khsajârsa, a reçu chez les Grecs la forme de Zl^ç, qui, d'après Hérodote (VI, 98) a le sens de 'Epljfojs, celui qui réfrène, qui domine. Les deux noms de Darius et de Xerxès seraient donc à peu près synonymes.
de dire que Darius était de « la race des Mèdes. » Il ne lui aurait pas été difficile de dire qu'il était « fils du roi des Mèdes. » Nous ne pouvons donc, en aucune façon, prendre A hasûerûs pour Cyaxare et confondre Darius avec Astyage.
Darius le Mède fut le successeur de Balthasar et l'ennemi de Cyrus. — Daniel nous apprend aussi (V, 31) que la mort de Balthasar suivit de près la révélation terrible qui lui avait été faite : dans la nuit même ce roi périt de mort violente, « et Darius le Mède reçut le royaume. » Il suit également du chapitre X, 13, que Darius le Mède était un roi ennemi de Cyrus et qu'il commença à régner vingt-un an avant la prise de Babylone, ainsi que Court de Gebelin l'a fort bien remarqué dans le passage que nous avons reproduit (p. 368,369). L'ange qui fait revenir Daniel de l'évanouissement que lui avait causé la vue de « l'homme vêtu de lin » apprend, en effet, au prophète qu'il a « lutté pour Israël pendant z\ jours (célestes, prophétiques) ou 21 ans (les quatre années de Nériglissor et les dix-sept années de Nabonid) « contre le chef du royaume de Perse. » Cet ange protecteur de la nation juive aurait voulu presser la marche de Cyrus contre Babylone et hâter ainsi la délivrance des captifs» La lutte de Cyrus contre les Babyloniens a, en effet, duré 2 1 ans : elle commença,* comme nous le verrons plus loin, avec le règne de Nériglissor auquel Cyrus enleva la Susiane. Puis le « Mulet perse » attaqua Crésus et les autres alliés de Nabonid, affaiblissant ainsi les Chaldéens en les isolant. L'ange qui apprend au prophète qu'il a travaillé à amener ce résultat, voulant aussi rassurer Daniel sur l'avenir des Juifs qui se trouvaient alors en Palestine, ajoute : « Ensuite, je suis resté là, près du roi de Perse. » La date exprimée dans le texte concorde parfaitement avec celle qu'indique le Canon de Ptolémée. La guerre commencée par Nériglissor (Darius le Mède) dura 21 ans et elle finit lorsque Cyrus s'empara de Babylone.
Daniel ministre de Darius. — Daniel nous apprend aussi que Darius le Mède le retint auprès de sa personne et fit de lui un des trois grands officiers de son royaume. L'interprétation que le prophète avait donnée de l'écriture mystérieuse lui conserva son crédit et son autorité : cette interprétation dont une partie avait été si exactement vérifiée par l'événement, valut à Daniel la faveur du nouveau roi, et il devint même son confident et son ami. Les souverains orientaux ont souvent attiré de préférence dans leur familiarité intime des personnes appartenant a des races conquises. Il n'est pas étonnant que Darius ait accordé au
sage Daniel une confiance qui parut sans bornes et qu'il ait songé à en faire son premier ministre.
Mais nous sommes porté à croire que Daniel, connu par sa grande capacité et par sa longue expérience dans l'administration des affaires publiques, fut surtout maintenu dans un poste éminent à cause de la prophétie relative à « Médie et à Perse. » Darius a vu dans cette prophétie une sorte d'horoscope de la destinée du futur maître de la Chaldée, et il a eu le tort de s'en appliquer à lui-môme tout le contenu. Darius dut penser que, en devenant un roi médo-perse, il épuiserait tout le sens de la prophétie. Il se disait : Je serais roi des Mèdes et des Perses et dès lors c'est moi qui suis désigné par l'oracle divin. Il s'attacha d'autant plus à Daniel qu'il le jugea très propre à lui donner les avis et la direction nécessaires pour réussir dans son entreprise. Il esta croire que Daniel lui-même s'attacha d'abord à Darius comme au roi qui devait peut-être réaliser la prophétie du cinquième chapitre. Il put espérer que ce roi serait l'homme choisi par l'éternel pour réaliser l'empire médo-perse ou le second empire qui devait remplacer le royaume des Chaldéens. Aussi voyons-nous que, à cette époque, Daniel (IX, 2), consulte les prophéties de Jérémie. Il se demande si les textes relatifs à la Captivité ne pourraient pas s'interpréter comme indiquant un nombre indéterminé, après lequel les Juifs pourraient retourner dans leur patrie. Il savait bien que l'exil n'avait pas encore duré soixante-dix ans. La première année de Darius le Mède coïncide avec l'année 558 et de la sorte les deux tiers du temps fixé étaient a peine écoulés. Daniel espéra néanmoins que Dieu se laisserait fléchir et dans sa prière il ne dit pas à Dieu : «« Délivre selon ta promesse .., » mais bien : «Ecoute ma requête... » Daniel avait vu arriver sur le trône des Chaldéens un prince « de la race des Mèdes, » et il se prit, pendant quelque temps, à espérer que c'en était fait du royaume du a lion aux ailes d'aigle » et que Dieu avait ava'ncé le moment de la délivrance d'Israël. En dehors du temps de l'inspiration et des termes qui l'expriment, l'erreur du prophète n'est pas impossible. Il ne comprend pas toujours la signification et la portée des paroles qu'il prononce en sa qualité d'organe ou d'instrument de la révélation divine. Rien ne prouve du reste que Dieu eût communiqué à Daniel la succession des faits qui étaient contenus dans l'explication qu'il reçut de la fameuse inscription tracée sur la paroi du mur de la salle du festin de Balthasar. Il put donc se tromper, en l'interprétant et en l'appliquant d'une façon complète à Darius,
parce qu'il ne parlait plus alors comme messager céleste, mais comme homme privé. Le prophète agissant d'après ses propres pensées put donc espérer- que Darius serait l'instrument béni qui mettrait fin à l'exil de ses compatriotes, et il dut s'efforcer d'influencer dans ce sens le nouveau roi de Babylone. C'est évidemment dans ce but qu'il travailla à le détacher du culte des idoles et à l'amener à la connaissance du vrai Dieu : il lui fit comprendre l'inanité de Bel et l'impuissance du Serpent que ce roi adorait, sans doute d'après un usage de l'ancien magisme des Mèdes (ch. V bis, alias XIV). En un mot, il le portait vers le Dieu vivant de telle façon que les Babyloniens irrités disaient : « Le roi est devenu juif » (ib. 27), et qu'ils obtinrent, en le menaçant de le faire mourir, que Daniel leur fut livré. C'est alors que le prophète fut jeté une première fois dans la fosse aux lions.
Mais Daniel dut comprendre bientôt que le meurtre de Balthasar ne constituait pas à lui seul le châtiment réservé aux enfants de Nabuchodonosor, et que le moment du retour n'était pas arrivé. Sous Darius, Babylone n'en était pas moins le siège de la puissance chaldéenne. Seulement, cette puissance s'était associée, ainsi que nous le verrons, un parti mède qui voulait reconstituer l'ancien royaume assyrien. Darius le Mède se prêta aux combinaisons de ce parti politique ; il entra dans les vues des Chaldéens et de la colonie méde qui, non contents de contrecarrer les desseins et les efforts de Cyrus par une guerre défensive, se prononçaient pour une attaque immédiate contre les Médo-Perses. Il est probable que Daniel ne partageait pas l'avis de ceux qui tâchaient d'engager le pays dans une guerre avec la Médie : il conseillait au roi de se tenir sur la défensive et de se contenter de surveiller et de garder les provinces frontières. Cette différence de vues et la jalousie de ses collègues attirèrent sur Daniel un supplice dont il ne fut préservé que par un miracle : il fut de nouveau jeté dans la fosse aux lions (ch. VI).
Caractère de Darius. — Nous n'apercevons pas chez ce prince le despotisme solennel de Nabuchodonosor. Darius avait conspiré contre le monarque légitime ; il était donc obligé de suivre ceux dont il était devenu le chef. Pour nous faire une idée de ce roi, il faut rassembler les circonstances qui, d'ordinaire, dans la vie politique, accompagnent ces sortes d'aventures. Le nouveau roi n'est pas un monarque absolu à la façon de Nabuchodonosor ; il est dominé par les membres d'une oligarchie qui l'a mis sur le trône. Le parti chaldéo-mède ne voyait dans le mo-
narque qu'il s'apprêtait à entraîner contre Cyrus, qu'un instrument, une sorte de roi fétiche qu'ils avaient trouvé propre à servir de centre à une opposition politique. Darius était, pour les satrapes du nouvel empire chaldéo-médo-perse qu'ils rêvaient de constituer, bien moins un souverain obéi qu'un prisonnier : ces ambitieux entendaient user de son nom, de son titre. C'est pourquoi le roi Darius nous est présenté, dans le livre de Daniel, sous des couleurs auxquelles l'histoire du despotisme asiatique ne nous a pas habitués. Nous voyons là un roi lié par un décret qu'il ne peut pas révoquer et qui est émis conformément à un usage médo-persan, lequel restreignait le pouvoir absolu. Environné de courtisans, de flatteurs ingénieux à le tromper pour l'empêcher de faire le bien, ce roi se laissa surprendre : il porta un de ces décrets qui le forcèrent à leur livrer Daniel. Passé, en montant sur le trône, à l'état d'une divinité, ce prince adopta trop à la légère et sans en prévoir les suites, la proposition d'un décret d'après lequel il devait, durant trente jours, être invoqué seul comme dieu, dans toute l'étendue de son empire. On sait comment Daniel, victime d'un guet-apens, dut forcément être abandonné du roi et donné en pâture à des animaux féroces. Ce fait semble dénoter chez le roi un caractère faible -, mais il prouve seulement que le complice des meurtriers de Balthasar subissait les conséquences de la situation irrégulière qu'il s'était faite : quand on se laisse aller dans l'engrenage révolutionnaire, on va souvent plus loin que l'on ne voudrait. Du reste, le roi se montre fidèle observateur de la loi du talion et après avoir, par suite d'un acte inconsidéré, livré Daniel à ses bourreaux, il punit les dénonciateurs de la façon atroce que cette loi autorisait. On aurait donc tort de dire que le portrait de Darius le Mède ne concorde pas avec celui que Xénophon (IV. V), nous fait du roi d'Assyrie contre lequel combattit Cyrus Ce roi est représenté tuant le fils de Gobryas, un de ses nobles, pour un motif futile. Mais, sans compter que des transfuges comme Gobrias et Gadatas peuvent, bien avoir modifié le portrait du roi afin de motiver aux yeux de Cyrus leur défection et leur trahison, on s'explique très bien que Darius ait obéi aux suggestions des satrapes et ait été bienveillant pour Daniel, tout en ayant un caractère capricieux, colérique, violent, emporté et vindicatif.
Or, de tous les traits caractéristiques attribués par Daniel à Darius aucun ne messied à Nériglissor et tous lui conviennent parfaitement.
Nériglissor d'après les écrivains profanes. — Bérose nous ap-
prend que ce roi était le beau-frère d'Evilmérodach (=Balthasar ; ap, Joseph. Contr. Ap., I, 21) et Mégasthène, cité par Abjdèue, appelle Nériglissor le x7)osa-rïç ou l'allié (par mariage) d'Evilmérodach (ap. Euseb., Prépar. Evang., IX, 41). D'après ces écrivains Nériglissor obtint le trône par le meurtre de son beau-frére, qui d'après Bérose, aurait provoqué ce meurtre par son inconduite (p. 388). Ces renseigments sont très incomplets, mais nous pouvons cependant de l'identité de circonstances, de notions, de caractères, qui se rencontrent dans le Darius du prophète et dans le Nériglissor de Bérose et de Mégasthène, inférer l'identité des deux personnages.
Nériglissor est le successeur d'Evilmérodach comme Darius est le successeur de Balthasar. — Après avoir identifié Evilmérodach avec Balthasar, nous sommes par là-même en droit de soutenir que Nériglissor et Darius le Mède sont le même personnage. Nous venons de voir par les témoignages des écrivains profanes que Nériglissor succéda immédiatement à Evilmérodach- Balthasar et, d'un autre côté, Daniel nous apprend que Darius le Mède succéda immédiatement à Balthasar-Evilmérodach : les deux successeurs immédiats d'un seul et même roi qui n'ont pas régné simultanément ne sauraient former qu'un seul et même personnage.
Nous avons dit que Darius était le successeur immédiat de Balthasar et nous sommes fondés à le soutenir, parce que Daniel nous dit lui-même que la nuit dans laquelle Balthasar fut tué, Darius reçut le royaume des Chaldéens, ou, en d'autres termes, parce que V, 31, est nécessairement uni avec V, 30. Quelques chronologistes et quelques commentateurs qui veulent établir un rapprochement entre les règnes de Darius et de Cyrus, ont prétendu toutefois que ces passages ne sont pas nécessairement connexes. Ainsi, de Saulcy qui, adoptant l'opinion de Scaliger, veut identifier Darius avec Nabonid, suppose que Darius ne succéda pas immédiatement à Balthasar (Recherches sur la chron. des empires de Ninive, etc., Annal, de philos, chrét., 1S49, p. 136). Il s'appuie sur la différence qu'il y a entre la Vulgate et le texte hébreu au sujet de la division des chapitres V et VI. Dans les éditions actuelles des bibles hébraïques le verset 31 de la Vulgate est, en effet, devenu le premier verset du chapitre VI. On en a conclu qu'il n'y avait pas de connexion immédiate entre ces deux versets. C'est cette conclusion que de Saulcy exprime en ces termes : « Evidemment l'ensemble de ces deux versets, disposés ainsi ne comporte plus le moins du monde, comme dans
la Vulgate, l'idée de succession immédiate de Darius le Mède à Balsatzer. Rien, absolument rien, ne prouve qu'il n'y a pu y avoir un règne intermédiaire entre les règnes de ces deux princes » (Ibid.).
Mais il ne s'agit pas d'accepter aveuglément la division des chapitres telle qu'elle se trouve aujourd'hui dans les Bibles juives, il faut examiner si les deux récits peuvent être correctement disposés de cette sorte. Or, il est facile de voir que telle est la connexion entre les versets 30 et 34 et entre ces deux passages et l'accomplissement de la première partie de la prophétie contenue dans l'inscription, que l'on ne peut les séparer sans faire violence au texte. Daniel annonce la fin du règne de Balthasar et une rupture, une brèche faite à partir de ce moment à la royauté chaldéenne. C'est pourquoi, après avoir raconté la mort de ce roi, il ajoute : « Et Darius le Mède reçut le royaume. » C'est l'intrusion de ce Mède et de son parti qui « divise » la royauté et qui constitue, avec le meurtre de Balthasar, l'accomplissement du premier acte du drame qui fait l'objet de la prophétie. L'opinion relative à un long intervalle entre la mort de Balthasar et l'avènement de Darius est donc contraire au contexte qui met dans une connexion immédiate la mort du roi chaldéen et l'élévation du Mède. Les « divisions, » concernant le premier fait prédit, éclatent précisément par l'assassinat de l'un et par l'élévation de l'autre. Aussi voyons-nous que Daniel ne fait allusion à aucun espace de temps entre les deux règnes.
Sans doute les faits contenus dans les chapitres précédents ont été séparés par un intervalle de plusieurs années, Mais on ne montre pas qu'il en soit de môme ici. Les chapitres III, IV et V ne sont pas unis par la conjonction vav (et) qui sert à lier les mots d'une phrase et qui rattache ici le verset 31 au 30. Nous n'insisterons pas du reste sur cette observation. La mention du règne de Darius placée aussitôt après l'indication de la mort de Balthasar, prouve une succession immédiate parce que la vérification d'une partie de la prophétie des versets *6 et 28 Fexige. Nous verrons aussi par d'autres preuves que le Darius de Daniel est le Nériglissor de Bérose et que, par conséquent, il a succédé immédiatement à Balthasar.
Il est d'ailleurs facile de constater que la division des chapitres V et VI a été faite, dans les Bibles juives actuelles, d'après un point de vue systématique. Cette division a été évidemment faite par des Juifs qui avaient bien vu que Balthasar
et Evilmérodach sont un seul et même roi, mais qui, influencés d'un autre côté par Josèpbe, croyaient que Darius n'avait été roi de Babylone qu'après un siège suivi de la prise de cette ville par Cyrus. Ils ont voulu de la sorte se donner le moyen d'introduire des rois intermédiaires et surtout le Oyaxare II de Xénophon. D'autres interprètes ont aussi cru préférable de reculer le règne de Baltliasar jusqu'à la conquête de Babylone, époque où ils le font tuer dans un festin en lui donnant pour successeur immédiat un roi des Mèdes. Mais il n'y a rien dans les expressions de Daniel qui indique que la prise de possession du trône par Darius fut accompagnée ou suivie du sac de la ville; et le silence du prophète, l'extrême réserve qu'il garde à ce sujet montre assez que Darius succéda sans guerre à Balthasar « dans le royaume des Chaldéens » (IX, 1). Le motif qui a porté les Juifs modernes à diviser les chapitres V et VI comme ils l'ont fait n'est donc pas sérieux. On ne peut donc tirer de cette division un argument pour établir que Darius ne monta pas sur le trône immédiatement après le meurtre de Balthasar. Il y a, au contraire, une connexion étroite entre V, 30 et VI, 31. Donc Darius succéda immédiatement à Balthasar ; donc cette succession immédiate prouve l'identification de Darius et de Nériglissor.
Darius-Nériglissor est gendre de Nabuchodonosor et Mède de race. — Nous savons que le successeur d'Evilmérodach-Balthasar était son beau-frère (Bérose). Ce renseignement n'est pas exprimé dans le texte de Daniel, mais il ne lui est pas contraire. Rien ne s'oppose, d'un autre côté, à ce que le gendre de Nabuchodonosor fût un Mède et qu'il ait porté le nom de Darius. Ce gendre pouvait, en effet, n'être ni du sang royal ni un Babylonien. Le texte de Bérose qui semble dire avec une sorte d'affectation que Nabonid était « un Babylonien, » pourrait très bien indiquer que ce roi succédait à un roi qui était étranger ou du moins dont le père était étranger.
D'un autre côté, dans la légende conservée par Mégasthène, Nabuchodonosor prohétise qu' « un Méde, jadis la gloire de l'Assyrie, » sera une des causes de la ruine de la monarchie. Or, nous trouvons (Jerém., XXXIX, 3), parmi les officiers de Nabuchodonosor, au siège de Jérusalem, au temps de Sédécias, un Nergal-ïarezer (d'après la vocalisation des Massorètes) qui était rb-mg (rubu-emgà), expression dont on a à tort fait rab-mag en lui donnant le sens de « chef des mages ; » tandis qu'en somme elle signifie tout simplement « chef glorieux. » On ne trouve aucun fait historique, aucun document qui s'oppose à ce que nous
admettions que ce Nériglissor était le Méde mentionné dans la légende. Ce dut être un des principaux officiers de Nabuchodonosor, le chef des masses armées (Mèdes, Perses, Scythes) que ce roi entraînait à sa suite. On sait, d'après Polyhistor (fragm. 24) que, dans la guerre contre les Juifs, Nabuchodonosor fut aidé par un contingent qu'avait envojé Cyaxare, roi de Médie. Aussi Walton avait-il déjà conclu du simple rapprochement des noms, que le Nériglissor de Bérose est le même personnage nommé Nergel-serezer par Jérémie. G. Rawlinson dit, de son côté, que « Nériglissor est probablement identique au Nergal-scharezer, Rab-Mag de Jérémie » {The five great Monarchies, etc., vol. III, p. 62). Cet officier occupait une situation élevée parmi les nobles que Nabuchodonosor laissa pour hâter les travaux du siège, lorsqu'il se retira à Reblatha Rawlinson remarque justement que le nom réel de ce roi était, d'après les briques, Nergalsar-uzur qui s'identifie parfaitement avec le nom hébreu. Ce fait ajcuté à cette circonstance que ce roi se donne dans les inscriptions le titre de rubuemga rend à peu près certain que c'est le même personnage qui s'illustra au siège de Jérusalem.
On ne doit pas du reste être étonné que le beau-frêre de Balthasar fut un Mède, car il est, au contraire, très probable que Nabuchodonosor a voulu, par cette alliance avec un de ses généraux, resserrer les liens qui l'unissaient déjà par sa propre femme à la nation voisine. On sait, en effet, que Nabuchodonosor avait épousé, du vivant de son père, Amuhia ou Amyitis, fille de Cyaxare, roi de Médie. Ce mariage, attesté par Bérose (fragm. 1i), par Abydène et par Polyhistor, avait pour but de sceller l'alliance de Nabopolassar et de Cyaxare. De tout temps, des mariages entre souverains étrangers ont été assez communs. C'est ainsi que Cambyse, roi de Perse, père de Cyrus, épousa Mandane, fille d'Astyage, roi de Médie. Un mariage entre une fille de Nabuchodonosor et un officier mode qui s'était distingué par son dévouement à ce roi n'offre donc rien d'improbable (1 j.
(1) Marsham dit très bien à ce sujet : Nabucliodoiwsoro uxov cra- Mcda : ejusjîlium, Eollmerodachl sororem, ciro Modo nupsissc vcrit simllc est. Non autem diuturna fait hœc Medorum dynastia: Pater régnabatanrds 4; Filius mensibus tantumd {Chronicus Canon, etc., p. 556). Et il conclut de là que de la sorte le royaume a été donné d'abord aux Mèdes et ensuite aux Perses. Mais il a tort de supposer que cette révolution dynastique suivie du règne d'un chaldéen constitue le second des quatre grands empires qui doivent précéder l'avènement du Messie.
Age de Nériglissor. — En supposant que ce prince avait suivi en qualité de page, à l'âge de dix ans, la reine Amyitis, vers G10, ce prince aurait eu, lorsqu'il monta sur le trône, en 559, soixante-deux ans. C'est l'âge que Daniel donne à Darius le Mède, à l'époque où il succéda à Balthasar (V, 31). Nous ne savons pourquoi Fr. Lenormant en fait « le petit-fils d'un autre Nergalsarossor qui apparaît dans Jérémie comme revêtu, à l'époque de la prise de Jérusalem, du titre de rubu-emga (De la Divin., etc , p. 206). Ce « chef glorieux » peut du reste n'être venu à Babylone que plus 'tard et avoir pris du service dans l'armée de Nabuchodonosor vers l'âge de vingt-cinq ans et être devenu un des premiers officiers de ce roi lorsqu'il l'accompagna au siège de Jérusalem. Il aurait eu à cette époque environ trente-cinq ans. C'est bien l'âge que devait avoir ce capitaine et il n'est nullement besoin de recourir à son grand-père. En ajoutant à ces trente-cinq ans les vingt-sept ans qui s'écoulèrent depuis la prise de Jérusalem jusqu'à la mort de Balthasar, nous obtenons encore pour l'âge de Nériglissor le nombre de soixantedeux ans qui marque dans Daniel l'âge de Darius.
Changement de nom. — Il n'est pas difficile de comprendre que, en devenant officier oans l'armée babylonienne, le jeune Mède s'était en quelque sorte fait naturaliser et avait, suivant les usages que nous avons déjà décrits (p. 381, 382;, adopté, comme une marque de sa fidélité au roi chaldéen, le nom assyro-accadien de Nergal- sar-uzur (Nergal, protège le roi!) (1). Ce nom n'est donc pas en opposition avec l'origine médique de ce personnage. Car il est probable que, lorsqu'il fut admis à la cour en qualité de page, il reçut du chambellan de Nabuchodonosor un nom babylonien, comme Daniel avait reçu de ce même haut personnage du palais son nom de Balthasar. Il peut se faire aussi que, en prenant du service dans l'armée chaldéenne, Darius ait voulu échanger son nom aryen contre celui de Nériglissor. On voit donc ainsi pourquoi Darius avait un nom babylonien et pour quel motif il l'avait adopté. En montant sur le trône, sans renoncer au nom qu'il s'était donné et qu'il portait pour les Chaldéens, il reprit ausssi celui de Darius, afin de montrer aux peuples orientaux qu'il était aussi roi de la Médie et de la Perse, c'est-à-dire des pays aryens ou aryanisés. Nom du père de Nériglissor. — Nériglissor se dit lui-même
(1) Nergal était le dieu de la guerre et on l'a identifié avec la planète Mars. En accadien, Nê-ur-gal paraît signifier « le puissant (le roi) de la grande Ville ou de l'Enfer. »