‹ Le livre du sceptreChapitre 10 sur 64 · L'INDIVIDU · texte numérisé non relu

L'INDIVIDU

La politique (iwXtç, cité, mktetx, politie, état de civilisation), n'a pas d'autre définition que celle d'éthique collective.

Ethique est le singulier et politique le pluriel de la même mathèse : l'art ou la science de la vie, suivant qu'on envisage l'individu ou la pluralité.

Les conditions biologiques d'une série sont identiques aux facultés de r individu-type.

Donc, tout ce qui est vrai en éthique, se confirme en politique — il suffit d'appliquer à l'homme collectif les catégorisations trouvées dans l'homme individuel.

Les disciples de « Comment on devient Mage » ici se troublent et s'inquiètent peut-être ; ils oublieraient donc leur Aristote? « Celui qui n'a besoin de rien, parce qu'il se suffit à lui-même, ne

fait point partie de l'État, c'est une brute ou un Dieu. »

J'ai enseigné les lois de l'individualisme à ceux qui, n'ayant besoin de rien, ne faisaient point partie de l'État, et qui, pour repousser les devoirs, renonçaient aux droits

« Les lois ne sont nécessaires que pour les hommes égaux par leur naissance et leurs facultés. Quant à ceux qui s'élèvent à ce point, audessus des autres ; ils sont eux-mêmes leur propre loi. Celui qui prétendrait leur imposer des règles se rendrait ridicule. » Et plus loin, « on ne peut pas le soumettre à l'autorité ; ce serait presque commander à Jupiter. Le seul parti à prendre c'est que tous consentent à lui donner l'autorité, et aux hommes qui lui ressemblent. »

Jamais l'individualisme n'a parlé un tel langage ; mais le Stagirite ne prenait pas tout homme pour un individu, et le moi d'un industriel l'eut fait sourire.

Il ressort de l'assertion Aristotélique que la politique ne concerne pas les hommes supérieurs sinon comme chefs possibles, et dès lors la société se trouve réduite à deux catégories : animiques et physiques, Kchatryas et Vayaças divisés en trois classes de citoyens, les riches, les pauvres et les gens à leur aise ou bourgeois, ces derniers

sont les premiers que le législateur doit envisager.

Dans l'ordre social, l'idéal s'appelle justice comme dans les œuvres beauté; dans les sentiments charité ; dans les idées vérité. A insi le comprit Platon, d'après Socrate.

Le Mage, et j'entends ici l'homme incapable de désordre et digne de tenir le sceptre, si on le lui offre, et insusceptible de le désirer, le Mage est en dehors et au dessus de la politique.

Tl n'existe pas en français un seul traité de politique, au sens de manuel scientifique, de compendium d'étude. L'Egypte et la Kaldée ne nous ont laissé aucun texte doctrinal; les lois de Manou paraissent le livre le plus vénérable de la politique. Après immédiatement, se place la « Politique » d'Aristote, merveille déraison lumineuse. Platon, le sublime métaphysicien, n'a pas plus de valeur sceptrale que son maître Socrate, la communauté des femmes et des biens suffît à repousser ses « Lois » et sa « République. » Quant au de offïciis et au de legibus de Cicéron, ce ne sont que redites de choses grecques.

Hugo Grotius, Puffendorff, Vico, Kant, Hegel, Fichte et enfin Sthall ont traité du Droit, qui n'est qu'une partie de la politique, une adaptation, il nous reste le « Citoyen » et le « Leviathan » de

Hobbes, les traités de Spinoza, de M. de Montesquieu et enfin Fabre d'Olivet et Saint- Yves d'Alveydre. Je ne crois pas qu'il faille mentionner Machiavel, sinon en synonyme de perversité,et le Contrat social, comme ineptie. Je donnerai, passim, les assertions les plus caractéristiques des théoriciens énumérés : voici d'abord le meilleur système qu'on ait proposé.

De ceux qui ont tenté une philosophie de l'histoire, Fabre d'Olivet seul a su produire un théorème satisfaisant. Suivant la formule de Saint- Martin, qu'il faut étudier l'Univers au moyen de l'homme et éclairer le collectif par l'individu, l'auteur de Y État social base sa théorie sur laconnaissance métaphysique de l'être humain. Il remarque que Thominalité fut la quatrième série créée; les trois premières étant : le minéral, le végétal et l'animal.

Après avoir montré le plan médian qu'occupe l'humanité entre la matière animée et la spiritualité pure, il expose la triplicité élémentaire de l'homme, telle que l'occultisme de tous les temps l'admit. Son originalité consiste à avoir considéré un quatrième état résultant des trois vitalités : l'instinctive, l'animique et l'intellectuelle.

Ainsi, le corps se manifeste par les besoins, l'âme par les passions, l'esprit par les idées. En-

suite, il considère l'homme comme une puissance en germe que la civilisation développe, suivant deux normes qui sont : le Destin et la Providence. Le Destin est analogue à la fatalité des anciens, à l'Ananké ; tandis que la Providence représente la loi harmonique universelle et, littéralement, la volonté du créateur, la Moire. Bossuet ne voit que la seule Providence ; Hobbes que le Destin et Rousseau que la Volonté.

Il s'agit maintenant de limiter l'action respective de la Providence, du Destin et de la Volonté ; elles sont identiques aux trois vitalités humaines. La Providence correspond à l'Esprit, la Volonté au Sentiment et la Sensation au Destin.

Moïse est un homme providentiel; la prise de Constantinople par les Turcs, un événement de Destin parce qu'il découle fatalement d'événements antérieurs. Luther représente la Volonté : son animisme reflète et syncrétise les sentiments analogues aux siens. D'après ces principes, la période primitive de l'homme fut dominée parle Destin. L'Ananké, sous les traits d'une nature inclémente, peuplée d'animaux redoutables, apparut d'abord devant l'homme inconscient. Quand il revint de sa première stupeur et qu'il fut un moment libre de besoins immédiats, le sentiment se fit jour en lui : il devint un être animique ou pas-

sionné. Mais, il n'atteignit son évolution complète qu'en arrivant à la troisième portée, sur laquelle s'écrit la vie supérieure. Ni la science, ni la théologie, l'une avec ses longues évolutions, l'autre par ses assertions de spontanéité, ne contrediront ce processus : Instinct, Sentiment, Pensée.

Dès maintenant on peut voir que l'homme d'Etat doit classer les êtres qu'il gouverne, suivant leur série respective.

11 faut nourrir tous les hommes, c'est le premier devoir du sceptre; le second sera, ayant fait cesser le besoin immédiat, d'élever l'instinctif jusqu'au plan animique :mais, aucune fonclion ne peut être distraite des mains intellectuelles, puisque ce sont les seules conscientes. L'Humanité, ou, cette fraction d'humanité qui s'appelle un pays, doit être considérée comme un immense pensionnat de mineurs qu'on n'émancipera jamais. Un peuple, pour l'homme du Sceptre, s'appelle un total de besoins, et, ces besoins sont si légitimes, qu'il faut les réaliser devant toutes choses : sinon, on autoriserait, par une mauvaise gestion, les gens d'en bas à s'insurger contre le Sceptre. La nature crée des castes par la distribution inégale des facultés, et chaque fois que l'on disconvient à ses catégorisations, on produit du malheur et du désordre. 11 est

fort douteux qu'Archimède eut fait un bon hoplite, ni qu'aucun hoplite ait pu suppléer Archimède.

La vie sociale se compose des mœurs et de la police ; des lois et de leur exécution ; des doctrines et de leur application virtuelle.

Il y a donc trois sortes de citoyens : celui qui travaille de son corps, pour ses besoins ; cet autre qu'un sentiment incite et qui poursuit un point d'honneur et d'idéalité relative; enfin, l'homme de doctrine qui vit selon des raisonnements, au lieu de suivre un courant de passionalité. N'est-il pas sensible que l'individu sentimental est intermédiaire entre l'homme confiné aux besoins et celui que surélève la pensée ?

La vérité prend son caractère de la variabilité infinie des conséquences, unie à l'immuabilité de ses principes. Il faudrait demander à des jeux d'expression son renouvellement; le sujet change, le carreau qu'on pose sur le dessin demeure identique : et à ce quatrième tome de « l'amphithéâtre des sciences mortes, »je vais redire pour la quatrième fois un arcane qui m'a servi à établir « l'éthique, » à expliquer « l'érotique, » hiérarchiser « l'esthétique » et qui, aujourd'hui, réduira « la politique » à la plus irradiante simplicité.

Le groupement d'objets identiques ne change pas l'essence de ces objets: et la société, ce grou-

pement d'hommes, obéit aux lois de l'hominalité. Or, la vie humaine possède trois plans : la sensation, le sentiment et l'idée, puisque Fhomme est composé d'un organisme, d'une âme et d'un esprit.

Il y a donc, dans toute société, un organisme, un animisme et un intellectualisme.

Mais, le premier bénéfice du groupement humain, c'est la spécialisation : chacun se consacre, selon sa vocation, à une activité et la nature des activités donne la hiérarchie :

Les physiques Vaysias, les animiques Kchatryas, les intellectuels ou Brahmanes.

L'Inde est morte pour n'avoir pas compris que si l'hérédité animique ou royale a des avantages politiques, l'hérédité brahmanique ou intellectuelle semble un défi porté à la science et à l'histoire et entraîne une irrémédiable décadence.

La Papauté demeure seule des institutions de notre ère parce que sa constitution est individualiste.

\J harmonie d'un tout résulte de la subordination des parties entre elles.

Or, l'égalité étant l'insubordination des parties, la constitution française s'appelle une désharmonie. Le nom social de l'harmonie est hiérarchie, c'est-à-dire classement des citoyens, suivant leurs facultés. .

Les besoins vitaux sont les premiers droits, les plus impérieux, puisque l'homme ne peut se passer ni quelques jours de nourriture ni longtemps de vêture et de toit, et que la nécessité physique l'animalise et l'empêche d'évoluer animiquement.

Le rôle de l'État ne consiste pas en hospices et asiles, en assistance publique : ces institutions servent à pallier les fautes de la Constitution. L'art de gouverner a pour essence de créer des conditions possibles d'existence pour les citoyens ; et la plus triste situation sera celle d'assisté.

En regard du devoir de l'Etat, il y a aussi le devoir du citoyen, qui concorde.

Les vertus civiles résident à modérer ses passions, à agir selon la raison du devoir : plus précisément les vertus civiles sont au nombre de quatre.

La prudence qui se rapporte à notre raison ; le courage qui maintient l'irascible ; la tempérance qui est l'accord du concupiscible et de la raison ; et la justice.

Cette formule de Porphyre d'après Platon, correspond à la partie purgative des Vers Dorés.

D'après ces devoirs du citoyen, le problème de l'homme d'Etat se préciserait ainsi : obtenir l'assentissement des êtres raisonnables, domestiquer

les irascibles; débouter les concupiscibles par l'action éclatante de Justice.

Toutefois, la justice moderne se base sur le mépris du juge : il a qualité pour voir le délit comme le médecin diagnostique le cas ; mais il doit oublier l'idiosyncrasie, le tempérament. Quelqu'un a volé, que ce soit la faim ou la perversité qui Fait poussé, qu'il soit riche ou pauvre, on envisage le délit et non l'individu [: et cela s'appelle l'égalité devant la loi.

N'oublions jamais que les militaires sont les derniers des hommes et que les conquérants ne sont pas même des hommes, avant d'ouvrir un Code Napoléon ; c'est la chiourme telle que pouvait la concevoir un caporal ivre de « Contrat Social. » Le maréchal de Biron et Ney avaient trahi, mais on leur devait de beaux services : était-il juste, de ne voir qu'un moment de leur vie, comme s'il se fut agi de Perrinet Leclerc ?

L'élévation de l'État a les mêmes sources que l'élévation individuelle.

Si le problème à résoudre était le bonheur matériel du plus grand nombre, la politique serait la matière la plus immonde où la pensée put s'égarer.

Qu'appelle-t-on un habile et à quels appels survient le succès? N'est-ce pas au prix des pi-

res capitulations de conscience, des plus variées pantalonnades, que de tout temps, on a conquis les biens de la contingence ? Jamais la fierté, la droiture, la scrupuleuse vertu n'ont conduit aux honneurs; ni le désintéressement et la probité à la fortune. Tout fonctionnaire a plus ou moins vendu son âme à l'erreur ; tout riche a plus ou moins volé.

Le Sceptre, qu'il soit tenu par l'autocrate ou par l'aristocrate, doit forcer un peuple à marcher vers le Bien, non par les tracasseries d'une police calviniste, mais par l'esprit même de la Constitution .

La plèbe demande aujourd'hui huit heures de distraction par jour : si elle entend les partager entre le café, le beuglant et le lupanar, ce serait dès lors grand dommage qu'elle les obtînt.

Il faut une tutelle aux mineurs, or le peuple même en cheveux blancs reste mineur, c'est-àdire incapable de discerner son propre bien.

L'homme du Sceptre doit envisager le bien général : il n'y a pas plus de raison pour que le gouvernement favorise les manants que les nobles : et la billevesée des révolutions éclate en ce qu'elles ne représentent jamais que l'égoïsme d'une caste, l'ambition d'une catégorie.

lt) AMPHITHEATRE DES SCIENCES MORTES

Le bonheur de l'individu diffère-t-il de celui de l'État? Non, dit Aristote, la vie la plus heureuse sera la plus conforme à la vertu. Mais en quoi consiste la vertu, sinon dans une préférence donnée aux biens de l'âme sur les biens extérieurs? « Il est impossible d'être heureux quand on ne fait pas le bien, et le bien est impossible pour l'homme et pour l'État, sans la vertu et la raison. » Ces formules n'auraient aucun succès électoral, et Yorganon pris en pierre de touche signalerait l'absurdité dans les doctrines d'aujourd'hui et de demain.

La fameuse République de Platon, où les enfants, les femmes et les biens sont en commun, apparaît invention ridicule malgré le nom de Socrate et la plume de son disciple; on ne peut s'expliquer de telles aberrations chez de si beaux génies. Le sentiment d'Aristophane et la ciguë, sans se légitimer, du moins s'expliquent. M. Funck-Brentano a bien exprimé le fils de l'accoucheuse Phinarète, que l'oracle de Delphes, d'après Xénophon, proclama le plus sage des hommes : psychologue et logicien proclamant l'identité du bien et de la science, du mal et de l'ignorance, il fut le plus parfait des Athéniens, mais il ne sortit jamais d'Athènes, ni de fait, ni en pensée : sans notion historique, sans éléments

de comparaison, il ne connut que lui-même et les gens de sa ville : de là, ses erreurs. Que n'aurait pas été Socrate, s'il eut voyagé; ou s'il eut eu les lumières de l'archéologie, pour éclairer sa pensée par la tradition.

Les lois platoniciennes continuent la conception mystique du citoyen : « il y a les biens humains, santé, beauté, vigueur et richesse ; les divins sont la prudence, la tempérance, la justice et la force. » Voilà bien une étourderie de philosophe, qui usurpe sur la religion : car on ne démontrera à personne la nécessité de la vertu, si on ne dresse derrière le commandement, la perspective prodigieuse de la foi. Pour l'humanité de mon temps, qui individuellement n'est pas toujours indigne, la prudence consiste à ne pas se laisser surprendre en de mauvais cas ; la tempérance dépend des sommations de la maladie ou du médecin; la justice, du tort qu'on se ferait dans l'opinion à la trop violer ouvertement; et la force, à en abuser, en toute rencontre.

L'homme général n'est ni bon ni mauvais : il est médiocre, peu ferme en ses vertus, point très endurci en ses vices ; il suit les mœurs, c'est-à-dire les habitudes de son milieu et voit dans la loi plutôt une garantie de ses biens qu'une entrave à sa liberté : car l'indépendance est un sentiment si

rare, qu'il ne va pas sans quelque folie de l'esprit.

L'art le plus subtil du législateur sera toujours d'opérer plutôt par les mœurs que par les lois, par l'opinion que par la force. Loin de s'attacher à la positivité des biens extérieurs, l'homme a plus d'envie contre le prochain que d'avidité pour aucun objet. Il y a une vingtaine d'années, le plébéien qui partait comme remplaçant recevait trois ou quatre mille francs, et son temps accompli, pouvait s'établir et finir dans l'aisance ; le fils de ce plébéien préfère ne pas toucher cette somme et voir le fils du bourgeois faire l'exercice avec lui. L'opinion étant de formule égalitaire, il n'y a pas de doutes que si on appliquait les traitements d'Afrique, aux garnisons de France, aucun ne se plaindrait, pourvu qu'il n'y eut pas d'exception. Jamais la matière gouvernable ne fut aussi souple à la bastonnade et je m'étonne que les gens du pouvoir ne se donnent pas ce spectacle, en ayant soin de n'oublier aucune échine, car le Français n'ayant dans l'âme qu'une passion : la haine d'autrui, il se révolterait, sentant son abjection du jour où il ne la partagerait pas avec tout le monde.

Quel est le droit de l'homme? son bien. Le peut-il tirer de lui-même? non, puisque le mariage et l'amour sont la nécessité de son évolu-

tion, et que, mariage ou amour, il y a ébranlement de la sensibilité et commencement de société. L'homme sauvage ne perd-il pas sa liberté, en entrant dans la cité? Au contraire, dans le cours ordinaire, le guacho est le moins libre des êtres : sans cesse menacé par les animaux de la Savane, inquiet en son sommeil, s'il ne subit pas la police sociale, une nature inclémente l'entoure qui ne lui laisse aucun répit : le plus haut point de félicité où il puisse prétendre est un fatalisme insouciant : en aucun cas, cet homme ne peut aller bien haut dans le mouvement animique, ni arriver à la pensée. Rousseau a dit que Fhomme qui médite est un animal dépravé et que plus les hommes savent, plus ils se trompent! Ces assertions folles deviendraient raisonnables appliquées à leur auteur ; en effet l'homme qui médite, sans avoir les facultés nécessaires, se déprave; et plus les hommes inaptes à la science étudient, plus ils se trompent. Flaubert l'a caricaturalement montré dans Bouvard et Pécuchet : et tous les démagogues, de Weishaupt à Feuerbach, Stirner, Herzen et Bakounine.

Le bien physique de tout ce qui vit est de croître ; on ne peut dire même pour la plante et l'animal que l'avortement vaille la floraison et la croissance.

Mais l'homme n'étant pas seulement un organisme est appelé aussi à la croissance animique, plus encore à la croissance intellective ! Or la nature met son niveau sur l'homme et sur l'animal ; il faut que l'homme le secoue, le dépasse, sinon il reste moindre que les autres mammifères. Or, l'état social paraît la condition sinequa non de l'évolution humaine.

La Providence l'a ainsi voulue, le Destin a placé l'homme dans des circonstances fatales qui ne lui permettent pas de s'y soustraire. Entre ces deux pressions de la Norme et du fait, la volonté se détermine obscurément d'abord, consciemment plus tard : l'homme va marcher à la conquête de sa personnalité.

Car le sauvage est l'homme-espèce et non l'homme-individuel ; sa force ou sa faiblesse le différencie de sa série ; la sensation lui apprend quelques lois physiques : qu'on ne marche pas sur l'eau et qu'on ne saute pas impunément d'un arbre trop élevé. Chaque fois qu'il enfreint certaines règles, il est aussitôt puni par la force des choses. Donc, plus il amassera d'observations, plus il réduira les chances malheureuses. Le premier qui remarqua, que les points scintillants de la nuit servent à s'orienter, fit une grande découverte. Ce qui discrédite la civili-

sation en certains cas, c'est l'homme resté buse devant les évidences morales, et incapable d'analogie.

Nous sommes libres de nos mouvements, mais les lois statiques dominent cette liberté ; ainsi l'être moral qui paraît libre en ses sentiments comme l'être physique en ses gestes, dépend des lois animiques aussi rigoureuses qu'aucunes.

Quel sera donc le rôle de la société, sinon d'apprendre à l'homme toutes les lois qui le régissent, tant morales que matérielles.

Car, dès l'instant qu'il y a phénomène, il y a loi ; or, le phénoménisme intérieur ne saurait être anarchique, la civilisation devra donc à l'homme un enseignement animique.

On pourrait nécessiter la vertu, comme une hygiène et une prophylactie, devant un esprit simple : la loi morale lui apparaîtrait tout aussi bien que de celle de la dynamique, et l'exemple en a été donné par Gakya Mouni. Il n'a promis que la cessation de la vie telle que nous la connaissons, comme récompense de la vertu et cela suffît à trois cents cinquante millions d'hommes.

Mais si sommeillante que soit la pensée chez la plupart des êtres, l'homme obsédé d'inconnu constatant les lois en lui, comme autour de lui, a demandé où était le législateur. Aucun n'a pu

penser que le maître de la nature fut quelqu'un de visible, cause ou Dieu ; puisqu'il était la source el le recteur, il fallait s'identifier à lui parle désir, et le comprendre c'était évidemment tout comprendre. Suivant les circonstances, Dieu parut terrible ou très doux ; mais l'homme découvrit qu'en s'adressant à lui, il éprouvait aussitôt un surcroît de force, de confiance, d'espoir, et que la prière était exaucée, au moins dans son cœur qu'elle ranimait. La religion naquit : il ne manquait que le prêtre ; le plus pur d'existence et sans doute le plus nerveux, un extatique fut choisi, pour être l'intermédiaire de la tribu auprès de la divinité. Sur une montagne (les hauts lieux), on s'assembla pour demander l'appui du créateur et le remercier de ses grâces. Je ne veux pas ici troubler des âmes religieuses même pour convaincre, du même coup, les sceptiques : mais, je le maintiens, l'homme est devenu religieux parce qu'il reçut une réponse effective à son oraison. Alors même que l'efficience de la prière n'aurait été qu'un mouvement intérieur, rétablissant le calme au cœur de Forante, et le mettant mieux à même de réduire la difficulté qui l'obsédait, par la concentration de son dynamisme auparavant désaccordé — il y avait miracle, c'est-à-dire résultat inespéré et mys-

térieux. On juge un peuple sur sa religion et un homme sur sa philosophie : mais quel jugement porter sur le peuple irréligieux, sur le peuple français ?

La religion fait partie intégrante de la civilisation même quand elle a cessé d'en être la mère et la créatrice : longtemps après que la religion eut évolué, la philosophie parut, et pour la presque totalité des êtres, elle n'est qu'un prisme d'hallucination, un ferment de désordre.

Si la mise en commun de la science ou expérience est un dogme social, l'utilité animique de la religion paraît au moins égale, puisque seule elle agit sur l'âme et y produit d'incomparables effets.

On arrache les crucifix sous l'œil stupéfait des enfants, dans les écoles de Paris, et quinze ans après, l'anarchiste a surgi, non plus déclamateur incohérent, mais chimiste redoutable, si redoutable que l'effroi dure encore, et qu'il a fallu une boîte à sardine explosive, pour que les gouvernants se demandassent, si les vieilles traditions valaient encore d'être conservées.

De tout temps, en tout lieu, les formes de la morale ont été empruntées à la religion.

Sans préjudice pour la tolérance, telle que la concevait le roi Açoka, le Constantin Buddhiste, une

nation aura une religion d'État pour donner une existence formelle à sa morale. Seul, le plan théocratique permet la coercition vers le bien. La législation ne traite que du châtiment et des délits. On ferait un code des crimes impunissables aussi volumineux que celui des prévus. « Il faut que la vertu du citoyen soit en rapport avec la forme du gouvernement, » dit Aristote. Ne faut-il pas d'abord que la forme du gouvernement soit compatible avec la vertu et la raison ? Un aventurier éclatant, tel Bonaparte, soumet les âmes par des prodiges d'audace, les fanatise, les envoûte, c'est le sit pro ratione volunias : en ce cas, ce n'est plus une législation qu'on adopte, mais un homme qu'on épouse et qu'on suit, par fascination.

Sous la forme de gouvernement athéistique, que sera le devoir civique? la réponse est, opposition. Comme on ne saurait taxer le Stagirite de naïveté, il faut croire qu'il étudia des collectivités meilleures que les nôtres. Que le gouvernement soit aux mains d'un seul, de plusieurs ou de tous, la constitution est pure et saine, si l'on gouverne en vue de l'intérêt général, et il ajoute, les constitutions viciées sont : la tyrannie, l'oligarchie et la démagogie. L'une n'a pour objet que le monarque lui-même ; la seconde a lieu au profit des riches ;

la démagogie ne s'occupe que des pauvres. Aucun de ces gouvernements n'envisage l'intérêt général.

Le peuple a des besoins et le riche des vanités, il faut que les riches donnent au peuple et que le peuple laisse les honneurs aux riches.

L'égalité n'est justice qu'entre égaux; l'inégalité n'est injustice qu'entre inégaux.

La charité, ce sentiment du ciel, seul compense l'inégalité ; et qu'on n'invoque pas l'idéede justice : l'avorton n'a point de droits selon la nature, ni la vieillesse ; mais l'adjectif humain s'applique, comme désignation suprême, à celui qui parla pitié s'intéresse au déshérité et à l'avorté : humanité, au figuré, signifie charité, condescendance et protection du fort pour le faible. Or, ce sentiment essentiellement artificiel, est le plus beau fruit de la civilisation ; mais ce serait une illusion de le chercher, de nos jours.

Il est bien avéré qu'il suffit pour le gain des batailles que les ennemis soient mis hors de combat : un militaire, bienfaiteur de sa patrie, a trouvé un fusil, Lebel, je crois, dont la balle fouille curieusement les blessures et les évase atrocement à sa sortie : la France adopte cette inutile barbarie, et les autres États s'évertuent dans la noble carrière de la blessure mortelle : et on parlera avec

horreur des flèches empoisonnés du sauvage !

Les lois n'ont jamais généré ni la gloire, ni le bonheur d'un peuple ; elles ont été faites sous la pression d'une nécessité par des hommes d'un esprit médiocre, et seulement pratique. Ce sont les mœurs qui sont les vraies lois et qui décident de la valeur et de la prospérité d'un état ; elles doivent être composées d'après l'âme d'un peuple.

Mohammed n'est ni un grand esprit, ni surtout un être auquel l'humanité doive autre chose que des ruines, maison doit étudier son Koran, chefd'œuvre non de littérature ou d'idée, mais d'application idiosyncrasique. On pouvait donner aux Françaises lois les plus généreuses, les plus chevaleresques, les plus grandiosement désintéressées, les plus parfaitement humaines. Opprimée par le génie romain et abrutie par le bandit corse, l'âme française, réduite à des médiocrités, n'a pu s'enthousiasmer, alors que l'enthousiasme était toute sa force, sa faculté majeure. L'égoïsme ne mène ni haut ni loin, pas davantage l'Etat, que l'individu : la volonté qui n'adhère pas au plan providentiel, sera infailliblement brisée. Imposons comme arcane,ceci, que du^moins l'hypocrisie nécessaire à chacun n'osera démentir:

L'État doit être juste et non pas passionné pour son intérêt et aveugle en ses désirs.

L'Etat doit être magnanime, c'est-à-dire préférer l'idéal à tout, et forcer les citoyens à cette préférence.

ARCANES

DE

Page 1