LA CITÉ
L'immédiat effet d'un groupement de famille, tribu ou cité, c'est la division des efforts suivant les facultés, et ce caractère restera la formule la plus précise de la civilisation, quoique nous ne la voyons pas appliquée exactement de nos jours, au grand dam de tous.
Chasse, pêche, bois à couper, cavernes à aménager, nourriture et défense, tout incombait à l'époux; la récolte des fruits, la confection de vêtements, comme la préparation de la nourriture, absorbait la femme.
Ni l'un ni l'autre n'avaient le loisir de réfléchir et de perfectionner leurs faibles moyens d'existence.
Dès que la tribu se constitua, les plus vigoureux veillèrent à la défense, les plus adroits se
consacrèrent à la chasse; en un mot, les besognes furent partagées et surtout mieux faites avec un peu plus de loisir, il y eut des heures de repos autour des grands feux, après le repas où la femme dit ses rêves parfois avertisseurs et l'homme ses observations : littéralement on causa, et l'homme le plus fort, de la seule force évidente à ce moment de l'humanité, se fit chef, et nul n'y contredit, car l'intérêt général commandait.
Les trois phases de l'homme primitif sont : le chasseur, le pasteur et l'agriculteur.
Le premier homme a chassé et ceux qui se prétendent les premiers hommes d'un pays chassent encore; la ducaille et ses singes, les parvenus juifs, s'émulent à ce retour vers la sauvagerie. A vrai dire, la chasse est une ressource de pauvres gens ou de sauvages, et c'est risée de voir le président de la République, qui certes n'invitera jamais les autorités à la Passion de Bach, à la Neuvième ou à une récitation tragique, donner des chasses à l'instar des rois, ses prédécesseurs. Contraire au sentiment de la civilisation Aryenne, contradictoire à la culture de la sensibilité, la chasse est un reste de barbarie. On en trouvera la preuve dans le cynégétisme anglais : à la plupart des expéditions coloniales se joignent des
disciples fervents de saint Hubert, que cela amuse de tirer V homme.
Le pasteur a déjà fait un grand pas vers l'évolution ; quoique nomade encore, il passera des saisons entières au même endroit.
La charrue commence la tribu et prépare la cité, l'agriculteur n'est déjà plus un sauvage. Fixé par son champ, où il a mis son effort, il se construit une cabane plus durable que celle du pasteur qui sait son départ nécessaire à la prochaine saison : l'idée de propriété l'attache à son sol.
La propriété a été l'objet de nombreuses déraisons et Socrate tient la tête des erreurs. Non content d'avoir si mai senti la nature humaine qui ne s'attache à un objet qu'en le possédant, il a voulu les biens communs comme les femmes, sous prétexte d'obtenir l'unité dans la famille et dans l'Etat. Aristote demande, justement, quel serait alors l'avantage des laboureurs à supporter la domination des guerriers. Cette question se rallie à celle de l'égalité et aboutirait à la même injustice.
Dans tout collectif, il y a des paresseux et des laborieux, des actifs et des maladroits; si le labeur et l'habileté n'ont aucun résultat, les méritants deviennent dupes.
La grande affaire de la cité n'est pas que tous
les citoyens aient quantitavement le même heur, mais qualitativement ce qui leur convient.
Le plus mince bibliothécariat sera préféré par l'intellectuel aux galons militaires, même étoiiés et tel qui est né pour le négoce préférera y pâtir que suivre une autre activité.
L'art du législateur apparaît surtout dans la distribution des emplois.
Il est certain que toute justice est civile, et qu'aucun amiral, ni aucun général ne seraéqui table envers le soldat, tandis qu'il se montrera débonnaire envers son collègue, l'officier. Fusille-t-on les officiers? Jamais, et pas un jour ne se passe sans qu'un pauvre hoplite soit criblé de balles, pour avoir dit un mot de colère, à des vexations énormes.
La cité primitive a dû séparer totalement l'exécutif du législatif; il y aurait du reste plus de logique à faire bourreau le juge : il accomplirait la sentence qu'il aurait rendu, tandis que dans le code militaire et maritime, juge ; accusateur et bourreau sont le même. Ainsi le veut la discipline, dira-t-on ; mais alors pourquoi un code et un simulacre de jugements, quand il n'y a pas de justice réelle.
Il ne faut rien laisser à décider aux bras, et le guerrier n'est qu'un bras, sinon c'est pis et un très
grand danger. On a voulu créer une entité morale pour le soldat, et politiquement cela n'était pas mal conçu ; mais il ne fallait pas, simultanément, ouvrir tant d'écoles, laisser parler et déparler tant de journaux, et surtout propager les Pensées de Pascal, où le plus obtus des recrutés découvrira la duperie patriotique.
« C'est dans les passions qu'il faut établir l'égalité plutôt que dans les fortunes et cette égalité ne peut être que le fruit de l'éducation. »
Sans cesse le Stagirite revient à la notion morale ; les plus équitables lois, le meilleur gouvernement restent impuissants, si les mœurs sont mauvaises.
Hippodamus de Milet, fils d'Euryphron, fut le premier à écrire sur la politique: il forma des quartiers dans la cité et coupa le Pirée en sections. Il ne voulait que dix mille citoyens dans sa ville et les partageait en trois castes, artisans, laboureurs et guerriers. Les terres se divisaient en : sacrées, publiques et particulières et ils ne connaissaient que trois actions judiciaires, l'injure, le dommage, le meurtre.
Il manque à ce programme l'élément sacerdotal et intellectuel : le premier des fonctionnaires c'est le prêtre, qui doit apposer le cachet du divin à tous les actes de la cité : je ne pense pas qu'il
faille remettre le pouvoir entre ses mains, mais parmi les dignitaires de la civilisation il marche le premier, ayant la magistrature morale et l'entreprise des consciences.
Ce qu'on objectera de fréquentes indignités individuelles ne prouvera pas plus que l'incapacité de plusieurs, par rapport à la nécessité d'une fonction.
Quoi de plus épouvantable, qu'un juge prévaricateur ; mais aussi quoi de plus nécessaire que la justice !
Il n'est pas de fonction qui ne tourne à crime en des mains impures, ni de principe qui n'aboutisse à l'absurde ou à l'odieux, s'il est trop poussé. On rencontre des hommes qui conçoivent isolément une vérité partielle; l'humanité a besoin d'esprits justes et équilibrés; eux seuls valent comme égrégores, eux seuls améliorent l'état. Mais combien cette sagesse est rarement unie à la force! Les passions seules soulèvent l'homme ; les indignes, les téméraires, les fanatiques, les intransigeants ont les^honneurs de l'histoire, ils sont plastiques, pittoresques et conquièrent l'imagination : et cependant ils ne sont pas les grands.
Une idée abstraitement conçue est belle comme une vierge idéale, réalisée elle devient la mère, au corps fatigué.
Tant de gens ont écrit l'histoire, tant d'autres l'ont étudié qui n'y ont vu que de la géographie et des dates ! Deux façons seulement existent, d'écrire l'histoire, ou celle des idées, ou celle des âmes : alors toutes ces batailles, ces traités, ces conquêtes et ces révolutions ne sont que des tableaux évocatifs et des extériorités. Evoquer l'âme ou l'idée d'une époque, si on en possède la littérature et l'art, n'offre pas de difficulté : mais que dire sur la première cité, et partant, de la première race évoluée et de son lieu? La Kaldée, d'après les plus récents travaux, serait une exode d'Egypte, et quant à l'Egypte, elle a son mystère dans l'Atlantide : l'Océan gardera toujours le secret du continent englouti.
Cependant, l'Egypte apparaît la doyenne des nations et dès lors, on trouvera peut-être un papyrus qui nous révélera mille années qui nous échappent encore.
Continuant nos hypothèses sur les premiers efforts humains, le chef, l'Herman des nomades, chasseurs et pasteurs, perdit de son autorité le jour où on entoura d'une palissade un certain nombre de feux, le jour où des agriculteurs s'établirent sur leurs champs défrichés. Les vieillards, soit par leur incapacité physique, soit par leur expérience, devinrent, avec les femmes, les cita-
dins tandis que les hommes robustes veillaient pour la défense et s'adonnaient au labour. Malgré la distinction établie clans le nom grec, Xénophon fait dire à Cyrus : « nous n'admettons pas à l'exercice des armes ceux que nous destinons à labourer la terre et à nous payer tribut; elles deviendraient dans leur main des instruments de liberté. »
Au moment où l'homme, en état de lutter contre la nature, eut domestiqué l'animal et semé les blés, et qu'il fut armé contre les bêtes et à l'abri des frimas et des disettes, alors un nouvel adversaire se présenta, semblable à lui; un autre homme moins évolué et qui jugea plus simple de profiter du travail d'autrui : et la guerre commença. Elle n'a point cessé, et ne cessera jamais, à moins que le Saint Empire ne soit restauré, avec un mélange de fédéralisme et de communalisme. Homo homini lupus. La nécessité de repousser les voleurs, car la guerre, de nos jours même, n'est qu'un vol à mains très nombreuses et très armées, força les tribus à se réunir, à se grouper, et dès lors le conseil des vieillards perdit de sa puissance, les guerriers se choisirent un chef dans chaque tribu. Lorsque plusieurs chefs de tribus en élirent un au-dessus d'eux, l'autocratie fut fondé, non par choix et raisonnement,
mais par nécessité. Dans le péril, la multiplicité et l'hésitation des avis est plus funeste qu'un avis douteux : l'autocratie est le gouvernement guerrier, c'est-à-dire, barbare par excellence, des Nimroud, des Sargon, des Toutmès et des Sinnakirib jusqu'aux Xercès, aux Cyrus, aux Alexandre, jusqu'à César et Buonaparte ; la guerre fut la conséquence de la monarchie absolue : mais nous verrons au chapitre de la monarchie, la différence qu'il y a entre un roi et un conquérant, entre un monarque et un militaire, entre l'immonde Corse, l'incendiaire de Moscou, et Alexandre TU, le czar de la paix, l'honneur insigne de sa race et le dernier Sceptre tenu selon Dieu, en ce siècle.
ARCANES
DE