L'ŒUVRE DU FILS OU DE LA VOLONTÉ
On appelle liberté chez l' homme la conscience en action : qu'on veuille bien y réfléchir, la liberté n'existe pas en fait: une triple circonvallation enserre l'homme et lui oppose d'infranchissables barrières; l'instinct, la passion, l'idée agissent sur lui incessamment. La volon té a trois termes : la volonté instinctive de l'homme brute, la volonté animique du héros, la volonté spirituelle du génie et du Saint. On veut du corps, on veut de l'âme, on veut de l'entendement, et jamais la volonté ne se peut abstraire d'un de ces termes manifeslatifs. Quand Schopenhauer a entonné ses paradoxes du monde comme représentation et comme volonté,
il a méconnu les trois clés volontaires : impulsives, affectives et conscientes.
Les hommes affirment qu'il n'y a point de certitude parce que leur esprit manque d'application et de constance: en veut-on une plus honteuse marque que la théorie récente de la subjectivité de l'univers ?
Depuis l'Ecole d'Alexandrie, la pensée moderne s'efforce à des mérites d'invention, et aux formules originales dans le sens esthétique ; au lieu de bien penser, on pense personnellement et on se trompe ; car l'abstraction ne prendra du génie même que son expression, tandis que la mathématique a quelques points universellement acceptés : tous les termes de la philosophie subissent les plus folles variations et il n'y a pas un seul mot idéologique qu'on puisse employer sans le traduire en le définissant.
On appelle énergie actuellement la force à l'état le plus synthétique, la volonté est son analogue, son parallèle. Le vouloir occidental ne paraît pas le même dans la Guerre de Troie, la croisade, et les actuelles choses coloniales : le sentiment d'aventure entraînait les demi-sauvages d'Agamemnon; une attraction vers l'inconnu, enveloppé de sentiments chrétiens, poussait les chevaliers deGodefroy; quant aux contemporains, les of-
fîciers du corps expéditionnaire veulent de l'avancement et les instigateurs attendent des sommes énormes de leurs concitoyens auxquels ils livreront un pays et un peuple à exploiter. L'impulsivité, si vive dans les premiers cas, devient dans le dernier un simple raisonnement pratique.
Athènes présente le plus beau type historique de la volonté, ces victoires presque fabuleuses d'un Miltiade sur les Perses, cette armée de Xerxès exterminée à Platée et à Mycale, et enfin ce combat de Salamine où l'Asie fut vaincue par un petit peuple que fanatisait la liberté.
Mais la Grèce était divisée par ce même principe de liberté qui fît un moment sa force.
Athènes et Sparte s'entre-dévorèrent. Thèbes absorba Sparte et Philippe acheva de ruiner ce pays qui eût pu donner des lois au monde s'il avait saisi le rôle que la Providence lui offrait. Immédiatement après ce mémorable exemple de la volonté collective parut un homme extraordinaire, Alexandre. Son premier essor fut radieux, il mena la plus belle promenade militaire et mourut à trente-deux ans, sans avoir rien fait que du dilettantisme impérial : il n'eut rien de grand ni dans les desseins, ni dans le génie, il fut un poète individualiste en action.
La croissance anormale de Rome, l'étendue de
sa puissance ont troublé le jugement historique. C'étaient des âmes de brute et des esprits administratifs, mais le sens de l'administration dans la férocité est un levier formidable. Annibal ne représentait que la volonté de Carthage, et Scipion, celle de Rome, mais là il y avait du Destin.
Le Destin, ou la Norme sérielle, se modifie sous le poids de la volonté : la boule ne s'arrête pas sur le plan incliné, ni la volonté sur celui du Destin dont elle augmente la déclivité.
Le Destin des républiques est la brièveté ; Rome, après deux siècles, en voit déjà Marius et Sylla, parce que la volonté, y étant trop forte, brise les formes sociales à la façon d'un torrent,
Je ne puis mieux exposer l'idée mère de cette théorie de la volonté que Ralzac projeta, qu'en l'éclairant de la divine lueur et en faisant intervenir la très sainte figure de Jésus-Christ.
Est-il le Christ, parce qu'il subit le supplice? Non, mais parce qu'il le voulut. Est-ce un juste qui périt sous la condamnation de mauvais prêtres et sous l'intervention des soldats romains? Non, c'est un juste qui a provoqué et voulu cette mort, parce que, seule, elle pouvait renouveler le monde.
Le caractère de Jésus est tout entier dans la liberté de son holocauste : je n'ai pas besoin de montrer que cet Arya, en restant en Galilée, n'eût
point péri, et qu'il vint à Jérusalem parce qu'il savait trouver l'immolation qu'il voulait.
Il a fallu l'ignorance crasse des prétendus librepenseurs pour oser produire en face du Nazaréen, ce causeur de génie, ce flâneur étonnant, qui a nom Socrate ; il est vrai de dire que quelquesuns s'efforcent à proclamer le Bouddhisme l, sans le connaître, l'égal du christianisme.
Jésus adhéra de toute sa volonté au plan divin, il vécut dans la conception de l'holocauste, parce que seul ce sacrifice devait rétablir les relations brisées de la Providence et du Destin.
Quand il parut, le monde avait des penseurs profonds, de vrais savants, des êtres de méditation et cependant l'impuissance éclatait de toute part, on voyait les ruines s'augmenter de ruines nouvelles, sans qu'aucun espoir de fondation parût. Les Goths allaient achever ce que la corruption de l'Empire laissait encore debout. Apollonius de Thyane, pythagoricien éclatant, fut un météore d'individualisme : il enseigna la sagesse sans créer un mouvement véritable vers le bien. Vainement Claude et Aurélien massacrèrent un demi million de Goths : ces barbares se renouvelaient toujours aussi terribles. Constantin n'obéit
1 V. LeBuddhisme et ses antécédences le Vedisme et le Brahmanisme par G. de Lafont, œuvre remarquable. — Chamuel.
pas à un élan mystique : cet homme, grand au poinl de vue du Sceptre, comprit qu'il fallait une religion et des mœurs à un Empire, et il se fit chrétien et la civilisation fut sauvée.
Karlemagne montra, au début réalisateur, cet idéal politique de l'Empire, mais il le basa sur la force, il vainquit les corps et non pas les âmes.
Comme les Goths s'opposèrent aux chrétiens de l'Empire, les mahométans vinrent attaquer la civilisation catholique qui perdit tout espoir d'universalité, quand Mohammed II s'empara de Constantinople.
Si la Féodalité représente le destin partiel, la chevalerie incarne la volonté : son idéal fut noble, généreux, chrétien, et brisa les lisières étroites où le sacerdoce avait dû enfermer des peuples encore barbares; mais l'intolérance prit texte d'Aristote et ne perdit aucun de ses excès en se laïcisant : la volonté intellectuelle, trois cents ans avant Luther, attaquait la présence réelle dans l'Eucharistie. N'est-ce pas extraordinaire qu'une subtilité sans intérêt de Photius, l'émanation du Saint-Esprit, venant du Père et non du Père et du Fils, désunisse les chrétiens, et que pour cela seulement il y ait une église latine et une église grecque ?
Luther ne représente aucun principe intellectuel
mais le Golhisme, la rancune séculaire de ces Saxons que Karlemagne baptisa dans leur propre sang répandu : les Glhons sont des ennemis de race et la grande scène de Canossa qui se joue en Grégoire VII et Barberousse pour les profanes, aux yeux de l'initié figure le Verbe de Jésus et le Verbe d'Odin : c'est une solennelle victoire de la Pensée, car Hildebrandt ne disposait d'aucune force matérielle.
L'Allemand, la brute conquérante, arrêté à Bovines, se jettera sur l'Italie, et adoptera la Réforme comme prétexte à trucidations et à conquête : mais les peuples chrétiens ne seront ni plus sages ni plus habiles.
Le roi de France abandonne la grande Pucelle et l'Espagne se vautrera dans le sang de l'Amérique comme un sauvage sans entrailles : mais le supplice de Marie-Antoinette et de Madame de Lamballe ont payé l'ignominie de Charles VII et l'Espagne déshonorée se survit à peine.
La Rosland ou Russie reçut le christianisme vers le xe siècle, mais le knès ne s'indépendantisa qu'au xvie des Tatars de Kazan. Pierre le Grand continua l'œuvre volontaire de Basilowitz, avec une puissance extraordinaire, il apprit les métiers, les arts techniques qui manquaient à son peuple; et il est difficile de juger s'il fut
abominable dans le massacre des St-rélizts.
Un autre exemple de volonté aveugle s'incarna en Charles XII de Suède, mais le Destin de la Russie était plus impérieux et celui de la Prusse imminent. Ni la politique de Richelieu, ni celle de Louis XIV ne sont pensées fortement: il y a de l'action et de r à-propos, non pas de la vraie compétence.
Si pleins de respect que les peuples doivent être envers les rois, il fut toujours absurde qu'ils suivissent les contre-coups des maisons souveraines. Madame de Maintenon aurait dû être jugée secrètement et disparaître.
L'individu vaut plus que la masse; mais la Vérité prime et l'individu et la masse, car elle est le commun salut.
Le Bouddhisme a créé l'involontaire ; l'adhésion au plan divin engendrant la désertion du plan humain : éteindre la vie en nous est plus facile que de la diriger : on a plutôt fait de nier la passion que de l'anoblir: le célibataire a moins de mérite que l'époux, et le moine que le juste vivant au milieu du siècle. La réforme du Bouddha, efficace en soi, ne s'adapte qu'à la race jaune, quoique son système envisage la nature humaine et non pas une race.
Ce qu'on appelle de nos jours les libéraux
elles réactionnaires, correspondent assez au ternie de Volonté et de Destin, mais chacun est doublement incomplet, d'abord parce que la Volonté sans le destin s'exagère et se désordonné et que le Destin sans volonté s'immobilise.
Mais leur réunion ne vaut pas mieux, s'ils ne s'équilibrent pas : la Volonté dominant le Destin aboutit au sabre, et le Destin, maître de la volonté se résout par la guillotine.
L'histoire ne nous a montré que trois républiques dont une emporocratique. Chacune n'a pu vivre plus de cinq siècles, Athènes, Cartilage et Rome. Fabre d'Olivet a fait une remarque de toute importance, la nécessité de l'esclavage dans l'état républicain ; il n'avait pas prévu l'esclavage temporaire de tous les citoyens, qui existe actuellement en France, où chaque année le plus savant, le plus doué des hommes et politiquement l'élu du peuple, tombe sous le knout militaire. La France expie sa révolution par la servitude nationale, elle vit en vaincue sous les fers qu'elle a dû se forger pour n'en pas recevoir de l'étranger : je n'en discute pas la nécessité mais je ne saurais y voir le Progrès qu'on préconise.
« Il serait difficile de citer en Grèce un homme distingué qui n'ait pas été esclave ou qui n'ait couru risque de le devenir. Dans l'origine de la
République romaine, un père avait le droit de vendre jusqu'à trois fois ses enfants. Le débiteur insolvable y devenait l'esclave de son créancier. A Athènes, le moindre défaut de payement dans l'impôt entraînait la perte de la liberté. On sait que Xénocrate, le successeur de Platon, le chef de l'Académie, fut vendu sur la place publique et acheté par Démétrius de Phalère. Dans cette Grèce, si fière de sa liberté, on ne pouvait passer d'une ville à l'autre, voguer sur les mers qui baignaient ces côtes « sans risquer de devenir esclave1 » Platon lui-même fut racheté par Nicetès ! L'ostracisme, cette loi des médiocres contre la supériorité, cette loi des suspects permanente, équivaut au pire bon plaisir du roi et à la lettre du cachet.
Qu'on regarde autour de soi, et qu'on dise si la volonté de chacun, en perpétuelle exigence, ne deviendrait pas, appuyée par la force, la pire des tyrannies.
L'homme, sans cesse sollicité par des mouvements irascibles, commet, à tout coup, des délits de volition, qu'il réaliserait avec la puissance.
Nul n'est assez sage, sauf le vrai génie, pour se passer de lois ; mais je l'ai assez dit, le génie se
1 De l'État social de l'homme ou vue philosophique sur l'histoire du genre humain, par Fabre d'Olivet. T. II. p. 364.
reconnaît à l'absence dépassions contingentes: pour l'homme social, tout se concrétise, et ses mauvaises pensées deviennent de mauvaises actions, au jour où il peut joindre l'acte au rêve, et manifester sa bassesse.
ARCANÉS
DU