LES ENCRES
la suite de cet aperçu sommaire, et nécessairement fort incomplet de l’histoire générale du Livre, il n’est point sans importance de mettre quelques renseignements techniques sous les yeux du lecteur; de lui expliquer le plus clairement possible le fonctionnement des presses, le côté pratique de la typographie, depuis la gravure du caractère, la fonte des lettres, jusqu’à la reliure, en passant par la composition, l’impression, l’assemblage. Plusieurs de ces opérations ont été esquissées déjà dans la partie précédente de notre ouvrage ; nous avons parlé de la gravure, du poinçon, de l’impression, de ces mille travaux constituant l’art typographique , et dont la connaissance est, malgré tout, si peu répandue. Nous allons revenir, avec plus de méthode, sur ces différents sujets et tâcher d’en faire bien saisir les parties essentielles.
Vers la fin du xvie siècle, un compilateur, un cosmographe nommé André Thevet, esquissait, dans une notice sur Gutenberg, un sommaire parfait des opérations
diverses de l’imprimeur 1. Certes, s’il se fût agi d’autre chose, si nous eussions rencontré chez lui quelque théorie sur le grand inventeur, nous nous fussions discrètement gardé de lui emprunter rien, car ses affirmations sont sujettes à caution. Mais, dans ce cas spécial, Thevet s’était sûrement fait aider d’un praticien; il donne les termes avec une telle sûreté, une précision si parfaite, que son passage est bon à citer en entier, car il est en peu de mots l’abrégé complet de la composition matérielle du Livre :
« A former charactères d’impression, écrit-il, il est requis premièrement, avoir poinçons d’acier amollis par le feu, sur lesquels engravent par contrepoinçons destrempés ou burin acérés, le blanc estant au dedans des lettres, achevans avec limes le corps d’icelles éminentes au bout, non à leur endroit, ains tournées. Après, trempent ces poinçons pour les endurcir et polissent, puis en frappent de petits billons de fin cuivre passés par le feu, lesquels ainsi engravés monstrent les lettres à leur vray naturel, ce qu’on appelle frappe de matrice. Alors justifient ces matrices sur moules de fer, et au blanc d’iceluy font les fontes avec plomb, estain de glace, antimoine et autres matières mixtionnées, afin de les rendurcir et qu’elles durent plus longuement. Les lettres ainsi fondues sont mises en une grande casse de bois pleine de petits cassis, esquels sont distribuées selon leurs différences, et bien d’autres dispositions que l’ordre alphabétique ne requiert coustumièrement. De là, les compositeurs ayans eslevé devant
t. A. Thevet, Vie des hommes illustres , VI, 5i6.