CHAPITRE PREMIER
la subite affection de Fust pour son employé devait reposer sur quelque motif intéressé, et point sur des entraînements de cœur dont le Mayençais paraissait bien incapable. L’ancien élève de l’Université de Paris avait-il enfin trouvé le moyen de fondre rapidement ces lettres métalliques dont la recherche avait coûté tant de veilles a Gutenberg? Avait-il fini par appliquer à cette fonte la matrice et le poinçon, dont se servaient couramment et depuis des siècles les fabricants de sceaux et les frappeurs de monnaies? Peut-être, pour rester plus vraisemblable, les deux associés s’étaient-ils concertés et, mettant leurs lumières en commun, avaient-ils pu vaincre les difficultés jusqu’alors infranchissables.
L’année 1454 vit se répandre dans toute la chrétienté les indulgences, accordées par le pape Nicolas V aux fidèles qui voudraient aider en deniers le roi de Chypre contre les Turcs. Les circulaires, jetées par milliers à tous les coins du monde, eussent employé des copistes sans nombre. Venus à Mayence, les distributeurs trouvèrent un atelier très préparé à tirer rapidement les formules et à fournir des copies dans le plus court laps de temps. On se mit à l’œuvre et on réunit tout ce qu’on possédait de caractère fondu ou gravé, pour composer les fameuses lettres. Parmi ces tirages se trouvait celui dont nous donnons la reproduction et qui appartient à l’édition dite de 3i lignes. La pièce en question fut délivrée moyennant finance à Josse Ott Von Mospach le 3 1 décembre 1454. (Bibliothèque nationale, exposition des imprimés, n° 39.)
Il n’est pas sans intérêt, pour l’histoire du Livre et de l’imprimerie, de noter en passant que ces lettres
d’indulgences, dont le trafic abusif se fit bientôt à meilleur compte, grâce à la promptitude du tirage et aux frais minimes représentés par chaque exemplaire, furent une des causes de la réforme religieuse de Martin Luther. Ce fut un moyen de battre monnaie bientôt si répandu, que, dans un registre de l’Hôtel de Ville de Paris, conservé aux Archives nationales (H. 1778), on voit les échevins en demander au pape pour la reconstruction du pont de l’Hôtel-de-Ville.
Le coup de feu une fois passé, Fust et Schoiffher trouvèrent dur de nourrir une bouche inutile. Pour eux, Gutenberg était plus une gêne qu’un profit, et ils durent chercher à s’en débarrasser brutalement. Fust avait un prétexte des plus commodes, c’était de reprendre purement et simplement à son associé les sommes avancées par lui et demeurées à peu près improductives. Gutenberg avait probablement commencé sa Bible, mais devant la réclamation de Fust, il dut tout abandonner, caractères, formes, presse.
On était en novembre 1455. Il se retira hors de la ville dans une petite maison où il s’ingénia tout aussitôt à reconstituer un atelier avec des fonds étrangers, et toujours dans le secret le plus parfait. Sous ce bénéfice, Fust et Schoiffher purent reprendre l’impression de la Bible et la conduire jusqu’à la fin sans lui. Si les choses se sont ainsi passées et que Schoiffher n’ait pas eu l’excuse d’avoir précédemment trouvé la fonte des lettres, il n’y a qu’un mot pour qualifier sa conduite, le vol, et le vol moral, le pire de tous. Mais que peut-on dire aujourd’hui de ces gens1 ?