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CHAPITRE VIII

Mais ces amateurs n’étaient point seuls : à côté d’eux il y avait les princes, les grands seigneurs laïques ou ecclésiastiques. Dès le commencement du xvr siècle, les reliures avaient reçu une impulsion énorme du goût et des préférences de ces hautes fantaisies. Et qu’on ne croie pas à la simple adresse d’ouvriers expérimentés dans cette partie. Le siècle qui voyait les artistes italiens occupés à donner les dessins de plats montés, à farder les belles dames, à maquiller, pour employer une expression toute moderne, les courtisanes de Venise, ne devait point s’effaroucher de les retrouver peignant des modèles de reliures et leurs compartiments divers de ton et d’allure. Maïoli, lui, affectionnait le blanc sur le sombre, c’est-à-dire que sur un fond de cuir foncé il faisait dérouler des rinceaux de pâte blanche ou claire du plus heureux effet; mais qui saurait dire si cette préférence ne lui venait pas de quelque grand peintre, comme le devait être l’auteur de la reliure du Missel pour le cardinal Sigismond Gonzaga, en i5o5?

Ce fut le temps où Grolier voyagea en Italie à la suite des Français et où il commença ses collections. Il avait adopté comme signature personnelle en armes parlantes un groseillier répondant par à peu près à son nom de Grolier, et sa devise était en latin : nec herba nec arboi~, ni arbre ni herbe, par laquelle il expliquait sa médiocrité dorée. Chez les Aide, il fut de suite en rapports suivis avec les premiers savants du temps et aussi les premiers relieurs, car ce n’est pas dans l’officine de Manuce qu’on eût trouvé des praticiens comme ceux de la chambre des comptes de

France, obligés de jurer qu’ils ne savaient pas lire. Le maître imprimeur ne s’arrêtait pas aux détails des différences de langage, et il fallait que ses ouvriers sussent le grec et le latin, car il leur donnait souvent ses remarques dans ces langues. Combien sont loin aujourd’hui ces ouvriers érudits et consciencieux!

Suivant la mode, Grolier mettait en ex libris sur les plats de ses reliures Io. Grolierii et amicorum en capitales dorées, et sur le verso une devise pieuse dont le sens était un souhait souvent formulé par les financiers du xvie siècle, emprisonnés et pendus à chaque instant: Portio mea , Domine, sit in terra viventium! En général, pour tous les livres de Grolier venus des Aide, le nom se trouve au recto et la devise au verso. L’intitulé était au-dessus du nom et souvent disposé en étages. Certains grands volumes avaient une couverture ornée d’un dessin d’architecture, comme le lamblique de la vente Libri, qui avait sur le plat la façade d’un temple avec le titre étagé sur la porte. Ce volume avait été imprimé par Aide en i5i6 et probablement décoré chez lui pour le compte du grand amateur français.

Jean Grolier passe pour avoir dessiné lui-même certains motifs de ses ornements, et leur perfection indique bien une surveillance active et éclairée. A son retour en France, oü il s’était installé dans un hôtel voisin de la porte de Bucy, il s’était mis en rapport avec Geoffroy Tory, l’artiste le mieux fait pour le comprendre, et qui était tout à la fois peintre, graveur, imprimeur et relieur hors ligne. C’est là que, dans les loisirs de ses fonctions de finances, entre deux projets de ravitaillement pour les places d’outre-Seine et Yonne, Grolier inventait des com-

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Fig. 9i- — Reliure pour Grolier, de la collection de M. Dutuit.

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binaisons, cherchait des entrelacs, tournait des rinceaux.

Tory nous renseigne lui-même sur ces travaux en commun ; c’est pour Grolier qu’il a inventé les lettres antiques *, Grolier « amateur de bonnes lettres et de tous personnages sçavans, desquels aussi est très aimé et estimé, tant delà que deçà les monts ». C’est pour lui aussi qu’il enchevêtre si finement ses compartiments de reliure , et qu’il reproduit les délicieux ornements de ses livres d’heures en fleurons d’or plein, ou d’or azuré.

Chez Grolier on met, suivant ce que nous disions, les titres sur les plats, à cause de la disposition des ouvrages sur les rayons d’une bibliothèque, oü ils étaient couchés. Cette raison faisait aussi qu’on méprisait les dos et qu’on n’v employait aucun ornement. Demeurée grossière et lourde avec ses nerfs en saillie, sans décorations dans les entre-nervures, cette partie du volume relié était une manière de friche dans un jardin splendidement cultivé. La profusion des livres amena une révolution. On n’avait plus la place nécessaire pour loger ainsi à plat et alignées les publications innombrables qui se faisaient; on les mit donc debout, de même que maintenant, et on imagina de décorer aussi les dos. Pour cela, on fit disparaître les nerfs et on les remplaça par des motifs de décorations à compartiments comme ceux des plats. Puis, chez Grolier lui-même, on revint aux nerfs et on mit le titre dans leur intervalle, suivant ce qui se fait encore.

On a divisé les livres de Grolier, suivant leurs pro-

i. G. Tory. Champfleiiry. A la préface.

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