‹ Le livre--l'illustration--la reliureChapitre 130 sur 145 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

y avait eu aussi Ruette, l’inventeur du papier de peigne, dont on se servait pour les gardes des livres, ce qui se fait encore. C’est à ce dernier qu’on attribue les reliures de Séguier dites au Mouton d’or, à cause de la pièce principale des armes du chancelier; on lui attribuait également les Chancelières sur les volumes de Mme Séguier,

Et ce furent vraisemblablement ceux mêm~'s que nous venons de nommer dont les travaux décorèrent les bibliothèques des frères Dupuy, de Fouquet et de Colbert, œuvres merveilleuses de solidité, sinon toujours d’élégance , qui ont résisté à tous les assauts. Malheureusement, dans beaucoup de circonstances, la dentelle mécanique vient surcharger le travail et lui donner une régularité banale. On retrouve chez Condé , chez Colbert , peut - être même aussi chez Mme de Longueville, plusieurs spécimens de ce genre avec deux ou trois cadres de roulette.

Nous sommes arrivés à une époque où l’on commençait à comprendre les difficultés résultant de la confusion entre le métier de libraire et celui de relieur. La révocation de l’édit de Nantes avait préparé implicitement une foule de mesures et de règlements dans toutes les branches de l’industrie nationale. L’occasion était bonne pour ne plus laisser les artisans de la reliure se parer indûment du nom de libraires et débiter une marchandise à laquelle ils n’entendaient rien. Louis XIV en profita et sépara les deux communautés. Les relieurs devinrent alors les relieurs-doreurs de livres; ils avaient une organisation propre, mais ils restaient toujours suppôts de l’Université. Les chefs de la confrérie devaient s’appeler des gardes.

Les principales dispositions du règlement de 174g qui suivit étaient celles-ci : les membres de la corporation avaient seuls droit de relier les livres, depuis les volumes de luxe jusqu’aux registres de papier blanc. Il fallait cinq années d’apprentissage et trois de compagnonnage pour obtenir brevet de maîtrise et tenir boutique; de plus, il était indispensable de savoir lire et écrire. Une disposition portait que ces ouvriers devaient être « tenus de relier et orner les livres d’usage ou autres, les rendre parfaits et entiers s'ils les ont reçus tels, de coudre les cahiers desdits livres au plus à deux cahiers avec ficelle et vrais nerfs, de les endosser avec parchemin et non papier et, en cas de contravention, lesdits livres seront refaits aux dépens des contrevenans, qui seront en outre condamnés à une amende de trente livres par chaque volume ».

On limitait leur établissement à des quartiers allant de la rue Saint-André-des-Arts à la place Maubert; on réglait la vente des peaux de veau, des outils; en un mot, on s’entourait de précautions pour que la production restât toujours sous la surveillance des maîtres et satisfît complètement le client. Cette police très raisonnable devait être, à peu de chose près, la copie de l’ordonnance royale de 1686.

La mosaïque employée dès la fin du règne deLouis XI V était une application de cuir paré et aminci, de couleur différant du fond , collée sur le plat. Les relieurs de la Régence en composèrent un grand nombre, aujourd’hui toutes attribuées à Padeloup, l’un d’eux, comme on donne tous les crayons du xvie siècle à Clouet, et tous les panneaux sur bois à Holbein. Ce

^ 2— '7jo /j j i J v £

Fig. 104. — Reliure mosaïque du xvme siècle pour le Spaccio de la bestia trionfante.

11’est pas que ces travaux fussent d’une grande originalité ou d’un art bien particulier; le plus souvent l’ouvrier ne faisait que transcrire Le Gascon, Ève ou les anciens, et accommodait aux décorations à la mode de son temps les procédés de ces artistes. Dans ce genre, nous pourrions citer le Spaccio de la bestia triomfante, imprimé à Paris en 1584, pour lequel le relieur a combiné une couverture d’un goût douteux et surtout d’un manque de proportions indéniable. La tendance était alors aux fleurons tenant trois quarts de page, aux compartiments trop larges, aux grenades ouvertes comme celles du Spaccio , dont nous donnons la reproduction. Si Padeloup avait trouvé ces médiocres combinaisons, il ne faudrait pas songer à le proclamer le régénérateur d’un art tombé. Le style bâtard de ces travaux peut se comparer à leurs mosaïques construites de pièces et de morceaux ; il est tout le monde un peu et en résumé il n’est personne. Cependant, au milieu de la quantité de choses médiocres, on rencontre de temps à autre quelque décoration agréable à laquelle on s’arrête volontiers. Il faut citer une pièce aux armes du Régent et de sa femme, Mlle de Blois, dont le dessin ne manque ni d’élégance ni de goût. Elle a appartenu à un libraire de Paris et a été exposée aux Arts décoratifs en 1 883 . Sans être une perfection, elle a plus de proportion et d’assiette.

Nous hésiterions toutefois à mettre des noms sur tous ces travaux. A côté des Padeloup, il y avait les Derome abandonnant un peu les mosaïques, recherchant les dentelles à combinaisons et non plus les simples produits de la roulette. C’était une dynas-

Fig. 102. — Reliure de Le Gascon.

tie que ces gens, et si les Padeloup avaient été douze au moins, il y eut quatorze Derome1, tous libraires et relieurs dès le règne de Louis XIV. Le plus célèbre est Jacques Antoine, mort en 1761.

Pierre-Paul Dubuisson n’était pas seulement un relieur, mais aussi un dessinateur. Il inventait les ornements des blasons, composait des modèles de fers à dorer, que ses confrères lui prenaient à qui mieux mieux. Dubuisson avait des rapports avec Eisen, le vignettiste délicat, et les conseils d’un artiste de cette valeur ne devaient point lui être inutiles. Chose extraordinaire toutefois ! dans ce monde d’imprimeurs célèbres, de financiers amateurs, de peintres et de graveurs émérites, il ne se rencontra pas un seul homme pour donner à l’art dont nous parlons une impulsion réelle et l’empêcher de continuer lourdement des essais, en somme, assez mesquins. Sans doute, les dentelles de Derome avaient un certain air de gaieté dont les livres du xviii® siècle s’accommodaient à ravir; les fers de Dubuisson prenaient une allure des plus agréables ; mais les vieux, les grands relieurs étaient bien disparus à tout jamais.

Derome, d’ailleurs, massacrait sans pitié les ouvrages les plus rares. Il avait l’amour des tranches bien régulièrement coupées, et il ne manquait pas d’abattre les marges opposées à ses goûts. Il grecquait en outre, c’est-à-dire qu’au lieu de coudre les cahiers sur nerfs en saillie, il pratiquait une entaille dans le dos où le nerf s’emboîtait. Les livres n’y résistaient pas.

Page 1