‹ Le livre mystiqueChapitre 9 sur 13 · T. II, S · texte numérisé non relu

T. II, S

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goberge la Cour? l'OEil éelaire-t-il le sommeil du roi ? le Prophète yient-il expliquer le songe? le Mort évoqué se dresse-t-il dans les régions lumineuses où revivent les facultés? l'Esprit écrase-t-il la Matière au pied de l'échelle mystique des Sept Mondes Spirituels arrêtés les uns sur les autres dans l'espace y et se révélant par des ondes brillantes qui tombaient en cascades sur les marches du Parvis céleste? Quelque profonde que soit la Révélation intérieure^ quelque visible que soit la Révélation extérieure^ le lendemain Balaam doute de son ânesse et de lui; Balthazar et Pharaon font commenter la Parole par deux Yoyans y Moïse et Daniel. L'Esprit vient , emporte l'homme audessus de la terre ; lui soulève les mers , lui en fait voir le fond ^ lui montre les espèces disparues , lui ranime les os desséchés qui meublent de leur poudre la grande vallée; l'Apôtre écrit l'Apocalypse! Vingt siècles après la ^science humaine approuve l'apôtre^ et traduit ses images en axiomes. Qu'importe ! la masse continue à vivre comme elle vivait hier; comme elle vivait à la première olympiade ; comme elle vivait le lendemain de la création, ou la veille de la grande catastrophe. Le Doute courre tout de ses vagues. Les mêmes flots bat-

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tent par le même mouyement le granit humain qui sert de bornes à l'océan de l'intelligence. Après s'être demandé s'il a tu ce qu'il a vu , s'il a bien entendu les paroles dites y si le fait était un fait^ si l'idée était une idée , l'homme reprend son allure, il pense à ses affaires^ il obéit à je ne sais quel valet qui suit la Mort , à rOubli qui de son manteau noir couvre une ancienne humanité dont la nouvelle n'a nul souvenir. L'Homme ne cesse d'aller , de marcher , de pousser végétativement jusqu'au jour où la Cognée l'abat. Si cette puissance de flot , si cette haute pression des eaux amères empêche tout progrès y elle prévient sans doute aussi la mort. Les Esprits préparés pour la foi parmi les êtres supérieurs , aperçoivent seuls l'échelle mystique de Jacob.

Après avoir entendu la réponse où Séraphif a si sérieusement interrogée avait déroulé l'Étendue divine , comme un orgue touché remplit une église de son Qlugissenient et révèle l'univers musical en baignant de ses sons graves les voûtes les plus inaccessibles , en se jouant comme la lumîèredans les plus légères fleurs des chapiteaux 5 Wilfrid rentra chez lui tout épouvanté d'avoir vu le monde en ruines , et sur ces ruines des clartés inconnues , épatvcl\é^<& k^c\%

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par les mains de cette terrible jeune fille. Le lendemain , il y pensait encore ; mais l'épouvante était calmée ^ il ne se sentait ni détrait^ ni changé^ ses passions, ses idées se réveillèrent fraîches et vigoureuses. Il alla déjeuner chez H. Becker, et le trouva sérieusement plongé dans le Traité des Incantations , qu'il avait feuilleté depuis le matin pour rassurer son hdte.Avéc l'enfantine bonne foi du savant, le pasteur avait fait des plis aux pages où Jean Wier rapportait des preuves authentiques qui prouvaient la possibilité des événemens arrivés la veille ; car, pour les docteurs , une idée est un événement. A la cinquième tasse de thé que prirent ces deux philosophes , la mystérieuse soirée devint na- ^ turelle ; les vérités célestes furent des raisonnemens plus ou moins forts et susceptibles d'examen ; Séraphita leur parut être une fille plus ou moins éloquente; il fallait faire la part à son organe enchanteur, à sa beauté séduisante, à son geste fascinateur, àtous ces moyens oratoires par l'emploi desquels un acteur met dans une phrase un monde de sentimens et de pensées, tandis qu'en réalité , souvent la phrase est vulgaire.

— Bah ! dit le bon ministre en faisant une petite grimace pYvWofto^Vv^QA ^ pendant qu'il

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étalait une couche de beurre salé sur sa tartine, le dernier mot de ces belles énigmes est à six pieds sous terre.

«— Néanmoins y dit Wilfrid , en sucrant son thé , je ne conçois pas comment une jeune fille de seize ans peut savoir tant de choses , car sa parole a tout pressé comme dans un étau.

— Mais , dit le pasteur, lisez donc l'histoire de cette jeune Italienne qui , dès l'âge de douze ans, parlait quarante-deux langues, tant anciennes que modernes ; et l'histoire de ce moine qid par l'odorat devinait la pensée ! Il y a dans Jean Wier, et dans une douzaine de traités que je TOUS donnerai à lire, mille preuves pour une. . .

— D'accord , cher pasteur, mais pour moi Séraphita doit être une femme divine à posséder.

— £lle est tout intelligence , répondit dubitativement M. Becker.

Quelques jours se passèrent pendant lesquels la neige des vallées fondit insensiblement , le vert des forêts pointa comme Therbe nouvelle, la nature nowégienne fit les apprêts de sa parure, pour ses noces d'un jour. Pendant ces raomens où l'air adouci permettait de sortir , Séraphita demeura dans la solitude. La passion de Wilfrid s'accrut ainsi par l'irritation que

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canse la iirésence d'ane femme aimée qui Qe se montre pas. Quand cet être monstrueusement divin reçut Minna , Minna reconnut en lui les ravages d'un feu intérieur, sa voix était devenue profonde, son teint commençait à blondir; et si jusque-là les poètes en eussent comparé la blancheur à celle des diamans , elle avait alors l'éclat des topazes.

— Vous l'avez vue , dit Wilfrid qui rôdait autour du château suédois , et qui attendait le retour de Minna.

— Nous allons le perdre, répondit la jeune fille dont les yeux se remplirent de larmes.

— Mademoiselle, s'écria l'étranger en réprimant le volume de voix qu'excite la colère, ne vous jouez pas de moi , vous ne pouvez aimer Séraphita que comme une jeune fille en aime une autre, et non de l'amour qu'elle m'inspire. Vous ignorez quel serait votre danger, si ma jalousie était justement alarmée. Pourquoi ne puis-je aller près d'elle? Est-ce vous qui me créez des obstacles ?

— J'ignore, répondit Minna calme en apparence, mais en proie à une profonde terreur, de quel droit vous sondez ainsi mon cœur. Oui je l'aime, dit -elle en retrouvant la hardiesse des convictions pour confesser la religion de son

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cœur. Mais ma jalousie^ si naturelle à l'amour, ne redoute ici personne. Hélas , je suis jalouse d'un sentiment caché qui l'absorbe ; il est entre lui et moi des espaces que je ne saurais franchir; je voudrais savoir qui des étoiles ou de moi , l'aime mieux, qui de nous se dévouerait plus promptement à son bonheur? Pourquoi ne serais-je pas libre de déclarer mon affection? En présence de la mort, nous pouvons avouer nos préférences, et... Monsieur, Séraphitûs va mourir.

-— Minna , vous vous trompez , la sirène que j'ai si souvent baignée de mes désirs , et qui se laissait admirer, coquettement étendue sur soii divan, gracieuse, faible et dolente, n'est pas un jeune homme

— Monsieur , répondit Minna troublée , celui dont la main puissante m'a guidée sur le Falberg , à ce sœler abrité par le Bonnet de Glace ; là , dit-elle en montrant le haut du pic, n'est pas non plus une faible jeune fille. Ah! si vous l'aviez entendu prophétisant , sa poésie était la musique de la pensée. Une jeune fille n'eût pas déployé les sons graves de la voix qui me remuaitl'ame.

— Mais quelle certitude avez-vous ?. . . . dit Wilfrid.

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— Aucune autre que celle du cœur, répondit Minna confuse y en se hâtant d'interrompre l'étranger.

— £h bien ! moi y s'écria Wilfrid ^ en jetant sur Minna l'effrayant regard du désir et de la volupté qui tuent , moi qui sais aussi combien est puissant son empire sur moi^ je yous prou-* verai votre erreur.

£n ce moment où les mots se pressaient sur la langue de Wilfrid^ aussi vivement que les idées abondaient dans sa tête, il vit Séraphita sortant du château suédois y suivie de David ; et cette apparition calma son e&rYcscence.

— Voyez, dit-il , un homme peut-il avoir cette grâce et cette mollesse ?

— Il souffre , et se promène pour la dernière fois, dit Minna.

David s'en alla sur un signe de sa maîtresse, au-devant de laquelle vinrent Wilfrid et Minna.

— Allons jusqu'aux chutes de la Sieg , leur dit cet être , en manifestant un de ces désirs de malade auxquels on s'empresse d'obéir.

Un léger brouillard blanc couvrait alors les vallées et les montagnes du Fiord dont les sommets, étincelans comme des étoiles^ le perçaient en lui donnant l'apparence de voies lactées en marche. Le soleil se vo^^ii à travers cette fumée

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terrestre comme un globe de fer rouge. Malgré oes derniers jeux de l'hiTer ^ quelques bouffées d'air tiède chargées des senteurs du bouleau déjà paré de ses blondes efflorescences comme une jeune fille délicate^ et pleines des voluptueux parfums exhalés par les mélèzes dont les houppes de soie étaient renouvelées , ces brises échauffées par l'encens et les soupirs de la terre attestaient le beau printemps du Nord ^ rapide joie de la plus mélancolique des natures. Le vent commençait à enlever ce voile de nuages qui dé-* robait imparfaitement la vue du golfe ^ les oiseaux chantaient, l'écorce des arbres encore humides où le soleil n'avait pas séché la route des frimas qui en étaient découlés en ruisseaux murmurans ^ égayait la vue par leurs fantastiques apparences.

Tous trois cheminaient en silence le long de la grève. Wilfrid et Minna contemplaient seuls ce spectacle magique pour eux qui avaient subi le tableau monotone de ce paysage en hiver.

Leur compagnon marchait pensif, comme s'il oherchait à distinguer une voix dans ce concert.

Ils arrivèrent au bord des rochers entre lesquels s'échappait la Sieg , au bout de la longue avenue bordée de vieux sapins que le cours da torrent avait ondulensempnt tracée dans la

forêt , sentier coavert en arceaux nerreux comme une nef de cathédrale. De là le Fiord se découvrait tout entier , et la mer étincelait à l'horizon comme une lame d'acier. £n ce moment , le hronillard dissipé laissa voir le ciel bleu. Partout dans les vallées , dans les arbres , il ne restait plus que des parcelles étincelantes qui voltigeaient, poussière de diamans balayée par une brise fr^iiche , magnifiques chatons de goiittes suspendues au bout des rameaux en pyramide. Le torrent roulait au-dessus d'eux. En s'échappant , sa nappe dégageait une vapeur teinte de toutes les nuances de la lumière par le soleil dont les rayons s'y décomposaient , en dessinant des écharpes aux sept couleurs, en faisant jaillir ses feux dans mille prismes dont les reflets se contrariaient. Ce quai sauvage était tapissé par plusieurs espèces de lichen, belle étoffe moirée par l'humidité, comme une magnifique tenture de soie. Des bruyères déjà fleuries couronnaient les rochers de leurs guirlandes habilement mélangées; tous les feuillages mobiles attirés par la fraîcheur des eaux laissaient pendre au-dessus leurs chevelures; les mélèzes agitaient leurs dentelles en caressant les pins , immobiles comme des vieillards soucieux. Cette luxuriante parure avait un coa-

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traste dans la gravité des yieilles colonnades qne décrivaient les forêts étagées sur les montagnes , dans la grande nappe du Fiord étalée 9UX pieds des trois spectateurs y et où le torrent noyait sa fureur ; dans le lointain , la mer encadrait cette page écrite par le plus grand des poètes 9 1& hasard, ce pêle-mêle de la création en apparence abandonnée à elle-même. Jarvis «tait un point perdu dans cette immensité , su- Iblime comme tout ce qui, n'ayant qu'une vie ^bémère, offre une rapide image de la per- :f ection ; car , par une loi , fatale à nos yeux seulement, les créations en apparence achevées ^ cet amour de nos cœurs et de nos regards n'a qu'un printemps ici. £n haut de ce rocher, certes ces trois êtres pouvaient se croire seuls dans le monde.

— Quelle volupté ! s'écria Wilfrid.

— La nature a ses hymnes, dit Séraphîta.

Cette musique n'est-elle pas délicieuse? Avouezle, Wilfrid : aucune des femmes que vous avez connues n'a pu se créer une aussi magnifique retraite? Ici j'éprouve un sentiment rarement inspiré par le spectacle des villes , et qui me porterait à demeurer couchée au milieu de ces herbes si rapidement venues. Là , les yeux au ciel^ le cœur ouvert^ perdue au seiu de Y\mtCkfcTv^\\»>

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je nie laisserais aller à entendre le soupir de la fleur^ qui, à peine dégagée de sa primitive narture^ voudrait courir, et les cris de l'eider impatient de n'avoir encore que des ailes ; en me rappelant les désirs de l'homme qui tient de tous et qui lui aussi désire ! Mais ceci j Wilfrid^ est dç la poésie de femme! Vous apercevez une voluptueuse pensée dans cette fumeuse étendue liquide j dans ces voiles brodés où la nature se joue comme une fiancée coquette, et dans cette atmosphère où elle parfume pour ses hyménées sa chevelure verdâtre. Vous voudriez voir la forme d'une naïade dans ces draps de vapeurs? Et , selon vous, je devrais écouter la voix mâle du Torrent.

— L'amour n'est> il pas là, comme une abeille dans le calice d'une fleur ? répondit Wilfrid qui, pour la première fois , apercevant en elle les traces d'un sentiment terrestre, crut le moment favorable à l'expression de sa bouillante tendresse.

— Toujours donc? répondit en riant Sérapbita que Minna avait laissée seule.

L'enfant gravissait un rocher où elle avait aperçu des saxifrages bleues.

— Toujours, répéta Wilfrid. Ecoutez-moi > dit-il en lui jetant un regard dominateur qui

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rencontra comme une armure de diamant ^ tous ignorez ce que je suis , ce que je peux et ce que je veux. Ne rejetez pas ma dernière prière!

Soyez à moi pour le bonheur du monde que vous portez en votre cœur ; soyez à moi pour que j'aie une conscience pure, pour qu'une voix céleste résonne à mon oreille en m'inspîrant le bien dans la grande entreprise que j'ai résolue , conseillé par ma haine contre les nations ; mais que j'accomplirais alors pour leur bien-être ^ si vous m'accompagnez ! Quelle plus belle mission donneriez- vous à l'amour ? quel plus beau rôle une femme peut-«lle rêver? Je suis venu dans ces contrées , en méditant un grand dessein.

— £t vous en sacrifierez y dit-elle , les grandeurs à quelque jeune fille bien simple que vous aimerez , et qui vous mènera dans une voie tranquille. «

— Que m'importe ? répondit-il en reprenant son discours , je ne veux que vous ! Sachez mon secret. J'ai parcouru tout le Nord , ce grand atelier où se forgent les races nouvelles qui se répandent sur la terre comme des nappes humaines chargées de rafraîchir les civilisations vieillies. Je voulais commencer sur un de ces points , y conquérir l'empire que donne la force

et l'intelligence sur une peuplade , la former T. n. \%

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aux combats , entamer la guerre , la répandre comme un incendie , dévorer l'Europe en criant liberté à ceux-ci , pillage à ceux-là ; gloire à l'un , plaisir à l'autre ; mais en demeurant^ moi, comme la figure du Destin , implacable et cruel, en marchant comme l'orage qui s'assimile dans l'atmosphère toutes les particules dont se compose la foudre, en me repaissant d'hommes comme un fléau vorace. Ainsi j'aurais conquis l'Europe , elle se trouve à une époque où elle attend ce messie nouveau qui doit ravager le monde et refaire les sociétés. Elle ne croira plus qu'à celui qui la broiera sous ses pieds. Un jour les poètes , les historiens auraient justifié ma vie , m'auraient grandi , m'auraient prêté des idées , à moi pour qui cette immense plaisanterie, écrite avec du sang, n'est qu'une vengeance. Mais , chère Séraphita , mes observations m'ont dégoûté du Nord , la force y est trop aveugle. J'ai soif des Indes ! un duel entre un gouvernement égoïste , lâche , mercantile et moi , me séduit davantage. Puis l'imagination des peuples assis aux pieds du Caucase est facile à émouvoir. Donc je suis tenté de traverser les steppes russes, d'arriver au bord de l'Asie, et de la traverser triomphant en m'avançant avec mon inondation bximame jusqu'au Gange, où

je renverserai la puissance anglaise. Sept hommes ont déjà réalisé ce plan à diverses époques. Je renouvellerai l'art comme l'ont fait les Sarrasins lancés par Mahomet sur l'Europe! Je ne serai pas un roi mesquin comme ceux qui gouvernent aujourd'hui les anciennes provinces de l'Empire romain et se disputent avec leurs sujets, à propos d'un droit de douane. Non rien n'arrêtera ni la foudre de mes regards , ni la tempête de mes paroles ! Mes pieds couvriront un tiers du glohe , comme ceux de Gengis-Kan. Ma main saisira l'Asie , comme l'a déjà prise celle Aureog-Zeb. Soyez ma compagne, asseyez-vous, belle et blanche figure, sur un trône! Je n'ai jamais douté du succès, mais soyez dans mon cœur , j'en serai sûr !

— J'ai déjà régné ! dit Séraphita.

Ce mot fut comme un coup de hache donné par un habile bûcheron dans le pied d'un jeune arbre qui tombe aussitôt. Les hommes seuls peuvent savoir ce qu'une femme excite de rage en l'ame d'un amant , quand , voulant démontrer à sa maîtresse sa force ou son pouvoir, son intelligence ou sa supériorité , la capricieuse penche la tète, et dit : « Ce n'est rien ! » quand blasée, elle sourit, et dit : « Je sais cela l » quand pour elle, la force est une petitesse.

— Comment^ cria Wilfrid aa désespoir^ les richesses des arts , les richesses des mondes^ les splendeurs d'une cour

Elle l'arrêta par une seule inflexion de ses le* Très, et dit : — Des èfres plus puissans que vous ne l'êtes , m'ont offert davantage.

— £h bien ^ tu n'as donc pas d'ame , si ta n'es pas séduite par la perspective de consoler un grand homme qui te sacrifiera tout pour vivre avec toi dans une petite maison au bord d'un lac.

— Mais^ dit-elle y je suis aimée d'un amour sans bornes.

— Par qui ? s'écria Wilfrid en s'avançant par un mouvement de frénésie vers Séraplûta pour la précipiter dans les cascades écumeuses de la Sieg.

Elle le regarda^ son bras se détendit, elle lui montrait Mi nua qui accourait blanche et rose, jolie comme les fleurs qu'elle tenait à la main.

— Enfant f dit Séraphitus en allant a sa rencontre.

Wilfrid demeura sur le haut du rocher , immobile comme une statue , perdu dans ses pensées, voulant se laisser aller au cours de la Sieg comme un des arbres tombés qui passaient sous ses yeux, et disparaissaient au sein dugolfe.

StRAPflITA. 215

• — Je les ai cueillies pour tous y dit Hinna qui présenta son bouquet a l'être adoré. L'une d'elles^ celle-ci, dit-elle en lui présentant une fleur, est semblable à celle que nous ayons trouvée sur le Falberg.

Séraphitùs regarda tour à tour la fleur et Minna.

— Pourquoi me fais-tu cette question, doutes-tu de moi ?

— Non, dit la jeune fille, ma confiance en TOUS est infinie. De même que pour moi tous êtes plus beau que cette belle nature , de même TOUS me paraissez plus intelligent que ne l'est l'humanité tout entière. Quand je tous ai tu, je crois aToir prié Dieu; je Tondrais...

— Quoi ? dit Séraphitùs en lui lançant un regard par lequel il réTélait à la jeune fille l'immense étendue qui les séparait.

— Je Tondrais souffrir à TOtre place

— Voici la plus dangereuse des créatures, se ditSéraphitûs en se croisant les bras, comme un capitaine obligé de prendre une décision au fort d'une bataille ; est-ce donc un pensée criminelle que de Touloir te la présenter, ô mon Dieu !

— Ne te souTiens-tu plus de ce que je t'ai dit là-haut ? reprit-il en s'adressant à la jeune fille et lui montrant la cime du Bonnet de Glace.

216 LE LITEB MYSTIQUE. ^

— Le voilà redevenu terrible! se dît Miona frémissant de crainte.

La Toix de la Sieg accompagna les pensées de ces trois êtres qui demeurèrent pendant quelques momens réunis sur une plateforme de rochers en saillie , maïs séparés par des abymes.

— Hé bien! Séraphitûs, enseignez-moi^ dit Miuna d*une voix argentée comme une perle, et douce comme un mouvement de sensitive est doux^ apprenez-moi ce que je dois faire pour ne pas vous aimer ? Qui ne vous admirerait pas ? l'amour est une admiration qui ne se lasse pas,

— Pauvre en&nt ! dit Sérapbitûs en pâlissant; on ne peut aimer ainsi qu'un seul être.

— Qui?... demanda Minna.

— Tu le sauras, répondit-il avec la voix faible d'un homme qui se couche pour mourir.

— Au secours , il se meurt ! s'écria . Minna.

Wilfrid accourut , et voyant cet être gracieusement posé dans un fragment de gneiss sur lequel le temps avait jeté son manteau de velours, ses lichens lustrés^ses mousses fauves que le soleil satinait , il dit : — Elle est bien belle !

— Voici le dernier regard que je pourrai jeter sur cette nature en travail ! dit-elle eo rassemblant ses forces pour se lever.

Elle s'avança «nt Iq bord du rocher, d'où

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elle pouvait embrasser^ fleuris^ verdoyans^ animés^ les spectacles de ce grand et sablime paysage^ enseveli naguère sous une tunique de neige.

« Adieu , dit-elle , foyer brûlant d'amour où tout marche avec ardeur du centre aux extrémités^ et dont les extrémités se rassemblent comme une chevelure de femme ^ pour tresser la natte inconnue par laquelle tu te rattaches dans l'éther indiscernable à la pensée divine !

Voyez- vous Gelai qui , courbé sur un sillon arrosé de sa sueur ^ se relève un moment pour interroger le ciel ; Celle qui recueille les enfans pour les nourrir de son lait; Celui qui noue les cordages au fort de la tempête ; Celle qui reste assise au creux d'un rocher attendant le père ; voyez-vous tous Ceux qui tendent la main après une vie consommée en d'ingrats travaux?.. A tous paix et courage , à tous adieu !

Entendez-vous le cri du soldat mourant inconnu^ la clameur de l'homme trompé qui pleure dans le désert ? à tous paix et courage , à tous adieu. Adieu ^ vous qui mourez pour les rois de la terre. Mais adieu aussi , peuples sans patrie ^ adieu , terres sans peuples ^ qui vous souhaitez les uns les autres. Adieu ^ surtout à Toi , qui ne sais où reposer ta tète , proscrit

218 LE LIVRB MYSTIQUE.

sublime. Adieu^ chères innocentes traînées par les cheveux pour avoir trop aimé! Adieu, mères assises auprès de vos fils mourans! Adieu, saintes femmes blessées ! Adieu, Pauvres ! adieu , Petits, Faibles et Souffirans , vous dont j'ai si souvent épousé les douleurs. Adieu , vous tous qui gravitez dans la sphère de l'Instinct en y souffrant pour autrui !

Adieu , navigateurs qui cherchez l'Orient à travers les ténèbres épaisses de vos abstractions atlantiques. Adieu , martyrs de la pensée menés par elle à la vraie lumière ! Adieu sphères studieuses où j'entends la plainte du génie insulté, le soupir du savant éclairé trop tard.

Voici le concert angélique, la brise de parfums, l'encens du cœur exhalé par ceux qui vont priant, consolant, répandant la lumière divine et le baume céleste dans lésâmes tnstcsj courage , chœur d'amour! Vous à qui les peuples crient : — u Consolez-nous , défendez-nous ! » courage et adieu !

Adieu, granit, tu deviendras fleur ^ adieu, fleur, tu deviendras colombe ; adieu, colombe, tu seras femme 3 adieu, femme, tu seras souffrance y adieu, homme, tu seras croyance^ adiea, vous qui serez tout amour et prière ! »

Abattu par la (aligue, cet être inexpliqué

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s'appuya pour la première fois sur Wilfrid et sur Minna pour revenir à son logis. Wilfrid et Minna se sentirent atteints par une contagion inconnue.

A peine avaient-ils fait quelques pas ^ David se montra pleurant : — Elle va mourir^ pourquoi l'avez- vous amenée jusqu'ici? s'écria-t>il de loin.

Séraphita fut emportée par le vieillard qui retrouva les forces de la jeunesse^ et vola^ comme un aigle emportant quelque blanche brebis dans son aire, jusqu'à la porte du château suédois.

LE

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