SCENE XX
&!»• DE VALPIN, HENRIETTE, entrant de gauche. MAD. DE VALPIN, s'ttsseyant à droite.
Avez-vous écrit à mon avocat?
HEISRIËTTB.
Oui, madame.
UAD. DB VALPm.
A-t-il répondu?
HENRIETTE
M. Maurice viendra ce matin.
MAD. DB VALPIW.
Je vous remercie... (Henriette vo $e retirer, elle la rappelle.) M'ï* Henriette?
ACTB n, SCÈRB II. 25
HEKHIETTB.
Madame !
UAD, DB VÂLPIN,
Vous paraissez mieux vous porter, ce matin, être p'us gaie,..
HENRIETTE
J'ai reçu des nouvelles d'Emma.
MAD. DE VALPIN.
J'en étais sûre!
HENRIETTE
Madame est bonne.
MAD. DE VALPIN.
Fait-elle toujours des progrès dans ce nouveau pensionnat?
HENRIETTE
Oui, madame. Elle a été (rois fois la première dans sa classe j son maître de géographie est très-content, ta maîtresse de piano Tadore; si vous voyiez, madame, le joli mouchoir qu'elle m'a brodé!
MAD. DE VALPIN.
Heureuse mère!
HENRIETTE
Oh! oui, madame, bien heureuse.
MAD. DE VALPIN.
Asseyez-vous un instant près de moi... (Henriette prend un siège et se place prèsde M^^ de Fa/pm.) Puisque vous êtes plus calme aujourd'hui, voudricz-vous me dire sur quelle indication vous êtes venue, il y a quinze jours, vous présenter chez moi que vous ne connaissiez pas, dont vous n'aviez jamais entendu parler, peut-être?
HENRIETTE, péniblement,
le vous dois plus d'une confidence, madame ; j'attendais qu'il vous plut de m'interroger. L'histoire de ma vie...
MAD. DE VALPIN.
Je ne veux en savoir que ce qu'il vous conviendra de m'en dire, et uniquement pour voua prouver que je ne crains pas pour vous cet entretien tout amical. Vous
26 LB UTRB nom.
avez désiré n'être dësigiiëe, ici, (|uo eous votre nom de domoiselln, afin que le nom de voire inuri ne fût pas connu ; j'ai souscrit è désir, j'ai respecté un icrupulo honorable.
HENRIETTE
Oh ! jo voua en remercie encore une fois, je vous en remercierai toujours. Oui, c'est par un scru})ule que vous venez d'apprécier avec tant de délicatesse, que je n'ai pas osé garder le nom de mon mari en me plaçant dans les rangs de la domesticité.
MAD. DE VALPIX.
Que cette expression...
HENRIETTE
Je n'en rougis pas, madame ; tout travail ennobli le cœur, et je n'ai jamais été plus intimement satisfaite que le jour où j'ai pu me dire, en me retirant là-haut, dans la petite chambre meublée par vos bontés : Que c'est bon pour le sommeil d'une mère d'avoir gagné le pain de sa fille! Mais voici, madame, comment me vin! l'inspiration de me présenter chez voui,oiî plutôt comment elle vint à ma fille, car les anges no visitent plus guère que les enfans. Nous étions à Paris depuis six ans, ma fille et moi, vivant delà petite pension que mon mari nous y allouait et nous faisait parvenir deux fois par an des colonies, lorsque... Mais j'ai oublié de vous dire, madame, que je suis de la Martinique.
MÂD. DE VALPIN.
De la Martinique même?
HENRIETTE
Oui, madame.
MAD. DE VALPIN.
Je vous demande pardon de vousavoir interrompue,., mais certains rapports que mon fils a eus avec une personne de cette colonie... des rapports d'intérêt...
HE^RïBTTB. Ali! M. dc Valpin...
MAD. DE VALPir».
Non pas, M. de Valpin, je n'ai pas d'enfant de oe nom, mai» un fila que j'ai de mon premier uaari..-»Oni, y^'i un ûli '.s. Poursuive», je vouf priw
i^cTB rt, 6GÈN« ni. 27
HEI^RIETTB, Cipavl.
Aidez«moi, mon Dieu, aidez-moi!
LE DOMESTIQUE, ttU foudy annonçani- M. Maurice!,.. *
Henrielle se lève, va remellre sa chaise à droite, au fond, et passe devant Maurice qu'elle salue, et sort à gauche. MAURICE, ajD?'ès avoir salué Henriette qu'il a regardé
altentwemenl ; à part.
Je n'avais jamais vu cette jeune dame chez M»»* dû Val pin... (Il met so7i chapeau sur le canapé,)
SGENi: III.
MAURICE, Mn^e DE VALPIN.
MÂD. DR vALPm, qui a vu ce jeu de sccney se levant. Vous regardiezma nouvelle demoiselle de compagnie?
MAURICE
Oui, madame, ses manières distinguées m'ont frappé. Il n'y a pas longtemps qu'elle est chez vous?
MAD. DE VALPIN.
Fort peu de temps, en effet, j'en suis très-contente j son caractère est simple, et malgré une certaine exaltation dans les idées, elle a le cœur plein denoblessentimens. Je la crois au-dessus de h condition modeste qu« la nécessité Ta sans doute obligée de prendre.
MAURICE
C'est aussi mon opinion, s'il m'est permis d'en avoir une sur cette dame que j'ai à peine entrevue.
MAD. DE VALPlN.
Oh! vous, on le sait, vous êtes porté à voir tout en beau dans l'humanité. Vous êtes un philosophe, un réformateur, comme on dit dans le langage moderne... {Allant prendre deux lettres sur le guéridon et qu'elle lui remet.) Que direz-vous pourtant de ces deux épîtres que mon aimable fils m*a écrites ces jours derniers? Voyez !
MAURICE, après avoir rapidement parcourt» ha deux lettres.
Votre fils était né aussi bon que les autres hommes; M a éU ma) dirige. Se$ passion», qui auraient tourné à
Tavanlage d« tous sous une main intelligente et ferme, sont devenues des vices dans la voie fausse où, par faiblesse, on les a laissé s'égarer... (Il luirend les leUres,)
MAD. DE VALPIN.
C'est possible; mais comme il est trop lard pour modifier le comte de Landreuil, mon fils, je vous ai fait appeler, cher M. Maurice, pour vous dire que, fatiguée de ses deportemens autant qu'indignée de le voir aujourd'hui me demander encore des secours que je ne pourrais lui accorder sans dépouiller les parensdemoa second mari, feuJM. de Valpin, mon intention est de le déshériter.
MAURICE. Le déshériter!
MAD. DE VALPIN.
C'est mon désir formel, mon intention irrévocable.
MAURICE
La loi nouvelle ne se prête pas à ces actes de violence, si communs, je le sais, dans les anciens temps jeiltj croit au pardon, elle Timpose même.
C'est fort charitable de sa part ; mais si je ne déshérite pas mon fils, il aura le droit après ma mortde s'emparer du peu de biens que j'aurai sauvés de ses rapines, et ces biens, je vous le répète, proviennent du chef de M. de Valpin; ces débris d'une grande fortune doivent aller à ses neveux.
MAURICE
Pourquoi ne pas faire un partage qui concilierait à la fois vos devoirs envers vos neveux et votre générosité pour votre fils?
MAD. DE VALPIN.
Mais mon fils a déjà dissipé les onze douzièmes de mes biens; voulez-vous que je le fasse encore participer au partage de cette dernière et faible fraction?
MAURICE
Il n'aura que cela après vous.
MAD. DE VALPIN .
Six mois après ma mort, il serait aussi raisérabloquç si je ne lui eusse rien laissé.
MAURICE
II porterait la peine de son inconduite.
MAD. DE VALPIN.
Mon fils aura eu assez de torts envers moi pendant ma vie, pour que je n'aie pas besoin de lui fournir l'occasion d'en avoir un de plus après ma mort.
MAURICE
Je sais toutes vos bontés et ses nombreuses fautes; mais, je vous en prie, songez à sa jeunesse.
Un joueur qui me ruine, un libertin qui me dcsiionore, qui a été sur le point, il y a quelques années, de souiller son nom et son titre en le partageant avec une femme, une créole de la Martiniqtic. Il voulait épouser cette espèce de courtisane, qu'il fréquente toujours,j'cn ai peur.
MAURICE
Vousm'avez mille fois vanté l'intelligencede votre (ils.
^lAD. DE VAUPIN.
Il n'en est que plus coupable d'en user si mal. M. Maurice, vous êtes l'avocat de la famille; à ce titre vos avis sont toujours les biens venus; mais, aujourd'luii, dans les hauts conseils de ma raison, j'ai décidé que mon fils n'aurait plus un seul denier de moi. La loi, dites-vous, ne permet pas l'exliérédation?
MAURICE
Non, madame.
MAD. DE VALPIN.
Soit, mais elle ne saurait m'empêclicr de vendre mes propriétés et de disiribucr à mes neveux le prix de vente. Conseillez-moi donc sur la meilleure manière de me défaire de mes immeubles dans le délai le plus prochain.
MAURICE
Je vous donnerai un autre conseil, madame, c'est de songer à l'interprétation (|ue le monde ne manquera pas de donner à cette action qui aboutira a déshériter voire fils d'une manière moins directe, j'en conviens, mais cent fois plus scaudolcuse encore.
MÂ,D. DE VâLPIIV.
Et que pourra dire le monde?
MAURICE
Tout ce qu'il y a de plus faux, mais il le dira.
MAD. DE VALPIN.
Mais encore...
MADIUCE.
Qu'on ne déshérite pas sans un motif des pins graves, au profit de neveux déjà riches, un (ils unique, le dernier héritier du nom de Landreuil.
MAD. DE VÀLPIN.
Cependant...
MAURICE
Soyez-en sûre, madame, pour un fait extraordinaire il inventera une cause étrange, il ira jusqu'à douter peut-être de la légitimité de votre fils.
MAD. DE VALPIN.
Monsieur!
MAURICE
Ma franchise vous devait cet avertissement.
MAD. DE VALPIN, allant s^asseoir à droite. Ah! uji pareil soupçon... Quoi! lacalomuieirait aussi loin... Oh ! je réfléchirai !
MAURICE
Au nom de celte confiance que vous avez en moi, accordez-moi une grâce, madame.
Parlez!
MAURICE
Je dois venir tantôt passer ia soirée chez vous, avec la famille Çhampvilliers; différez, je vous prie, jusqu'à ce soir, votre détermination que vous me iereii irrévocablement connaître.
MAD. DE VALPIN.
On doit bien cette concession à un aussi galant hommeque yous.,,(Apa7't,) Une tache ()areilfeà mon nom !... {Haut,) Vous acconipr.gncrez donc ce soir, chez moi, votre future épouse, la charmante M"eClotilde ? Jevois avec plaisir que le jour du grand événement approche.
Archives de îa Viile de Bruxeiiss Archief van de Stad Brusse!
AGTB II, SC&NR III.
MAURICE
Vous étc9 trop bonne, madame.
uàd. db valpin.
Voas voilà déjà pour ainsi dire de la maison, car vous avez transporté votre cabinet, m'a-t-on dit, chez M. deChampvilliers.
MAURICE
Il Pa exigé. Son hôtel est vaste, il est situé près du Palais de Justice.
MAD. DE VALPiN, à part.
Si mon fils eût voulu m'écouter... {Haut,) V^ous entrez dans une excellente famille ; j'estime beaucoup les Champvilliers, quoiqu'ils aient des prétentions bien hautes parfois... La noblesse de robe, après tout... Ah! j'oublie que vous êtes avocat.
MAURICE
Mais je ne suis pas noble, madame, ne Poubliez pas,
MAD. DE VALPIN.
il ne faut pas trop en vouloir non plus à ceux qui ont le malheur de Pêtre; c'est le tort de leurs aïeux.
MAURICE
Je n'en veux h personne, madame ; j'admire sincèrement le bien partout où je le découvre, et je l'ai trouvé trop souvent chex vous pour vous exclure du bénéfice j je ne déshérite personne.
MAD. DE VALPI5.
À ce soir... (Elle se lève.)
HklÂURICB.
A bientôt, madame...
Henriette revient et ge trouve près de Maurice qui prend son .
chapeau qu'il a déposé en entrant sur le canapé. Même
jeu qu'à son entrée.
MAD. DE VALPIN, s'apcrcevaut de Vattention que porte
Maurice sur Ilenrieliey qui entre au moment où il
sort; à part.
Décidément', je crois que ma demoiselle de compagnie ne déplaît pas à M. Maurice.
02 LB LIVRE NOIA.
SGENB XV.
HENRIETTE, MAD. DE VALViN, puis lb Domestique.
nENniETTE.
Madame fera-t-elle aujourd'hui so promenade habituelle au bois de Boulogne? La voiture est prête.
MAD. DE VALPIN.
Non, le temps est trop lourd, il menace; nous remettrons nolj;e promenade à demain. (Henriette passe derrière M^^ de Valpiny et va pour sortir par la droite.) Mais je ne vous tiens pas quitte de la suite de votre récit... il m'intéresse, et j'ai faut besoin d'échapper à mes préoccupations personnelles... Vous me disiez tantôt que votre mari vous faisait une pension ? HENRIETTE, revenant sur le devant.
Oui, madame... [A part.) Du courage... (Haut.) Mais bientôt cette pension nous l'ut supprimée, et alors...
MAD. DE VALPIN.
Pardon! pourquoi vous fut-elle retirée? Est-ce que la fortune de votre mari, atteinte dans son cours?...
HENIUETTE.
Mon mari mourut... [A part.) Ah! que le mensong<i est brûlant à mon cœur...
MAD. PR VALPlN.
Je le vois, je n'ai pas assez épargné votre sensibilité» je ne savais pas que vous étiez veuve; passez, passez sur tous ces événemens douloureux... un seul miotqui m'éclaire et termine; qui vous a indiqué mon hôtel?
HENRIETTE
Dieu!... Un soir, il y a quinze jours décela, nous priions toutes deux, moi et ma petite Euima, dans une église de votre quartier... nous n'avionsplus d'asile que celui de la prière! On vint nous dire, car il était bien tard, qu'il fallait sortir de Péglise. Où aller? iMamar», me dit Emma, viens, allons demander à souper à celle dame dont le nom est écrit au dos de cette chaise. Elle doit être bonne puisqu'elle prie souvent. Ce nom était le vôtre, madame. Je m'informe aussitôt, on m'indiqu(i vôtre hôtel, j'y cours, je frappe, on ouvre, minuit son-
ACTg II, SCÈNE ▼ 55
nait, je ne sois ce qno j'ai dit à vos ^(^ns^ mais, cinq miijuies upiès, mon ^nfanl était dans vos bras, et j'étais à vos pieds, comme en ce moment...
TombaDt à genoux.