ACTE V, TABt. Il, SCÈNE IV. ^Of
LEMAJOR. Je la lui ai demandée comme une véritable faveur. Ma mission en France, il vous l'a dit, peut-être, ma créé d'iionnorables rapports avec lui. Sa vieille expérience de magistrat a daigné me guider dans le travail de législation comparée, auquel je me livre en ce moment, dans un but de haute philanthropie.
LANDREUiL. Jc regrette, mousicur, que les préoccupations de mon mariage m'aient empêché de prendre plus particulièrement connaissance du travail dont vous me parlez. Vous éludiez, je crois, nos prisons?
LEMAJOR. Oui, M. le comte, je suis envoyé en France par le grand duc de Tosoane,pour étudier à fond votre système pénitentiaire. La question est grave; elle a soulevé des dissentimons entre son altesse et moi. Le grand duc est pour le silonce absolu du prisonnier qu'on enferme dans les cellules; moi, pour le silence c'fst-à-dire, que je permets au prisonnier de parler une fois par mois à sou chef d'atelier pour les besoins du service. Je suis donc venu en France , où l'on emploie avec succès les deux systèmes, afin de m'assurer quel était le meilleur, pour l'appliquer ensuite à la Toscane. La question est maintenant résolue pour moi. Le silence absolu rend fou, tandis que le silence partiel ne rend qu'imbécile. Je suis donc d'accord avec l'humanité, en préférant ce dernier silence absolu. On est philanthrope ou on ne l'est pas.
LANDREUIL. Allez î la prison la plus affreuse, lapuninition la plus terrible pour l'homme coupable sera toujours sa conscience...
LE M kJOKy retenant un éclat de rire. Comment avczvous dit?'
LANDREUIL. Jc dîsais quc la conscience...
LE MAJOR, éclatant de rire. J'avais bien entendu î... la conscience...
LANDREUIL. Cc rirc cynique...
LE MAJOR, variant naturellement. J'aime mieux un bon passeport.
LANDREUIL, le reconnaissant. Je ne me trompe pas.
LE MAJOR. Vous uc VOUS trompez pas. Le baron Mo-
relIo-Morelli est Tanclen major Martingale, voire meilleur ami.
LÂNDREuiL. Vous ici ! mals VOUS étescondamnéàdeux ans de prison.
tE MAJOR. Voilà pourquoi je les éttulie, voilà pourquoi je les visite. A qui diable^ viendra-l-il à Tesprit qu'un condamne ait lant d\iudacc?
LANDREuiL. Mais, co titre que vous prenez, ce nom?...
LE MAJOR, ils sont bien à moi. Je les si trouvés i*un et l'autre dans rintérieurd*unc diligence.. .sur un voyageur qui dormait.
LANDREUiL. Vous lui avcz volc son portefeuille?
LE MAJOR. Je lui ai emprunté seulement son passeport tout en respectant son sommeil. D'ailleurs, j'ai eu le soin de mettre le mien à la place. En sorte que je m'attends à rencontrer un jour ou l'autre mon honnête dormeur dans les prisons que j'inspecte... Mais, à propos... vous m'avez parlé de consciencr... vous prenez avec moi un ton... que signifie? vous avez été grec comme moi, mon cher... Achille, seriez-vous passé dans le camp deS'Troyens?
LANDREUIL. Major... je ne vous trahirai pas... mais ne comptez plus sur moi.
LE MAJOR. Très-bien ! on joue dans vos salons... on joue gros jeu... j'ai perfectionné ma martingale...
LANDREUIL. Vous voudricz qu'associé cncoro dans vos gains illicites...
LE MAJOR. Oh! illicites... puritain!... mais jene veux pas cela; seulement vous fermerez les yeux et la bouche. Je ne veux pas le silence partiel, entendez-vous?.., mais le silence absolu... comme le grand duc de Toscane... {Ici la musique reprend.) Allez remplir vos devoirs de maître de maison, allez, mon ami... Ah! encore un mot... en traversant vos salons... j'ai aperçu le préfet de police... vous me présenterez à lui dans ia soirée... c'est un homme charmant... il a un peu maigri... Mais allez, Anatole.
LANDREUIL, à part, en se retirant. Cet homme est le spectre de mon passé, il me fait peur.