SCÈNE IX
MAURICE. HENRIETTE Maurice, à - Henriette qui entre.
Vous , madame !
HENRIETTE
Pardonnez-moi, monsieur, si jo viens chez vous ; un irrésisliblu élan du reconnaissance ui’a entraînée. Je vous ai remerciée, il font que jo vous remercie encore. A-t-on jamais tout dit à celui qui vous a rendu l'honneur... Laissoz-rnoi presser votre main. Je n’ai pas d’or pour vous payer; en aurais-je jamais assez pour m’acquitter envers vous? Mais je vous aime autant quo ma fillo, et elle vous aimera comme moi.
■ACniCB.
Je suis touché do votre reconnaissance.
J HENRIETTE
I Qu’ai-jo fait pour vous? vous no saviez pas même mon nom.
1 Uno femme va être condamnée, c’ost moi t Dieu seul est-là pour
■ l’assister : vous vous levez pour la défendre ; mais alors vous êtes un ange; mais encore, qu’ai-jo fait à Dieu, lui si haut qui m’a vue si bas?
1 MACRICK.
C’est vous que je dois remercier, madame , car votre procès est la première grando cause que jo plaide. Jo vous ai exposoo nu péril d’un début. Mon inexpérience pouvait vous perdre : nous sommes sauvés tous les deux.
HENRIETTE
J'aurai donc (ait, monsieur, quelque chose pour votre réputation ?
MAURICE
Tout, madame : la première cause importante au barreau est comme lo premier pas dans le monde, il décido d’une existence, et cette cause, jo l’ai gagnée.
HENRIETTE
Acquittéol répétez-moi co mol!
MttlIlICB.
Oui, madame, acquitter] ; mais j’ai vu avec peine que la justice des hommes no vous était pas aussi fermement assurée quo celle de votre défenseur.
HENRIETTE
Et comment?
MAURICE
Voire acquittement n’a été prononcé qu’à b majorité d'unf voix, cl’uno seule voix.
HENRIETTE
Les autres m’ont condamné'', et pourquoi?
MAURICE
Votre innoconco ne parlait pas aussi hautement au reste du iury. Il lui a paru extraordinaire que vous n'ayez pas pu désigner l'auteur du vol, alors que vous avez prétendu, dans votre première déposition, qu'il s était évadé par lo jardin... vou« l’auriez donc suivi des yeux ? Et la clef do co meuble qu’il avait et quo vous n’aviez plus?...
HENRIETTE
La clof de ce meuble... il a pu se la procurer...
MAURICE
Nins douto... le vol était prémédité... Mais laissons ces tristes détails. Vous avez voulu savoir pourquoi quelques voix du jury vous ont condamnée...
HENRIBTTB.
! Encore, si ellos étaient les seules ! Mais le monde !.»•
MAURICE
j Ah ! lo monde, madame, est toujours de l’avis de l’avocat général : il acquitto rarement^ et, par malheur, il forme co qu'on
appelle l'opinion. L’opinion est impitoyable.
HENRIETTE
Impitoyable! mais vous, monsieur, vous dont l'éloquence e*t servie par une âme si noble, vous joignez-vous aux juges qui m’ont proclamée innocente, ou b celte opinion impitoyabio ?
MAURICE
Voire avocat» devenu votre juge, madame, vous absout une secondo fois.
IIISRIETTB.
Que je suis heureuse !
MAURICE
C’ost moi, madarao, qui, grâce b vous, n’ai rien b envier b personne. Ennemi d’nne profession où malgré mille exemptes contraires je no voulais voir que gains sordides et triomphes équivoques; lassé de ne pas rencontrer une de ces causes qu'on embrasse avec la chaleur du dévouement, que l'on gagne ou que l’on perd avec la satisfaction d’un grand devoir accompli, j’allais la quitter, vous me l’avez (ait aimer... Glorieuse ou obscure, ma carrière sera désormais votre ouvrage.
HENRIETTE
EUo sera glorieuse! suivez, suivez uno profession qui no tardera pas b devenir une puissance au milieu de nos mœurs. Le barreau est le marchepied de la tribune; tous nos grands oratours politiques ont débuté comme vous : — vous finirez comme eux.
MAURICE
Où donc, si jenne encore, avez-vous puisé cotte haute raison et ce langage si persuasif?
HENRIETTE
Dans votre indulgence b m’écouter.
MAURICE
Je crois avoir entendu dire b madame de Valpin quo vous Ctcs née aux colonies ?
HENRIETTE
A Soint-Piorro-Marlinique.
D’une famille créole?
HENRIETTE
Oui, établie aux Iles Françaises d’Amérique depuis deux siècles. Mon grand-père gouverna Saint-Domingue, ot mon pere était le frère d'armes du vertueux Lally.
MAURICE
Vous plaît-il de poursuivre ?
HENRIETTE
Mon éducation fut simple et incomplète comme cello que reçoivent toutes les jeunes filles de l’Amérique française. Semblablo a cette terre brûlante et féconde, leur esprit n’a pas besoin de cnliuro pour fleurir.
MAURICE
J’ai un grand charmo-b vous écouter.
HENRIETTE
Devenue orpheline b quinzo ans, un vieux parent me conduisit en France.
MAURICE
Ensuite ?
HENRIETTE
Laissez- moi vous parler encore de mon enfance, de la liberté do nos colonies où la vie est si égale et si douce. Tout a une âme sous ce beau ciel. La nature est une fôte ; quand on naîi, on s’éveillo; quand on meurt, on s’ondort;on existe entre deux sommeils.
MAURICE
Une fois b Paris, oo vieux parent...
Mourut.
MAURICE
II mourut, et vous restâtes sculo I
HENRIETTE
Seule, et sans protecteur, j’avais seize ans!
MAURICE
Sans asile... et personne?
HENRIETTE
Jo patientai ; la Seine est rapide, me disais-je, et j’ajoutais comme nos sauvages : a la mort est pour tout lo monde. »
MAURICE
t Mais vous uo mourûtes pas 1 {Remarquant la grande émotion à’ Henriette, ri lui approche un siège; elle s'assied.
HENRIETTE
La faim est une terrible chose, et les nuits d’hiver do Paris, pour uno pauvre créole, sont bien longues, bien froides, bien ternes. Marcher sur la glace, n’avoir quo son haleine pour feu, et sa main pour oreiller! Troi9 jours, trois nuits, je supportai
] cette affreuse situation.
MAURICE
Et le quatrième jour?
HENRIETTE
Le quatrième jour... {On entend ta voix de Poincelet qui dit .) Je no veux pas attendre b domain ! je ne le connais pas, mais je brûle de l’embrasser. (// entre.)