ESSAI SUR L'ORNEMENTATION ANCIENNE DES LIVRES I
teurs de l'imprimerie. Cène édiiion magnifique, parue sous le patronage du cardinal de Brandebourg, archevêque de Magdebourg et de Majence, renferme quelques lettres du même format et du même style, et que j'ai le bonheur de posséder; malheureusement, l'alphabet est loin d'être complet.
Lettres courantes. — Si, des majuscules, nous passons aux lettres courantes, c'est-à-dire à celles qui mesurent moins de 3o millimétrés de hauteur, nous trouvons de fort curieuses et respectables lettres de Wolgemuth qui sont tout ce que l'on peut imaginer de plus archaïque,
Jehan Petit nous ramène à un style beaucoup plus aimable que celui du maître flamand.
Les deux lettres R et P ci-dessus sur fonds criblés sont un échaatillon des alphabets de cet éditeur célèbre.
Louis Hornken émaille ses livres d'un grand nombre de lettres ornées, dont les deux A que voici nous montrent assez bien le style. Toutes
tes séries employées par lui ne sont pas, cependant, d'une égale valeur, e dont la gravure est réellement primitive.
Ce T provient d'une des éditions de Denys Roce : le reste de l'alphabet répond à l'élégance de ce type finement gravé.
I] nous est impossible de reproduire des échantillons de tous les maîtres imprimeurs, surtout de ceux des provinces d'Italie, comme les de Junt, BaUrius, Baldasarrii, etc. Mais nous ne pouvons nous empêcher de donner une mention nouvelle à Fradin de Lyon pour ses Jolie* séries de lettres fleuries, auxquelles il faudrait consacrer un volume.
Je donnerai une mention spéciale à son alphabet au trait dont je reproduis ici la lettre M, qui charme, par sa simplicité, au milieu de la
richesse de décoration de tous les autres types si nombreux de cet imprimeur.
Je voudrais posséder la série dont fait partie VM que voici, avec sa
tête de fou qui tire la langue, et qui a dû illustrer quelque ÉIo^ de la folie du grand Érasme.
Parmi les maîtres dont les types rentrent dans la classe des lettres courantes, je citerai encore Jacques Myt, Guy Morin et Benoît de Télix, qui m'amènent à Jacques Mareschal, dit Roland, dont les curieuses lettres à figures ornent la Bible de iSa6.
La lettre C ci-dessous représente un de ces braves docteurs lisant et
commentant (e livre sacré, pendant qued'autres sont représentés en prière et joignant les mains.
ESSAI SUR L'ORNEMENTATION aKCIENNE DES LIVRES i^ Nos pères, on le sait, aimaient k rire; et la lettre Q, que je représente ici et qui est fort curieuse, prouve que !a prononciation de Tinexpressible mot français n^a pas changé depuis bientôt quatre cents ans.
Voilà de la philologie avec preuves à Tappui, je pense.
Ce qu'il y a de plus réjouissant, c^esi que j'ai trouvé cette lettre dans un ouvrage allemand; et, comme dans cette langue, le calembour en question n'est plus possible, nos braves amis les Germains avaient tout simplement, par pudeur sans doute, retourné la lettre qui, en ce cas, au lieu d'un forme un D.
Evidemment gravée par un artiste français, cette lenre grasse, en émigram à l'étranger, a perdu son caractère carnavalesque et ne ressemble plus à rien.
Lettrines. — Les lettres ayant moins de 20 millimètres de hauteur nous montrent, dans les gothiques, quelques suites très intéressantes.
LesKerver,que nous avons déjà vusdans la série majuscule, occupent ici une place importante.
Le nombre est grand des initiales de petit format que l'on rencontre dans les livres d'heures de ces artistes imprimeurs. Le Ket le V ci-dessous
font partie de leurs créations, et un grand nombre de types sont encore de format beaucoup plus petit.
Nicolas Savetier, Emile Le Bret, Jacques Myt et Jehan Petit, déjà vus plus haut, Graphœus d'Anvers, Jean Remy, Vincent de Portonaires et Josse Badius ont créé un grand nombre d'alphabets de grandeur réduite ; mais le plus curieux de tous est celui de Bailly de Lyon, dont chaque lettre reproduit un saint personnage, un roi, des femmes et des bienheureux armés d'ëpées flamboyantes. Tout le calendrier, ou à peu près, se retrouve dans ces lettres, finement gravées par Noury dit I^ Prince.
Comme U faut se borner et qu'il est impossible de tout citer, je termine en indiquant l'alphabet minuscule de Simon Vincent représentant, à chaque lettre, des figures comiques d'astrologues regardant les étoiles.
On ne peut rien voir de plus drôle et de plus finement traité.
Voici terminée cette promenade à bâtons rompus à travers tout ce petit monde si charmant et si pittoresque des lettres gothiques.
Je pense que, grflce aux quelques exemples donnés, le lecteur aura pu se rendre un compte suffisamment exact de ce genre le plus ancien d'ornementation.
L'encadrement où figurent les célèbres simulacres de la mort provient des livres d'heures de Simon Vosire.
11 y a longtemps qu'un amateur distingué a dit ce mot bien vrai, ma foi : qu'il suffisait de voir un ancien livre d'heures gothique pour devenir bibliophile.
Quel malheur qu'ils soient devenus si rares! le monde entier bouquinerait!
Glucq.
AVEC HONORE DE BALZAC* [liTllIT mtat Di ail V/HiV» i,MiU.)
E n'ai connu perso nnelte ment Honoré de Balzac que dans les derniers mois de l'année 1839, et nos relations littéraires, qui avaient été d'abord ou qui avaient paru être très sympathiques et très cordiales, furent rompues tout à coup complètement, dans le cours du mois de mai i83o, par suite d'un mauvais procédé que je n'eus pas la longanimité d'eadurer sans me plaindre et sans en faire justice.
Il faut donc que je fasse remonter mon récit à trois années antérieures à ma connaissance avec Balzac, pour expliquer l'opinion que je m'étais faite de son individu, de son caractère et de son talent, longtemps avant de l'avoir rencontré lui-même, et pour expliquer comment je m'étais trouve', à son insu, le collaborateur ou plutôt le continuateur d'un de ses ouvrages. Balzac était plus âgé que moi de huit ou neuf ans; dès sa première jeunesse, il avait, comme moi, cherché sa voie dans la carrière des lettres; de-
1. M. Chaiapflcnry ■ bita loulu conucrer grMieiuCQiciil un de ■« ipiriluel* Croquii romantiquet ta bibliophile Juob (voy. 1,1 Liv», llvraiion du lo mir* iBSi). En raiioo de l'hoipilalitj qui m'cit ici largemcnl onvcrle )c doit, cd répouac, parler de moi, pour recliËer quc1i]uei erreur! inmloQUirei de idod aimable biographe, et inrloal pour ajonler certiini ditiili curieux à la biographie ci i la bibliographie de Balzac, dfiaila ignord mime de Cbarlee de I^Teajoul, qui a recDdlli FHiitaire d<t Œuimi de l'auteur de la CoaiidU Inmaine.
iSa LE LIVRE
puis 1 821, il faisait.de nombreux essais, ,qui servaient peu à sa réputation, d'autant plus qu'il gardait toujours l'anonyme ; on lisait ses romans, mais personne ne songeait à s'enquérir du véritable nom de l'auteur, à travers les pseudonymes dont il s'affublait. Il n'en était pas moins résolu à marquer tôt ou tard dans la littérature, à devenir illustre comme romancier et comme auteur dramatique, et surtout à devenir riche.
Il avait commencé par travailler en collaboration avec Le Poitevin, qui prenait au théâtre le pseudonyme de Saint-Alme, et qui prit celui de Vieîlergîé pour écrire des romans. Les deux premiers que Le Poitevin écrivit, ou qu'il fit écrire par Balzac, furent les Deux Hector ou les Deux Familles bretonnes ['P^ris^ G.-C. Hubert, 1821,2 vol. in- 12) et Charles Pointel ou mon Cousin de la main gauch {ibid,, id., 1821, 4 vol. in- 12). Balzac nia depuis sa participation à ces deux romans qu'il jugeait indignes de lui, mais il ne désavoua jamais les suivants, dont il était bien le seul auteur, quoique Le Poitevin de Saint-Alme se soit attribué la meilleure part dans leur composition, et quoiqu'ils aient été publiés avec les deux pseudonymes de MM. ^1. de Viellerglé et lord Khoone. l'Héritière de Birague, histoire tirée des manuscrits de dom Rago, ex-prieur des bénédictins, mise au jour par ses deux neveux (PariSy Hubert, 1822, 4 vol. in- 12), et Jean-Louis ou la Fille trouvée {ibid., id., 1822, 4 vol. in- 12).
Il est presque certain que ces deux derniers romans, qui sont fort remarquables et dignes de Balzac, avaient été composés et écrits par lui seul, alors qu'il n'était pas encore associé avec Le Poitevin de Saint-Âlme; cependant celui-ci revendiqua sa part de propriété, lorsque Balzac crut pouvoir comprendre ces deux romans dans les Œuvres d'Horace de Saint^Aubin, qu'il regardait comme siennes, et, bien longtemps après, en i853, Le Poitevin de Saint-Alme obligea M°>e de Balzac à lui racheter cette part de propriété.
Balzac s'était refusé à continuer un métier de dupe, en apportant à Le Poitevin des ouvrages tout faits, que celui-ci se contentait de publier pour y mettre son pseudonyme et toucher la moitié des droits d'auteur. Ce fut donc chez le même libraire-éditeur, G.-C. Hubert, que Balzac fit paraître immédiatement, en 1822, sans le concours de son ancien collaborateur, un nouveau roman, composé de longue date par lui seul : Clotilde de Lusignan ou le beau Juif, manuscrit trouvé dans les archives de la Province^ et publié par lord R'hoone, Il faut supposer que Le Poitevin chercha noise à Balzac et lui enjoignit de renoncer au pseudonyme de lord Khoone, comme ne lui appartenant qu'à titre collectif et encore indivis, car Balzac changea, en même temps, de pseudonyme et de libraire : il s'entendit avec PoUet, qui fit imprimer successivement deux romans, tous deux sous le nom d! Horace de Saint-Aubin : le Centenaire ou les deux Beringheld (1822, 4 vol. in-12) et le Vicaire des Ardennes (1822, 4 vol. in- 12). C'étaient ainsi 20 volumes in-12 que Balzac fit sortir de la presse dans le cours de l'année 1822.
Il n'en fut pas plus connu, malgré le mérite incontestable de ces romans, et Horace de Saint-Aubin dut se mettre en quête d'autres éditeurs, pour faire imprimer, en 1823, chez Barba, la Dernière fée ou la nouvelle Lampe merveilleuse, en 2 volumes in- 12, et, en 1824, chez Buissot, Annette et le criminel, ou Suite du Vicaire des Ardennes, en 4 volumes in-12. Ce dernier ouvrage ré« veilla les susceptibilités du Parquet, qui avait failli poursuivre, en 1822, le
roman du Vicaire des Ardennes, et qui ne s'était arrêté que devant une haute influence judiciaire. On se borna, cette fois, à signaler le Vicaire des Ardennes comme immoral et irréligieux, en le mettant à l'index, par mesure de police, en 1825.
On a lieu de s'étonner que ces romans, historiques ou dramatiques, qui, la plupart, ne sont pas inférieurs à ceux que Balzac a écrits depuis, n'aient pas triomphé de rindififérence du public intelligent, et soient restés ensevelis dans les bas-fonds des cabinets de lecture. Balzac ne se découragea pas : il répondit aux premières manifestations de l'école romantique, en composant un de ses meilleurs romans, Wann-C/t/ore (Paris, Urbain Canel, 1825,4 ^o^* in- 12), qu'il mit au jour sans aucun nom d'auteur. L'anonyme lui réussit : Wann* Chlore trouva de vives sympathies dans l'école romantique et fut attribué, avec insbtance, à un des chefs de cette école ; les journaux s'occupèrent de ce roman et ne lui ménagèrent pas les éloges. Balzac put croire qu'il touchait au but et que désormais le succès, un succès de bon aloi, était assuré à ses ouvrages.
Il avait essayé aussi de faire quelques excursions dans différents genres de littérature, auxquels il se sentait propre et préparé. Ce fut la conséquence naturelle de son intimité avec Horace Raisson, qui avait beaucoup d'aptitude et de facilité pour se prêter à toute espèce de travail littéraire. Ce fut de concert avec Horace Raisson, que Balzac improvisa une petite Histoire impartiale dés Jésuites (Paris, Delongchamps, 1824, in- 18), le Code des gens honnêtes ou l'Art de ne pas être dupe des fripons (Paris, Barba, 1825, in- 18), et plusieurs autres Codes, plaisants et spirituels du même genre, qui ne furent publiés qu'en 182$ et 1829.
Balzac avait tout à coup abandonné les lettres pour courir sus à la fortune qui semblait lui tendre les bras. Il s'était associé avec un habile imprimeur, nommé Â. Barbier, dans la direction d'une imprimerie, située en la rue des Marais, et il se proposait de joindre à cet établissement une fonderie et une librairie* Le malheureux Balzac était entré en aveugle dans les hasards des responsabilités commerciales, lui écrivain passionné pour la gloire littéraire. Le point de départ de cette étrange déviation avait été une simple association pour là publication des Annales romantiques, chez le libraire Urbain Canel; mais quand ce premier volume des Annales romantiques ^ contenant deux jolies pièces de poésie, signées du nom de Balzac, vit enfin le jour en 1828, un certain nombre d'ouvrages nouveaux et d'éditions nouvelles avaient déjà paru en 1827, et même en 1826, avec cette enseigne : Imprimerie de H. Baljac, rue des Marais^ S.-G., n9 77. L'auteur de Wann-Chlore n'était plus qu'imprimeur en titre, et son prédécesseur A. Barbier lui avait cédé la place, moyennant la somme de 200,000 francs, prix total d'un immense matériel d'imprimerie et de fonderie typographique.
Balzac paya comptant la plus grande partie du prix d'achat ; une amie dévouée et généreuse. M*"* de Bernis , qui avait pour lui une affection toute maternelle, s'était dessaisie en sa faveur d'une somme considérable , que le jeune imprimeur croyait suffisante pour mener à bien cette importante entreprise. Le mari de M"* de Bernis, juge au tribunal de première instance, partageait les espérances et les illusions de Balzac, qu'il regardait comme un homme IV. 20
d« génie, au point de vue des conceptions industrielles, et il ne doutait pas que la fortune de sa famille ne fût bientôt doublée par les produits de cette imprimerie, qui devait être bientôt la première de Paris. Balzac était convaincu, ea effet, que tous les libraires viendraient à lui sans effort et lui confieraient à Tenvi leurs impressions. On lui avait fait sans doute des promesses, mais on ne se pressait pas de les tenir, et de tous les libraires qu'il considérait comme ses clients naturels, deux ou trois seulement, qui n'avaient ni renom ni crédit, à l'exception d'Urbain Canel, lui donnèrent quelques [travaux à faire, assez peu avantageux pour l'imprimeur, et destinés à ce qu'on appelait alors c la li*brairie de nouveautés ». Balzac ne tarda pas à s'apercevoir que son magnifique matériel restait sans emploi ; que son personnel était trop nombreux et trop coûteux pour un si médiocre courant d'affaires, et qu'il n'avait pas, d'ailleurs, gardé en main une somme d'argent disponible pour subvenir longtemps aux dépenses journalières de son établissement, quoique ses vastes ateliers fussent presque déserts. La fonderie seule était en pleine activité, mais les labeurs d'impression manquaient tout à fait. Quant au crédit commercial, Balzac n'en avait aucun chez les banquiers qui le connaissaient h peine pour lui avoir escompté difficilement des billets à ordre souscrits par de pauvres éditeurs de romans, valeur reçue en manuscrit littéraire.
Balzac était donc un commerçant novice, fort embarrassé et peu solide, dès son entrée dans le monde des affaires; il eut alors une idée lumineuse, qui fut du moins accueillie comme telle par ses commanditaires, M. et M"** de Bernis; il résolut de se faire lui-même éditeur et libraire, pour employer ainsi k son profit toutes les ressources actives de son imprimerie, que les autres libraires-éditeurs en vogue laissaient sans travail et sans encouragement : il fit donc, à son propre compte, l'essai d'une fonte de caractères microscopiques, fabriqués dans sa fonderie, pour imprimer une charmante petite édition des œuvres de Napoléon Bonaparte, précédées d'une préface de sa £Eiçon, et plusieurs autres éditions du même genre, destinées à former une collection d'amateurs. Il imprima aussi, avec des caractères d'un type différent, une belle édition compacte des œuvres complètes de La Fontaine, pour laquelle il avait écrit des notices nouvelles.
Mais ce n'était pas là ce qui pouvait alimenter une imprimerie et couvrir les frais généraux qui s'augmentaient sans cesse par les efforts mêmes que Balzac avait faits pour obvier à l'absence des travaux de commande. Cette imprimerie, qu'il supposait pouvoir élever au premier rang, était tombée au dernier, faute de clientèle, et les moyens pécuniaires lui faisaient défaut pour attendre des jours meilleurs. C'était la ruine imminente, c'était la faillite à court terme. Il se hâta de sortir de cette galère, avant la fin de l'année 1828, en rétrocédant, avec perte, son imprimerie à l'ancien imprimeur Barbier, qui était encore son principal créancier, et il redevint, comme devant, un pauvre homme de lettres chargé de dettes, qu'il ne pouvait pas acquitter, mais qui perdirent bientôt leur origine commerciale, après des renouvellements successifs de billets non payés. Il se remit courageusement à sa tâche d'écrivain, pendant que les deux fils de M. de Bernis s'associaient, de leur côté, pour diriger ensemble l'exploitation de la fonderie typographique, que Balzac leur avait abandonnée, à titre de garantie de sa dette personnelle envers leurs parents. On sait que cette fonderie , bien
administrée, prospéra tellement qu'elle reconstitua la fortune patrimoniale de cette honorable famille.
Je ne fus instruit que plus tard des détails intimes de la triste expérience que Balzac avait faite, dans Tétat d'imprimeur, des périls et des déceptions du commerce. A cette époque, je ne l'avais pas encore vu, mais j^avais souvent entendu parler de lui par son premier collaborateur, Le Poitevin de Saint- Aime, qui lui gardait rancune, et qui notait pas tendre pour lui, dans les réminiscences de leurs anciens rapports de collaboration.
J'étais beaucoup plus jeune que Balzac, mais j'avais fait mon entrée dans la carrière des lettres peu de temps après lui, puisque je n'avais pas quitté les bancs du collège quand le libraire Rapilly publia, en 1823, le prospectus de mon édition des « Œuvres complètes de Clément Marot 9, augmentée d'un c l^af sur la vie et les ouvrages de l'auteur », de notes historiques et critiques, «C ^um • Glossaire ». Les trois volumes de cette belle édition, parurent en iSa4, et, l'année suivante, je faisais paraître, chez le libraire Jehenne, non seulement une édition des « Œuvres de Malfilâtre », accompagnée de notes et précédle d'une notice, mais encore les deux premiers volumes d'une jolie petite édition des « Œuvres de Rabelais », accompagnée de notes explicatives du texte. Déjà le rôle d'éditeur et de commentateur de vieux textes ne sufi&sait plus à mon ambition littéraire : en cette même année i8a5, où j'étais loin d'avoir atteint l'âge de majorité, je me posai en historien, par la publication de * %^i^f historique du lieutenant général Fqy^ et en romancier, par celle d'un roman historique^ en deux volumes in-12, intitulé V Assassinat d'un roi. Ce ^vnan fbt annoncé simultanément avec Wann-Chlore, dans le onzième Sup« plument à la Petite bibliographie biographico-romancière, du libraire Pigorean, le'iS octobre 1825.
Je raconterai ailleurs les prodigieux efforts de persévérance, plus ou moins infructueux, que j'avais dû faire, depuis deux ans, pour prendre rang et conquérir une place parmi les auteurs dramatiques et les poètes : vingt-cinq ou trente pièces en tout genre présentées à tous les théâtres, depuis l'Académie royale de musique jusqu'à la Gaîté, témoignaient hautement de ma puissance laborieuse et de ma volonté dominante. Une satire injuste et cruelle, imprimée en décembre 1825, sous le titre d'Épître à M. le vicomte Sosthène de la Rochefoucauld, fut suivie, peu de temps après, de VÉpître d'un jeune homme, qui a remporté le prix de vertu, à sa mère, pièce de vers qui avait concouru pour le prix de poésie à l'Académie française, et qui n'avait pas même été mentionnée, disais-je avec indignation, sur le titre de la pièce même, que je fis distribuer aux portes de l'Institut, le jour de la séance oii devaient être décernés les prix académiques. Ces deux épîtres, ou plutôt ces deux satires prouvaient assez, ce me semble, que je n'hésitais pas à m'attaquer à un adversaire plus grand et plus fort que moi, quand il s'agissait de défendre mon droit ou de venger une offense.
Ce fut sous cette préoccupation que je me jetai dans la bataille de la petite presse. C'est là que Balzac aurait pu me rencontrer, en 1826, lorsqu'il côtoya les journaux dans lesquels j'avais pris pied, après avoir retaillé ma plume en poignard*de salon : la Lorgnette, d'Hippolyte Magnien, le Mentor, d'Armand Seville, la Nouvelle Année littéraire; mais Balzac s'enfonçait déjà dans les dange^
i$6 LE LIVRE
reux détours d'un labyrinthe commercial. Je suivis la fortune de Le Poitevin de Saint-Alme, qui m'enlevait à la rédaction du Miroir, pour m'attacher à celle du Figaro, qu'on avait vu commencer avec éclat le i5 janvier 1826, mais que ses spirituels fondateurs, Etienne Arago et Maurice Alhoy, n'avaient pu faire vivre au delà de deux mois et demi. Le Poitevin de Saint-Alme entreprit de le ressusciter, en le continuant à ses frais, avec des prodiges d'adresse et d'invention. Le nouveau Figaro réussit promptement, parce que tous les acteurs et actrices de Paris furent obligés de lui payer le tribut, c'est-à-dire de s'abonner. Parmi les rédacteurs, au nombre desquels étaient Etienne Arago, RoUe, Bruker, Michel Masson, etc., personne n'était payé; on travaillait pour l'honneur, et quel honneur l Des menaces, des querelles, des duels, des lettres d'injures! r Mais on était jeune, insouciant et gai; on supportait, sans se plaindre, les' misères de la guerre de plume, et chacun pouvait se croire in petto un petite Beau- * marchais. * • . jr * >
J'étais le factotum, le secrétaire, le confident de Saint-Alme et; j'en, ai honte aujourd'hui, l'exécuteur des hautes œuvres de Figaro. Aucun * de Tnes collègues ne savait, comme moi, donner un coup de lancette, et je retournais sans pitié mon arme dans la blessure. J'en demande pardon à tous ceux que j'ai saignés ainsi de la belle manière. Aussi Saint-Alme, le maître tortionnaire, m'honorait-il de toute sa confiance. J'avais lu tous les romans qu'on lui attribuait et qu'il s'attribuait, en raison de soii pseudonyme de Viellerglé : )i*éta'is ^ donc plein d'estime et d'admiration pour son talent de romancier. •^^éê 9 f
« Viellerglé, c'est bien vous! lai dis-je, un jour. Mais quel est ce -lord R'hoone, qui marche derrière vous, comme votre gentilhomme caudaftiire ? « #
— Lord R'hoone ? reprit-il avec un air de dédain : c'est un apprenti romancier, que j'ai voulu former, mais que sa vanité féroce a perdu. Il ncTfait plus rien de bon, depuis que je l'ai cassé aux gages. Il y avait quelque chose dans son Héritière de Birague, mais il s'est perdu, en voulant travailler seul et en n'écoutant plus les conseils du maître.
— Je ne suis pas tout à fait de votre avis ; il a travaillé depuis, ce ' lord R'hoone, avec M. Horace de Saint-Aubin, et ils ont composé ensemble des romans très remarquables : Clotilde de Lusignan, le Centenaire, le Vicaire des Ardennes^ Annette et le criminel,,*
— Tout cela ne vaut pas le diable ! interrompit Saint-Alme. Lord R'hoone, c'est Balzac ; Horace de Saint- Aubin, c'est encore Balzac ; Wann-Chlore, c'est toujours Balzac, du mauvais Balzac! Cet homme-là n'a jamais su faire un plan, et ne le saura jamais. Il se croit un Voltaire, un Jean-Jacques, un Diderot, un Beaumarchais!... Oh! l'impertinent, le présomptueux! Toi, un Beaumarchais, mon pauvre marquis de Tufîère ?
— Vous ne permettez pas, repartis-je en riant, qu'il y ait des Beaumarchais, en dehors du Figaro?
— C'est pourtant comme je vous le dis, répliqua-t-il. Ce diable d'homme est convaincu qu'il doit entrer dans la peau de Beaumarchais ! La première fois que nous nous sommes vus... C'était en 1821, et il m'avait invité à déjeuner, pour causer d'un roman qu'il me priait de revoir et de publier avec lui... Par parenthèse, son déjeuner était exécrable et si court, que je ne pus m'empêcher de murmurer, en pliant ma serviette • La suite au prochain numéro.
— Mais le mauvais déjeuner vous fait oublier Beaumarchais? m'écriai-je.
— Nous y voilà, dit Saint- Aime. Balzac ne pensait plus au roman qui était l'objet unique de notre réunion. Il m'annonça qu'il avait étudié la manière et les procédés de composition dramatique qu'on admirait dans Beaumarchais, et que pas un seul écrivain n'était capable de s'approprier. C'était à lui qu'il appartenait de compléter, d'achever l'œuvre de Beaumarchais ; il se proposait donc d'écrire « à la Beaumarchais » deux ou trois grands drames, qui avaient leur place marquée entre le Mariage de Figaro et la Mère coupable. Les plans étaient ébauchés, sinon faits, et je n'attendis pas que mon Balzac m'offrit de m'en donner lecture, c C'est une idée, lui dis- je, de vouloir faire du Beaua marchais ; mais je vous conseille de vous y préparer, en créant deux ou trois « petits romans comme Manon Lescaut. Pensez-y donc, et je suis votre homme « pour les ofifrir au public, sur un plat d'argent, dès que vous les aurez « pondus. ]>
— En tout cas, vous avez publié quatorze volumes de romans en colla* boration avec Balzac ?
— Quatorze? Peut-être plus, peut-être moins; mais ce n'est pas de la bonne besogne. »
A quelques jours de là, je trouvai Saint- Aime rangeant des papiers et rassemblant des manuscrits qui semblaient de plusieurs mains.
c II y a un libraire qui me demande un roman, dit-il, un libraire du passage du Caire, nommé Lugan... Ça n'a pas trop bonne mine ; mais il consent à payer comptant, à raison de 400 francs le volume : c'est respectable.
— Votre Figaro ne vous laissera guère le temps d'écrire des romans? ob* jectai-je.
— Sans doute; mais j'ai là un roman auquel il manque peu de chose; vous devriez lire cela, et vous finiriez l'histoire dans vos moments perdus.
— Je n'ai pas de moments perdus, répondis-je, surtout depuis que vous me demandez tous les jours une épîgramme en énigme, en charade ou en logogriphe. Ce n'est pas une petite besogne : 365 épigrammes, bien aiguisées et bien piquantes, dans l'espace d'un an !
— C'est affaire à vous, comme le disait l'autre jour M. Henri de Latouche qui ne veut pas croire que vous suffisiez seul à cette rude tâche de rimailleur...
— On vous en donnera, des rimailleurs! interrompis-je en feuilletant les manuscrits qu'il avait mis entre mes mains. Mais ce n'est pas là votre écriture?
— Non, sans doute, puisque c'est celle de Balzac, du moins pour le premier volume ; quant au second, il a été écrit, toujours sur ma donnée, par notre ami Etienne Arago et par le sculpteur Forster. Je me suis mis à l'ouvrage au début du troisième volume, qui n'est pas terminé ; et si nous faisons un quatrième volume, ce qui est facile, car le sujet porte...
— Mais votre roman n'a pas de titre, repris-je, et je vous avoue que je n'ai pas ie génie de la collaboration...
— Moi non plus, dit-il le plus gravement du monde; si j'avais eu du temps à moi, j'aurais toujours travaillé seul; mais on va plus vite, en travaillant deux ou trois ensemble.
^ L'écriture de Balzac est inintelligible ! dis-je après avoir feuilleté les manuscrits. Je ne suis pas tenté de déchiffrer ce grimoire... Tenez, vous me
conterez le sujet, puisque c'est vous qui en avez fait le plan, et je tâcherai de parachever Tœuvre de lord R'hoone...
— Et la mienne, et celle d'Etienne Ârago et de Forster. J'ai besoin de parcourir ce manuscrit, qui est, en effet, peu lisible, et demain je vous conterai l'histoire, que j'avais, ma foi ! oubliée. »
Le lendemain, Saint-Alme avait lu le manuscrit, peut-être pour la première fois; il lui avait donné un titre : le Corrupteur y et il était en état de m'en exposer le sujet sommairement. Ce sujet me parut assez commun et mal développé, mais le commencement du roman était bon.
a Nous allons créer le monstre décrit dans l'Art poétique d'Horace, dis-je gaiement à Saint-Alme. C'est moi qui lui mettrai une queue de poisson : desinii in piscem ; quant à la tête, Balzac l'a faite assez belle : mulier formosa supeme. Mais ne parlons pas du corps.
— Les enfants difformes ont presque toujours de l'esprit, répliqua Saint- Alme. Vous allez donc me fabriquer un volume et demi, environ, pour que j'aie mes quatre volumes complets, et que je puisse palper mes i,6oo francs chez ce brave homme du passage du Caire...
— Tenez, j'aime mieux lire moi-même le manuscrit et m'inspirer de l'œuvre de mes devanciers : il y en a trois, et je serai lé quatrième. Nous ferons ainsi les quatre fils Aymon, mis en selle par vous, tant bien que mal, sur le dos d'un maigre sujet de roman.
— Allons, ne décriez pas la marchandise, dit Saint-Alme en me remettant le manuscrit. Vous en êtes justement au bon endroit : « Ici, M. le Corrupteur prend la parole et nous conte son histoire. »
J'emportai le manuscrit, dont la première partie était tout entière de la main de Balzac, et je le lus, le soir même : je fus très satisfait de cette première partie, mais la seconde changeait tout à coup de forme et de ton : Etienne Arago avait fait succéder, à l'introduction dramatique de l'ouvrage, un épisode vivement et lestement tracé ; mais le sculpteur Forster^ qui maniait la plume moins habilement que l'ébauchoir, avait brouillé tout et gâté tout. C'était tout à refaire. Je ne refis rien, et je me contentai de narrer à ma manière l'histoire du Corrupteur. Après quoi, je rendis à Saint-Alme le manuscrit, auquel j'avais ajouté seulement la valeur d'un demi-volume.
« Voici l'histoire de votre Corrupteur, lui dis- je. Il ne faut plus qu'un dénouement pour finir le livre. Finissez-le à votre guise, car il est juste que vous fassiez votre part de besogne dans ce roman-arlequin, dont vous seul aurez le bénéfice et l'honneur.
— L'honneur! je m'en soucie bîenl grommela-t-il de mauvaise humeur, en comptant les pages de mon écriture. Nous n'avons pas même de quoi faire trois volumes, et il en faudrait quatre, pour mes i,6oo francs! Paresseux!
— Paresseux! m'écriai-je d'un air boudeur. C'est ainsi que vous traitiez Balzac, quand il venait vous livrer son travail!...
— Taisez-vous, enfant ! interrompit doucement Saint-Alme. Si M. de Balzac m'avait écouté, il ne serait pas maintenant un méchant imprimeur... A propos, si nous lui faisions imprimer le Corrupteur ? »
Saint-Alme ne donna pas suite à son idée malicieuse, qui n'était qu'une boutade de dépit. Il se résigna donc à finir lui-même le roman des quatre fils
MÉMOIRES INEDITS DE P.-L. JACOB. iS9
Aymon, en ne dépassant pas les limites du troisième volume, et il ne toucha, pour sa peine.^ que ï,20o francs, au lieu de i;;6oo franco. L'ouvrage fut mis sous presse, et c-est à moi qu'échut encore! la tâche de corriger les épreuves. Ce roman était un Téritable arlequin, aiinsi que ^ l'avais qualifié. Le libraire Lugan le fit parai tce. obscurément danss^ Petite boutique du passage du Caire; il le vendit peu- ou prou ; les joumau^^ nt daignèrent pas en rendre compte, et Balzac, dont la collaboration ne fut pas même soupçonnée, ne réclama point. Saint -Aime, fidèle à sa promesse, m'offrit un exemplaire broché, sur lequel il avait écrit de sa plus belle main r Donné par l'auteur à son ami Paul Lacroix.
Ce fut vers ce temps-là, à la fin d'avril 1827, que je quittai le Figaro, en interrompant tout à coup mes énigmes épigrammatiques/dont Saint-Alme avait fait des devises de bonbons-réclames, au jour de l'an, dans la boutique des confiseurs. Balzac n'était pas alors assez connu, pour que je l'eusse fait figurer parmi les victimes de mes épigrammes quotidiennes. Mais je n'ai pas à parler de moi ; pendant deux ans, ma vie littéraire suivit son cours avec certain éclat, sans que j'aie rencontré une seule fois, sur mon chemin, la personnalité de Balzac, qui ne reparut, avec l'auréole du romancier, dans le monde des lettres, qu'au milieu de l'année 1829, lorsqu'il publia, chez Urbain Canel, le Dernier Chouan^ ou la Bretagne en 1800, ce beau roman historique, le premier livre qu'il signa de son vrai nom.
On trouvera, dans mes « Mémoires inédits », quand ma mort les aura mis en lumière, on trouvera, dis-je, l'historique détaillé de mes travaux multiples et de mes premiers succès pendant les deux années 1828 et 1829, ^^^ ^^ firent connaître comme auteur dramatique, comme poèie, comme journaliste, et surtout comme romancier. Le premier volume des Soirées de Walter Scott à PariSy publié chez Eugène Renduel, pendant l'hiver de 1829, eut un retentissement extraordinaire, qui porta le nom du bibliophile Jacob à tous les échos de l'école romantique. Le bibliophile Jacob, ignoré la veille, était en faveur et presque à la mode le lendemain. La réputation d'un littérateur se fait ainsi en un jour ; mais elle passe vite, si elle n'a pas en soi un principe sérieux de durée : il faut qu'elle soit née viable. La mienne. Dieu merci ! paraissait de nature à tenir bon et longtemps. Renduel, qui devint dès lors le libraire assermenté de l'école romantique, s'était empressé de me faire signer un traité, un peu léonin, par lequel je m'engageais à lui fournir, dans un délai assez rapproché, le second volume des Soirées de Walter Scotty et deux grands romans historique : les Deux fous^ histoire du temps de François I*^ et le Roi des Ribauds, histoire du temps de Louis XII.
Mais, avant de remplir les engagements que m'imposait ce traité, j'en avais conclu un autre, beaucoup plus avantageux, avec les libraires Mame et Delaunay-Vallée, qui publiaient, à grand bruit, les Mémoires delà comtesse Du Barry, composés par le baron de la Mothe-Langon, remaniés et récrits par Amédée Pichot. J'étais allé proposer à Mame et Delaunay- Vallée de tirer plus grand parti de leur heureuse initiative, et d'entreprendre la publication d'une collection de Mémoires secrets et inédits sur la cour de France aux xvii* et xviii' siècles; ma proposition fut acceptée avec enthousiasme, et, séance tenante, on acheta, aux conditions les plus brillantes, quatre volumes in-8^ des Mémoires inédits du cardinal Dubois, et quatre volumes des Mémoires inédits de Gabrielle d'Es-
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trées, qui devaient sortir de mon encrier et dont je n'avais pas encore écrit une ligne. Je commençai sur-le-champ à les écrire, sans désemparer, et, en moins de six semaines, le premier volume était imprimé, après avoir passé sous les yeux d'un excellent juge et bienveillant reviseur, le docteur Amédée Pichot, Télégant traducteur des œuvres de lord Byron, lequel possédait à si juste titre la confiance de plusieurs grands libraires de Paris, entre autres Ladvocat, Manie et Gosselin.
Amédée Pichot, que je ne connaissais pas encore, mais dont j'eus bientôt apprécié les rares qualités, au double point de vue de l'esprit et du cœur, me prit en amitié, dés que nous nous trouvâmes rapprochés l'un de l'autre par des rapports journaliers de collaboration ou plutôt d'entente littéraire. C'est à lui que je devais le bon accueil des libraires Ma me et Delaunay-Vallée, auxquels il m'avait recommandé dans les termes les plus flatteurs. Je m'étais, de prime abord, soumis cordialement à la direction de son expérience, parce que j'avais pu, dès nos premières relations, constater quelles étaient la finesse et la supériorité de son goût dans les choses littéraires. Ses conseils eurent une précieuse influence sur mes procédés de composition et sur ma manière d'écrire. C'était un maître aimable et bienveillant, qui n'avait rien du pédagogue, lors même qu'il en venait à une critique sévère, à laquelle il fallait bien se rendre. Nous nous écrivions tous les jours, lors même que nous nous étions vus, ces jours-là; je lui demandais souvent son avis, et je m'y conformais, même après y avoir parfois résisté. Il avait toujours le dernier mot avec moi, parce qu'il avait toujours raison. Deux mois de fréquentation journalière firent de nous deux amis, deux intimes, malgré les différences d'âge, de caractère et d'existence, et jamais il n'y eut, entre nous, de nuages, de désaccords, de refroidissement ni de brouille.
Je poursuivais la composition des Mémoires du cardinal Dubois; Amédée Pichot s'occupait à remettre en ordre, à rajeunir, à raviver les Mémoires du maréchal de Richelieu, que Soulavie avait si lourdement compilés en 1790. Le libraire Renduel attendait, réclamait avec impatience le second volume des Soirées de Walter Scott et le roman historique des Deux fous. Sur ces entrefaites, le libraire Ladvocat ^ qui avait acquis la propriété du Mercure du XIX* siècley et qui n'en savait que faire, offrit, à Amédée Pichot et à moi, de nous la transmettre à nos risques et périls. L'affaire n'était pas brillante; nous acceptâmes néanmoins l'offre de Ladvocat, et nous devînmes, à partir du mois d'août 1829, les deux rédacteurs confraternels de ce journal littéraire, plus estimé que lucratif. L'imprimeur attitré du Mercure était A. Barbier, qui avait repris à son compte Timprimerie ]de la rue des Marais, vendue naguère à Balzac.
AmeJée Pichot m'avait dit, un jour, sans que j'accordasse beaucoup d'attention à la nouvelle qu'il m'annonçait avec indiflérence :
« A propos, nous aurons des articles de M. de Balzac, dans le Mercure, Je me suis trouvé hier avec lui, et il m'a ofiert très poliment son concours; mais il est encore trop absorbé par sa Physiologie du mariage, qu'on imprime pour Levavasseur.
— La Physiologie du mariage? repr{S']e distraitement. Il a déjà composé^ avec son ami Horace Raisson, un Code conjugal, qui ne peut être que très
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spirituel, venant d'eux. Ce diable de Balzac a un grand talent; son Dernier Chouan est un bien beau livre! »
Quelques jours après, pendant que nous préparions ensemble, Picbot et moi, la copie de la livraison hebdomadaire du Mercure du xii' siècle, mon collaborateur s'arrêta court dans son travail :
« Vous ne savez pas? me dit-il. Nous aurons, nous avons déjà une redoutable concurrence dans la maison Marne!
— Quelle concurrence? répliquaî-je, sans lever la tète.
— L'auteur du Dernier Chouan a eu l'infernale idée de jeter d'étranges Mémoires, au milieu de nos Mémoires secrets et inédits sur la cour de France aux xvii' et xviu* siècles...
— Quels Mémoires? demandai-je vivement. M. Marne ne fera rien sans nous consulter.
— La cbose est fiiite, ou du moins décidée. M. de Balzac est venu offrir à M. Marne de publier les Mémoires authentiques de Sanson.
— Quel Sanson ? m'écriai-je, inquiet et troublé. Nicolas Sanson, ingénieur et géographe du roi Louis XIII? Ou bien un de ses iîls, tous géographes comme lui, et dont l'aîné fiit tué ii Paris, pendant la Fronde...
— Non, repartit Amédée Picbot en souriant, un ingénieur d'une autre espèce, Sanson, l'exécuteur des arrêts criminels durant la Révolution, celui qui a eu l'honneur de guillotiner le roi Louis XVI et la reine Marie-Anioineite 1 ■
P.-L. Jacob, bibliophile.