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UNE VISITE

BIBLIOTHÈQUE DE TANJORE

Wilh ihc M nga nad philoMpbcn.

N prenant place dans le wagon du chemin de fer pour aller de Trichinopoly à Tanjore, le 14 janvier 1881, je me Trouvai en face d'un Hindou d'une soixantaine d'années, vêtu du costume pittoresque du pays, et portant sur le istinctive de sa secte. Il avait des traits [uaient une grande intelligence naturelle isait un ouvrage anglais. Je lui adressai la avec une facilité, une pureté qui auraient ■ofesseur d'Oxford. Très au courant des ['Europe, il connaissait les détails de la je moi, et s'intéressait tout spécialement 'iei Ile femme h Rome >.

es coutumes d'un pays nouveau pour moi, m de route sur sa religion, sur les livres :res aes oranmes et, grâce à son empressement à satisfaire ma té, je recueillis, durant notre entretien, nombre de renseignements utiles, de particularités curieuses.

Comme }e me rendais à Tanjore, ville qui m'était complètement inconnue,

)e profitai de ramabilité de mon nouvel ami pour lui demander quelques indications sur cette ville. Il me les donna complaisamment et ajouta :

« N'oubliez pas de visiter la bibliothèque; elle est fort remarquable.

— Je n'y manquerai pas.

— Connaissez-vous quelqu'un à Tanjore ?

— Non.

— Je le regrette, me dit-il. J'aurais eu plaisir à vous servir de guide, mais il ne m'est pas possible de m'arrêter aujourd'hui à Tanjore. Toutefois, je vais vous recommander à l'intendant du palais, qui est de mes amis et se mettra à votre entière disposition. >

Il me fit aussitôt une lettre d'introduction qu'il rédigea en langue anglaise et qu'il signa : Sastria Sastry, membre du conseil de Calcutta.

Tout en causant, j'étais arrivé à destination. Je pris congé de M. Sastry après l'avoir remercié de toutes ses bontés pour moi ; puis, prenant un garrey, espèce de petite voiture à un cheval, je me fis conduire directement au palais de Tanjore. En présentant la lettre de M. Sastry, on me donna un chuprassie, ou valet du palais en grande livrée, avec ordre de me conduire partout et de me faire voir tout ce que je désirerais.

Je n'ai pas l'intention de vous inviter à parcourir avec moi les rues de l'ancienne ville de Tanjore, si intéressantes qu'elles soient ; la description des principaux monuments m'éloignerait trop du sujet de cette notice. Restons, si vous voulez, au palais même, et parcourons à la hâte les curiosités bizarres qu'il renferme.

Ce palais, très vaste, solidement bâti, date de i55o, A. D. ; les murs sont couverts de grossières peintures représentant des dieux hindous et des soldats anglais dans les costumes du xvni* siècle. Il comporte trois quadrangles; les deux premiers renferment les éléphants de service et les léopards de chasse, bêtes superbes, aussi grandes que des tigres et parfaitement domptées. Dans le troisième, on voit un grand bâtiment à 8 étages, de 90 pieds de haut, et qui ressemble à un gopura de pagode. M. Fergusson qualifie de « mélange confus et sans goût » l'architecture de ce monument, qui tient à la fois de l'art indien et de l'art italien.

C'est dans ce troisième corps de bâtiment que se trouvent la chambre dite TelugU'Darbar et la bibliothèque. Il est impossible de concevoir rien de plus étrange, de plus baroque que ce Telugu-Darbar; sur les murs sont peints des dieux hindous, des héros de bataille, des acrobates, des scènes de manège, des danseuses ou filles de nautch, etc. Dans les salles, mêlés à des objets puérils, le visiteur peut admirer des œuvres d'art d'une grande beauté, entre autres une statue en marbre blanc, par Flaxman, du rajah Sharfoji, l'élève de Schwarz, ainsi qu'un buste fort ressemblant de Nelson, par the Hon. Anne Seymour Damer.

Mon chuprassie tenait à ce que je visitasse attentivement tous ces objets, et semblait considérer comme indigne d'attention la bibliothèque vers laquelle mes yeux ne cessaient de se diriger. Le jour s'avançait; j'avais peur de la trouver fermée.

a Quand allons-nous donc à la bibliothèque ? dis-je à mon guide.

— Tout à l'heure, sahib, »

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Enfin, se décidant à quitter les niaiseries de la Telugu-Darbar, le chuprassie me conduisit à la bibliothèque. Hélas ! mes craintes n'étaient que trop justifiées. Les portes étaient closes.

Que faire? Le D' Buraell était absent, et le bibliothécaire, M. Kuwachattu, rentré chez lui. J'allais donc manquer le but de ma visite!. J'envoyai mon chuprassie à la demeure de M. Kuwachattu avec prière de vouloir bien envoyer quelqu'un avec les clefs. Je n'attendis pas longtemps son retour. M. Kuwachattu eut la bonté de venir lui-même et me reçut avec politesse, bien qu'il laissât percer l'ennui qu'il éprouvait à'avoir été dérangé; voyant cependant l'intérêt que je prenais à ses trésors, il finit par me les montrer avec une bonne grâce dont je lui serai toujours reconnaissant.

La bibliothèque de Tanjore possède une assez belle collection de livres européens, dont plusieurs en langue française; mais ce n'est ni de livres imprimés ni d'ouvrages modernes que je vous veux entretenir : parlons plutôt des 18,000 manuscrits qu'elle contient; 8,000 d'entre eux, écrits sur feuilles de palme, forment une des plus belles et des plus complètes collections de l'Inde. Il y a là une collection unique d'ouvrages écrits en langue sanscrite. Le D' Burnell s'occupe à faire un catalogue raisonné de ces manuscrits ; après sept ans de travail, il a réussi à en décrire plus de 12,000.

Le commencement de cette bibliothèque magnifique date de la fin du xvi* siècle, au moment où Tanjore était gouverné par Telugu Naiks qui vint de Vijayanagar et déposa les princes Cbola. Les manuscrits, que ces princes avaient amassés étaient écrits sur des feuilles de palme, en caractères telugu, mais dans la langue sanscrite. En 1675 ou 1677, les Marathas s'emparèrent de Tanjore, et le dernier Naiks se brûla avec ses femmes dans le quadrangle où se trouve à présent la bibliothèque. Sharfoji rajah, pendant une visite qu'il fit à Barraras en 1820-30, recueillit un grand nombre de ces manuscrits, et son successeur, Sivaji, en ajouta d'autres, mais de moindre valeur. A la mort de ce dernier, beaucoup, et des plus précieux, ont été malheureusement volés. Les manuscrits sont écrits dans les idiomes suivants : devanagari, nandinagari, telugu, kannada, granthi, malayalam, bengali, panjabi ou kashmiri et uriya. La plupart de ces volumes traitent des doctrines de Madhavacharya, un brahmane de Kannada du xii* siècle, fondateur de la secte Dwaita, des Vedantistes, dont on connaît peu les dogmes jusqu'à présent. Nous savons cependant qu'il considérait l'âme humaine comme tout à fait distincte de l'Esprit divin. Nous avons également vu une collection des Tantras et Agamas du sud de l'Inde, ainsi que des Shilpashastras (ouvrages sur l'architecture et l'industrie des bâtiments).

Les livres imprimés sont rangés sur des rayons à la manière européenne, tandis que les manuscrits, soigneusement enveloppés dans des morceaux de soie ou coton, sont tenus dans des armoires. M. Kuwachattu eut la bonté de me montrer les plus précieux, d'en défaire les couvertures et d'appeler mon attention sur les beautés inhérentes à chacun d'eux ; il me fit voir également les outils à écrire et la façon dont on s'en servait.

On n'emploie ni plumes ni encre. Un simple stylet de fer suffit. Prenant la palme, longue de plusieurs pieds, dans la main gauche, on trace rapidement dessus avec le stylet un caractère excessivement petit, mais très net. Pour faire ressortir les lettres on frotte la feuille d'un liquide noir, on lave aussitôt la

feuille et les lettres restent noires comme si elles avaient été écrites avec une plume. Pupitres et tables sont inconnus. Pour écrire, on se tient à terre, assis ou couché. Bien qu'elles n'aient aucun appui, les mains écrivent avec une facilité et une vitesse étonnantes. J'ajoute la description plus technique de M. Lewis Rice* :

« Les manuscrits hindous sont sur deux espèces de matériaux employés exclusivement jusqu'au milieu du xvii^ siècle, et en usage encore aujourd'hui chez les savants; ces matériaux sont Vole et la kadata. On se servait du premier principalement pour les œuvres littéraires, et du second pour les comptes et les annales historiques.

« Vole est la feuille de la tala ou palmyra (borassus flabelliformis). Cette feuille, employée pour les manuscrits, est flexible, mais fragile, d'une couleur marron jaunâtre, longue d'un à deux pieds et large de deux et demi à quatre centimètres. On écrit en long, avec un stylet de fer ; on frotte ensuite les lettres avec du noir pour les rendre plus lisibles. Les feuilles qui forment un ouvrage ou volume sont toutes de la même grandeur, et enfilées par une ficelle qui passe à travers des trous pratiqués au milieu et aux deux extrémités. Un morceau de bois, de la n^me dimension que la feuille, se place en haut et en bas; attaché par une corde, il forme une sorte de reliure protectrice. L'écriture est souvent fort petite et serrée, sans espaces, sans autre ponctuation que de petites lignes perpendiculaires entre une partie et l'autre. Étant donnée la fragilité de ces feuilles, il est étonnant que tant d'œuvres de l'antiquité se soient conservés jusqu'ici.

« La kadata est composée d'un drap enduit d'un mélange de carbone et de gomme. Elle présente une surface noire, sur laquelle on écrit comme sur une ardoise avec un morceau de pierre, dit balapam ou poUstone. Le livre est d'une seule pièce, pliée et repliée, et a la largeur de vingt à trente et un centimètres ; la longueur atteint douze à dix-huit pieds. Un morceau de bois, de la même grandeur que la feuille, est attaché à chaque bout et forme reliure ; le tout se met dans un étui de soie ou de coton, ou se lie simplement avec une corde. On peut faire disparaître et renouveler l'écriture à volonté. Le commerce se sert encore aujourd'hui de la kadata. Sujette à s'effacer, elle est peut-être plus durable que le manuscrit exécuté avec la meilleure encre sur le plus beau papier. »

Il ne nous manque pas de livres où sont décrites les bibliothèques célèbres, en grande partie détruites, de l'Egypte, de l'Assyrie, de la Judée, de Constantinople, de la Grèce et de Rome; mais, autant que je sache, aucun bibliographe ne s'est occupé spécialement des collections, encore plus importantes, de l'Inde, qui nous restent heureusement aujourd'hui. C'est pour cela que je vous ai retenus si longtemps dans cette bibliothèque hindoue.

Ex Oriente lux! Il est presque universellement admis aujourd'hui par ceux qui ont profondément étudié le sujet que notre religion, notre science, nos arts nous viennent, non pas de l'Egypte, comme on le croyait autrefois, mais bien de l'Inde, de l'Inde à travers la Grèce, dont les premiers habitants furent des réfugiés indiens, bouddhistes et autres, chassés à cause de leur religion.

I. Ga\etteer of Myore and Coorg^ Bangalore, 1877, t. I, p. 407.

C'est de la race aryenne que nous vient tout ce que nous savons, c'est l'Inde qui est le berceau de notre civilisation.

c L'histoire primitive de la Grèce, observe M. E. Pococke, c'est l'histoire primitive de l'Inde. Ceci peut paraître une théorie étonnante : ce n'en est pas moins un fait. C'est en grande partie l'histoire de l'Inde, dans sa langue, sa religion, ses sectes, ses princes, ses races les plus braves; et celui qui essayerait de déchiffrer ces manuscrits vénérables, désignés à tort sous le nom de Mytho^ logie grecque et de Légendes héroïques, grecques, sans y faire revivre ces lumières, continuera à rester étranger à la véritable histoire primitive d'Hellas*. •

M. Charles-J. Stone est tout aussi explicite. « Dans l'Inde, dit*il, nous trouvons des langues apparentées à toutes les langues aryennes de l'Europe. Nous avons découvert au siècle dernier, dans les manifestations les plus anciennes des langues sanscrite et pâlie, une littérature qui contient des essais sur l'astro* nomie, la musique, la médecine, etc., etc., des poèmes épiques, des romances, des drames, des livres sacrés, des traités de morale. Nous trouvons dans la religion un Dieu en trois personnes, et la conception d'une divinité incarnée sur la terre. Nous voyons des royaumes, des républiques guerrières parmi les anciens Rajpoots, une prêtrise héréditaire comme celle de la Russie, et chez les bouddhistes, un clergé pratiquant le célibat comme dans l'église de Rome. Nous lisons un code qui remonte évidemment à plusieurs siècles avant notre ère, et dans lequel sont aussi bien les lois qui assurent les transactions commerciales que celles qui régissent la guerre*. »

Les langues dérivées de l'idiome primitif des Aryens sont, selon M. Monier Williams, sanscrit, pràkrit, zend, perse et arménien en Asie; hellénique, italique, celtique, teutonique, et sclavon dans l'Europe '.

L'espace qui m'est accordé ne me permet pas de m'étendre davantage sur ce sujet. On a déjà surabondamment démontré d'ailleurs l'importance que la littérature indienne a pour nous; si d'autres raisonnements étaient nécessaires, je transcrirais ici les observations de M. F. Max MUller : « Comme l'histoire moderne serait incomplète sans celle du moyen âge, l'histoire du moyen âge sans celle de Rome, et l'histoire romaine sans l'histoire grecque, ainsi nous apprenons que l'histoire entière du monde serait à l'avenir incomplète sans ce premier chapitre de la vie de l'humanité aryenne, que nous a conservé la littérature védique. Je ne crois donc pas exagérer en disant que les livres sacrés de l'Inde donnent, pour l'étude de la religion en général, et particulièrement pour l'étude de l'origine et des progrès de la religion, les mêmes avantages spéciaux et inattendus que ceux offerts par le sanscrit et les langues indiennes pour l'étude de l'origine et du développement de la langue humaine^ ».

Quelles richesses inouïes restent donc cachées dans les grandes bibliothèques de l'Inde — dans ces milliers de manuscrits dont quelques-uns ne sont lus que par quelques savants européens, ou quelques brahmanes érudits, manu-

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