‹ Le livre (volume 4)Chapitre 30 sur 129 · LE I · texte numérisé non relu

LE I

MilTIin ct C'% ayant à cœur de jusiilier sa devise : « Tout bien ou rien », a f.iit un joli volume, orné d'un portrait sincère et vivant et renfermé dans un de ces élégants cartonnages à la dûcoralion originale et sobre qu'elle sait si bien exécuter. Mr. Lowell est un poète, je ne dirai pas de l'école de Wendell Holmes, son ami, car je ne crois pas qu'il relève d'aucune école, mais de tendances analogues et d'inspiration de même ordre. Les circonstances intimes de )a vie, les meeiingi, banquets, birtkdays, excitent sa verve familière et son humour à demi-souriani. Ce n'est pas qu'il ait le souffle court et que son vol ne sache s'élever. Témoin la pièce qui ouvre le volume, où il pleure noblement la perte d'Agassiz, ce grand et bon savant que l'Amérique ravit ù l'Europe et fit sien. Je citerai encore i'épître à George William Curtis, avec une lipigrapbe empruntée à notre ChrestiendeTroyes, l'histoire de Fitz Adam et le poème d'Endymion qu'il appelle un commentaire mystique sur l'amour sacré et l'amour profane du Titien. Il y a, en effet, une veine mystique, qui se traduit, en même temps que par la recherche et la subtilité de la pensée, par le contourneniem un peu grêle des formes et le raffinement excessif, inattendu, parfois pénible et obscur de l'expression. Il a été touché, qu'il en ait conscience ou non, par le préraphaélisme, cette école anglo-saxt^ne d'art et de poésie qui

a de si curieuses affinités avec nos décadents et déliquescents. Voyez plutôt la traduction litté-

ile (qu'on pardonj laije pris d'une ma accompagnait l'en'ï — d'un' exemplaii qu'il a recueillis, av dans son recueil.

iperfections à ce n; fi rapide!) de ces vers dont il >i à un ami — ou à une amie 3 d'Aucassin et Nicolette, et ^c raison, pour les faire flgurer

Feuille* dignes d'avoir bercé de leur poésie renTance

[de la pauvre Juliette,!

Dd la jaie d'un cœur depuis longtemps éteint dans la

[poudre]

Elles vibrent toujours, nid non encore refroidi

Du départ de son emplumé fardeau. La main gourde

[du temps]

Vainement tourne son eablîer : ici est te jeunesse sans

Ici, les lèvres gardent leurs roses et les boucles leur

lei l'amour, dans l'audace de l'innocence première. Dit ce dont notre conscience plus grossière fait un

Parce qu'elle raconte le réie que tous ont connu Une fois dans leur vie, et jusqu'à la lîn de la vie le [petit nombre;] Parce que ses graines, dispersées d'un soulHe sur le [désert de lu mémoire.) Germent dans la joie du cceur telle que l'Ëden la ,

[connut;] Parce qu'elle a une beauté toute à elle. Chère amie, j'ai cueilli cette herbe de grâce pour vous. B.-H. G.

MÉl.ANGKS LITTÉRAIRES Critique, — Philologie. — Linguitiî^ue, -^

Délie rime di U. Niccolo Franco controPietro Aretino, et de la Priapea dal mede- Bimo, terza edltione, colla giunta dl molti sonetti nuoTl. Con gratia et privileglo PasquiUioo. M.D.XLVIII.

Réimpression /iic-si m tVé', sans date ni nom d'imprimeur, maïs faite à Londres en r888 (privately printed — not for M/tr)eidue à un célèbre bibliophile anglais, mort récemment, de deux recueils de sonnets très rares de Niccolo Franco, le disciple et l'ennemi de P. Arétin. De ces deux

recueils, le second, la Priapea, avait seul été déjà réimprimé, à la suite du Vendemtniatore lie Tansillo (Peking, nel XVIII secoio [Paris, 1790], in-12), sur une édition antérieure, celle de Gio.-Ant. Guidone, 1541, et la troisième, datée de 1548, qu'a reproduite le bibliophile anglais, offre des additions et des variantes précieuses. Le premier recueil, les Rime coniro Pietro Aretino, qui eut également trois éditions au XVI' siècle (1541, 1546 et 1548), est bien mentionné par Apostolo Zeno dans ses Remarques a la Bihlioteca italianadç Fontaninietpar Brunct;

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

mais sa rareté était telle qu'on pouvait presque douter de son existence et qu'il ne figure pas dans le Catalogue de Libri.

Les Rime et la Priapea forment un ensemble de quatre cent cinquante sonnets environ, prèsque tous dirigés contre TArétin. Franco avait été pendant quelques années le secrétaire de Tauleur des Ragionamentiy qui l'employait à la composition de ses livres de piété. Ils se brouillèrent pour un motif assez futile. L'Arétin, en i537, avait fait imprimer le premier volume de ses Lettres; Franco, rêvant là-dessus de devenir l'émule de son maître, fit deux ans après imprimer les siennes, sous le titre beaucoup plus ronfiant de Pistole (Epîtres). L'Arétin, fâché de cette outrecuidance, le congédia et se moqua de |ui. « Un certain Niccolo Franco, de Bénévent, écrit-il à un de ses amis, qui m'était arrivé nu et déchaux, comnie il ira toujours après les signalés services que je lui avais rendus, voulut rivaliser avec moi et, pour avoir intitulé son livre Pistole y au lieu de Lettere, il porte haut la tête, comme un triomphateur ! » Il paraît avoir aussi mis en circulation trois ou quatre sonnets contre son ancien secrétaire, qui ne cessait de le vilipender et qu'il força de quitter Venise. Réfugié à Casale de Montferrat, Franco, pour un sonnet, lui en décocha plusieurs centaines : au siècle précédent, Philelphe, dans ses Hecatosticha, cent satires de chacune cent vers, en grande partie dirigées contre Pogge, avait donné le modèle de cette haine méthodique, volontairement astreinte à des formes fixes et régulières. Tant de sonnets sur un seul thème l On trouvera que c'est beaucoup. Eh bien, sur ce thème unique, invariable, qui consiste à donner à TArétin les attributs de Priape, le poète a brodé des variations à Tinfini, attestant son inépuisable fertilité d'injagination. Il amuse à force de se répéter toujours, en d'autres termes, et de renchérir spirituellement sur ce qu'il a déjà dit» Les pièces, qui ne sont que de simples priapées, sont très agréables, d'une perfection de forme achevée, comme les- autres, et comparables aux meilleures que nous aient laissées les anciens ; si Noël les avait connues, il aurait assurément, rien que pour elles, ajouté une partie italienne aux deux parues latines de son Erotopœgnion. Il y a aussi, tant dans les Rimes que dans la Priapea^ de très nombreux sonnets contre le pape Paul III, ses neveux, ses cardinaux et tout son entourage: ici 1 invective, étant donnés les personnages auxquels le poète s'attaque, est d'une virulence inouïe. Deux de ces sonnets renferment une allusion évidente à l'attentat monstrueux commis par Pier-Luigi Farnèse, un neveu ou fils naturel

de Paul III, sur l'évêque de Fano, et que confirment d'ailleurs les historiens de Florence, Benedetto Varchi et Bernardo Segni. Ces violentes satires expliquent la fin misérable du pauvre Niccolo, qui, croyant sans doute ses anciens méfaits oubliés, commit l'imprudence de se rendre h Rome ; moins tolérant que ses prédécesseurs. Pie V le livra à l'Inquisition et le fit pendre.

En réimprimant ce curieux livre, dont une partie au moins est introuvable, l'éditeur anglais a fait grand plaisir aux amateurs de la littérature italienne. a. b.

Œuvres d'Alphonse Daudet : Théâtre. Un

vol. in-i8. Paris, 1889. Librairie A. Lemerre.

M. Lemerre termine la publication des Œm- ' vres complètes d'Alphonse Daudet en nous donnant une nouvelle édition de son th^tre. Chacun connaît ces comédies fines et délicates : VŒillet blanCj le Frère aînéy les Absents^ pour lesquels Ferdinand Poise, l*auteur applaudi de Joli Gilles et de VAmour médecin^ écrivit une musique si distiifguée et si charmante. Une gaieté franche, une observation sûre et malicieuse qui annonce déjà le romancier de Sapho et de T/mmortel^ une pointe de sentimentalité jamais vulgaire, firent jadis le succès durable de ces délicieux petits actes. Mais c'est dans le Sacrifice et VArlésienne qu'Alphonse Daudet se révéla vraiment grand auteur dramatique. Aux qualités de délicatesse et de finesse s'ajoutent des qualités supérieures : ce n'est plus seulement un merveilleux artiste, c'est un poète qui dans une tragique histoire d'amour sait fondre harmonieusement les. cris désespérés de la passion souffrante avec les chansons joyeuses du Midi ensoleillé et riant. La musique sublinîe de Bizet n'a pas fait oublier la prose exquise qu'elle accompagne et qu'on est toujours heureux de relire, surtout dans une édition soignée et charmante comme celle de M. Alphonse Lemerre* • . e. c.

John Wilkes-Patrlot. An Unfinished Biographjr, Harrow, William F. Taylor, 1888. Un vol. petit in-8".

John Wilkes a laissé, dans l'histoire parlementaire anglaise, le renom du plus ardent champion de la liberté. Son journal, The North Briton, fut longtemps l'organe du patriotisme et de l'indépendance. Les luttes qu'il soutint contre le Parlement obstiné à ne pas le laisser siéger est vrain^ent épique, et s'il n'en sortit pas vainqueur,

il y acquit, du moins, une formidable popularité. Un bibliophile délicat, doublé d'un érudit et d'un chercheur, Mr. W. F. Taylor, qui se déguise modestement sous le pseudonyme de F. des Habits, a trouvé au British Muséum deux petits manuscrits de la main de John Wilkes et portant le titre: The Life of John Wilkes. Ils sont l'un et l'autre incomplets, mais présentent dans leur étjt fragmentaire un intérêt historique et de curiosité sur lequel insister serait superflu. Ce sont ces deux fragments que Mr. Taylor nous donne avec une courte préface et une traduction qui ajoutent grandement à la valeur de la publication. La célèbre et rare caricature où Hogarth a représenté John Wilkes portant au bout d'une pique un bonnet de forçat sur lequel est écrit le mot Liberty a été artistemcnt reproduite et forme, avec un portrait de Mr. Wilkes, l'illustration de ce volume. Par un raffinement que les favorisés mettront à haut prix, mais que déplorera la foule de ceux qui auraient fait un succès de librairie à cette a Biographie incomplète » de Wilkes, Mr. W. F. Taylor, qui s'est fait son propre éditeur, a limité son tirage à cent soixantesix exemplaires dont cent vingt-cinq sur papier à la fornie, vingt-cinq sur grand *papier, dix sur papier épais du japon épais, et six sur papier pelure du japon, ceux-ci imprimés d'un côté seulement. L'impression alternativement noire, verte, rouge et bleue, fait le plus grand honneur aux presses de Mr. W. J. Overhead, imprimeur h Harrow. L'éditeur et l'imprimeur ont réussi à faire là un petit bijou aussi précieux par la matière et la forme que par ce qu'il contient.

Nos lecteurs nous sauront gré de transcrire ici une pièce de vers adressée à Wilkes retiré à Paris pendant son "bannissement, et que nous avons tout lieu de croire inédite. Il serait curieux d'en retrouver l'auteur que le manuscrit du Bri^ tish Muséum ne donne pas.

Dans votre tière République- Où chaque citoyen vit à Tabri des lois, Vous avez éprouvé le pouvoir tyrannique

Et d;:s favoris et des rois.

Peu touché de votre héroïsme, A servir la patrie, à défendre ses droits. Un ministre hautain fait taire votre voix

Et vous punit de l'ostracisme.

De Tunivers tel est le sort :

L'injustice partout opprime l'innocence.

Le faible mortel sans défense

Est la victime du plus fort.

Sur ce globe couvert de crimes et de vices, On trouve cet usage établi dès longtemps;

Consultez les fastes des temps:

La première des injustices

Date de nos premiers parents.

Mœurs populaires de la Flandre française,

par Desrousseaux, auteur des « Chansons et Pasquilles lilloises ». Lille, L. Quarré, 1889; deux vol. petit in-8*.

Cette contribution au folk-lore de notre pays a une importance exceptionnelle. M. Desrousseaux, qui a passé sa vie à recueillir, dans la Flandre française, les vieilles chansons, les-vieilles coutumes, tombées en désuétude ou toujours persistantes, les légendes, les proverbes, les mille aspects originaux sous lesquels se manifeste la vie sociale et familiale d'une population, était un folk-lorist bien avant l'importation, peut-être même avant l'invention du mot anglais folk'lore. C'est dire l'abondance des documents et des informations que doivent, sous leur titre compréhensif, renfermer ces deux volumes. Ils ne mentent pas à leur titre, bien qu'ils ne l'épuisent pas, ce que, du reste, il sait mieux que personne, puisqu'il nous promet un troisième volume, si nous accueillons bien ces deux-ci. Si c'est la seule condition, je ne doute pas que nous n'ayons le troisième. Mais je ne voudrais pas que cette augmentation de volumes correspondît à une augmentation dans l'étendue de la région étudiée. Ne serait-il pas possible, tout en .restant dans les limites territoriales que M. Desrousseaux s'est tout d'abord fixées, de combler quelques lacunes et d'ouvrir quelques nouveaux filons ? Un coup d'œil jeté sur le plan de l'ouvrage mettra le lecteur à même de répondre. M. Desrousseaux passe successivement en revue les fêtes, les amusements, les jeux de l'enfance et de la jeunesse (deux chapitres à recommander aux apôtres de la renaissance physique), les rondes, chansons, et berceuses, à quoi il adjoint quelques pages sur les formules, amusettes diverses, et êtres imaginaires; puis il s'occupe des friandises, sucreries et pâtisseries particulières h la contrée, et termine par un chapitre intitulé «;ii.oses diverses, où il fait entrer ce qui n'a pas trouvé logiquement place dans les chapitres précédents. Ce chapitre pourrait être augmenté du double ou du triple, croyons-nous. Les superstitions, les coutumes mortuaires, auxquelles il ne fait que toucher en parlant des billets de mort, les dictons, fourniraient encore matière à bien des informations inédites ou peu connues. Le folk-lore de la naissance, du baptême, du mariage, des métiers, sont des champs inexplorés, ou à peu près, et qui doivent être ricljes en moisson. Puisque M, Desrousseaux nous a parlé des friandises, que ne nous parle-t-il de la cuisine, des repas, des habitudes des ménagères, toutes choses si caractéristiques et dont les ra-

CRITIQUE UITTEHAIHE DU MOli

cines viennent de si loin! Qu'il m'excuse de cette insistance, mais le régal qu'il nous sert me paraît si bon, qu'il m'a rendu gourmand .

En terminant, je signale à M. Desrousseaux ces variantes à une ou deux des formules qu'il rapporte; ces variantes prouvent que le Nord n a pas le privilège de ces formules enfantines et qu'elles sont répandues un peu partout. Les miennes viennent de TOuest.

En touchant légèrement de l'index les différentes parties de la face de l'enfant, on dit :

Beau front, Beaux yeux.

Nez de cancan, Bouche d'argent, Menton fleuri; Qui ri qui qui.

En prononçant ces dernières syllabes on chatouille le dessous du menton, et de là des rires aussi homériques que puérils.

Au lieu de l'histoire du veau tué. salé et n^angé, on dit, en commençant par promener circulairement l'index au-dessus de la paume de la main de l'enfant et ensuite en lui prenant ses doigts un à un ;

Petite fontaine.

Grande fontaine,

Où les oiseaux vont boire.

Celui-ci Fa pris.

Celui-ci Va tué,

Celui-ci Ta plumé,

Celui-ci Ta fait rôtir, l:^tce petit bigre-là a juré fta grande petite friquette Que les autres n'en auraient pas la miette, la miette.

Ce que disant, on chatouille le creux de la main du petit, qui s'esclaffe et se tord, h la grande joie de ses génite'Jrs.

Aux phrases-devinettes je pui# ajouter: St.inislas (cet âne, il se lasse); diversitas (dix verres, six tasses); ménavénès (mes navets naissent); ^thiscouti grainsmouti ; abiscout grainsmout (I.e meunier : L'habit se coud-il? — Le tailleur : Le grain se moud-il? — Le tailleur : L'habit se coud. — Le meunier : le grain se moud) : Latoté trouia (latte ôtée, trou il y a) ; Chaviro chamipataro rohrulapatacka patachakitaro (chat vit rôt, chat mit patte à rôt, rôt brûla patte à chat, patte à chat quitta rôt). b.-h. g.

Wgnres de ienunes, par Paul Deschanel, député. Paris, Calmann Lévy; 1889. Un vol. in-iG. — Prix : 3 fr. 5o.

M. Paul Deschanel, qui a eu de beaux succes de tribune au palais Bourbon, est aussi un • • .

«icrivam très distingué, dont les premiers articles au Journal des Débets, qui remontent déjà à

onze ans, furent très remarqués .de ceux qui aiment les choses délicatement pensées et écrites dans cette bonne langue française à la fois éftgante et simple. Sous ce titre Figures de femmes, le jeune écrivain nous donne un choix d'études sur }4"« du Deffand, l'amie et presque la rivale épistolaire de Voltaire; M"® d'Épinay, à l'égard de laquelle J.-J. Rousseau montra tant d'ingratitude et de bassesse, mais qui en fut dédommagée par la constance de Grimm; M™" Necker, dont le mérite n'égale pas la réputation; M'"* de Beaumont, dont l'aimable douceur et le tendre dévouement font un si grand contraste avec le terrible égoïsme de Chateaubriand; M"** Récamier enfin, cette femme énigmatique, dans laquelle, à notre avis, on a trop oublié l'une des héroïnes des fêtes du Directoire, et dont la vertu paraît avoir tenu à des causes plus physiologiques que morales. Voilà des caractères, des esprits bien divers, et qui ont très heureusement exercé le talent très souple, très ingénieux, de M. Paul Deschanel. Le portraitiste de ces aimables femmes a d'ailleurs du goût pour cette société polie dont les plus parfaits modèles ont peut-être existé au xviu® siècle, cette époque dont un survivant a dit que celui qui n'en avait pas fréquenté les salons n'avait pas connu le bonheur de vivre. Ce n'est pas à dire que M. Paul Deschanel refuse à notre temps les goûts et les plaisirs délicats de la conveVsation et des réunions choisies. S'il pensait ainsi, il serait injuste envers lui-même. Tout le monde sait qu'il grête plus que personne un charme particulier à nos salons les plus appréciés. Il faut être de son temps. M. Paul Deschanel est du sien, mais en y mêlant ce qu'il est bon encore d'emprunter au passé : la langue, par exemple, et l'absence de toute exagération dans la pensée et dans le sentiment. Avec de telle* qualités, il aurait pu être tenté d'écrire une histoire de la société polie en France, faisant suite au chapitre qu'en a crayonné Rœderer, Il a pensé, avec quelque raison, « qu'il était peut-être mieux décaisser cette histoire en croquis détachés, en pages volantes, tout ce qui sent le livre, en pareille matière, étant haïssable ». Mais, au moins, doit-on compter que M. Paul Deschanel nous donnera encore beaucoup de ces « croquis détachés ». Nous attendons de li>i quelques portraits de notre société contemporaine, dont il a dit très équitablement : a La fleur de l'esprit et des mœurs ne sera pas flétrie, et il y aura un art de la conversation, et une bonne compagnie, et un vrai salon, partout où une femme bien douée, intelligente et instruite, sensible par-dessus tout au mérite des esprits e^t à la distinction des manières, se plaira à mettre en valeur et en harmo-

nie autour d'elle quelques personnes d'élite," et, sans faire de la conversation une entreprise, les ti^dra naturellement sous la douce magie de son amitié et de son charme. Oui, il y aura de vrais salons tant qu'il y aura de vraies Françaises, et quelques honnêtes gens amis de la politesse et des plaisirs délicats. » Quand on parle si bien des femmes, qui, par leur grâce et leur esprit, tiennent nos contemporains « sous la douce magie de leur amitié et de leur charme », et q-uand on est soi-même au nombre des « hpnnetes gens amis de la politesse et des plaisirs délioâts », il faut écrire pour nos successeurs quelque chose à rhonneur de ces enchanteresses, ne fût-ce que par reconnaissance. En attendant^ nous nous contenterons de relire les aimables et vivantes pages que M. Paul Deschanel a consacrées aux femmes du xviii* siècle et du commencement du nôtre, pages sympathiques, mais sans flatterie; laissant voir, au milieu de qualités incontestables, ce qu-il y a cependant de factice et de ruineux déjà dans certains côtés de la réputation de M°*« Récamier ou de M"*" Necker. ç. a.

La Promenade de Saint-Gloud, par Gabriel GuÉRET, publiée avec une notice et des notes par Georges Monval. Paris, Librairie des Bibliophiles, Jou£fust, éditeur; 1888. Un vol. in-32. — Prix : 6 fr. 5o.

Ce petit volume, curieux et joli, fait partie de la nouvelle collection moliéresque. M. Monval s'est décidé à l'y faire entrer sous la double influence de l'estime accordée à cet opuscule par Paul Lacroix, et du jugement de M. Louis Moland, qui déclare que « Gabriel Guéret a le mérite d'être un critique tout à fait indépendant. Il n'est point dans le grand courant du siècle. Il demeure fidèle à la première phalange du règne, à Balzac, à Sarrasin, à Voiture, et surtout à Corneille. » Guérin était avocat au parlement de Paris, et consacrait aux lettres le plus possible de son temps et de ses soins. Il acquit une certaine réputation comme juriste consultant.

La Promenade de Saint-Cloud date incontestablement, dit M. Monval, de l'été de 1669. L'année précédente, Guéret avait donné son Parnasse ré/orméy où, sous la forme d'un songe, il faisait dialoguer des morts et distillait une critique fine et enjouée des divisions et des jalousies des auteurs.

Saint-Cloud, résidence d'été de Monsieur et d'Henriette d'Angleterre, — que M. Monval gratifie de l'épithète d'adorable, — était un lieu de promenade mondaine et de parties galantes; la foire contemporaine n'en donne qu'une idée bien

déformée. Guéret baptisa donc de Promenade de Saint-Cloud un dialogue entre trois amis, Cléante, Oronte et l'auteur lui-même sous le nom de Philinte, sur les livres" et les auteurs.

M. Monval n'a point tort de dire qu'il donne de curieux détails, qu'on chercherait vainement dans dé plus gros livres. Mais il est vrai que ces détails sont bien minces, et que dans un gros livre, en effet, on aurait quelque peine à les remarquer. L'intérêt spécial de ce « feuilleton parlé.», selon l'heureuse expression de l'érudii archiviste de la Comédie Française, c'est de nous montrer au naturel la tournure d'esprit et la forme de la critique du vieux parti littéraire pour qui Boileau, — leur bête noire, — Racine, et Molière même un peu, étaient des novateurs imprudents, des espèces de révolutionnaires, ou de romantiques, M. Monval nous décèle lui-même le juste cas qu'il convient de faire des antipathies de Guéret : il les déclare « des querelles de boutiques, rivalités de cercle à cercle ».

Pour nous guider à travers les allusions et les sous-entendus de ce dialogue critique, M. Monval a multiplié les notes; inutile d'insister sur le mérite de la forme concise et claire, et du fond d'érudition consciencieuse de ces notes : le nom dû distingué moliériste en est un garant suffisant, p. z.

Les Comédies de Molière en AUemagne :

le théâtre et la critique, par Auguste Ehrhard. Un fort vol. in-S**. Paris, Lecène et Oudin; 1889. — Autour de Molière, par

Auguste Baluffe. Un vol. in-i8. Paris, librairie Pion; 1889.

Le fameux critique Lessing, qui avait été, dans sa jeunesse, l'un des secrétaires inférieurs ou expéditionnaires mis parle grand Frédéric au service de Voltaire, avait conservé de sa situation subordonnée un sentiment de haine, non seulement contre l'ami du roi de Prusse, mais aussi contre toute la littérature française. Parlant de Racine et de Corneille dans sa Dramaturgie, il se fait fort « de pi*ouver, pièce par pièce, que leurs œuvres sont ce qu'il y a*au monde de plus pauvre, de plus insipide, de moins tragique ». Et il a l'aplomb d'ajouter : « Qu'on me cite une pièce du grand Corneille que je ne me charge de faire mieux que lui! » Mais le fanfaron s'en tint au défi, n'essaya pas, et fit bien. Or, la vérité, c'est que, jusqu'à Gœthe et Schiller, l'Allemagne littéraire ne vit que de traductions et d'adaptations des œuvres françaises. Le seul homme de génie que le critique gallophobe daigne nous concéder est Molière. Si l'on veut se rendre

CRITIQUE LITTÉRAIRE J>V MOIS

compte dei'infiuence que notre grand comique a exercée sur le théâtre aUemand, de Timmense crédit dont il jouissait, de son vivant même, en Allemagne, il faut consulter le savant travail que M. Ehrhard vient de publier à ce sujet. Beau sujet de thèse pour le doctorat es lettres à soutenir en Sorbonne, et que M. Ehrhard a choisi, en effet, à cette intention. Aussi l'œuvre revue depuis, et comple'tée, est-elle devenue ce livre : les Comédies de Molière en Allemagne^ à ce point chargé d'érudition qu'il en a gardé quelque lourdeur germanique.. Le chapitre de M. Ehrhard sur la parenté de génie qui unit Molière et Gœthe est peut-être le plus contestable du livré"; il en est aussi le meilleur. Il y a là une idée originale présentée d'une façon séduisante. La thèse du jeune professeur est, somme toute, l'œuvre solide d'un érudit qui eût pu y mettre plus de sobriété, mais qui aura servi la gloire de notre Molière mieux que bien des moliéristes. En fermant le

volume, on se rappelle et Ton répète l'épigraphe de la première page : « Je ne croyais pas que Molière fût aussi connu et aussi chéri en Allemagne. »

Nous ne séparerons pas le livre de M. Auguste Baluffe de celui de M. Ehrhard. Il n'y a guère, entre eux, d'autre lien que le nom de l'écrivain de génie dont l'un et l'autre ils s'occupent. Cela suffit. Cependant, l'on pourrait ajouter que si M. Ehrhard nous montre le chemin parcouru par les idées de Molière en Allemagne, M. Baluffe nous mène en compagnie de Molière sur les grands chemins de France, à Toulouse, à Pézenas, à Bordeaux, à Avignon, dans l'ouest, et en Languedoc. Pour nous venir en moindre apparat, le volume intitulé Autour de Molière n'en est pas moins sérieux et précieux pour tous ceux que passionnent les recherches concernant la biographie restée si longtemps ipystérieuse du grand poète comique. e. c.

HISTOIRE

Chronologie — Documents — Mémoires —

L'Université de Paris elles Jésuites (xv!"* et xvn» siècle), par À. Douarche, docteur en droit, docteur es lettres, président de la cour d'Agen. Un vol. in-S». — Paris, i888. Hachette et C'% éditeur.

L'ouvrage de M. Douarche est une histoire très complète de la grande lutte toujours actuelle de l'enseignement laïque et de ^ensei^nement clérical. C'est surtout la Compagnie de Jésus en qui se personnifie celui-ci, parce que plus qu'aucune autre congrégation, elle a développé ses moyens, accru rapidement sa puissance et son influence, et, il faut le dire aussi, embauché le plus d'hommes de valeur.

Ce qu'il faut bien voir, et avec précision et impartialité dans cette rivalité plusieurs fois séculaire, c'est que l'Université défendait ses droits et privilèges. La querelle de l'Université et des lesuites a été féconde en péripéties diverses, en alternatives de succès et de revers, de victoires éclatantes suivies de catastrophes regardées comme irréparables, bientôt effacées elles-mêmes par des triomphes inattendus.

M. Douarche prend soin d'asseoir son étude sur un examen de l'organisation de l'Université, puis il expose l'origine de la Société de Jésus. Les deux adversaires étant ainsi définis, posés chacun en son camp, leur corps à corps est tout de suite compris, et il passionne. (Notons en passant, comme un des plus piquants en ses détails caractéristiques, le chapitre qui raconte la fondation du collège de Clermont, et les rapports d'Ignace de Loyola et du cardinal de Lorraine.)

Bientôt ^'engage le premier procès, intenté à l'Université parles jésuites. Etienne Pasquier est l'avocat de l'Université; Versoris, celui delà Société de Jésus; M. Douarche nous remet sous les yeux les plus importants morceaux de leurs plaidoyers. La cause est appointée, c'est-à-dire indéfiniment ajournée. Pasquier a bien posé dès la premier acte la question vraie ; ce n'est pas une lutte de privilèges étroits, une rivalité de boutique : c'est l'antagonisme de l'enseignement laïque et de l'enseignement religieux.

Entre le premier et le second procès, les agitations politiques débordent. La Ligue résiste à Henfi de Navarre. Les jésuites sont pour les li-

gueurs; le P. Bellarmin avait combattu les droits du roi de Navarre à la couronne de France, et ce au nom du Saint-Siège. Sixte-Quint le chargea d'accompagner le cardinal Gaétan à Paris, pour l'aider de ses lumières dans les cas difficiles, et à la suite de Bellarmin, sous l'œil satisfait du légat, on vit Claude Mathieu, Henri Sammier, Edmond Hay, Commolet, supérieur de la maison professe de Paris, et tous les jésuites de France s'enrôler sous la bannière de la Ligue. Au contraire, l'Université s'applique à lever, autant qu'il était en son pouvoir, les scrupules des esprits pieux et timides, qui hésitaient à reconnaître Henri IV comme roi légitime tant qu'il n'aurait pas reçu l'absolution du souverain pontife.

Henri une fois intronisé, TUniversité ne pouvait souhaiter des circonstances plus favorables pour reprendre le procès : elle le reprit et demanda au Parlement l'expulsion des jésuites. Antonin Arnault était l'avocat de l'Université, Claude Ducret celui des jésuites, qu'il défendit mal. Néanmoins les jésuites obtinrent que le procès soit appointé et joint à celui de i565.

La situation d'Henri IV — M. Douarche l'explique fort nettement — était embarrassée. Voulant assurer protection aux protestants, s'il poursuivait en même temps les jésuites, il risquait de surexciter le mécontentement des catholiques. La tolérance dut être égale. C'est à quoi les jésuites durent de n'être pas expulsés tout de suite. La position de Richelieu, plus tard, sera gênée par une considération analogue, à cause de son

alliance avec les Etats protestants d'Allemagne.

Survient l'attentat de Chatel, le Parlement implique les jésuites dans les poursuites et ordonne leur expulsion. Mais, alors comme maintenant, les pères sont ingénieux jusqu'à l'astuce^ reprennent d'une manière détournée leur enseignement, malgré la répression de leurs manœuvres à mesure qu'elles sont découvertes.

Toutefois la concurrence avait amené, comme toujours, ce bon résultat qu'on s'occupe de la réforme des études. Les études au, surplus, sont en perpétuelle réforme. M. Douarche établit une judicieuse comparaison des méthodes des deux écoles, et il conclut qu'alors comme depuis, les jésuites ne l'emportent que par une m*eilleure discipline, par l'esprit d'émulation qu'ils inspirent aux élèves, et par les soins qu'ils donnent aux exercices physiques, on pourrait dire aussi par l'aménagement et l'installation de leurs immeubles. Mais cette supériorité leur vient de leur plus grande fortune, qui déjà dès i565 scandalisait Pasquier.

Il faut lire dans l'ouvrage de M. Douarche par quelle habileté à profiter de toutes les circon-

stances les jésuites parvinrent à faire rendre l'édit de Rouen en i6o3 qui' les autorisait à rentrer et à s'installer en France. , . Les jésuites avaient si bien assis leur influence, que le confesseur du roi Louis XIII fut choisi dans leur ordre^ et ce devint une tradition. Ils crurent devenir maîtres du Parlement comme de la cour avec l'élévation de Nicolas de Verdun au lieu et place d'Achille de Harlay. L'Université crut pourtant le temps propice de renouveler ses réclamations et demanda que tout enseignement fût interdit aux jésuites. L'avocat général Servin somme les jésuites de se soumettre aux doctrines de la Sorbonne concernant la vie des rois et les libertés de l'Eglise gallicane. Ils s'inclinèrent — en apparence — devant l'arrêt du Parlement qui leur interdit de s'interposer dans l'instruction de la jeunesse de quelque façon que ce soit. Mais la lutte reprend devant les états généraux de 1614 à 161 5. Et malgré le triomphe- superficiel de ' l'Université, la Société de Jésus, invulnérable, garde sa force, sa puissance occulte, qui n'éclale au grand jour que lorsqu'elle est sure de la place, si bien que dès 16 1 8 le collège de Clermont rouvre ses portes, et ce n'est plus seulement la liberté d'enseigner à laquelle ils prétendent, mais au privilège de conférer des grades.

On les voit en pleine faveur sous Louis XIV, qui par lettres patentes du mois de novembre 1682 se déclara le fondateur du collège de la ruj Saint-Jacques et lui donna le titre de collèjçe royal avec l'autorisation de porter ses armes. Il confirma les droits et les bénéfices antérieurement acquis, il régularisa toutes les cessions précédemment faites, leva tous les obstacles qui entravaient l'acquisition du collège du Mans, et fit à ce sujet une libéralité de plus de 5 3, 000 livres. Il accorda enfin aux jésuites, à cette occasion, le droit de committimus et quelques autres privilèges.

Le grand intérêt de cette lutte de l'Université contre la Société de Jésus, c'est que la première ne détendait pas seulement l'esprit de corps, des privilèges personnels : au conflit des intérêts et des compagnies rivales se mêlait d'une manière intime le conflit des opinions et des idées, et la question si grave de la direction des consciences.

M. Douarche l'a parfaitement mis en relief, et c'est ce qui donne à son livre, en dépit de son aspect ; étroSpectif, un si vif intérêt, et le fait tout d'actualité.

Son ouvrage est au surplus parfaitement composé, et sa langue est claire, sobre et précise. La lecture en est fort attachante.

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

Apulée, romt7/i ^É? m j^/e, par Paul Monceaux. Un vol. in-i8 Jésus. Paris. 1889. Maison Quantin, êdir. — Prix : 3 fr. 5o.

« Le rhéteur, le romancier, le magicien, voilà tout ce qui doit subsister d'Apulée pour les modernes. Ainsi se résume l'opinion de M. Paul Monceaux sur ce bizarre et intéressant personnage; c'est bien quelque chose que de survivre sous cette triple espèce.

« Apulée se présente à nous avec des talents et une physionomie d'une singulière . complexité. Comment peut-on être à la fois satirique mordant et dévot enthousiaste, romancier réaliste et sorcier? Comment un bon scholare, bouffi de toute la sève des écoles, s'est-il créé un style si personnel, si original ? »

L'érudit auteur de cette étude très piquante, très suggestive, ne se charge point de trouver l'explication probante de pareil phénomène. Il a déjà montré beaucoup de sagacité en l'analysant. Il complète le portrait d'Apulée en le suivant dans le développement de sa carrière et de ses talents. C'est Carthage qui revit avec Apulée, une Carthage déoadente, éprise de conférences, — et Apulée est conférencier, — de mystères et de sciences occultes, — et Apulée est magicien tout au inoins dans l'opinion dû vulgaire, 'quoiqu'il s'en défende et soit obligp de se disculper en justice, — de peinture audacieuse et spirituelle, de naturalisme et de l'érotisme même assaisonné et enjolivé par la nature satirique et pétillante, et Apulée écrivit VAne d'Or. M. Paul Monceaux en retrace avec concision et vivacité les principaux épisodes tirés des contes milésiens.

Sans nul doute il s'est établi dans la pensée de M. Paul Monceaux un parallèle inavoué entre la Carthage des temps lointains et le Paris contemporain. Les analogies l'ont frappé : il les lait pressentir avec un art discret qui ajoute encore à l'attrait de la ressemblance. Apulée, le grand sophiste de l'Afrique romaine, fait penser à l'étonnant auteur de VAbbessé de Jouarre.

Ce livre est tout à fait digne de la curiosité des gens d'esprit désœuvrés ou non, et de la considération des lettrés sérieux qui sauront apprécier tout le trésor de recherclies, d'érudition et de philosophie qui en est le fond.

l'es représentants du Peuple en mission et la question révolutionnaire dans les départements en l'an II, par Henri Wallon, membre de l'Institut. Tome II. Un vol. in-8". Paris, 1889. Hachette et C'*, édit.

L'ouest et le sud-ouest de la France, telle est k région exploitée dans ce volume par l'enquête

sévère et consciencieuse de M. Henri Vallon. La Révolution vue .sous l'aspect que nous montre l'historien est sinistre : le déguisement de la justice, l'abus des formes apparentes du jugement pour l'accomplissement d'une œuvre de violence, n'est-ce point ce que l'homme peut trouver de plus odieux dans la tyrannie? Les représentants du peuple dans leurs missions se firent presque exclusivement, d'après les pièces recueillies par M. H. Wallon, des pourvoyeurs de la guillotine et de la fusillade.

Ce qui ressort des excès mêmes des envoyés, c'est la répulsion générale et énergique que la province éprouva pour les doctrines et pour les actes de la Convention. Une chose qui montre, en Bretagne par exemple, à quel point le mouvement avait été général, ce sont les mesures mêmes qu'avaient prise Defernon, Rochegude et Prieur de la Marne de faire arrêter tous les sacristains et sonneurs de cloches des deux départements du Finistère et du Morbihan, « comme suspects d'avoir volontairement procuré ou facilité l'entrée des églises ou chapelles et d'avoir ainsi participé à l'abus criminel qui a été fait du son des cloches ».

Devançant d'un mois la loi des suspects, ils avaient aussi pris un arrêté ordonnant l'arrestation de tout noble et de tout prêtre, ajoutant : « sont réputés suspects les pères, mères, frères, sœurs et enfants des émigrés, des officiers de l'armée du traître Dumouriez, les religieuses non volontairement sorties de leur couvent, et les domestiques des prêtres déportés (27 avril an II) ». Les procès s'instruisent avec un parti pris atroce, et la sentence est toujours capitale, sauf de très rares exceptions. Ce ne sont pas seulement les représentants des anciennes classes pri vilégiées qui sentent la dureté draconienne des tribunaux révolutionnaires. Les gens du peuple, les plus humbles, sont semblablement traqués dans leur conscience et châtiés de manquer de zèle pour le sans-çulottisme.

M. Wallon établit, département par département, l'inventaire, si l'on peut dire, des condamnations-et des exécutions. Il puise dans les rapports et discours des représentants eux-mêmes l'aveu de leurs actes dont ils se font gloire. Il y a eu un état mental spécial dont l'étude devrait tenter un aliéniste. Ils vivent dans une exaltation continuelle qui les jette certainement hors de la mesure commune à l'humanité. C'est presque de l'hallucination, en tout cas c'est de l'obsession; Ils deviennent des monstres par conviction. Le drame se renouvelle à chaque page, d'autant plus poignant et terrible, que M. Wallon,, avec la gravité im- I placablc d'un Minos, s'interdit toute virulence

et se borne à poser et à prouver le fait, documents en main. L'effet n'est que plus profond et plus écrasant : on ferme le livre avec une malédiction contre les tueurs.

De Quimper à Montpellier et à Nîmes, de Rouen à Bordeaux et dans la région des Pyrénées les excès furent à peu près les mêmes.

Cette publication ne ramènera certes pas à M. Wallon les tendresses des Jacobins. Plus que jamais, ils appelleront réactionnaire « le père de la République ». Pour nous, en cet instant dégage de toute idée de parti, nous tenons ce livre pour utile au point de vue des mœurs, et très intéressant au point de vue de Tintelligence et des passions. Il a toute la . valeur d'un procès-verbal rédigé par un écrivain de talent passionnément épris de vérité et de justice.

Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France depuis les traités de Westphalie jusqu'à la Révolution française. Pologne, avec une introduction et des notes par Louis Farces. Deux vol. grand in-8°, Félix Alcan, édit., Paris. 1888.

Nul de ceux qu'intéresse l'histoire n'ignore l'importante publication entreprise sous les auspices de la commission des archives diplomatiques au ministère des affaires étrangères. Ces^ recueils et documents classés et présentés avec une notice explicative par des hommes très compétents offrent un grand intérêt et une leçon très instructive : c'est en quelque sorte de l'anatomie politique.

Les deux volumes qui embrassent le rôle de la France dans les affaires de Pologne sont dus aux soins de M. Louis Farges. Le premier a son point de départ en 1648, avec la mission du comte d'Arpajon portant au roi de Pologne Tordre du Saint-Esprit, cet envoi d'une décoration est le motif officiel; il a de plus une instruction secrète, c'est de remettre la bonne intelligence entre la reine, — née princesse Marie-Anne de Gonzague, — et M. de Brigny, ambassadeur résidant en Pologne. Ce premier volume s'arrête à 1729, à la veille de là mort du roi Auguste et de la candidature de Stanislas Leczinski.

Le second volume va de 1729 à 1794, période d'une gravité exceptionnelle pour la Pologne; c'est celle de son démembrement, le commencement de son agonie; période en laquelle aussi l'intérêt de la France est plus diversement lié aux destinées du royaume polonais à cause du

mariage de Louis XV avec la fille du roi Stanislas.

Les dépêches à nos ambassadeurs, ministres, envoyés sont rédigées avec un esprit de précision, de prudence, qui fait honneur à notre diplomatie. Toutes les mesures auxquelles on s'arrête sontelles bien celles qu'il eût fallu pour le plus grand succès de la politique adoptée, qui est l'alliance quand même avec la Pologne, ou plutôt cette politique du gouvernement du roi de France est-elle toujours la plus habile, la plus utile? C'est une question fort balancée et pour se fixer et y répondre de façon catégorique, il faudrait de longues controverses. Ce qui ressort seulement des papiers publiés, c'est que dans les conseils du ministère des affaires étrangères, la situation des cours et des peuples était l'objet d'une étude approfondie et nos envoyés suivaient un vade-mecum d'une précision parfaite.

Le recueil des instructions concernant la Pologne est précédé d'une excellente introduction de M. Louis Farges. En quatre-vingts pages — des grandes pages, c'est presque un volume ordinaire, — il a composé un récit de l'histoire 4^ Pologne très vif, très complet, très attachant. Pour bien comprendre la valeur des instructions données par le gouvernement du roi à ses agents, pour s'expliquer l'attitude qui leur est recommandée, les moyens employés, il faut connaître le caractère et les institutions de cette étrange monarchie élective, et les qualités et les défauts de cette noblesse polonaise qui semble n'avoir jamais obéi qu'à cette double préoccupation : se consacrer tout entière au service de l'État, mais en .donnant à ce même Etat le moins possible de prise sur elle. L'indépendance absolue dans le dévouement absolu, telle semble avoir été la formule de son idéal politique.

L'aspect du sol, le climat, les productions naturelles, les tendances de la race, les origines et les variations des institutions, M. Louis Farges en fait un tableau très fouillé et en tire des déductions qui attestent une netteté de vue, une fermeté de jugement, une subtilité de compréhension, qui sont la marque de l'esprit politique et des aptitudes <4 la diplomatie, non moins que les qualités de l'historien.

Sa conclusion montre la fin de la Pologne résultant fatalement de son mode d'existence : Jean Casimir et Lionne l'ont prévue et prédite. L'opposition naturelle de la Pologne et de la Russie ne pouvait avoir d'autre dénouement^ malgré l'héroïsme des derniers défenseurs de la patrie polonaise; la Russie ne pouvait entrer dans la politique européenne qu'en annexant la Pologne.

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

L'Allemagne et la Réforme : V Allemagne à la fin du moyen dge^ par Jean Janssen ; traduit de rallemand sur la quatorzième édition, par L Paris, avec une préface de M. G. A. Heinrich, doyen honoraire de la faculté des Lettres de Lyon. Tome I et II, in-8°. Pion, Nourrit et 0«, édit. Paris.

L'ouvrage de Jean Janssen prit en Allemagne, à son apparition, l'importance d'un événement.

C'est la revendication la plus puissante du catholicisme contre le protestantisme.

Dés le début de son entreprise, verô 1834, * Janssen résolut de faire surtout l'histoire de la civilisation en Allemagne, et, se conformant à l'avis de BÔhmer, eut grand soin de tenir tout ce qui se rapporte à la civilisation dans un certain isolement de l'histoire proprement dite, c'ôst-àdire du récit des événements politiques.

Ses recherches furent longues, étendues, minutieuses : les principales sources qu'il consulta, furent les Registres des empereurs ^ à Francfort, les archives de Trêves, de M^yence, de Lucerne, de Zurich, de Wertheim, celles de la nonciature au Vatican, etc.

Concentrer tout l'intérêt historique sur le peuple allemand étudié dans ses états variés, dans ses destinées diverses, telle est la méthode qui parut à Janssen nécessaire surtout pour l'hispire du moyen âge à son déclin. Il a donc cherché à fondre, dans un aperçu général, les éludes partielles déjà connues du public sur l'éducation populaire, l'instruction religieuse, les sciences et les arts, les conditions de réconomie rurale, les métiers, les classes ouvrières, le commerce, l'économie politique à la fin du xv* siècle. Le résultat obtenu ne correspond certainement pas aux idées généralement adoptées sur cette époque si décriée ; l'étonnement chez les uns, la colère même chez certains, se manifeste tout de suite. L'auteur avoue sincèrement que pendant les longues années consacrées à cette étude il a bien souvent éprouvé de la surprise.

Le grand fait historique de la révolution du xvi« siècle ne s'est pas accompli seulement sur le ' terrain ecclésiastique et religieux : il s'est produit d'une manière peut-être encore plus directe Jans le domaine économique, judiciaire et social. Une des plus originales et importantes observations de Janssen, c'est qu'il faut avant tout tenir compte de l'influence fatale (si sensible dès la fin du iv** siècle) exercée en Allemagne par l'adoption du droit romain, droit transplanté d'une terre étrangère et païenne sur le sol chrétien. Le Code Justinien était absolument opposé dans

ses principes à la jurisprudence, à l'économie politique, à tout l'ensemble, en un mot, de l'organisation de la société chrétienne germanique au moyen âge. Il rompait les liens intimes, l'heureuse harmonie qui avaient uni jusqu'alors les forces religieuses, sociales et politiques de l'Allemagne. Le droit romain contenait, en effet, en germe ce dogme de l'omnipotence des princes, plaie dévorante, dit Janssen, qui mit longtemps obstacle au développement de la civilisation, et commença d'exercer sa funeste influence bien avant qu'éclatât la révolution du xvi" siècle.

Le fond même de l'ouvrage monumental de Janssen, c'est la vie du peuple allemand telle qu'elle était au siècle qui a précédé la Réforme, et telle qu'elle est devenue au milieu des luttes intestines et des bouleversements qui l'ont suivie. L'apologie de la civilisation catholique, telle qu'elle ressort de ses premiers volumes, a pour conséquence fatale de faire envisager xians la Réforme non seulement une immense perturbation de toutes les relations religieuses et sociales, mais encore un abaissement du niveau intellectuel aussi bien que des mœurs, une diminution du bien-être général, un appauvrissement de tous, aussi bien de ceux qui répandaient les bienfaits que de ceux qui étaient appelés à les recevoir. Or la Réforme est considérée par ui>e grande partie des Allemands et, en dehors de l'Allemagne, par un grand nombre de politiques, d'historiens et de philosophes comme le point de départ d'une rénovation.

Aussi le retentissement de ce livre fut-il immense, aucun ouvrage n'a excité autant que le grand travail de' Janssen de violentes tempêtes dans le monde ordinairement plus calme des journaux religieux et des revues savantes.

Le livre de Janssen, dit M. Heinrich, est pour la Réforme ce que le livre de M. Taine est pour la Révolution française. L'attitude des deux écrivains est presque la même, quoique les deux hommes soient séparés par toute la distance qu'on peut mettre entre un libre penseur et un croyant.

Toutefois, l'honorable doyen ajoute prudemment que le mérite de l'un *et de l'autre sera d'avoir marqué une phase nouvelle^ imposé un changement de méthode plutôt que d'avoir clos le débat; car le grand procès de la Réforme, pas plus que celui de la Révolution française, ne peut encore être de nos jours l'objet d'un arrêt sans appel.

Dans l'immense enquête à laquelle s'est courageusement livré Janssen, bien des détails méritent de retenir l'attention. Le propre de cette vaste et savante composition est d'imposer p&r

iHi

Mh\ on.scml)lc et de séduire par ses éléments. Qwo de renseif^ncments précieux, curieux, il ovhumo et met en lumière, *sur l'instruction populaire et Torganisation des universités, sur l'art cl lu vie populaire, sur la vie et les travaux des Hgriculteurs! C'est une reconstitution précise de rcxisiencc de ces temps, qui paraissent coup sur coup si lointains et si voisins, selon le parcours des idées.

Le premier volume prend l'état intellectuel de l'Allemagne au déclin du moyen âge, en 1472, nous mène presque vers l'an i5i8, caractérisé par la propagation de la Bible entre les mains de tous; le second s'ouvre par le tableau des premières crises révolutionnaires qui précèdent la diète de Worms en i52i, il poursuit jusqu'après l'insurrection en Thuringe en i525, et marque les premiers etfets de la révolution sociale en Allemagne.

L'ouvrage est complété par des tables parfaite» muni dressées des sources consultées, des noms géographiques, des personnages cités, de façon 4|uo d«in» ce monument, composé de six volumes (le plus de cinq cents pages chacun, la recherche il'un détail même secondaire est facile.

Ajoutons que le traducteur est 'd'une conniiencc scrupuleuse; et qu'au mérite de la fidélité »u texte, il — ou plutôt elle, car si j'ai bien tntu\ui% une lettre de bénédiction du pape re- \fUti\uïH: en ictc, E. Paris est une dame — joint ( ^hil iVuti style agréable et vigoureux à la fois.

hên Quinsa premières années du règne de lu reine Victoria. Souvenirs d'un* témoin (Huliiire, extraits du journal de Charles C. F. (iK^.vuj.E, secrétaire du Conseil privé, traduits, «l jinnotés par M"* Marie-Anne de Bovet. Pati%, Firmin-Didot et C*"; 1889. Un vol. in-i8.

Lu maison Didot vient d'ajouter à sa Çollecllo»i de mémoires, — rappelons en passant la « Mibliothèque des mémoires relatifs à l'histoire (Jv France », qu'elle a publiés en vingt-huit volumes in-i8, sous la direction de M. Barrière, — la traduction d'un livre qui'a fait sensation de l'uuire côté du détroit, les extraits du journal de (^hurles C. F. Gréville se rapportant aux quinze premières années du règne de la reine Victoria, c'cNi-à-dire allant de juillet 1837 à la mort de Wellington, en septembre i852. La période est excessivement intéressante pour notre histoire nationale, comme on le voit : les dix dernières années du règne de Louis-Philippe, la révolution de février, la seconde république et l'élévation d» Louis-Napoléon, voilà de quoi attirer le lec-

teur français qui sait combien la politique anglaise était alors mêlée, ouvertement ou occultement, à tout ce qui se passait en France. Le journal de Charles Gréville a, lors de son apparition en Angleterre, été analysé et commenté parla presse du monde entier, et il est inutile d'y revenir ici. Il ne reste qu'à constater que M"* Marie- Anne de Bovet a rempli sa tâche de traducteur avec un talent remarquable, et que le livre mériie d'être accueilli comme un service rendu à tous ceux qui étudient l'Eui'ope dans son histoire d'hier pour y démêler les lois de sa marche en avant et prévoir, autant que possible, ses destinées de demain. b.-h. g.

Un complot sous la Terreur : Marie- Antoinette, Toulan, Jarjayes, par Paul Gaulot, avec six portraits et fac-similé. Paris, Ollendorff; 1889. Un vol. in- 18. — Prix : 3 fr. 5o.

M. Paul Gaulot, qui a commencé par le roman et par le théâtre de société, poursuit par l'histoire. Après le Mariage de Jules Lavernat, l'Illustre Casaubon et.le Chemin, que disait si bien M"® S. Reichemberg, il publie aujourd'hui Un Complot sous la Terreur, où il a compulsé à fond l'imprimé et l'inédit. Il At vrai que le sujet pourrait prêter au roman et au drame. Il s'agit de l'emprisonnement de Marie-Antoinette au Temple et des tentatives d'évasion qui eurent pour auteurs Toulan et le chevalier de Jarjayes, entre ces deux dates sanglantes : la mort du roi, le 21 janvier 1793, et celle de la reine, le 16 octobre. Elles échouèrent, l'on peut dire malheureusement pour la République, à laquelle leur succès aurait évité une cruauté inutile. Marie- Antoinette, réfugiée à Vienne avec son fils et sa fille, n'eût pas été plus redoutable pour la Convention que Louis XVIII à Vérone ou à Blakenbourg. Tout au contraire, la loyauté légitime, représentée par un enfant sous la tutelle d'un régent ou d'une régente, peut-être attaquée ellemême par les ambitions d'un comte de Provence, d'un d'Orléans ou d'un Condé, eût été encore plus faible contre la Révolution qu'elle ne le fut dans les insurrections de la Vendée et du Midi. Quoi qu'il en soit, c'est là un épisode des plus curieux de l'histoire de la Révolution, et que M. Paul Gaulot a beaucoup éclairci, grâce à des billets inédits de Marie-Antoinette, dont il a eu communication, et à de nombreuses pièces provenant des Archives nationales, en particulier une série de lettres piquantes, familières, originales, figurant au dossier de Toulan.

Né à Grenoble, le 24 mars 1745, François- Augustin-Renier Pelisson de Jarjayes, neveu du

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CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

lieutenant général de Bourcet, dont il fut Taide de camp de 1769 à 1779, était colonel au début de la Révolution. Son mariage avec Emilie Quetpic de Laborde, une des douze premières femmes de chambre de la reine, Tavait introduit dans l'intimité de la famille royale. Se refusant à émigrer, il resta un des derniers serviteurs de la monarchie. En i79r, le roi Tavait nommé maréchal de camp, et peu après chargé d'une mission auprès du comte d'Artois, à Turin. Ce fut lui qui devint l'intermédiaire entre la reine et Barnave, rattaché à la cause royale. 11 est aux côtés du roi au 10 août, et l'accompagne dans la loge du Logographe. Avant de se séparer de lui, Louis XVI lui donna Tordre de ne pas quitter Paris. Il fut fidèle à la promesse qu'il fit alors, et n'épargna rien pour essayer de sauver plus tard la reine et ses enfants. François-Adrien Toulan avait eu de tout autres commencements. Né à Toulouse, en 1761, marié en 1787, il était venu, cette année même, s'établir libraire à Paris, aux environs du couvent des Feuillants, près les Tuileries. Ce fut lui qui, le 3o juin 1789, fit, au café de Foy, la motion d'aller délivrer les onze gardes françaises détenues à l'Abbaye, et qui se mit à la tête de la foule qui alla les délivrer. Nommé peu après président du district du Louvre; tour à tour employé au Bureau des biens des émigrés, fondateur d'une société pour la liquidation de ces biens, il figure au 10 août parmi les assaillants du palais des Tuileries; c'est ainsi qu'il fut élu, le 29 août, membre de la première commune de Paris, et devint, comme tel, commissaire pour serveiller les prisonniers du Temple. Personne n'avait alors une réputation mieux établie de civisme révolutionnaire. La vue des prisonniers en fit un de leurs plus habiles et dévoués défenseurs. Il paya ce dévouement de sa tête. Après avoir réussi d'abord à déjouer les recherches, s'être réfugié à Bordeaux, il fut arrêté le 35 mars 1794, ramené à Paris, jugé par le tribunal révolutionnaire, et exécuté le 3o juin, vingtsept jours avant le Neuf Thermidor, qui l'eût sauvé. Quant à M. de Jarjayes, réfugié à Turin, il rentra en France sous le Consulat, fut nommé lieutenant général par Louis XVIII, en i8i5, et mourut le 11 septembre 1822. Sa femme, qui avait été emprisonnée, sous la Terreur, au couvent des Anglaises, lui survécut jusqu'au 23 juin 1837.

Histoire du règne de Louis-Philippe, faisant suite à V Histoire de la Restauration, par Ernest Hamkl, t.l«'. Paris, Jouvet et C®, 1889. Un vol. iti-8'»,orné de gravures sur acier. — Prix : 8 fr.

Chose assez étrange pour un règne qui date de quarante et un ans — près d'un demi-siècle —

BIBL. MOD. -^ XI

les histoires du règne de Louis-Philippe ne sont pas nombreuses. Celle de Louis Blanc, continuée pour les huit dernières années par Elias Régnault, écrite au cours même des événements, est plus éloquente qu'impartiale; celle de M. de Novion est restée inachevée. M. Thureau-Dangin, qui est entré il y a quelques années dans la lice , est loin encore d'avoir terminé son œuvre. M. Paul Perret, dont le récit est excellent, plein de science et de qualités littéraires, était le dernier venu, M. Ernest Hamel augmente aujourd'hui cette liste. Par ses idées, sa conduite, M. Hamel se rattache au parti qui a compté Louis Blanc parmi les siens. Mais son Histoire du règne de Louis^ Philippe se distingue de celle de son devancier par une impartialité plus haute. Cette qualité n'est pas tout à fait celle que l'on semblait devoir attendre de l'historien, ou plutôt du* panégyriste de Robespierre et de Saint-Just : aussi se remarque-t-elle d'autant plus dans sa nouvelle œuvre. Est-elle cependant absolue? On pourra le contester. Mais le débat durera longtemps, peut-être toujours. En montant sur le trône, le duc d'Orléans dut se résigner à être un sujet éternel de dispute pour la morale et pour l'histoire. En acceptant une couronne arrachée à son parent, qui avait été aussi son bienfaiteur, ce prince a pu dire, et les historiens pourront dire après lui, qu'il s'est sacrifié à la patrie, qu'il a préféré le salut public à lui-même. Malheureusement, c'est là un de ces sacrifices qui ne portent pas assez en euxmêmes le caractère du désintéressement pour supprimer tous les doutes. Les royalistes et les républicains ont eu ces doutes, et nous ne devons pas nous étonner que le livre de M. Ernest Hamel en porte la trace. Un des malheurs de Louis- Philippe fut aussi de n'être pas servi par des âmes assez hautes. Plus d'un de ses ministres auraient pu éviter de grandes fautes politiques en adoptant une conduite plus généreuse, plus magnanime, L'affaire de la duchesse de Berry fut menée avec une dureté singulière, que ne justifie pas la raison politique. Les hésitations du gouvernement dans l'œuvre de la conquête et de la colonisation de l'Algérie furent longtemps funestes à cette œuvre, qui sera la grande œuvre politique de la France au xix« siècle. Il est vrai que la faute en fut plus encore aux Chambres qu'au Roi. L'on sait avec quelle parcimonie la majorité accordait les crédits nécessaires à nos soldats et à nos colons. Il ne dépendit pas d'elle que la France ne renonçât à celte colonie ou du moins ne conservât sur le sol algérien que deux ou trois ports, où bientôt nos compatriotes eussent été bloqués par les indigènes et réduits à végéter éternellement»

L'histoire de M. Ernest Hamel formera deux

volumes. Le premier paru comprend sepi années, cl se termine au mariage du doc d'Orléans et à la prise de Constantlne. Cette période fut l'époque difficile du gouvernement de Juillet; celle des émeutes sans cesse renaissantes, des attentats personnels contre le roi. Mnis c'est celle aussi où le roi fut le plus populaire pjirraî celte bourgeoisie ■i qui jusque-là se reconnaissait en lui. A partir Je 1840 le gouvernement semble devenir plus i.icile pour Louis-Philippe. Lu rue n'c« plus ttttuMée par l'émeute : la majorité dani la Chambre est devenue plusnombreuse, pluscot«p«CW.«l«pEndimt c'est alorsque se déveldpp«ol !« «.'awscï qui devront aliéner à la monarchie de Iwlllet cet esprit de la bourgeoisie qui lui BVrtiléW jii«que lit ai favorable. Issud'une révolui[W. Lt»ul»'l'hllippe iJtait, par son principe, con- JttWlW ft nfiir toujours dans le sens révolution- Mlt'Vi l« l""!" <>'' ■' s'arrSta résolument dans cette \\\\*, un I» premier jour de sa décadence. Dans U t»Wi«Wr volume de l'histoire de M. Ernest Hant«li U lulte est encore ardente, sanguinaire entre ti^ Mpulilicains déçus de i83o et le gouvernentoni ; mai» par cela mSrae la bourgeoisie, quise i^ni menacée par l'émeuce, reste fidèle à celui-ci. Mui> elle lui fera défection quand la question, Mitunsiblemcni du moins, ne se posera plus entre la royauté et la république, mais entre la royauté ei la réforme. La bourgeoisie voulut alors la réiarmc, elle eut la république. Ce premier volume est plein d'enseignements, et l'œuvre Je M. Ernest Hamel, bien que celle d'un rêpulilicain convaincu, permet d'apprécier ces sept iinnùes de régne à un point de vue plus général ; t'est là un de ses principaux

Aune-Paule-Dominique de NoalllsB, marquise de Montagu. Ouvrage accompagné d'un portrait en héliogravure, nouvelle édition, Paris, i88y, librairie Pion. Un vol. in-8°. — Se vend au profit des pauvres. Prix: 7 fr. 5o.

Les enfants de madame de Montagu avaient déjà fait imprimer pour le cercle restreint de sa famille et de ses amis les Mémoires de cette femme remarquable à tant de titres. Le succès fut [cl que dans une pensée de charité ils ont décidé de publier la présente édition. Ces souvenir! ne sont pas seulement édifiants par le spectacle des plus hautes vertus pratiquées par une nature pieuse et forte. Il s'y ajoute l'intérêt puisnant des événements auxquels elle a été mêlée. Jtune encore en 178g, elle dut émigrer. Et ce qui nous arrête et nous attache, en ces pages, c'est qu'elles nous montrent un des aspects les s connus du la Révolution: l'émigration et

le sort des émigrés errant sur te sol étranger. A cette première source d'intérêt la famille de la marquise de Montagu a joint une correspondance avec ses soeurs et ses amies, qui complète le journal et supplée à plusieurs de ses parties aujourd'hui perdues.

Cette édition des Mémoires est donc i nouvelle B en effet. Et elle retrouvera auprès du grand public le succès, mais élargi, que la première obtint auprès du petit nombre de lecteurs et de lectrices qui en eurent la primeur. e. c.

Défense de Dantzig, en 1813, Journal de siège, journal personnel et notes du général de division de Campredon, commandant le génie du 10' corps. Lettres diverses. Annotés et publiés par Charles Aubiol. Un vol. in-18, 3i2p3geset3 cartes. Paris, librairie Pion, 1888.

Plus encore que les gens occupés à toujours lire, les personnes qui ne lisent jamais se plaignent volontiers du débordement sans arrêt de la continuelle avalanche de l'imprimé. Ce semblant de paradoxe est l'expression de la vérité même; en effet, tandis que les fidèles de la lecture font instinctivement leur choix, les profanes ne savent où se prendre dans ces masses confuses et troublantes de livres. Et voilù que, de nos jours, à l'inondation quotidienne des auteurs contemporains s'ajoute la non moins quotidienne réapparition, sous toute forme, des ouvrages d'autrefois. Le chiffre en est incalculable aussi, de ceux-là; car on peut dire de la littérature ce qu'un moraliste a dit de l'humanité, qu'elle comprend plus de morts que de vivants. Parmi ces revenants du livre, nous avouons notre faible pour les souvenirs des grandes guerres impé-

les

VÉpopée, et, dans cet ordre, nous nous voyons servis à souhait, par cette publication des documents militaires du lieutenant général de Campredon. Les états de service de cet officier sont simplement admirables. La Défense de Dantjig en 18 13 est une des plus nobles pages de cette fin du triomphe napoléonien, où le génie d'un homme unique dans l'histoire et l'enthousiaste énergie de ses braves eurent des éclats plus beaux encore, s'il est possible, que les rayons euxmêmes du soleil d'AusCerlitz. Le héros dont l'illustre nom se lie à l'histoire de cette défense et la contient presque, n'est pas moins que régénérai comte Rapp, une des grandes figures de la grande armée. Un trait émouvant est évoqué par. le nom de ce fier et bon soldat. Lorsque parvint à Paris la nouvelle de la mort de Napoléon, dans l'hiver de 1811, Rapp la reçut, cette nouvelle,

CRITIQUE LITTERAIRE DU

souslesycux, en la présence même de Louis XVIII, d maigre ses efforts pour se contenir, il fondit en larmes. La rûponse du roi, dans cette occasion, lui fli plus d'honneur que l'exécution du maréchal Ney. Nous avons lu jadis un recueil de Mémoires attribués à Rapp. Napoléon nous y est rendu, pour la millième fois, di d'un de ceux qui l'ont approché de pk que l'empereur a le plus aimés. Ces i

bonne matière première pour l'histoire. Après le Jésastre de 1813, le 10' corps de la grande armée opéra sa retraite de la Dwina sur Dani^ig, ancienne et pittoresque ville de la province de Prusse, point stratégique et centre commercial diijkrenommé il y a douze siècles, et disputé soûlent entre les Danois, les Suédois et l'ordre Teulunique. Menacé par la marche des Russes,

Danczig fut confié par Napoléon au général Rapp, dont l'empereur connaissait les talents, l'inrîuence sur tes troupes et le dévouement au drapeau. L'ouvrage du général de Campredon, l'un des héros de cette défense ( « J'ai fort à me louer du général de Campredon 0, écrit Rapp k l'empereur), comprend cinq parties : avant le blocua; le blocus; l'armistice; le siège; la capitulation. Il ne fallut pas moins d'une année à l'ennemi vainqueur et ravitaillé pour venir à bout de la forteresse conquise et perdue par nous en moins de sept années. Cette défense est un des beaux épisodes de l'histoire militaire du siècle; mais à notre honneur seulement... car il débute par la défection, on peut dire par la trahison du général d'Yorek, chef du corps d'armée prussien, et s'achève par le manquement des Russes aus clauses les plus nettes de la capitulation. l. d.

MONOGRAPH[E — Compilai ions — d-riositcs littéraires

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Iconographie bretonne, ou liste de portraits dessinés, gravés ou lithographies de personnages nés en Bretagne ou appartenant à l'histoire de cette province, par le marquis de GtuncEs DE SUKCÈHES, correspondant de la Société nationale des antiquaires de France. Tome deuxième et dernier. Rennes, J. Plihon et L. Hervé, et Paris, Alphonse Picard; 1889. Grand in-8* de vin-Sj'i pages, lire à 400 exemplaires numérotés, dont 5o sur papier de Hollande. — Prix : 20 francs et 40 francs.

Lors de la publicatron du premier volume, avons, l'an passé, parlé déjà de ce très inté-

:essant ouvrage. Le voici terminé et son second )me confirme pleinement les impressions favoables que nous avaient suggérées le premier.

M. le marquis de Surgères, dont la compétence n matière d'histoire de l'art et d'iconographie st attestée par diverses publications de grande

■aleur (telles que, par exemple, les Portrjils de

■ .a Rochefoucauld, 188a, — les Portraits de Cka-

rettt; 1886, — les Françaises du xvin" siècle, 1887, etc.), n'a rien négligé pour faire d'un simple catalogue de portraits, d'ailleurs fort luxueusement édité, une œuvre attrayante autant qu'instructive et utile. Souvent nous avons exprimé ici cette idée que la biographie proprement dite est inséparable de toute bibliographie sérieuse; cette opinion, dont de récents travaux ont démontré la justesse, est partagée par M, de Surgères qui en a étendu l'application à l'étude iconographique. Il faut constater, en effet, que s'il n'a point donné à son livre le .'îous-titre de Biographie bretonne, on ne peut méconnaître que cet excellent travail constitue le plus complet et le plus récent supplément (l toutes les biographies générales de cette province.

U Iconographie bretonne, fruit de plusieurs années de recherches patientes et assidues, est un bon livre, un livre consciencieux, un livre de bonne foi dans toute l'acception de ce terme; car tous les portraits qu'a décrits l'auteur, il les à Vus, toutes les notices qu'il a rédigées^ il les a

composées, non pns, comme on le fait trop souvent nujourU'hui, en s'inspirant des ouvrages déjà publiés, mais en remontant directement et scrupuleusement auK sources originales. Grâce au nombre et à l'importance de ces notices biographiques, inédites pour la plupart, ce livre ne s'adresse pas seulement aux amateurs de gravures, il tnléressc aussi au plus haut point les curieux ei les travailleurs de tout ordre.

Mieux qu'une longue description, les quelques chiffres qui suivent permettront de comprendre la valeur et d'appriicier l'utilitt du bel ouvrage de Mé de Surgéres. On y trouve près de i ,ïoo noms de personnages nOs en Bretagne ou appartenant à l'histoire de cette province, dont les portraits sont décrits et qui sont en même temps l'objet d'une notice biographique, sobre, concise, mais pleine de faits et d'indications toujours soigneusement contrôles. On y trouve aussi la description d'environ 5,5oo portraits; on y rencontre encore plus de ;,ooo dates citées, 3,000 sources indiquées, prés de 3,5oo noms de lieux, un nombre presque égal de personnages divers, et prè' de 1,000 mesures de portraits " relevées exactement au millimC-tre i. Enfin la table des noms d'artistes, qui termine l'ouvrage, contient ellemême près de :;,ooo noms, dont quelques-uns, très célèbres, sont répétés plus de cinquante fois dans le courant du livre.

Après des ehiflres si c éloquents b, suivant l'expression en vogue, il semble superflu d'insister sur l'attrait et les mérites de l'Iconographie bretonne; il est cependant un point qu'il convient de faire ressortir : ce ne sont point seulement de grands personnages — princes ou grands seigneurs, prélats éniinents ou guerriers célèbres, magistrats distingués ou brillants écrivains de tout ordre, belles dames ou saintes filles — que M. de Surgères s'est attaché à réunir dans le cadre de son étude; il n'en a voulu exclure personne, il a voulu être complet autant qu'on peut le souhaiter en pareille matière, et les personnalités les plus humbles et les plus ignorées y ont été comprises ut ont pris place au milieu des illustrations les plus connues.

Qui s'iLiienJrait, par exemple, à rencontrer immédiatement après un glorieux soldat, tel que le maréchal de France Castelnau-Mauvissière, le nom d'un simple boucher, Jean Causeur, qui n'eut d'autre titre à la célébrité qu'une longévité peu ordinaire, et qui, né vers les derniers jours du règne de Louis XIII, vécut assez pour voir l'aurore do celui de Louis XVI? Certes, cent trente années de v ie obscure ne sont pas un grand lu titre de gloire ; c'eit toutefois un genre de célé-

brité assez enviable et qui n'est pas à la portée de tout le monde.

Si le temps et l'espace le permettaient, il serait facile de glaner dans l'Iconographie bretonne maintes particularités curieuses ou piquantes; mais ce n'est point ici le lieu de se livrer a cette agréable enquête, et il vaut mieux laisser au lecteur le plaisir de faire lui-même de fort attrayantes découvertes, ne fût-ce, par exemple qu'à l'article Boulanger (Georges-Ernest-Iean-Marie), le général fameux qui fait si grand bruit actuellement, Les amis du • brav' général » y apprendront avec joie que, depuis 1884 jusqu'à ce jour, on no compte pas moins de trente-neuf portraits du héros, et dans ce chiffre ne sont comprises ni les photographies, ni les caricatures!

En résumé, l'œuvre de M. le marquis Granges de Surgères est excellente à tous égards, et on ne peut que regretter qu'elle soit tirée à trop pou d'exemplaires, eu égard au nombre de curieux, de gens de goût, de collectionneurs et d'érudits qu'elle intéresse également, quoique à des titres divers.

Répertoire général de bio-bibliographie bretonne, par R^né Kervjlek, bibliographe breton. Cinquième et sixième fascicule (Bec- Bid). Bennes, J. Plihon et L. Hervé; 1888. — Deux vol. in-S" de 193 pages chacun, — Prix ; 5 francs le fascicule.

Nous n'avons point à nous étendre longuement sur cette admirable publication, dont nous parlons pour la troisième fois et qui se poursuit avec une régularité du plus heureux augure. Bornons-nous, en confirmant tout le bien que nous en avons dit et qu'elle mérite à tous points de vue, à faire connaître son état actuel.

Les cinq premiers fascicules, formant les deux premiers tomes de l'ouvrage, renferment les lettres ^ à Ber et comprennent i,858 articles; le sixième fascicule, qui vient de paraître, n'en contient pas loin de 400, soit en tout environ 2,200 articles. Si l'on considère que nous voici parvenus au huitième do l'oeuvre, on voit que ce précieux répertoire ne renfermera guère moins de 18,000 articles relatifs à autant de personnages originaires de Bretagne ou se rattachant à l'histoire de cette glorieuse province. Ce sera, assurément, le plus beau des travaux bio-bibliographiques entrepris en notre temps.

On est vraiment émerveillé, en parcourant les pages de cet inestimable inventaire, de la somme de labeur qu'il représente, et l'on peut se demander si un seul travailleur, fût-ce l'infatigable M. René Kerviler, mime avec le concours de

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