BIBL. HOD
trahit i chaque instant, dans ses moindres relation* avec Lionel Duplessier. C'est peut-être l'impression dominante de ce volume, ce qui en émane le plus violemment que celte explosion des sens en ce corps de femme, que cet emportement de passion qui lui dévore la chair et la jette p&mée, frémissante, livrée d'avance, entre les bras de son amant. Aussi pardonnera-t-on l'espèce de monotonie forcée, de tonalité grise, causées par un récit entièrement composé, on le sent, avec des notes récoltées heure par heure. Le résumé de cette ceuvre intéressante, c'est un vilain caractère d'homme dans une enveloppe faite pour plaire, et une délicate, tendre, charmante imc de femme, dans une chair d'ardente amoureuse. Amouf d'aujourd'hui est en outre écrit en cette langue claire, correcte et agréable qui est la marque dislinciive de Daniel Lesueur, et qui lut a valu l'attention des lettrés.
Ltt Jupon, par Jules Vidal. Un vol. in-i8 Jésus. Paris, Victor Havard, i8a8.— Prix ; 3 fr. 5o.
Le talent de Jules Vidal, aim stater en lisant ses précédentes c tout, en dehors des délicates qua
I style et d'
servation de Técrivain, dans l'espèce de philosophie gouailleuse et raillarde avec laquelle il fait évoluer ses personnages sous les yeux du lecteur. II n'y a ni amertume voulue ni pessimisme trop accentué dans sa peinture de la vie moderne, mais plutôt unamusant parti pris de laisser les individus patauger naïvement dans leur sottise, dans leur naïveté, dans les mille petits défauts, qui sont la comédie de Texistence et la joie vengeresse de l'observateur. Jules Vidal semble dire, en traçant ses types, plutôt par leurs actes que par une description de leur être plastique : a Voilà, c'est comme cela qu'ils sonp, mes bonshommes. Écoutez-les, hein! Regardez-les aller et venir, et instruisez-vous. » Et l'on s'instruit, et l'on s'amuse, et Ton s'intéresse à ces conversations paradoxales, pétillantes ou banales, selon la valeur du causeur, mais toutes dessinant à merveille la sottise ou le degré d'intelligence de celui qui parle. Le héros du livre est un garçon original, désiré par toutes les femmes, et évoluant parmi elles, attiré tantôt par l'une, tantôt par l'autre, sans pouvoir se décider franchement à aller plus loin, se contentant d'une espèce de libertinage sentimental; le Jupon le séduit, le fascine^ en même temps que de lui se dégage l'attraction bizarre qui fait qu'une femme ne peut le voir sans aller à lui. Après mille hésitations, une fuite désespérée devant le mariage, il revient et épouse la seule femme qu'il ait vraiment désirée et aimée. Il faudrait pouvoir citer tous les passages curieux et neufs de ce livre, où remue une vie endiablée, où roulent les hypocrisies, les jalousies, les cupidités, tout le âot des petites ordures humaines, — tout cela traité en une langue souple, bien vivante, montré en des scènes saisissantes de vérité. Ce qui ressort et reste de cette lecture, c^est une remarquable disposition de l'auteur pour le théâtre, dans la manière d'établir le dialogue, de mimer la conversation, de heurter les gens entre eux en la bousculade des passions et des appétits.
Le Nommé Ferreux, par Paul Bonnetain. Un vol. in-i8 Jésus. Paris, G. Charpentier et C'% 1888. — Prix : 3 fr. 5o.
Je ne crois pas qu'on ait jamais peint avec une intensité aussi pénétrante la nostalgie du foyer, la nostalgie du pays et la nostalgie de la femme, que dans le livre remarquable que Paul Bonnetain vient de consacrer à la vie militaire sous ce titre amer et mélancolique: /tf ATommé Perrewjc. D'autres ont parlé du soldat, d'autres nous ont montré les misères, les désespérances, les tortures du métier; aucun ne me paraît avoir donné la note originale et émotionnante que je trouve dans ce livre, d'une simplicité voulue de style, d'une simplicité forcée d'action, parce qu'elle est l'image implacable de la vérité. Il est vrai que l'écrivain possédait des ressources que les autres pouvaient ne pas avoir, et qu'il lui a suffi de puiser dans ses notes, dans sa mémoire, dans sa chair même, pour en tirer cette œuvre vécue, soufferte et si étonnamment rendue. Il a su, sans intrigues banales, sans
ficelles, parle seul déroulement des faits, nous émouvoir au plus profond du cœur, en traçant tout bonnement l'histoire du petit soldat français, pris au moment où il quitte sa mère pour aller rejoindre ses camarades de l'infanterie de marine, à Toulon, à la caserne du Mourillon, vivant de cette acre et énervante vie de caserne; d'abord désolé, écœuré, puis peu à peu réconforté, chauffé par les espoirs patriotiques, par l'exemple des autres, par tout ce qu'il y a de beau et de noble dans l'âme humaine; enfin, ivre d'une joie particulière lorsqu'il part pour les colonies, pour Cayenne, et y trouvant un curieux mélange de désillusions et de petites jouissances, jusqu'à la mort, loin des siens, loin du pays, après des tortures morales et physiques de toute sorte. Ce livre, malgré ses peintures douloureuses, n'est pas de ceux qui désespèrent et donnent l'horreur du métier militaire, parce qu'il contient autre chose que le tableau connu des dégradations pénibles du soldat ; un soufHe de vie, d'espoir l'anime, le soutient : il éveille les idées de patrie, les désirs de gloire, les consolants espoirs. Toute la partie consacrée au séjour de Ferreux aux colonies achève de donner à ce roman son parfum particulier, son attirant arôme exotique, mais en même temps il est la note la plus émouvante du livre, celle où flotte épandue, touchante, irrésistible, la tripl» nostalgie, admirablement peinte par Técrivain,la nostalgie du foyer, de la patrie et de la femme» les trois coups de couteau en plein cœur, en pleine chair, dont meurt le Nommé Ferreux,
Chonohette, par Marcel Pbévost. Un vol. in-i8 jésus. Paris, A. Lemerre, 1888. — Prix : 3 fr. 5o.
Ah! délicieuse et troublante Chonchette,po\xT qyxoi votre créateur s'est-il montré si cruel vis-à-vis de vous? Pourquoi a-t-il semblé se complaire, par son implacable préface, à vous enlever cet attrait, cette séduction, la vérité, la croyance en votre personne mignonne, touchante et si captivante i Comment^^ c'est donc possible, vous n'existez pas, vous n'avez pas existé, vousn'existerez jamais! Vous n'êtes qu'une invention d'un écrivain, qu'une figure fictive, née dans le cerveau de l'auteur! £h bien! non, ce n'est pas vrai, complètement du moins. Et, tout d'abord, je me révolte contre une des assertions de l'auteur, puisque, à mon avis, l'intérêt n'est pas dans la fable même de ce roman, mais bien plutôt dans les mille détails vrais dont il a parsemé son œuvre, dont il a édifié son personnage. Le vrai, le vécu, l'entendu, l'observé, sont là tout au long du roman, comme pour mieux donner tort à ses théories, pour le faire se contredire, pour lui dire que l'imagination n'est pas la seule source où se soit trempée sa plume, où se soit fécondé son talent. Choncheite, oui, vous êtes une figure réelle, palpable 1 Dame, ce n'est pas comme cette pauvre Louise^ silhouette fantomatique, fugitive, tout à fait passagère et volante, figuration de rêve et de vague souvenir, ou que cet excellent, trop excellent Jean d'£scarbit, marin idéal, sans un corps bien solide! Mais vous, Choncheite, je vous
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
connais, je vous ai vue, je vous sais enfin ! Et l'histoire vous absorbe, vous tient, vous captive, par ses mille fils ténus, jusqu'à certaine page fatale où apparaissent Tauteur, l'invention, le soufHe de gros mélodrame noir venant enlever sa vraisemblance à cette affiibulatioa charmante, si .fine, si délicate jusque-là. Était'il bien nécessaire de corser ainsi le roman avec ce coup de théâtre sinistre, si connu, de faire renaître de ses cendres la scène du père et du fils de l'amant, de recommencer d'imagination, ce qui est plus grave encore, la fable des amoureux ne pouvant s'épouser parce qu'ils sont peut-être frère et sœur ? — Nous aimons mieux jeter un voile sur cette dernière partie du livre, pour ne conserver que sa note lumineuse et exquise, la figure, le personnage de Chonchette.
Thérésine, par Albert Delpit. Un vol. in-i8 jésus. Paris, Paul OllendorfF, 1888, — Prix : 3 fr. 5o.
Toujours, à travers les œuvres d'Albert Delpit, soufBe quelque idée noble et chevaleresque qui arrache le roman aux banalités de la vie, au terre à terre, fait battre le cœur du lecteur et le séduit. Dans Thérésine, pour rendre le contraste plus frappant encore, pour mieux émouvoir et remuer, il a peint une curieuse lutte entre la chair et l'esprit, une âme de femme, s'échappant de la gangue grossière qui l'attache au sol, à la matérialité des plaisirs, pour se diriger ardemment vers les sentiments les plus grands, les plus purs, les plus dignes d'admiration. On se passionne dès le début pour cette malheureuse fille, victime d'une fatalité de naissance, victime aussi d'un tempérament sensuel, et qui arrive à faire preuve d'un rare dévouement, s'efforçant, par une vie exemplaire, par une charité hors ligne, de racheter ses inconscientes fautes d'autrefois. Il n'y a pas d'étude plus attachante que le récit de ses transformations successives, que l'analyse de ses luttes contre la desti* née, contre elle-même, contre tous les dangers, toutes les tortures que lui suscite son malheureux passé. Ce serait déflorer cette œuvre passionnante que de raconter la trame de ce drame d'amour d'un sentiment si élevé, qui débute au café-concert avec la pancarte blanche portant ce simple mot Thérésine, pour se terminer à la pierre tombale, où se gravera le même surnom Thérésine, bien que, durant toute sa vie, la pauvre créature se soit toujours efforcée de mériter celui de Thérèse; et qu'elle ait prouvé à Phinéas Dawitt, à Robert Clavière qu'elle pouvait être la plus méritante, la plus fidèle des épouses. Ce qui donne une couleur pittoresque à ce beau roman, c'est que Delpit a eu l'ingénieuse idée de le faire passer en partie au milieu de ces merveilleux paysages de la Louisiane, qu'il connaît si bien et qui lui ont servi de berceau.
LePaysnatal^par BoTERti'AoBiT. Un vol. in- 18 jésus. Paris, Victor Havard^ 1888. — Prix: 3 fr. 5o.
De la couleur^ de la couleur, et encore de la couleur!... Trop de couleur I Un tel envahissement de
couleur, un tel tapage de choses aveuglantes que l'œil en est troué comme par les soleils d'un feu d'artifice, que l'oreille en est crevée comme par une succession brisante de sonorités trop aiguës. Telle est, à première lecture, l'impression que vous fait ce livre curieux et éblouissant, intitulé par M. Boyer d'Agen le Pays natal. Certes, Tauteur en est pétri de cette terre natale, il en est nourri, il en est même congestionné; elle lui sort par les yeux, par la bouche, par tous les pores, en gerbes étincelantes, et c'est à la fois son défaut et sa qualité, car cela fatigue autant que cela séduit. Du reste, que de choses charmantes dans ce livre, autobiographie palpitante, où l'écrivain a mis tout son amour pour sa mère et tout son amour pour son pays, de si indissoluble façon que, pas plus que lui, on ne saurait séparer Tun de Tautre. Assu* réraent, le jour où M. Boyer d'Agen aura un peu canalisé son exubérance et châtié sa langue, en se débarrassant d'une extrême tendance à l'amphigouri, aux périodes plus brillantes que compréhensibles, il produira une œuvre de valeur, car il possède toutes les promesses du talent.
L'Enfer parisien, par Hugues Le Roux. Un vol* in- 18 jésus. Paris, Victor Havard, 1888. — Prix : 3 fr. 5o.
Ce n'est pas le terrible et désolant : Vous qui en» tre^, laisse:^ toute espérance j de l'enfer du Dante, que Hugues Le Roux pourrait tracer au fronton de son remarquable et vivant livre V Enfer parisien , mais au contraire quelque rassurante inscription^ toute bai-* gnée de larmes apaisantes, une formule d'encouragé* ment, d'espoir, car ce volume porte en lui non seule* ment la description de toutes les misères et de toutes les infamies de Paris, mais aussi le remède aux maux, le soulagement aux souffrances, la goutte d'eau qui peut rafraîehir, éteindre l'éternelle brûlure des éternelles flammes d^enfer.
Certes, les vices et les crimes y grouillent dans un pêle-mêle qui fascine, impressionne, terrifie même \ mais l'émotion, l'adoucissement^ les bonnes larmes y sont provoqués par des tableaux consolants ou tou« chants, quand on pénètre, à la suite de l'écrivain^ dans le Dispensaire FurtadO' Heine, dans l'Asile des femmes et des enfants, pages poignantes qui remuent doucement le cœur. On s'y remet des angoisses, des cauchemars causés par la vision des assassins, par le spectre. des assassinés, par ces sépulcrales silhouettes de guillotine ou de folie qui jettent çà et^Ià autour du lecteur leurs tentacules d'araignées monstres, de bêtes affolantes et ténébreuses. L'humour même s'y fait complice de l'auteur, lorsqu'il aborde les questions piquantes de la Mode, des Modistes, la philosophie et la psychologie, en traitant de l'amour de la femme et de mille autres sujets particulièrement séduisants. Ce recueil de choses vues, étudiées à fond, sera l'une des plus riches mines de documents que l'on nous ait données depuis longtemps, et l'Enfer parisien est assuré d'un vif succès auprès de tous les gourmands de choses cachées, auprès de tous les gourmets de pièces
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de vérité apportée» à rhiitoirc contemporaine, à la vie ie chaque jour.
La Govaine, par Léon Bas racand. Un vol. in- 1 8 Jésus. Paris, Victor Havard, 1888. — Prix : 3 fr. 5o.
Cest une délicate et fine étude psychologique que le nouveau roman de M. Léon fiarracand : la Cousine, D'une tonalité adoucie, estompée, procédant des Feuillet et des Sandeau, Tœuvre conserve toujours, jusque dans les situations vives, un rare cachet de distinction, en mâme temps que de hautes qualités de style et de limpidité. Nous sommes heureux de pouvoir conseiller ce livre sain et honnête, dont les personnages sont tracés avec une grande conscience d'artiste* Il étudie, au milieu d'un intérêt toujours croissant, les débats de cœur d'un jeune homme, le duc Sulpice de Craonne, entre plusieurs femmes, avant de le faire arriver au seul véritable amour, en lui donnant pour épouse Adrienne de Néry, la Cou' sinCf qui l'aime depuis qu'elle le connaît. A côté de cette partie passionnelle du roman, il y a une partie philosophique fort heureusement traitée, montrant les hésitations et les débats du jeune homme entre le spiritualisme et le matérialisme, tandis que son corps se débat et hésite entre Tamour grossier et ramour pur. C'est un livre de délicat et de lettré.
SotaM de Ut vie de ohàteau, par Ouida, traduit de Tanglais avec la permission de l'auteur par HeniBLU Un vol. in-12; Paris, Hachette et C*", édit. ttiHy, — Prix : 3 francs.
Personne plus que nous n'a souhaité que les lecteurs français fussent initiés aux chefs-d'oeuvre des littératures étrangères. Mais aussi ne faudrait- il pas tomber dans l'excès, et par cette seule considération qu^il est étranger, anglais ou russe, croire un roman excellent, et ajouter à l'encombrement de la librairie ptr U surabondance des traductions.
Les Scènes de la vie de château sont d'un écrivain renommé. Cette renommée sans doute a pu abuser le traducteur; il arrive au meilleur romancier de commettre une œuvre médiocre. C'est le cas de Ouida : ce volume est profondément ennuyeux : du bavardage^ des conversations, qui peut-être représentent exactement les propos tenus dans le monde aristocratique anglais, pendant un séjour à la campagne, mais qui n'en sont pas moins fastidieuses, décousues, sans but, sans fond ; il s'y môle des traits de politique, on y cite et on y raille M. Gladstone et M. Grévy, M. Bradlaugh et lord Salisbury; mais rien de précis ni d'intéressant ne se dégage de ce verbiage. Les caractères des personnages sont à peine esquissés, et cependant c'est encore le côté par où l'auteur révèle son talent : ces gens-là sont dessinés, s'ils ne sont pas peints.
Le plus curieux pour nous dans ce roman, c'est que IVcrivain anglais fouaille très franchement ses compatriotes, et déclare que la pudique Albion est en
proie à la décadence, tout autant qu'on nous accuse de l'être. Il nous montre lady Usk s'ingéniant, par une indulgence dont elle gémit au fond d'elle-même pour l'immoralité tolérée, à réunir dans son château de Surrenden des femmes sans leurs maris, des maris sans leurs femmes, et appariant de bonne grâce des couples irréguliers, tout simplement parce que « elle veut qu'on s'amuse chez elle ». Elle met donc à faciliter les rencontres, sans paraître s'en douter, une complaisance que son mari taxe justement d'immoral. Mais lui-même n'est-il pas enchanté que sa femme, pour lui être agréable, invite sans son mari lady Dulcie Wawerley, dont la compagnie lui est particulièrement agréable ? Par extraordinaire, un mariage va résulter de ces réunions bizarres, un célibataire et une veuve y ayant pris part. Et lord Usk dit à sa femme : a Je serais très heureux si le résultat d'une de vos réceptions était d'unir dans les liens du mariage deux de vos invités. D'ordinaire, elles sont plutôt suivies de divorce. •— Bah ! mais les Wawerley ne sont pas encore en instance pour l'obtenir », dit lady Usk en regardant son mari du coin de l'œil.
Lord Usk fît un geste d'humeur, tout en s'eiforçant de dire : < Et nous aussi, reprit-il, nous faisons toujours bon ménage, n'est-il pas vrai \ — Sûrement», répondit Dorothée.
Voilà qui donnerait bonne idée de la valeur de la dignité conjugale en Angleterre, s'il fallait prendre les romanciers pour des commissaires enquêteurs. Après l'indulgence réciproque des gens mariés, l'ingénuité des jeunes filles. Écoutez les deux filles de lord et de lady Usk; elles n'ont point encore fait leur entrée dans le monde :
« — Vous disiez tout à l'heure que lord Branddlin adore Xenia Sobaroff, dit la cadette à l'aînée. Eh bien, alors pourquoi ne s'épouseraient-ils pas i — On peut s'aimer sans s'épouser. — Qu'est-ce qui arrive alors ? — Tiens ! mais on se marie à un autre, et on a des adorateurs. C'est ce que je compte faire, moi. »
Voilà qui est terriblement catégorique,*et les jeunes Anglaises et les petits garçons anglais que fait apparaître l'auteur. anglais sont d'une précocité et d'une émancipation bien inquiétantes.
Au moins ne nous attribuera-t-on plus le monopole de la démoralisation et de l'impudeur. p. z.
Œuvres de Léon Gladel. — N'a c[a'an œiL Un
vol. petit in-i2, sur vélin teinté. Paris, 1887, Alph. Lemerre, édit. — Prix : 6 francs.
La nouvelle édition de ce roman plébéien et provincial est précédée d'une longue préface de M. Ed* mond Picard, intitulée : Léon Cladel en Belgique. L'épisode le plus notable des souvenirs rassemblés dans cette préface est celui de la grande colère de Cladel, contre un poétereau belge qui composa une pièce intitulée : Au lion de Watertoo, L'auteur y méprise Napoléon et ensuite la France vaincue. M. Picard l'a lue à Cladel 3 et celui-ci se levant furieux,au
milieu de la lecture, s^écria : < Taisez-vous, sacrebleu! Non, c*est trop fort. Quel polisson, quelle brute! quelle canaille! Dire que c^est en français que ce bâurd d^un bouc allemand s'est permis d'écrire ces turpitudes ! » Cette patriotique indignation fait plus d'honneur à M. Léon Cladel que son roman N'a qu'un œil. Il avait conçu la noble ambition d'écrire le roman de la plèbe; « il rêvait, déclare-t-il, te!le épopée ouvrière et paysanne, où laboureurs, forgerons, carriers, pâtres, mariniers, bûcherons, mineurs, etc., tous les serfs autrefois inféodés à la glèbe et maintenant mercenaires salariés, prolétaires suant d'ahan et gémissant sous le joug capitaliste, eussent figuré chacun à sa place et dans son jour. » Et M. Cladei s'enorgueillit « de n'avoir jamais renié sa caste, la petite, excuse ! la grande; oublié une classe, la basse,
— oh! pardon, la haute! » S'il ne l'a reniée, M. Clavel ne Ta guère tiattée, et pour la glorifier n'a trouvé mieux que de la montrer, d'une part, misérable et pitoyable sans doute, mais, de l'autre, grossière, fu* rieuse, ignoble. Et animé de plus de haine contre les ■ castes > supérieures, — pardon! inférieures, — que d'amour pour la plèbe souffrante et gémissante, il a composé un roman dont le moindre tort est de manquer d'intérêt, et qui, en maints passages, semble fabriqué par Léo Taxil plutôt que par Léon Cladel. — Heureusement l'écrivain de talent se retrouve en de nombreuses pages, toutes parfumées de la poésie de la plèbe, toutes vibrantes des émotions simples des paysans en contact avec la nature naturante. pz.
Paille Sainte-Reine, par Benjamin Guinaudeau. Un vol. in-i8 Jésus; Paris, 1888. Paul Perrin, édit.,
— Prix : 3 fr. 5o.
C'est l'honneur d'être admisdans les bibliothèques de jeunes filles, et particulièrement de jeunes filles chrétiennes qu'ambitionne M. Benjamin Guinaudeau. 11 présente son héroïne comme un modèle de dévouement filial. Paule Sainte-Reine est de la famille des mystiques. AfHigée de voir son père s'éloigner de la religion, elle offre à Dieu le sacrifice de son amour et sans prendre le voile, renonce au mariage que lui propose un jeune homme qu'elle aime; elle espère qu'en retour Dieu lui accordera la faveur d'insuffler ia grâce à M. Sainte-Reine. Et courageusement pour que rien ne manque au sacrifice, elle assiste au mariage d'une de ses amies avec celui qu'elle a repoussé. Malgré cette douleur volontairement subie, le père ne redevient pas vite chrétien. Et la jeune fille peut commencer à redouter que l'holocauste de son amour virginal n'ait pas été agréable à Dieu. Mais tout à coup elle reçoit une lettre d'un pays lointain : c'est un prêtre qui lui annonce que son père est mort, mais mort en chrétien. Paule pleure beaucoup, mais sa peine est allégée par la pensée du salut éternel de son père. — Nous n'entreprendrons pas de discuter les tendances du roman de M. Guinaudeau. Le cas de M"« Paule Sainte-Reine eût pu être étudié de f^on plus émouvante et plus psychologique. Mais pour M. Guinaudeau, ce n'est pas un cas, c'est un
exemple ; il en est encore à la conception du « cruel Dieu des Juifs • avec qui l'homme fait des marchés sous forme de vœux et de sacrifices.
Les séduoteure, parOvp. Un vol. in- 18 jésus; Paris, 1888, Calraann Lévy, édit. — Prix : 3 fr. 5o.
Méfions-nous, m'étais-je dit en prenant en main le nouveau livre de Gyp. Toujours la même chose, le même froufrou de mots soi-disant parisiens, le même contraste cherché de la position distinguée, du mauvais ton des personnages 1 Rien que de déjà vu et entendu !
Et puis le livre ouvert, dès la première page voilà de l'imprévu, et d'une jolie drôlerie. Devinez ! en cent ! vous ne trouverez pas : Gyp dédie les SéduC' teurs à qui ? A M. Jules Lemaître : il est dit que cet homme heureux sera comblé par les génies propices. Que peut-il manquer à son bonheur maintenant que Gyp a inscrit son nom au seuil d'un de ses recueils croustillants ?
Et pourquoi cette dédicace ? Oh ! le motif est précieux : on le découvre au début et à la fin du volume. Parce que Gyp se moque de la littérature de M. Ohnet que M. Lemaître a malmenée avec une rudesse justifiée par l'engouement morbide du public pour l'auteur du Maître de forges.
Pour être juste, avouons que la parodie d'une parade dramatique selon la formule de M. Ohnet est un médiocre ragoût. D'abord on ne parodie pas le genre de M. Ohnet : ia charge ressemble trop à l'original, quoi qu'on fasse. Gyp retrouve tous ses avantages et sème de bonne critique quand elle relève les bévues énormes de ce romancier lorsqu*il met en scène le grand monde et décrit ses amusements, dont il n'a pas la moindre notion. Mais dans tout cela où sont les séducteurs ? Ils y sont, soyez sans crainte : vous les trouverez surtout dans deux scènes très amusantes, et qui ont tout le train des choses connues par expérience -^ indirecte, je suppose. — C'est d'abord le tête-à-tête de M"* de Plirt avec le petit de Trumble, qui manque de savoir faire, puis avec le vieux d'Oronges, qui en a trop, ce qui les laisse l'un et l'autre au même résultat négatif; c'est ensuite le Débutant^ Fryleux, inhabile à inspirer à M"* d'Houbly le désir de recommencer l'épreuve. Au milieu de tout ce caquetage, agréable de temps à autre dans un périodique, et bientôt fatigant dans les pages continues d'un volume, il se rencontre de-ci de-Ià quelque trait bien féminin, un aperçu ingénieux, une révélation curieuse des façons de sentir, de juger, de raisonner, surtout de déraisonner de fa femme du monde dévoyée, que Gyp prétend connaître depuis le bout des ongles jusqu'au fond de ce |qui lui sert de cœur. Ce qui est notable, c'est que ces personnes-là sont toujours' assoiffées de nouveau, d'inédit, et ennuyées de ne pas découvrir en elles un sens de plus chaque fois qu'elles commettent ou ont envie de commettre une faute.
Et puis on se laisse prendre à ces histoire de galanterie plus factice que réelle : on a beau se dire :
< c'est comme les précédentes » ; on va tout de même d*une page à Tautre, parce que c'est le même esprit piquant et prompt, menaçant à chaque ligne d'une polissonnerie^ à demi esquissée. p. z.
Nathalie Madoré, par Abbl Hermant. Paris, I G. Charpentier et Cî% 1888. Un vol. in-i8 jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Il y a vraiment une bien curieuse révélation des mœurs et des amours de la jeunesse moderne dans l'amère et originale étude qu'Abel Hermant intitule Nathalie Madoré, Le heurt charnel de cette sèche, égoïste et si étonnamment correcte figure de Pierre Cottereau et de cette pauvre nature anémique, molle, soumise, si fatalement vouée aux maternités de hasard, si déplorablement féconde, puis peu à peu passionnée et sentimentale, de Nathalie Madoré, vous donne une sensation de' saisissement, d'indicible souffrance : on en a froid au cœur et des pointes d'aiguille vous entrent en pleines prunelles, au contact de ces pages. Tant de netteté implacable, d'un côté, tant de servitudes sans révoltes de l'autre, remuent le lecteur jusqu'aux fibres intimes et le torturent férocement. Ah ! c'est une cruelle histoire, et on la sent si vraie, si vécue, si sentie, qu'on en a le frisson comme en face des monstruosités mystérieuses qui rampent sous nos conventions sociales et que, de temps à autre, quelque hardi fouilleur de chair humaine met à nu. Il eût pu carrément appeler son roman Un collage à froidy de cette expression bien significative et qu'il emploie avec tant de justesse au cours de son œuvre. Rien dans le cœur de cet homme, de ce jeune homme de vingt ans; nulle émotion, nulle sensibilité, une férocité glaciale de mâle satisfaisant un besoin brutal, sans aucun souci de l'être sur lequel il assouvit cet appétit. Le talent d'analyse et de dissection d'Abel Hermant s'est largement donné matière dans cette étude poussée à fond, sans faiblesse, sans concession aux nerfs du lecteur, à la sensibilité des lectrices. On a besoin de voir, en parallèle de Pierre et de Nathalie, le continu grouillement d'amour et de sensualité, de Louise et de Théo, les comparses de ce ménage à quatre, pour s'arracher à l'étreinte douloureuse que vous font subir les souffrances de la malheureuse Madoré. En résumé, un livre amer, sarcastique, sans aucune prétention moralisatrice, mais un vivant tableau de l'égoïsme du mâle. C'est frappé en creux, d'une manière inaltérable, d'un outil qui burine l'âme et la chair impitoyablement, et Nathalie Madoré restera la peinture exacte et littéraire d'une jeunesse amoureuse qui manquait aux études de mœurs modernes.
Folie d'amour, par M"" Hector Malot; Paris, G. Charpentier et C", 1888. Un vol. in- 18. — Prix : 3 fr. 5o.
C'est bien un roman de femme que la Polie d'amour, qui sert de début dans les lettres à M™® Hector Malot, un roman de femme, c'est-à-dire entière-
ment fait avec du rêve au lieu'de réalité, ou paraissant tel. Invraisemblable et délicat, touchant et fou, tout d'imagination, de sensibilité, tel s'offre ce livre qui rappelle un peu d'abord la Modeste Mignon de Balzac, mais qui s'en éloigne immédiatement par le vaporeux, l'insaisissable, le gracieusement faux et irréel de la fable. Naïve et chevaleresque, candide en son effronterie, poétique en son dévergondage, absolument ignorante de l'homme, Delphine est une de ces héroïnes fantaisistes qui ne tiennent que par un fil bien mince à l'humanité. Malgré cela, peut-être aussi à cause de cela, on lira cet élégant roman, écrit en une langue limpide et solide. Il trouvera bon accueil juprès des femmes, dont l'âme et l'esprit s'ouvrent plus volontiers aux visions et aux rêveries de l'amour qu'à ses réalités. g. t.
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Madsune Adonis, par Rachilde. Paris, Ed. Monnier. In- 18. — Prix : 3 fr. 50.
Femme et Prêtre, par Claire Vautier. Paris, Marpon et Flammarion. In- 18. — Prix : 3 fr. $0.
L'Éoole de Yasnàïa Poliana, par le comte Léon Tolstoï. Paris, A. Savine. In- 18. — Prix : 3 fr. $0.
Le Chalet des pervenches, par Du Boisgobey. Paris, Pion et C'«. In-i8. — Prix : 3 fr. $0.
Sur TEstrelle, par Henry de Braisne. Paris, Perrin et C'«. In- 18. — Prix : 3 fr. s©.
Il y a cent ans, roman historique, par le marquis de Cugnac. Niort, L. Clouzot. In-i8. — Prix : 3 fr. 50.
Driohette, par Jeanne Leroy. Paris, Marpon et Flammarion. In-18. — Prix : 3 fr. jo.
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
Évangile d'amoor, psr Henri Pigai. Pari) Va «ol. in-iS, — Prix ; j fr. jo.
. P«rit, PIOQ
Vx : 1 tr. jo.
MÉLANGES LITTÉRAIRES — Critique. — Philologie. -~ Linguistique. -
La Terre dans le roman rasas, par Michel Délires. Un ia\. in-i8 j^suf. Psriï, Librairie illustrée. — Prii : 3 fr. 5o.
L'idée de ce livre se trouve tout entière dans ces quelques lignes qui lui servent de conclusion : • La terre russe ne pourra jamais élever sa voix contre la liuérature russe. Tous ses écrivains, les plus grands et les plus humbles, n'ont eu pour elle que des pa-
mére nourricière, à qui ils sont eui-mêrae redevables de toules les lumières qu'ils ont acquises. >
Ponr le démontrer, M. Michel Delinea extrait de nombreuses pages — seines, tableaux ou descriptions -deGrégoroïilch, de Toui^uéneff, de Tolstoï, de Tchédrine; c'est à Tolstoï qu'il fait les plus larges emprunts; les trois quarts à peu près du volume sont composés de citations, travail vraiment trop facile, qui fournirait peut-éire une conférence suffilis ne forme pas un livre.
QaaBÎqaoB popuIsireB, édites par la librairie Lecent et Oudin. Volumes in-8', illustrés. Plutarque, par J. DE Croz*ls, professeur à la Faculté des leiircs de Grenoble; — J.J. RoU8S«au, par L- Doctos, professeur à la Faculté des lettres de Poitiers ; — Virgil"i P»r A- CoLUGNOM, professeur de rhétorique au lycée de Nancy.
Ces ouvrages, composés par des professeurs distingués de l'Université d'après un plan uniforme, sont aussi intéressants qu'instructifs. C'est la vie et l'uuïte de chaque auteur étudiés et résumés de la (a(oa la plus claire et la plus substantielle. Pour Plulitque, la difGcullé grandissait de choisir dans l'ibondance des Vies des homrms illustres; M. deCronlil fait un clioîjc judicieux et maintenu une sorte d'unité entre ce» sujets variés en traçant avec un art très «timable de composition et de proportion de grands tableaux de l'histoire grecque et de l'histoire Tomiine; il n'a pas oublié le moraliste que fut Ptu- 'stque; il a écrit un chapitre original sur la méthode
du biographe et les causes de sa popularité en France dans les temps modernes : il les trouve dan» le goût toujours plus vif du public pour les détails et les anecdotes, qui sont la menue monnaie de l'histoire : Plutarque apparaît ainsi comme l'inventeur et le prince du reportage.
Dana son volume sur Rousseau, M. Ducros s'est surtout attaché à analyser le peintre de la nature. Il a laissé decflté la politique et n'a parlé du pédagogue que juste asseï pour faire connaître l'importance et l'originalité de ses idées. 11 a étendu largement la partie biographique, très habilement composée du reste à l'aide des citation» mêmes de Jean-Jacque». Toutefois, nous aurions aimé que M. Ducros fût plu» sévère pour ce grand écrivain qui fut un fort vilain homme, pour ce Iphilosophe orgueilleux et déclamaleur. Il l'a sans doute blâmé de ses mauvaises actions, mais pas assez, à notre avis : il eût été bon, dans un livre dédié à la jeunesse, de mettre en évidence la honteuse contradiction des paroles et des actes; il est utile d'inspirer à nos jeunes Français le mépris et la haine des faux apôtres, beaux diseurs, grands prêcheurs de morale et de politique, qui pour leur compte propre se gardent bien de régler leur vie sur leurs principes.
Qui aura lu le Virgile de M. Collignon connaîtra ce poète latin autant qu'on peut le souhaiter i un homme qui n'en fait pas sa lecture ordinaire. Ce livre, compcndieux et bien proportionné, fait grand honneur au talent didactique de t'érudit professeur,
Raoin«. — Esther, par Jules Wogue, ancien élève de l'École normale supérieure, professeur agrégé au lycée de Saint- Quentin. Un vol. petit in-8*. Cartonnage anglais, avec un portrait de Racine. Paris, Quaniin, et Picard et Kaan, éditeurs, 1887.
Celte édition nouv Bibliothèque de l'enae publiée sous la direct inspecteur général de 1' inspecteur d'académie
'Eslher fait partie de la
nt secondaire spécial,
MM. Eugène Manuel,
publique, et Duprë,
Le plan uniforme
leo
adopté pour les ouvrages de cette collection comporte une notice sur l'auteur^ une appréciation sur Tou- Trage, un commentaire perpétuel au bas des pages, et un lexique de la langue spéciale de Fauteur; quand il s'agit d'une pièce de théâtre, l'annotateur ajoute après chaque acte un jugement analytique. Le texte choisi pour ces éditions est celui de la collection des Grands écrivains de la France.
Sous une direction aussi sûre que celle de M. Eugène Manuel, qui possède à la fois la délicatesse du poète, l'érudition du professeur de premier ordre et l'expérience des besoins de l'enseignement, ces éditions ne peuvent manquer de réunir toutes les qualités désirables. Le travail très intéressant, très complet et surtout fort discret de M. Wogue en est un exemple excellent. Ses notes sont toujours judicieuses, son commentaire précis.
Dans la catégorie des œuvres dramatiques, a paru déjà la comédie de Racine, les Plaideurs, annotée par M. Th. Comte, et bientôt va paraître P Avare, annoté par M. Pontsevrez.
La partie matérielle de ces livres a été aussi soignée que le travail littéraire. Ce sont de véritables éditions de luxe — à bon marché — qui devront séduire les écoliers et leur inspirer le goût et le respect du livre.
La Vie d'une femme du monde, par M^"» Jules Samson. In-8*. Hennuyer, éditeur. Paris, 1888. —
Sous ce titre, M"' Jules Samson enseigne aux jeunes filles les conventions mondaines et les notions d'économie domestique indispensables à toute future maîtresse de maison. C'est un code du cérémonial, augmenté de conseils pratiques sur la tenue d'un ménage. La forme n'en est point ennuyeuse, le fond n'en est pas inutile; et l'éditeurj a donné tous ses soins à l'aspect matériel du volume. Que demander de plus? pz.
Montesquieu, par Edgar Zévort, ancien élève de l'École normale supérieure, recteur de l'Académie de Caen. Un vol. in-8<^ de la collection des Classi" ques populaires, édités par H. Lecène et H. Oudin. Paris, 1887.
Il n'appartenait pas à M. Zévort de faire de l'œuvre de Montesquieu une étude au sens propre du mot, et il y aurait injustice à rapprocher son travail de celui que fit paraître, il n'y a pas longtemps, M. Sorel.
Celui de M. Sorel est destiné à des lecteurs qui ne sont pas tout à fait ignorants de la littérature philosophique et politique du xviii<> siècle, à des lecteurs qui ont quelque jugement déjà et quelque goût. Celui de M. Sorel ? mais il force à la lecture même de Mon* tesquieu, et M. Scherer, qui ne pouvait se méprendre ni quant aux intentions de l'auteur, ni quant à la portée de l'étude conduite suivant ces mêmes intentions, a seulement voulu dire comment il faut lire Montesquieu; — on n'a pas oublié Tarticle si suggestif de l'éminent critique.
Pour M. Zévort, il n'avait à donner qu'une sorte de conférence, et cette conférence qu'il a donnée en effet est tout simplement parfaite. Ceux qui l'entendront ne connaîtront pas certes cette a figure énigmatique et presque équivoque • qu'a été Montesquieu, comme le dit, et assez justement, M. Schérer; mais c'est que, pour une pareille connaissance, il faut certaine ouverture d'intelligence et certains aflinements d'esprit; ils sauront, du moins, la place qu'occupe Montesquieu dans notre littérature, ils sauront les travaux qu'il entreprit, dans quelles dispositions d'esprit et avec quelle volonté.
Montesquieu est l'homme de deux livres, tous les autres, contes exceptés — et on les peut négliger — tous les autres ne sont que des chapitres de ces deux ouvrages; cela a été dit, répété, et M. Zévort le conteste. A-t-il bien raison? Ce demi-sceptique, ce demidilettante, comme dirait M. Bourget, Montesquieu est quelque peu de la famille de Montaigne en même temps que de celle de La Bruyère; M. Zévort ne pou- >vait insister sur ces délicatesses et sur cette indifférence en somme qui font de Montesquieu un tout autre homme que Rousseau, — et sur combien d'autres points encore ils sont dissemblables : l'un, plus charitable, l'autre, plus dévoué; l'un, plein d'indul* gence en dépit de ses fines railleries (la finesse n'en exclut pas toujours la puissance), l'autre philosophe zélé et moraliste sévère.
M. Zévort devait tâcher à montrer en Montesquieu l'écrivain de grand talent, le penseur subtil qui devisait, sans beaucoup d'ordre ni de méthode peutêtre, mais avec quelque hardiesse, sur l'esprit des lois civiles et politiques, sur les conditions d'existence des sociétés humaines; il n'a pas failli à cette tâche; bien au contraire, il l'a remplie excellemment.
Literary Epoohs : Chapters on noted periods 0/ intellectual activity, by George-F. Underhill. London, Elliot Stock, 1887. Un vol. petit in-8«.
L'auteur, jurisconsulte du Middle Temple, s^est donné la tâche de prouver que les hommes de génie, dans l'histoire littéraire, se présentent par périodes et par groupes, et que la littérature reflète les événements et le tour d'esprit contemporains. Ce sont là des découvertes pour M. George Underhill, je le veux croire; mais il est vraiment trop bon de prendre la peine de nous y initier. Tout le monde le savait depuis longtemps, — excepté lui. 11 apporte d'ailleurs, dans sa démonstration, le sérieux solennel et Tallure pontifiante qui caractérisent les enfonceurs de portes ouvertes.
Thèse à part, cependant, le livre est original par plusieurs côtés, et, comme spécimen du beau style anglais, mérite d'être lu. Les époques littéraires choisies pour appuyer l'opinion — si nouvelle! ^~ de l'auteur, sont Pantiquité classique, le moyen âge italien, ou, plus exactement, la renaissance italienne, le siècle d'Elisabeth, le siècle de Louis XIV, le siècle de la reine Anne, la Révolution française avec ses reten-
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
tissemenU en Europe, et la période américaine commençant avec l'indépendance des États-Unis.
Tout en ressassant des idées générales qui ont déjà passé par tant de blutoirs que toute substance nourrissante en est enlevée etquMl n'en saurait plus sortir que du son, M. George Underhill a, sur certains points, des vues particulières qui, sous la pompe et l'apprét du langage dont il les revêt, ne laissent pas que d'être amusantes ou d'avoir du piquant. Je n'en rapporterai que quelques exemples pris surtout dans les pages qu'il consacre à la littérature de notre pays. Laissant donc de côté les chapitres sur les Grecs, les Latins et les Italiens, laissant à l'appréciation des Anglais ce qu'il dit de Shelley, de Byron, de Coleridge, et à celle des Américains les quelques réflexions rapides dont il les juge dignes, je me contenterai de signaler qu'il attribue à Louis XIV personnellement la fondation de l'Académie; qu'il ne voit, au xvii* siècle, en France, que deux vrais poètes, d'un rang secondaire, il est vrai, I^ Fontaine et Boileau, le premier étant d'ailleurs un plagiaire^ et le second un rimeur de libelles diffamatoires; que Racine n'a ni imagination, ni invention, ni véritable connaissance du cœur humain, et ne se recommande, en somme, que par t le poli de sa diction »; que Corneille est un grand homme, mais qu'il était trop pauvre^ et que, sans llnfluence de Malherbe, il aurait peut-être dépassé Shakespeare; enfin que Molière, incomparable par l'union de la force, du burlesque et de la comédie raffinée en un même ouvrage, n'a aucun droit à être appelé du nom de poète, et détruit l'intérêt de ses pièces en coulant chaque personnage dans un moule étroit et absolu. « Il prend, dit en propres termes ce critique plein d'assurance, un certain personnage' comme par exemple un joueur, dans la pièce le Joueur, et de la première ligne à la dernière, d'un bout à Tautre de l'action, ce personnage est un joueur, et rien autre chose qu'un joueur. * Nous laisserons le lecteur sous l'impression de ce jugement, infiniment moins cruel pour Molière que flatteur pour Regnard.
Dictionnaire d'étymologie française, d'après les résultats de la science moderne, par Auguste Schbleb; 3*édit., revue et augmentée. Un vol. in-4^ Bruxelles, M* Falk, édit., et Paris, Bouillon et Vieweg, édit., 1888.
La. première édition de cet important ouvrage parut en novembre 1861, deux ans avant l'apparition des premiers fascicules du Dictionnaire de Littré ; les linguistes lui firent tout de suite un accueil des plus honorables et très mérité. M. Auguste Scheler, docteur en philosophie et lettres, membre de l'Académie royale de Belgique, bibliothécaire du roi des Belges et du comte de Flandre, professeur à l'université de Bruxelles, est un savant aussi passionné ^ue consciencieux : cela se voit à son souci constant de perfectionner son dictionnaire à plusieurs reprises. Une deuxième édition, publiée en 1872, lui avait perinis déjà de faire profiter son ouvrage des travaux de
Diez, de Littré, et même de M. Auguste Brachet, quoique le Dictionnaire étymologique de la langue française de ce dernier lui ait fourni une moins abondante moisson de remarques nouvelles. Ce n'est point pour employer une formule consacrée que M. Auguste Scheler inscrit sur la troisième édition : a revue et augmentée ». Sans doute il n'a rien modifié dans le plan ni dans l'ordonnance de la méthode; mais avec le scrupule du véritable savant, qui, loin de s'indigner des critiques, en recueille ce qui peut Téclairer, il a fait quelques suppressions, d'une part, et de l'autre des rectifications et des « ajoutés » comme il dit. On accuse si volontiers les compatriotes de M. Auguste Scheler de contrefaçon qu'il est juste tout au moins de signaler la loyauté simple et la gratitude méritoire avec lesquelles il cite et remercie ceux dont les travaux lui ont servi à remanier certains articles de son livre : tels MM. Gaston Paris et Paulin Meyer, comme rédacteurs de la Romania, revue philologique créée à Paris en 1872, et le professeur docteur Gustave Grober, de Strasbourg, directeur de la Zeitschrift far romanische Philologie, fondée en 1877.
M. Scheler ne s'est pas borné à faire œuvre d'érudit compilateur : ce n'est pas seulement la fieur et le fruit des recherches de ses émules ou de ses maîtres qu'il a recueilli et consigné; en mainte occasion il émet une opinion personnelle, discute celle des autres philologues et propose une solution originale le plus souvent très justifiée. 11 a du reste le courage de ne pas prétendre trancher d'autorité les problèmes encore insolubles, et d'avouer qu'il doute quand la chose est douteuse, et qu'il ignore quand il n'a pu percer le mystère de l'origine d'un vocable. L'objet essentiel de chacun de ses articles est d'établir le type immédiat d'où procède le mode français qu'il étudie. Il ne s'engage dans les développements, discussions, raisonnements que si ce type est contesté, ou si le rapport de forme ou de sens entre le primitif proposé et le vocable en question présente de l'obscurité ou soulève des doutes légitimes. La méthode que s'est imposée l'auteur l'obligeait à s'abstenir de reproduire les diverses applications passées ou actuelles d'un mot, — sauf les cas exceptionnels où des considérations, tenant au fond du sujet, lui en faisaient un devoir. Le cadre de ce travail ne comprend, en principe, que les vocables de la langue actuelle entrés dans la circulation commune, M. Scheler nous en prévient; il exclut par conséquent les mots appartenant à la terminologie des sciences spéciales, des arts et métiers; mais l'exclusion n'est pas absolue, sa rigueur n'atteint que les termes restés en dehors de l'usage général.
Le seul reproche que l'on puisse adresser à M. Scheler, c'est d'avoir laissé à nombre d'articles une forme un peu désordonnée, parfois de l'obscurité, défauts de rédaction qui ne gâtent cependant pas le fond scientifique des explications, et qui tiennent à la préoccupation d*être concis. M. Scheler le reconnaît lui-même, il en fait son med culpd de la meilleure grâce et avec l'honnête modestie du monde. Aussi
ne lui fenms-noûs-pasun grief irrémissible, et tant de bonnes qualités recommandent son ouvrage à l'estime des érudits et des simples lettrés, de ceux qui savent et de ceux qui veulent apprendre, que nous ne lui marchanderons pas les éloges.
On pouvait aussi regretter que le savant professeur n'eût pas fait précéder son livre d'une introduction dans laquelle auraient été méthodiquement exposées les lois principales qui ont présidé à la formation et à la transformation successives des mots français. L^excuse quMl en donne est assez plausible : des aperçus de ce genre se rencontrent ailleurs, dit-il, et un travail développé sur cette matière, traitée du reste en substance dans la grammaire de Diez, eût considérablement grossi le volume. — Par ces raisons, M. Scheler se réservait d'en faire Tobjet d'une publication spéciale. Il Pa fait paraître en 1875, trois ans après la deuxième édition de son grand ouvrage, sous le titre : Exposé des lois qui régissent la transformation française des mois latins, — Puisqu'il donnait une nouvelle édition de son Dictionnaire, il n'eût pas été, ce nous semble, mauvais ni pour lui ni pour le lecteur que cet exposé se retrouvât en tête; l'augmentation de volume n'eût pas été excessive, et l'inconvénient, en tout cas, eût été moindre que l'avantage, pz.
Le Gheroheur. Journal mensuel, 28, rue de Lyon,
Paris. 2 francs par an.
Il y a longtemps que nous voulions signaler à nos lecteurs cette petite revue qui entre dans sa troisième année et qui a trouvé un succès mérité. Elle n'a rien de littéraire, mais nos lecteurs seront par elle intéressés, ce qui est bien, et amusés, ce qui est mieux encore.
Louis Figuier a décrit les grandes inventions. M. Arthur Good, ingénieur et re'dacteur en chef du Chercheur, s'est proposé de décrire les petites. Il donne des descriptions et des dessins des divers bibelots vendus sur les boulevards et qui disparaissent à la suite d'une vogue éphémère; il ne rougit pas de les décrire avec autant de soins que s'il s'agissait d'une locomotive ou d'une invention électrique importante. Sous le titre de Récréation^ il ajoute à chaque numéro une série d'expériences amusantes qui • feront le bonheur des grands et des petits enfants. C'est un plaisir à bon marché que nous recommandons à nos amis.
POESIES
Vibrations, par Jean Bertheron. Un vol. in- 18. Paris, 1888. Paul Ollendoff, édit. — Prix : 3 fr. 5o.
Que l'on m'accorde d'abord que du moment où une femme barbotte dans l'encrier et livre son élucubration au public, il n'est plus question d'une femme, mais d'un auteur; et que, parlant de son livre, le critique est tenu non de galanterie, mais de franchise. Ce postulat accordé, avouons sans feinte que le vo-
lume signé d'un pseudonyme masculin par une dame qui a soin de nous informer de son véritable sexe au moyen d'une préface écrite par un ami, ce volume vient inutilement grossir le tas des galimatias rimes.
On pourrait se contenter de sourire de cette facilité déplorable ou de ce stérile effort, si les louanges hyperboliques de la préface n'appelaient un jugement plus considéré et, partant, plus sévère. Le vers a beau être enflé, redondant, l'idée n'en est pas moins banale, et l'on ne saurait sérieusement prendre l'auteur de Vibrations pour un a savant qui connaît sur le bout du doigt l'histoire des civilisations les plus anciennes », parce qu'il a dans un amphigouri recommencé ce lieu commun de l'antithèse de la Rome païenne des césars et de la Rome chrétienne des pontifes, bien que cette pièce, intitulée Rémus et RomuluSy soit pour lui l'occasion de faire rimer romain avec palatin.
De qui se moque le préfacier, du public ou de l'auteur, quand il présente comme « un heureux pastiche des essais poétiques des temps où le cliquetis des armures se mêlait au bruit des baisers » des ballades où l'on trouve des pauvretés comme cette
strophe :
Oh ! sur les sombres parvis
Dans les ardentes chapelles,
Les châtelaines fidèles...
Oh! sur les sombres parvis!...
£t puis quoi? et la ballade se termine ainsi :
J'ai déjà trois fois mon âge, Ne me parlez pas d'amour!
Qu'est-ce que c'est que d'avoir trois fois son âgç?
Les mots s'enfilent pour la rime comme des grains vides sur un fil de fer, ce qui nous vaut de la poésie claire et fine comme ceci :
La colombe chère Vient de s'envoler; Son âme, 6 mystère, Ne pourra, sur terre, Plus se 'consoler.
Quel mystère? Hé, c'est dans l'air et non sur la terre que ce désagrément l'atteint puisqu'elle s'est envolée! Et quel est ce charabia de la colombe et de son âme, qui ne vont pas ensemble? et à la strophe suivante, c'est encore plus compliqué : « Son cœur est resté blotti sur la branche ». Donnez tout de suite comme titre à la pièce Rébus; nous saurons ce que veut l'auteur.
Jean Bertheron commet d'étranges inadvertances sous l'influence de la métromanie. Il (ou plutôt elle) envoie des boucles anciennes à Monseigneur X..., et elle écrit parlant à ces boucles :
Depuis le jour où vos lumières  la cour du grand Roi-SoIeil Brillaient aux souliers de mes pères Dans ce menuet solennel.
Ah! combien de pères avait-elle dans un s&Ul me-
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
fluet/si solennel quMl fût? La solennité de ce menuet
rojil impressionne si vivement Jean Bertheron que
do coup elle donne solennel pour rime à soleil, et
qu'à la stance qui suit elle en out>lie la syntaxe, et
ridiculement écrit :
Mon bras profane
De votre sort s'est rappelé...
Et ces contes que M. Fournier u la complaisance de trouver ressemblant à ceux de Boccace ou de Musset, peut-on rien de plus filandreux, de plus vulgaire, de plus long! Le Coucou est encore celui qui au début prend le plus d'allure, mais il s'alanguit bientôt et s'éternise outrageusement ; et Ton trouve- , rait difficilement une lecture plus pénible que celle de la Voyante se traînant de la démarche boiteuse du vers de douze pieds.
Jean Bertheron, nous révèle le préfacier, est une femme du vrai monde, une jeune femme. Je suis convaincu qu'elle est charmante, que son esprit est cultivé, et nul ne lui refusera comme femme l'hommage auquel a droit toute femme de bon ton, qui sait sourire et causer; mais, comme poète, les lecteurs sincères lui refuseront aussi justement leur admiration, et sef amis désintéressés devront lui conseiller de ne, pas récidiver. pz.
Errant, par Léonce de Larmandie. Un vol. in*i8 Jésus. Alphonse Lemerre, Paris, 1887. — Prix : 3 francs.
A travers l'Espagne^ le Maroc, l'Italie et TAutriche, M. de Larmandie a promené ses yeux et son àme; il en a vu, il en a senti les charmes naturels, la clarté vive des jours et la sereine lueur des nuits. 11 a compris et admiré les chefs-d'œuvre que Part a semés sur ces terres privilégiées : Pémotion a donné le branle à la faculté d'expression du poète, et comme dWres rapportent de lointains voyages des albums de croquis au crayon ou d'aquarelles, il a rassemblé ses impressions et ses souvenirs en un léger volume de jolis vers. La description naturellement abonde; par bonheur, cette forme un peu froide et facilement monotone est réchauffée par un sincère sentiment de la beauté, et une louable vigueur de style : par exemple, s'il nous veut montrer un Torse vu à Rome :
Braialemeot tordu, raccourci, démembré, Ce troDc prodigieux d'un corps démesuré Semble un chêne massif et noueux, dont le faite £t la base ont été broyés par la tempête.
Le morceau continue, accentuant la physionomie de
« ce Colossal débris, ce moignon de statue ».
^^ grâce n'est pas absente quand le sujet est gracieux :
Reine tombée, en proie au souvenir amer, Etendue au sein bleu de l'indolente mer, l^ont la houle flottant sur les houles profondes lllQmina les quatre océans des deux mondes, Qoand je le vois languir en un vague sommeil ^^ blancheurs de ta lune, aux feux de ton soleil.
'°*> débute une jolie pièce consacrée à Venise.
Le souffle héroïque passe aussi dans Pâme de M. de Larmandie si des lieux parcourus surgissent les grands souvenirs de l'histoire : le morceau écrit dans l'île Lobau et intitulé Essling en est la preuve.
Ce recueil mérite donc l'accueil bienveillant et la sévère attention de la centaine de lettrés qui en France lisent les vers. pz*
Poèmes sinoères, de Martial Besson, avec une lettre-préface de Léon Cladel. Un vol. in- 18 jésus, Paris, Alphonse Lemerre, 1887. — Prix : 3 francs.
« Instituteur primaire, vous exercez quotidiennement votre apostolat et néanmoins vous trouvez le temps de rimer on ne peut mieux, oui, ma foi! » C'est la première phrase de la lettre-préface. Voici la seconde : « Vos vers, vous dira-t-on, ne sont pas écrits selon telle ou telle formule et vous n'êtes point un partisan de Part pour Part; à cela, répondez : Oui, je m'en flatte! » Les autres n'ajoutent rien à cette déclaration qui étonne venant du romancier que l'on connaît, un styliste s'il en fut. Que « Danton soit plus digne d'être célébré dans une ode ou dans un hymne que mademoiselle Suivez-moi jeune homme », on le peut accorder; est-ce à admettre que le mérite d'un héros célébré dans une ode ou dans un hymne fasse la valeur de cet hymne ou de cette ode?
Ouvrons le volume; tournons les pages.
Artiste, à coup sûr, M. Besson ne l'est pas. Ses vers laissent, la plupart, beaucoup à désirer. Mais, après la lecture de la lettre-préface, s'attendant à trouver seulement des morceaux de prose rimée, on prise encore les vers de l'instituteur. Les vers, ils ne sont pas très inférieurs à ceux que nous donne M. Coppée. Après la lecture de la lettre-préface , on pouvait, par contre, espérer — ou craindre — de virulentes apostrophes dans une langue nullement édulcorée : M. Besson chante la chanson des époux, il chante la chanson d'avril :
Voici la saison d'errer par les bois : Avril fait craquer les bourgeons des branches; Les sentiers bordés d'aubépines blanches, Sont pleins de parfums et de douces voix.
Donc, chaque matin, dès qu'un rayon rose Enluminera l'Orient vermeil, Dispos et narguant le !âche sommeil.
Je laisserai là le chevet morose.
Point de pièces pour célébrer Danton. M. Cladel a à la fois servi et trahi l'auteur des Poèmes sincères.
Le Romanoero provençal, avec la traduction française littérale, par Félix Gras. Un vol. in-i8 jésus. Paris, Albert Savine ; et Avignon, J. Roumanille, 1 887. — Prix : 4 francs.
Le pape, les Juifs, les Sarrasins, les Hongrois, Jésus avec Maia, Magdeleine et Marthe; et les pêcheurs de la mer provençale, et les châtelaines du
pays de la Durance^ du Rhône, du Ventoux, des Alpines, ce sont les personnages des ballades ou romances. Naïveté cherchée et foi voulue; le poète, même alors, surtout alors qu'il chante Jésus errant à travers la Camargue, semble un païen. Ainsi nos collégiens célèbrent Icare ou Deucalion. Les vers provençaux du poète sont, au reste, comme les vers latins de nos meilleurs rhétoriciens.
Ne disons plus notre ennui à voir Flamingants, Catalans, Provençaux s'appliquer à redonner vie au patois, dialecte, si l'on veut, des vendeurs d'herbes et des marchands de poissons sur les marchés. Leur tentative ne nous plaît pas et le dessein qu'elle accuse nous plaît moins encore.
M. Gras protesterait si on l'accusait de caresser quelque rêve d'autonomie pour sa Provence :
J'aime ma Provence plus que ta province; J'aime la France plus que tout !
Ne nous défendons donc pas de goûter ses ballades ou romances. Elles ont la grâce du bibelot moderne, reproduction plus ou moins fidèle de quelque objet d'art ancien, bassin, aiguière; elles peuvent ravir, enchanter, non le paysan des environs de Carpentras ou de Tarascon, mais le dilettante parisien.
A la fin du volume, quelques airs populaires sur lesquels le poète aime de chanter des ballades; ce sont de simples phrases musicales, mais qui ont leur originalité et leur charme. f. g.
La Chanson de l'homme, par Édouabd Guillau- MBT. Préface par Emile Michelet. Paris, Alphonse Lemerre, 1887. ^^ vol. in- 18. — Prix : 3 fr. 5o.
C'est le poète Emile Michelet qui présente au public le poète Edouard Guillaumet. Et il le fait avec d'autant moins d'embarras qu^il est convaincu — du moins, il faut l'en croire — que le public, ne lisant jamais les préfaces, n'entendra pas sa présentation. Je n'y vois, pour ma part, nul inconvénient. Du moment qu'on parle pour son plaisir, les auditeurs importent peu, et leur opinion encore moins.
M, Emile Michelet — dont j'ai, quoi qu'il en pense, lu la préface — trouve le titre du recueil de son confrère en poésie, M. Edouard Guillaumet, fort prétentieux; mais il loue cette prétention, un poète, paraît-il, n'en ayant jamais assez. Insatiabile genusl Le fait est que je vois bien, dans ces vers tantôt moqueurs, tantôt irrités, tantôt ardents de désirs ou de mépris, les chansons d'un homme; mais la Chanson de Vhommej le cri modulé à l'infini qui pousse l'humanité dans sa traversée du rien au néant, mon oreille ne le perçoit point. Malgré quelques pièces à fracas — sans échos d'ailleurs, — telles que/â Tour de Babel, le Martyr des races, la Dernière Aurore, l'homme ne me paraît pas exprimé au vif dans son essence poétique par les pièces de vers que M. E. Guillaumet distribue sous ces trois chefs : Héros, Fantoches et Martyrs. Lt talent de l'auteur n'est point méprisable; mais il en est tant d'autres dont il en faut dire au*
tant! Voici le début d'un petit morceau philosophique intitulé Doute éternel :
Oh! mon Dieu! que la vie est triste et monotone! Comme on voudrait mourir, si l'on savait, hélas! Où le cœur que dessèche une brise d'automne, Doit aller sommeiller, vide d'espoir et las !
Cette aspiration craintive n'est point neuve, et le poète le proclame en son titre. Mais il aurait dû nous faire la grâce de la rajeunir par la forme; ou, s'il y était impuissant, nous en faire grâce tout à fait. Veut-on quelque chose de plus original ? Je choisis — car les citations courtes sont obligatoires ici — le sonnet Au cabaret, qui me paraît être un bon échantillon du talent de l'auteur quand il se montre avec tous ses avantages :
La lèvre humide encor du rhum ou du genièvre. Les hoquets de l'ivresse élargissant leur col. Des marins, revenus de l'Inde ou du Mogol, Aux murs du cabaret fixent leur regard mièvre.
Immobiles, muets, les doigts tremblants de fièvre.
Bestiaux sans pensée attachés au licol,
Dans les tiédeurs d'orgies et les senteurs d'alcool.
Ils sont là, chacun d'eux frissonnfht comme un lièvre,
Quelques-uns, abrutis, assommés, sans'remords. Sur les bancs du taudis s'affaissent ivres-morts; D'autres, la pipe aux dents dont la flamme livide
Eclaire d'un reflet leurs nez en floraison, Regardent en rêvant, les yeux remplis de vide, Les flocons de fumée emporter leur raison !
En somme, il n'y a point de raison pour refuser à M. Edouard Guillaumet de s'enrôler dans la légion des poètes contemporains. Bon pour le service! A qui le tour? b.-h. g.
Rayons brisés, poésies par Robert Dryal. Un vol. in-16. Paris, A. Lemerre, 1888. — Prix : 3 francs.
C'est un premier recueil. L'auteur, ce semble, est encore très jeune. Soyons-lui donc indulgent : n'allons pas lui reprocher de n'avoir pas su garder au cabinet la plupart des pièces publiées et qui ne laissent paraître aucun mérite d'aucune sorte, et puisque dans le volume il se trouve plusieurs morceaux assez bien venus en somme, regardons à ceux-ci seulement.
Signalons-en quelques-uns.
Très banal, parce que très humain, le sentiment exprimé dans la pièce intitulée : En voyant reverdir les arbres; l'expression n*est pas d'un habile, elle n'est pas non plus d'un ouvrier tout à fait inexpérimenté. Mieux composé et intéressant, le morceau qui a pour titre : Ville ensevelie; le poète dit d'abord les morts couchés en ces villes que recouvrirent si longtemps les cendres du Vésuve; nous leur ressemblons souvent, ajoute-t-il,
Car ceux-là sont nombreux, dans nos cités vivantes, Que la souffrance un jour dessèche jusqu'au cœur.
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
Et mie&x enicvelift qu'en les laves mouvantes
Dam kar désespoir sombre, ou lugubre, ou moqueur*
Aatsi, souffle mortel sous qui l'homme succombe, Qaand tu viens effleurer leur tête sans effroi, Ta ne mets rien qu'un peu de poudre dans la tombe, Car la mort qui prend l'âme est passée avant toi !
Signalons encore cette autre pièce : les vrais Martyrs :
On les a vus marcher, tous ces premiers chrétiens, Souriants au supplice, abandonner leurs biens, Et sans trouble quitter leurs villes et leurs familles. la instruments de fer, dans leurs efforts puissants, NVrachaeint pas un cri, même aux adolescents, N'arrachaient qu^un sourire aux douces jeunes filies. Car ils mouraient remplis d'espérance et de foi. £b! que leur importait la colère d'un roi? N'allaient-ils pas chanter d'éternelles louanges, Daos le divin séjour du Roi des rois? Leurs yeux Jusqu'au dernier moment s'élevaient vers les cieux : Ils croyaient voir descendre et monter les archanges!
Mais ces temps sont passés. I.es martyrs d'aujourd'hui Ont des fronts sur lesquels aucun rayon n'a lui ; lit ont interrogé vainement les espaces, Et n'ayant devant eux ni guide ni flambeau, Ils marchent sans espoir, lentement au tombeau. Supplice plus cruel que les bêtes rapaces ! Ils ont bcnrté du front en tous sens leur prison. Mais ils n'ont obtenu pour réponse qu'un son Qu'ils ont tous entendu dans le gouffre s'éteindre. Avec un bruit profond, sourd et lugubre... Bien Qu'ils n'aient pas d'auréole et qu'ils n'affirment rien. Voilà les vrais martyrs, voilà ceux qu'il faut plaindre!
Ces strophes ne sont pas dépourvues de toute valeur, p. G.
Les RavenelleBy par Antoine de Bengy-Putvallée. Un vol. in-i8 Jésus. Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1888. — Prix : 3 francs.
Les Ravenelles sont des giroflées, si j'en crois Littré. Le rapport du titre avec la substance du volume ne m'apparaît pas évident. Les* titres des diverses parties ne sont pas mieux choisis, sauf un seul, Sonnets du temps jadis; celui-ci au moins dit ce qu'il veut dire. Mais qu'importe ce détail ? Les vers de M. de Bengy-Puyvallée ne sont pas tous à dédaigner; et l'on peut lui pardonner nombre de sonnets banals et vides, en considération de quelques heureuses rencontres, celle-ci par exemple :
Un chant d'alouette lulu.
Dans la gaîté des matinées, Réveille sous ses fleurs fanées Mon cœur tremblant, irrésolu.
Poème éternellement lu; Dans les brumes illuminées J'ai revu mes jeunes anné^; Il fait soleil, mais il a plu.
Sur l'herbe mouillant ta pantoufle Déjà tout étincelle; un souffle Allume pétale et couleurs.
Presque en chantant la brise essuie Dans sa caresse, à l'œil des fleurs, Toutes les larmes de la pluie.
Çà ne dit pas grand' chose, et cette pantoufle traînant dans Pherbe n'est assurément pas d'une poésie raffinée. Ce n'est pourtant point le plus mauvais des sonnets enfilés le long des Ravenelles. Pour ne pas faire de peine à l'auteur qui manifeste de-ci de-là un sentiment délicat, une pointe d'émotion sincère, parmi des vers trop semblables à des bouts-rimés, nous déclarerons que ce n'est pas le meilleur non plus. Et ce meilleur, nous laisserons aux lecteurs des Ravenelles la surprise de le découvrir. p. 2.
HISTOIRE — Chronologie — Documents — Mémoires —
La Révolution dans une petite ville, par Raoul Rosières. Un vol. in- 12. Paris, Laisney, éditeur, 1888. — Prix : 3 fr. 5o.
La petite ville dont M. Raoul Rosières nous présente la monographie, restreinte à la période révolutionnaire, c'est Meulan (Seine-et-Oise). Excellent travail, plus curieux même qu'on ne supposerail ; comme le fait remarquer l'auteur, nous ne connaissons la Révolution que dans les grandes
villes; M. Taine a bien cité un certain nombre de petites localités où s'est perpétré quelque fait sanglant, mais il en cite à peine une centaine. Cest peu en une nation qui comprend plus de 33, 000 communes, non comptés les hameaux, « Pour être à môme de porter un jugement valable, compFet sur le caractère général de la Révolution, il nous reste encore à explorer ce monde, à peine entrevu, des paysans et de la bourgeoisie provinciale. » Le récit des événements dont Meulan fut le théâtre
ise
de 1789 à 1796 ne comprend pas d'épisodes émouvants, mais il relève bien des particularités significatives que la grande histoire a dédaignées, ou n'a pas aperçues. M. Raoul Rosières nous donne, ce qui vaut la peine d'être examiné, la psychologie d'une petite ville, d'un microcosme, dans la crise; il marque d'une façon instructive l'action constante de la disette sur les dispositions des esprits, les menus détails du fonctionnement de la nouvelle organisation administrative, le mode de recrutement des volontaires, etc. Le détail pittoresque ne manque pas : par exemple, la description des fêtes nationales, dans lesquelles les cortèges de prêtres en chasubles étaient lymplacés par des théories chantantes de jeunes filles en robes blanches : ce qu'elles chantaient, c'était, comme de juste, des hymnes patriotiques, ou soi-disant tels. C'est une institutrice qui se charge de recruter parmi ses élèves toutes les jeunes filles nécessaires aux cérémonies, et souvent même elle pousse le zèle jusqu'à payer leur parure, dépense que le conseil lui rembourse ensuite. Faut-il une déesse de la Raison ou de la Liberté, elle s'emploie à la trouver aussi et, forte de son ascendant de cousine à Robespierre, s'en va chez le père de la jeune fille qu'elle juge la plus digne de jouer ce rôle auguste : « Citoyen, dit-elle, il me faut ta fille pour être déesse. — Mais, citoyenne, il y en a dé bien plus belles qu'elle dans Meulan. — N'importe, j'ai jeté les yeux sur elle, c'est ta fille quHl me faut (oh! oh ! oh!) — Prenez-la, citoyenne, elle est à vous... » L'auteur dit tenir ce fait d'un contemporain, présent à l'un de ces entretiens. L'ouvrage de M. Rosières est orné d'une gravure à Peau-forte par Félix Oudart, un artiste de talent remarqué plusieurs fois au Salon, représentant la vieille église Notre-Dame de Meulan, de style transitoire entre le roman et le gothique, qui a été démolie en i885. Ce n'est point perdre son temps que de parcourir ce petit livre : les indications qu'il donne, les réflexions qu'il suggère ne se circonscrivent pas à la seule petite ville de Meulan; on peut sans abus les généraliser et les appliquer à bon nombre de communes où les choses ont dû se passer de même. pz.
Souvenira d'un dragon de l'armée de Grimée : avril 1854 -juillet 1856, par Ch. Mismer. Un vol. in-i8; Paris, 1887. Librairie Hachette.
On ne refera pas l'admirable livre d'Alfred de Vigny, Grandeur et servitude militaires, non plus que le récit delà bataille de Waterloo de Stendhal; mais tout souvenir sincère de la « vie des camps » — pour reprendre une façon de dire très juste, tombée en désuétude) je ne sais pourquoi, — tout jugement sur l'existence du soldat en campagne porté par un témoin de bonne foi, pris dans le rang jusqu'au grade d*oâcier supérieur, peut-être même d'officier général, toujours nous donnera la confirmation par analogie des émotions, des sentiments et môme des faits rapportés par les deux grands écrivains. Telle est l'impression que nous laisse la lecture des Souvenirs d'un dragon de Varmée de Crimée, ce vif récit
des illusions et des déceptions de l'auteur, jeune engagé volontaire, brigadier, rien de plus, dans un régiment de cavalerie, après quatre ans de service, rendant ses galons pour passer dans un autre régiment et partir pour la Crimée avec l'ambition légitime d'y conquérir Tépaulette, revenant enfin deux ans après avec l'unique galon d'argent de maréchal des logis, ayant eu à peine l'occasion de tirer le sabre du fourreau. Toutes les pages de ce livre, sans exception, sont vivantes, parce qu'elles ne nous parlent que de choses réellement vues et vécues. Et, incidemment, que de réflexions justes ! Notamment, aux pages 140 et suivantes, sur l'incommodité de notre costume militaire, malgré les incessantes transformations que chaque ministre tour à tour lui fait subir et dont le soldat, qui n'est pas consulté, quoiqu'il en soit victime, fait si prompte justice en campagne. Quelle vérité aussi dans le sentiment des regrets éprouvés — en dépit des cruelles souffrances supportées en ces deux longs hivers et des blessures de l'ambition déçue — lorsque le moment est enfin venu de quitter la terre d'Orient et la vie de la tente, vie aventureuse, poétique et grande, pour retomber dans la plate et minutieuse servitude de la vie de garnison ! M. Ch. Mismer communique ses impressions au lecteur et les lui fait partager sans aucune affectation déclamatoire, par la simplicité même et la bonne humeur du récit, que l'on suit d'un bout à l'autre avec l'intérêt que toujours s'attache toute parole sincère.
Guerre de 1870-1871. — Les grandes batailles de Metz, par Alfred Duquet. Un vol. in- 12 avec cinq cartes; Paris, Charpentier, 1888. — Prix: 3fr.5o.
M. Duquet a entrepris, après tant d'autres, de dire la vérité sur la guerre de 1870 et sur les grandes batailles qui l'ont inaugurée. Son premier essai, relatif aux luttes de l'armée de Mac-Mahon, a provoqué dans la presse militaire une certaine défiance; l'auteur se plaint en effet « du déchaînement produit dans tout ce monde de généraux et de fonctionnaires, chez les parents, les amis des personnages atteints, meurtris, blessés mortellement ». Ceux qui se souviennent, en effet, des pages de son premier ouvrage, Frœschwiller, Chdlons, Sedan^ conviendront que M. Duquet n'avait pas toujours observé les règles de l'impartiale .histoire et que ses aperçus, pour être vrais peut-être, rappelaient, un peu trop , dans leur forme, le polémiste et le reporter.
Nous ne ferons pas le même reproche à sa nouvelle étude. Écrite plusieurs années après la prc mière, elle s'est ressentie de la maturité acquise par Técrivain. Mettant à profit l'immense somme de do-* cuments parus jusqu'à ce jour^ M. Duquet a exposé ses critiques dans une forme plus sobre, plus digne d'un historien sérieux. Il a procédé souvent par citations pour les faits militaires proprement dits, abritant ses descriptions techniques sous l'égide d'écrivains autorisés. 11 nous a donné ainsi une physionomie aussi exacte que possible, très pittoresque et très vi«
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
Tante des luttes homériques de l'armée du Rhin et a dressé une fois de plus le sombre bilan des responsabilités; en tête reste toujours celui que l'unanîmité d'un conseil de guerre a déclaré coupable, Texmaréchal Bazaine. c. m.
Abrégé de l'Hiatoire de la civilisation depuis les temps les plus reculés jusqu'à dos jours,
par Ch. Seignobos, docteur es lettres, avec figures dans le texte ; Paris, G. Masson, 1888.
Il nous en souvient, parlant ici même de VHistoire delà civilisation de M. Seignobos, nous avons formulé quelques réserves. Cette histoire, destinée aux jeunes gens qui suivent les cours de l'enseignement secondaire, nous semblait un peu bien dogmatique. Mais, si Ton s'adresse aux enfants de nos écoles primaires, on doit s'eflbrcer bien moins de leur permettre de juger par eux-mêmes que de leur offrir comme un vaste tableau en clair, avec les grandes lignes seulement de la suite des civilisations, et Vabrègéf biçn qu'encore un peu chargé de détails, est le tableau qu'il fallait présenter. Les grandes révolutions intellectuelles, morales, religieuses n'y sont pas esquissées en traits assez forts, et les simples changements politiques sont, quelques-uns du moins, trop nettement accusés; mais les divisions du tableau sont heureuses, et l'enfant prendra aisément une vue d'ensemble des événements accomplis; il en comprendra ^sez bien, autant que le peut faire un enfant, la signification et la portée.
Essais sur l'Allemagne impériale, par Ernest Latisse. Un vol. in-j6; Paris, Hachette et C'% 1888. — Prix : 3 fr. 5o.
Ces Essais, on les connaît : tous ont été publiés dans la Revue des Deux Mondes. Rappelons-en les titres et indiquons la date de la publication : — Vinvasion dans le département de V Aisne (i5 novembre 1871); — Une visite au parlement d'Allemagne [ib juin 1877) * — Les partis socialistes en Aile* magne (i5 septembre 1873); — Les élections au parlement d'Allemagne (1*' mars 1874); — L'émigra-tioH allemande (i" janvier 1874); — La crise économique en Allemagne (i5 novembre 1876); — Notes prises dans une excursion en Allemagne (i5 juillet 1886); — L'état politique de V Allemagne (i«' juillet
i)'autres études ont été faites et publiées sur le socialisme en Allemagne, sur Témigration allemande, qui ont la même valeur, sinon une valeur plus grande que celle de l'éminent professeur. Les causes de la crise économique avaient déjà été démêlées quand il a pris soin de les analyser à son tour; on peut seulement estimer qu'il l'a fait avec une grande sagacité. Mais l'essai sur l'invasion en 1870 est une page d'histoire qui, relue dix-sept ans après qu'elle a été écrite, £3it plu^ que raviver des sentiments douloureux; mais le journal de voyage, on l'a pu rapprocher des notes, si remarquables de cet écrivain qui vient de
passer Un mois à Berlin — c'est sous ce titre qu'elles ont été publiées, — et le journal n'a rien perdu à ce rapprochement; mais l'étude sur l'état politique de l'Allemagne, ce ne sont pas uniquement les diplomates français qui l'ont lue lentement et phrase après phrase.
Le recueil de ces Essais est précédé d'un avant" propos dans lequel, tout à la fin, se trouve raconté un rêve. Nous abrégeons le récit que l'on retrouvera : Guillaume I", empereur d'Allemagne, est mort; son fils, malade, à qui revient le pouvoir impérial, parle aux rois et princes qui font cercle autour de lui; il leur dit : « L'humanité se donne au cours des siècles des tâches diverses; demain ne peut ressembler à aujourd'hui. Le passé nous a laissé la guerre; mais le présent, qui souffre et qui étouffe dans une atmosphère chargée de haine, veut la paix. Le moment est venu de réconcilier les hommes avec les hommes... J'ai ordonné à mes troupes d'évacuer leur^ garnisons d'Alsace- Lorraine. » Faisant une allusion très directe à cette partie de Vavant-propos de M. Lavisse, M. Colani, qui est peut-être bien l'auteur du Mois à Berlin, SL écrit dans la République française : « Ce n'est pas l'occupation de l'Alsace-Lorraine, mais l'ambition césarienne de la Prusse qui menace la paix. Dans son for intérieur elle nous reproche non des projets de revanche, mais notre indépendance. Nous sommes, en face d'un nouveau Philippe, les défenseurs de cette partie du monde; notre cause est celle de l'Europe, et, soyez-en persuadés, ceux-là mômes qui se sont laissé enchaîner nous rendront grâces un jour de n'avoir point fléchi devant l'idole. »
Très juste est la remarque de M. Colani, mais lui fallait-il paraître la faire à M. Lavisse? M. Lavisse qui a lui-même qualifié son rêve d'insensé, et qui, le contant, n'a pas supposé la neutralisation de TAlsace-Lorraine comme la cause, mais comme l'effet d'une détente, est, à tout considérer, du même avis que le rédacteur si autorisé de la République française; il l'a bien montré et dans son avant-propos et dans la dernière des études qu'enferme le volume : A bello ad bellum, et le grand empire du centre — quand et comment s'effondrera-t-il ? Le socialisme sera-t-il l'instrument? — est condamné à fausser l'œuvre de la civilisation. f. g.
Charlotte de Bourbon, prinoease d'Orange, par
le comte Jules Delaborde. Un vol. in-8°; Paris, Fischbacher, 1888.
M. le comte J. Delaborde, qui s'est constitué l'historien de la grande famille protestante des Coligny, sur lesquels il a publié cinq volumes des plus remarquables, nous donne aujourd'hui une très intéressante et savante étude sur Charlotte de Bourbon, femme de Guillaume de Nassau, prince d'Orange, l'une des plus belles figures du patriotisme français au XVI* siècle. Nulle femme, par sa piété, ses vertus, par le charme de ses exquises qualités, n'a fait plus d'honneur à son temps et à sa maison. Née en 1546 ou i547, Charlotte de Bourbon était la quatrième des
cinq filles de Louis II de Bourbon, duc de Montpensier. Son père était le chef de cette branche cadette des Bourbon-Montpensier détachée au xt* siècle de celle des Bourbon- Vendôme, rois de Navarre, et qui s^éteignit en la personne de Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier, femme de Gaston duc d*Orléans, et mère de la célèbre mademoiselle de Montpensier. Son père^ très ardent catholique, Pavait destinée d'abord à la vie religieuse. Elevée près de sa tante maternelle Louise de Long-Vie, abbesse de Jouarre, elle lui succéda même dans cette dignité, en i559, alors qu'elle avait douze ans seulement. Mais contrainte dans sa vocation, elle protesta contre ses vœux dès que la mort de sa mère et le second mariage de son père avec Catherine de Lorraine lui eurent rendu quelque indépendance. Encouragée par Jeanne d'Albret et portée vers les opinions de la Réforme, elle quitta, en iSyi, l'abbaye de Jouarre et se retira à Heidelberg, près de l'électeur palatin Frédéric III, qui lui avait offert un refuge. Elle avait alors vingtcinq ans. Pendant les trois ans qu'elle resta à la cour de l'électeur, elle entretint les relations les plus suivies avec sa sœur la duchesse de Bouillon et les plus célèbres calvinistes de France : Pierre Boquin, Doncau, F. Du)ou, les Coligny surtout. Guillaume de Nassau, le héros de l'indépendance des Pays-Bas, conçut pour elle une telle estime, mêlée à un sentiment plus tendre, qu'en 1475 il demanda sa main. Le mariage fut célébré à la Brielle le 12 juin. Cette union, qui fut toujours parfaitement heureuse, fut malheureusement bien courte : elle dura huit années seulement. Charlotte mourut à Anvers, le 6 mai 1 582, peu de jours après l'attentat commis par Jauréguy sur son mari qui, deux ans plus tard, devait périr sous la main d'un nouvel assassin. Elle laissa de profonds regrets dans les Pays-Bas et même en France. M. Jules Delaborde a fait revivre cette touchante figure avec un art et une science tout à fait remarquables. — l. a.
Le oulie de Jeanne d'Aro au XV' sièole, par
Pierre Lanéry d'Arc, avocat à la cour d'appel d'Aix, membre et lauréat de plusieurs sociétés savantes. Orléans, H. Herluison, 1887, broch. in-8».
Dans une élégante brochure de 84 pages, tirée à 100 exemplaires sur papier de Hollande, un descendant de la famille de Jeanne d'Arc, sans doute, M. Pierre Lanéry d'Arc, a recueilli et publié d'intéressants documents, desquels il appert que l'héroique vierge de la France fut même de son vivant l'objet d'un culte assez répandu. La thèse qu'il soutient ne saurait être l'objet d'aucun doute ; mais il n'en est pas moins utile d'en avoir réuni les preuves de toute nature comme il l'a fait. Il se propose cependant encore un autre but d'utilité plus pratique à son gré. C'est à presser la canonisation, depuis si longtemps en instance de la bonnePucelle. Il donne même la formule de la prièrequ'on devra lui adresser lorsque l'Eglise l'aura reconnuepour sainte,prière,dont nous affirmeM. Pierre Lanéry d'Arc, les termes ont été « dictés par l'Esprit de Dieu ».Pour nous, sainte ou non, Jeanne d'Arc est
sacrée, car elle est la personnification pure et sublime de la France secouant le joug. Mais il est curieux, et à un certain point de vue, touchant, d'apprendre que, dans la famille, les voix n'ont pas cessé de se faire entendre. b.*r. g.
Les grands Révolutionnaires, par Charles d'Héricault. Un vol. in-40 publié en cent livraisons illustrées à dix centimes. Paris, Perrin (librairie académique Didier); Lille, librairie de la Société de S. Charles Borromée; 1888.
Le centenaire de la Révolution aura lieu l'année prochaine, à moins qu'il n'ait pas lieu, car on parle d'ajourner l'exposition universelle qui devait en être le plus bel ornement et la consécration. Quoi qu'il arrive, et rien n'est sûr par le temps qui court, on se prépare au centenaire de la Révolution par une polémique ardente sur les idées, les choses, les hommes d'il y a cent ans. On s'y est pris de bonne heure. Il y a des années que la discussion est ouverte, et elle n'est pas près de finir. M. Taine a jeté dans cette discussion le poids de sa plume ; les événements et les doctrines aux prises ont pris soin d'envenimer le débat. Il y a deux manières de célébrer le centenaire de la Révolution et deux courants correspondants : celui de ceux qui approuvent les souvenirs de la Révolution et cherchent à en pousser les principes à l'extrême. En face de lui, il y a le courant de la résistance, le courant de l£^. tradition nationale, delà conservation sociale et religieuse. M. Charles d'Héricault est de ce dernier courant. On le connaît : il a mis une opiniâtreté laborieuse à défendre par des livres, par son almanach, par des publications variées ce qu'il estime avec raison être la vérité, la paix civile, l'avenir de la société française contre les utopistes, les sectaires, ceux qui essayent de faire de la haine une religion. Ce qu'il appelle aujourd'hui U France révolutionnaire n'est pas un livre tout à fait nouveau. Il a paru il y a deux ou trois ans sous le titre de îa Révolution. C'était un livre d'une valeur artistique considérable* Le succès Ta consacré. La réédition de l'ouvrage a une intention différente : c-est une œuvre de propagande publiée par livraisons, tirée à 220,000 exemplaires, destinée à être répandue dans un autre milieu que la Révolution. Elle a d'ailleurs été refondue entièrement, pourvue d'illustiations nouvelles avec un texte augmenté d'un tiers. Ce n'est pas une histoire de la Révolution, c'en est plutôt la légende* Cette légende se compose de récits particuliers, à la portée de tout le monde,'non de dissertations vides et banales sur un thème usé par les historiens et les pamphlétaires. Il ne s'y agit guère que des hommes et de ce qu'on appelle les grandes journées de la Révolution, depuis la convocation des états généraux le 4 mai 1789 jusqu'au 18 brumaire qui vit naître le Consulat. L'auteur, est-il dit dans la livraison spécimen que nous avons sous les yeux, « a étudié jusque dans leurs épisodes les moins connus les grandes journées légendaires : la prise delà Bastille, la fête de la Fédération, la Journée du 2 0 juin, les massacres
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
du 10 août y Us journées de thermidor, la fête de VEtre Suprême^.. Enfin il a complété son travail par une étude pleine de faits et d^anecdotes sur l'ancien régime, sur la cause de la Révolution, et sur le nouveau régime.» Les gravures de choix, reproductions originales, portraits, autographes, caricatures, costumes, ne seront pas le moindre relief de cette publication intéressante. l. d.
La gaerre de Chypre et la bataille de Lépante
par le vice-amiral Jurie>ï de la Gravièré, membre de rinslitut; 2 volumes in-i8, formant 460 pages; ouvrage accompagné de quatorze cartes et plans. Paris, librairie Pion et C«, 1888.
Une heureuse coïncidence a fait paraître cet ouvrage le jour même de réiection de son auteur à TAcadémie française. Nous avons trop souvent, à cette place, nommé M. le vice-amiral Jurien de la Gravièré parmi ceux dont le choix nous paraîtrait justifié pour commenter ce résultat favorable, autrement que par nos cordiales félicitations. Nous y ajouterons une simple réserve, toute à Péloge du candidat élu. Il nous semble qu'un assez grand nombre de gens ont été trop modestes pour le nouvel académicien , et que lui-même en a peut-être donné Texcmple. Sans doute, il y a suffisamment de décoratif, comme on dit à présent, dans le personnage d'un amiral, et assez d'acceptable dans une carrière hautement signalée par la vaillance et l'érudition, et d'une loyauté splendide, pour expliquer chez tout groupe d'élite le désir de s'annexer un homme honnête et illustre. Cependant, nous semblerait-il, on n'a point assez dit que les titres littéraires du marin en feraient à eux seuls le digne confrère des écrivains de l'Académie. Nous estimons que M. d'Audiffret- Pasquicr — sans parler de plusieurs autres — ne voudrait pas nous contredire. L'auteur des Campagnes dî Alexandre, de Doria et Barberousse, des Chevaliers de Malte et la marine de Philippe II, pour ne citer que certains de ses principaux livres, combine en lui l'historien, le lettré et le penseur dans la mesure qui produit un immortel de bonne venue et au-dessus de la moyenne. Ce que nous avons toujours personnellement goûté sous la plume de M. l'amiral Jurien de la Gravièré, c*est, dans la trame d-un récit, où l'étude des informations véridiques s'allie aux mérites d'une langue châtiée, ces retours sur les émotions de la conscience humaine devant les grandes scènes de la guerre maritime^ ces rapprochements — sur le théâtre toujours le même de nos luttes différentes — entre les batailles d'il y a vingt siècles et les mêlées d'il y a vingt ans... et surtout ces évocations de la parole des poètes au seuil de ces discours historiques et guerriers. C'est ainsi que Shakespeare lui-même nous accueille à l'entrée du nouvel ouvrage de M. Jurien de la Gravièré par l'allocution du Sénat de Venise à Othello, • employé contre l'ennemi du genre humain, le Turc qui vient de préparer une expédition formidable contre Chypre ».
Le tome premier de cet ouvrage est consacré à
la guerre de Chypre et s'ouvre sur une substantielle et très littéraire préface d'une cinquantaine de pages, y compris l'avertissement. La première partie intitulée le cri d'alarme nous dit .l'avènement de Pie V et de Selimlljl'arsenal de Venise, leschiourmesvénitiennes, les galères chrétiennes, les Uscoques, l'occupation de Chio et de Naxie par les Turcs, inquiétudes et mort du grand-maître Jean de la Valette, le nouveau grandmaître Pieto-di-Monte, les corsaires de Malte dans le Levant, Oulouch-Ali, roi d'Alger et beylerbey d'Afrique, l'incendie de l'arsenal de Venise, sanglante défaite du général Saint-Clément le 9 juillet 1670, glorieuse défense de la galère Sainte-Anne, supplice de Saint- Clément. La deuxième partie, sous ce titre les gé» néraux alliés, traite successivement : Le tchaous Cubaih, rupture de la paix entre la Sublime Porte et la république de Venise, intervention du souverain pontife, départ de la flotte ottomane pourChypre, indifférence ou impuissance des princes chrétiens, Marc- Antoine Colonna et Jean-André Doria, inaction de la flotte chrétienne, prise de Nicosie par les Turcs, la flotte alliée sur la côte de Caramanie, débats orageux entre les généraux, la flotte se replie sur Candie. La troisième partie, intitulée : La Sainte Ligue, comprend : le zèle de Pie V, don Juan d'Autriche, Ali pacha successeur de Piali, et Sébastien Veniero suc<^ cesseur de Zainne, prise de Famagouste, cruauté des Turcs. — Le tome deuxième, également divisé en trois parties : La concentration, les préliminaires du combat, et la journée du j octobre i5y5, nous dit: les opérations de la flotte ottomane sur la côte de Dalmatie, départ de Veniero pour Messine, la période de découragement et de sombres augures, l'arrivée de don Juan à Messine, le 29 août iSyi. Départ, ordre de marche et ordres de combat, la grande traversée de Messine à Corfou, nouveaux délais, reconnaissances et exercices^ les conseils de guerre de Lépante, dénombrement de la flotte ottomane, la discorde au camp, la veillée des armes, l'ennemi en vue, la formation en bataille, la mêlée, après la victoire, recensement des pertes subies par les deuxarmées, lesdiscoureursi le mouillage de Sainte-Maure, le retour, la période d'allégresse, mort de Pie V, dissolution de la Ligue^ mort de don Juan.
Le lecteur se fera aisément une idée par cett« analyse sommaire de l'ensemble et des détails de ce livre de lecture à la fois instructive et captivante, dont nous ne saurions faire un meilleur éloge, qu'en le déclarant digne des précédents travaux du même auteur. Cet éloge, nous le lui adressons très volon-
tiers et en toute smcerite.
Don Carlos et Philippe II, par le comte Charles DE MoûY, ambassadeur de France à Rome. Un vol. in-16; 3* édition, 1888; Paris, Paul Perrin, éditeur.
Cet ouvrage fut, il y a vingt-six ans, le début de M. de MoQy dans la littérature historique, début brillant, qui lui valut un prix académique. Depuis ce quart de siècle, l'écrivain a consolidé sa renommée par la publication des Lettres du Bosphore et des
BIBL. MOD. — X
Lettre* athéniennes, pleines de charme, remplies de descriptions colorées, de réileiions instruclives ou piquaDtei sur les gens et sur lei choses, spécial emenl sur les choses d'art; en même lemps le diplomate poursuivait sa carrière avec un succès rapide et mérité : il en «tieignait te plus baui rang en recevani l'ambassade de Rome.
Aux dernières élections de l'Académie française, il était candidat. Cl si son bagage littéraire esl facile à porter, les qualités précieuses d'aimable esprit, d'archéologue érudii, d'observateur sagace des mœurs Je* peuples chez lesquels il a vécu, suffisaient non pas à imposcr.maisàjustifîer le choix de M. de Moûy pat la compagnie du quai Conli. Son échec récent s'est donc pas un ecnpêchement dirimant à une vic-
Le livre que M. de MoQy consacre aux rapports de don Carlos et de Philippe II fut en son temps une sotie de restitution de la vcrité contre ia légende. La mort mystérieuse de l'Infant, exploitée au théâtre par Schiller, puis par Verdi, paraît comme un crime de plus sur la mémoire de ce sombre roi, surnommé le démon du Midi. M, de MoQy, en fouillsni les contrées inexplorées, en recueillant les témoignages trop négligés des écrivains espagnols, établit que don Carlos mourut de vilaine mort peut-être, si l'on entand par la une mort occasionnée par la folie, mais non point de mort violente donnée par une main
L'analyse minutieuse de toute la vie psychique et
des mcEurs de don Carlos permet A rhistorien de définir son caractère, ses tendances; il ne doute pas que l'Infant ne soit un jour tombé en démence. Il ne nie pas que son père ail usé de rigueur envers lui; mais c'est après que les violences du prince, l'excès de son disentiment avec le roi, ses desseins manifestes de troubler le royaume et de renverser son père, eurent forcé celui-ci à prendre les mesures que tout gouvernement a le devoir de prendre, dit M. de Moûy, pour assurer sa tranquillité.
Don Carlos fut donc enfermé; sa fureur s'en accrut; il abusa de l'eau glacée; la dysenterie le saisit; il commit des excès de table, puis passant à l'excès contraire, il refusa toute nourriture et finalement péril A la dernière période de la désorganisation cérébrale et du délabrement intestinal.
L'historien rapporte les détails les plus précis et les plus intéressants sur le régime de la captivité du
sées de ses informations. Et scrupuleux jusqu'au bout, il clôt son volume par des pièces jusiiticatives qui corroborent sa thèse. Au mérite d'avoir dècouveri ces documents, M. de Moay joint celui de les avoir utilisés avec une méihode prudente et une ingénieuse dialectique. D'autres depuis ont pu reprendre le problème; ils ne l'ont pas résolu autrement ni plus complètement; l'honneur d'être le premier en date n'est pas le seul qui reste à l'auteur de Don Carlot et Philippe IL
L'Art dans l'habitation modenie pat M. Lucien Magne; Paris, librairie Didot.
Il ne s'agit pas ici d'un ouvrage, mais de la mise en luxueuse brochure d'une conférence faite i la bibliothèque de l'Union centrale des arts décoratifs. On ne peut donc demander à cet exposé nécessairement rapide d'une question aussi vaste d'être détaillé et complet. Mais ifs'en dégage ce qui doit se dégager des conférences — on ne pourrait en dire autant de bien des gros livres — une notion simple et daire de» vérités esieniielles.
L'habitation est une des applications les plus utiles de l'art. Elle doit être avant tout adaptée aux besoins de l'homme; or ces besoins, par conséquent les formes qui en résultent, varient suivant les sociétés. — L'art vrai est toujours franc; il faut accuser franchement les matériaux que l'on emploie. Hat chaque chose soit d'abord parfaite en elle-même, de dimension* appropriées aux services à rendre, et ne vous occupez pas autrement de l'ensemble; il se
trouvera naturellement que l'effet général sera pittoresque et heureux.
Est-ce là des vérités banales .' Non, sans doute, puisqu'elles sont si souvent méconnues- Un dégagefond qu'un salon ? Non, certes, et l'on reste saisi devant cette vérité si simple. Cependant, nous parlons, bien entendu, des hôtels isolés et non des appartements où nécessite fait loi, — ne voit-on pas partout des couloirs ofi l'on gèle et des salons où l'on étoulFe ^
La conférence de M. Magne a dik être suivie surtout par de jeunes hommes, futurs artisans ou architectes ; ils en auront tiré grand profit. Les gens du monde se rattraperont en lisant ce petit livre. La maison, ie home, joue un rôle capital dans les mœurs d'un peuple. Quand on est bien chez soi, l'on y vii, et c'est là que l'on trouve le mieux la sagesse el la
:. Mai
que
•oublie
a bibliothèque. Je regrette de ne pas r vu dans les pians dont M. Magne a généreuillustré son ouvrage.
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
Lcsgravures, reproductions directes d'après la photographie, sont d^une fidélité absolue et d*un effet supérieur à celui des meilleurs dessins, ^ensemble est parfaitement imprimé, ce qui n^est pas facile dans
l'espèce.
Fantaisies décoratives, par Habert-Dys, Paris, Librairie de l'Art. — Prix : 60 centimes.
Dans son numéro de janvier 1887, le Livre a consacré un long et éloquent article aux six premières livraisons de cet ouvrage, qui venaient de paraître. Les six dernières sont aujourd'hui publiées, et TalbuRi est au complet.
C'est un magnifique ouvrage, d'une originalité surprenante, et nous y revenons avec plaisir. Les artisans et les artistes y trouveront une mine inépuisable; telle planche — comme les planches 26 et 27, par exemple — représente à elle seule une petite encyclopédie décorative. Les motifs à en détacher sont innombrables : cinquante en copiant seulement, cinq cents en s'inspirant des données premières. Telle autre planche, au contraire, — nous citerons le n* 29, est un véritable tableau, complet et magistral, donnant la plénitude de la sensation artistique.
Dans notre premier article, nous avons fait quelques réserves critiques, regrettant de ne pas trouver dans ces pages la note caractéristique d'un genre défini. Eh bien, nous avions tort. La fantaisie ne se définit point, pas plus que la grâce. Or nous sommes ici en plein dans le domaine du rêve, rêve du crayon et du pinceau, mariage de la forme et de la couleur et, quoi qu'il en soit, rêve éblouissant. De l'air ! des ailes ! ces pages sont pleines de lumière et d^envolées, d'imprévu et de charme. Du goût, il y en a partout; les fautes de goût, s'il y en a quelques-unes, encore sont-elles matière à discussion.
M. Habert-Dys a fait œuvre de maître, qui restera. Il faut reconnaître qu'il a été merveilleusement secondé par M. Gillot, le graveur-imprimeur de ces quarante-huit planches irréprochables.
L'Art chinois, par M. Paléologub (Bibliothèque de renseignement des beaux-arts, couronnée par TAcadémic des beaux-arts et par l'Académie française). Un vol. in-4* illustré de i5o gravures; Paris, maison Quantin. — Prix : 3 fr. 5o.
U « Bibliothèque de l'enseignement des beauxarts», fondée et dirigée par M. J. Comte, vient de s'enrichir d'un nouveau volume, VArt chinois, par M. Paléologue, secrétaire d'ambassade. « Dans un temps, écrit Tauteur en sa préface, où la critique a porté ses efforts sur des sujets si variés et par des ^oies si diverses qu'elle semble n'avoir rien laissé d'inexploré dans le domaine des connaissances accessibles, l'art chinois a eu la singulière fortune d'échapper à toute recherche. Parmi tant d'excellents travaux où l'on s'est proposé d'assigner à la civilisation de l'empire du Milieu sa place dans Thistoire
du monde et de déterminer sa signification dans le développement de l'humanité, il n'en est pas un qui présente sur les manifestations esthétiques du génie chinois des idées générales ni des vues particulières. » Dans de pareilles conditions, une étude sur l'art chinois était délicate à écrire. M. Paléologue était tout particulièrement désigné pour l'entreprendre : les notes d'art qu'il a recueillies pendant son séjour à la légation de France à Pékin ont été la base de son travail; les collections particulières ou publiques de Paris et de Londres, et le fonds chinois de la Bibliothèque nationale lui ont fourni tous les documents nécessaires pour compléter ou rectifier ses impressions de voyage. Le volume qu'il publie aujourd'hui est la première esquisse qui ait été faite de l'art chinois et de son histoire. On lira avec un vif intérêt les chapitres consacrés à l'architecture, à la peinture, au travail du bronze, à la ciselure du jade, à la fabrication des émaux cloisonnés. Mais la partie de l'ouvrage qui nous paraît la plus importante et la plus originale est celle qui traite de l'évolution historique de l'art en Chine, au contact des civilisations étrangères, a Contrairement à une opinion qui est admise, même par des personnes d'une critique exercée, j'ai été amené, dit l'auteur, à penser que la Chine n'est pas demeurée immuable à travers les siècles et fermée au monde extérieur, mais que les actions puissantes, parties du dehors, ont insensiblement modifié ses traditions et transformé les conceptions de ses artistes; j'ai essayé de montrer que de grands courants dMnfluences sont venus, tour à tour, de laChaldéeetde l'Assyrie, de l'Inde, de l'empire romain, des pays arabes, de la Perse, etc. » C'est un point qu'on lui saura gré d'avoir éclairé par un grand nombre d'exemples et de documents. Ajoutons que VArt chinois est enrichi d'environ i5o dessins par M. H. Guérard, l'excellent graveur de la Ga:{ette des beaux-arts.
Broderies et Dentelles, par M. Ermest Lefébure (Bibliothèque de l'enseignement des beaux^arts^ couronnée par l'Académie des beaux«arta et par l'Académie française). Un vol. in-40 illustré de nom^ breuses gravures. Paris, maison Quantin. ^
Sous ce titre paraît aujourd'hui, dans la collection fondée et dirigée par M. J. Comte^ un nouveau volume, tout spécial, qui introduit la critique historique dans un domaine où elle avait rarement pénétré. L'auteur nous fait parcourir avec une grande compétence l'histoire de tout ce qui s'est fait d'important avec l'aiguille ou avec les fuseaux. Il examine en détail les œuvres les plus saillantes qui nous restent des siècles passés^ et nous mène, sans effort, à travers toutes les contrées du globe pour nous faire apprécier les travaux des brodeuses ou des dentellières de tous les pays.
De nombreuses gravures faites d'après les dessins de M. Faucher-Gudin, et d'autres obtenues d'après les reproductions photographiques d'objets existant
dans nos musées ou nos grandes collections, aident à comprendre les explications contenues dans le texte. •
. Aussi ce volume deviendra-t-il indispensable à tous les artistes et les archéologues, qui ne trouveraient réunis nulle part ailleurs des documents aussi bien classés sur la broderie et les dentelles.
Mais c^est surtout auprès du public féminin que son succès est assuré; il fera doctrine partout où Ton enseigne les travaux manuels spéciaux aux jeunes filles. Les écoles de dessin y puiseront des avis inspirés par un sentiment artistique très sincère et très éclairé.
Tous ceux qui voudront écrire sur les travaux des femmes seront obligés de recourir au résumé si savant et si clair à la fois de M. Lefébure, destiné à occuper une place à part dans cette Bibliothèque unique en son genre, dont chaque volume nouveau complète et fortifie l'unité.
The Makers of Venioe. Doges, conquerors, painters and men of letters. By Mrs. Oliphant, author of the Makers of Florence, With illustrations by R. R. Holmes, F. S. A.; Lond., Macmillan and C**, 1887; I vol. in-8'.
Le grand ouvrage de M. Yriarte sur Venise est bien connu et fort apprécié en Angleterre. Celui de Mrs. Oliphant ne lui doit rien et, sans lui faire tort auprès des lecteurs d'outre-Manche ou d'outre-Océan, se fera sa place et son succès. Mrs. Oliphant, l'auteur, je pense, de tant de romans qui ont rendu ce nom populaire, a déjà publié sur Florence un livre descriptif de la nature de celui-ci. Ce premier travail lui fut, dit-il dans son introduction, relativement facile, « car Florence est une cité pleine des ombres des grandes figures du passé ». Mais avec Venise il en va tout autrement. Après Penchantement de la
première heure, l'enthousiasme excité par la glorieuse vision de cette splendeur unique, le chercheur se sent envahir par un frisson de découragement. C'est que Venise est, sj Ton peut dire, la seule personnalité que Ton rencontre à Venise : les hommes s'agitent, passent, disparaissent sans s'être montrés; partout et toujours, on ne voit que la figure mystérieuse, hautaine, impossible et impitoyable de l'État vénitien. Mrs. Oliphant n'en a pas moins réussi à dégager de ces annales impersonnelles des caractères typiques aux traits accusés comme ceux des plus belles médailles.
Le livre est divisé en quatre parties : i^ les Doges, subdivisé en cinq chapitres consacrés plus spécialement aux Orseoli, aux Michieli, à Enrico Dandolo, à Pietro Gradenigo et à la décadence de cette haute magistrature; 2° Sur terre et sur mer, qui comprend quatre chapitres, dont le premier nous présente les grands voyageurs : Niccolo, Matteo et Marco Polo; le second, qui a pour titre : Un héros populaire, retrace la vie et les exploits de Carlo Zeno, qui, au xiv< siècle, arracha Venise des mains deG6nes, sa rivale alors triomphante; viennent ensuite les soldats de fortune, personnifiés dans Carmagnola et Colleoni; 3» les Peintres, parmi lesquels Tauteur considère les trois Bellini qu'elle appelle les trois maîtres primitifs, et leur successeur Carpaccio; un second chapitre traite des peintres de la génération>uivante, et un troisième est tout entier consacré au Tintoret ; 4^ les Hommes de lettres : en tête Thôte de Venise, Pétrarque; puis les historiens, puis les grands imprimeurs de la famille des Aide, dont l'ancre glorieuse forme cul-de-lampe à la dernière page.
L'utilité et l'agrément pratiques de l'œuvre remarquable de Mrs. Oliphant seraientsensiblement accrus par l'addition d'un index des noms propres et mieux encore par une table analytique un peu détaillée.
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GÉOGRAPHIE — Voyages — Mœurs et Coutumes —
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La Côte d'asur, dllyères à Grènes, par Stéphen LiécEARD. Un fort volume de 3oo pages, grand inquarto contenant 200 gravures dans le texte et 25 grandes illustrations hors texte. — Paris, 1S88, maison Quantin.
Le titre, la Côte d^ai^ur, rien que le titre, sans aller plus loin, serait déjà une trouvaille et une trouvaille de poèie; il invite, il attire, il sollicite le lecteur qui sait très bien de quelle côte, de quelle mer on va
Tentretenir. Quelle mer serait-ce, si ce n'est pas It Méditerranée ? et quelle côte, si ce n'est celle dont la courbe s'arrondit mollement d'Hyères à Gênes, égrenant, comme autant de perles, sur Tazur de son manteau, Saint-Raphaël, Fréjus, Cannes, les îles de Lérins, l'Estérel, Grasse, Antibes, Nice, la route de la Corniche, Monaco, Menton, Bordighera, Ospedaleita, et San-Remo ? Et par le fait, en les nommant, ces villes heureuses, ces terres fleuries, que baise le soleil et que baigne le flot d'azur, il se trouve que j'ai nommé
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
les têtes de chapitre où s'encadre le détail pittoresque du beau et bon livre de M. Stéphen Liégeard. Têtes de chapitre, ai-je dit, car ce n'est pas seulement, on le pense bien, à ces principales étapes du littoral que s^arréte notre guide. Non seulement il décrit tout le pays qu'il traverse sur le parcours de l'un à l'autre point, mais il rayonne autour de chaque centre, ne laissant pas la moindre parcelle inexplorée de la région où il nous conduit, la fouillant, l'étudiant, et nous la présentant avec la science d'un géographe, l'érudition d'un archéologue, la curiosité d*un collectionneur de traditions populaires, la patience de l'historien, la juste vision de l'artiste également doué du double sens de la ligne et de la couleur, la fantaisie du chroniqueur parisien, le sentiment du poète et la langue souple et chaude d'un vrai lettré. De tels attraits pouvaient suffire et assurer la fortune du livre de M. Stéphen Liégeard. Mais l'éditeur a voulu de son côté faire assaut de luxe descriptif avec l'auteur et fixer en nos souvenirs l'image môme de ces enchantements du regard. Il y a déployé une somptueuse profusion : vingt-cinq dessins de pleine page et deux cents dessins de plus petite dimension jetés dans le texte au bon endroit. Nulle part, dans le volume, ni au titre, ni à la table, ni au bas des dessins je n'ai trouvé trace du nom de l'artiste qui, d'une
plume si élégante, si féconde et si exacte, a su varier ainsi ces deux cent vingt-cinq compositions ; nous aurions eu grand plaisir à lui adresser ici personnellement les éloges qui en bonne justice lui sont dus. Mais par cela même que ces dessins sont vraiment de qualité rare, sentons-nous redoubler d'autant plus nos regrets de voir la gravure sur bois comme moyen de reproduction à peu près exclusivement et partout — notamment sur ce livre — remplacée par les procédés de gravure dérivés de la photographie. Nous ne connaissons pas les dessins originaux de la Côte ^fa^ur; nous serions bien surpris cependant si la photogravure avait fidèlement rendu en chacun d'eux la richesse des valeurs que l'artiste y avait certainement multipliées et nuancées à l'infini. Ce n'est pas incidemment que je tenterai de faire le procès de la gravure photographique, et je n'ignore pas que la cause de la gravure sur bois serait perdue d'avance auprès de l'opinion régnante si je voulais la plaider. Mais sur ce terrain la patience nous est« facile, car nous avons la conviction que ladite cause sera jugée en appel avant qu'il soit longtemps, et triomphera glorieusement de tous les procédés dont la vogue éclipse pour le moment sa vieille illustration. Ce qui n'empêche, tel quel, la Cote d'azur d'être, je le répète, un beau et bon livre qui durera. e. c. '
SCIENCES Philosophie — Morale
ffv
La Morale des Stoïoiena. par M">" Julks Favre (née Vellen). Un vol. in-i6; Paris, Félix Alcan, 1888. - Prix : 3 fr. 5o.
Nous aimons ce livre, encore que la morale des Stoïciens y apparaisse étrangement faussée; ce livre le fait aussi bien voir, l'auteur est un caractère, dans la plus belle acception du mol.
M"« Jules Favre n'a pas étudié la philosophie stoïcienne; des stoïciens, elle ignore les théories substantialistes, déterministes, évolutionistes,* et comment, en dépit d^une doctrine qui avait son principe hors de la conscience, ils ont pu constituer la grande école du devoir, la grande école de la liberté de rame, elle ne le sait. Dieu est par eux invoqué et la Providence glorifiée; reproduisant, sous divers titres : Rapports de Vâme avec Dieu (Dieu dans l'homme, divinité de l'âme, foi, culte, prière, soumission, imitation de Dieu, pureté, droiture). Culture morale et Tnoyens de culture (examen de soi, humilité, détachement de la vie), Devoirs de Vhomme envers ses semblables (fraternité, charité, bonté, bienfaisance), reproduisant, disons-nous, des extraits de Sénèque,
d'Épictète, de Marc-Aurèle, de tous les autres stoTciens, elle les a interprétés et elle a présenté la morale stoïcienne comme une morale chrétienne avant la lettre, nous dirions presque comme la morale catholique, le sentiment de la personnalité et la con-, science de soi jouant seulement un autre rôle que celui que leur permet de jouer l'Église romaine. M*"* Jules Favre a faussé la morale stoïcienne, mais son livre est pour fortifier les bonnes volontés et les forcer à la pratique du devoir. Il faut recommander ce manuel de morale pratique. f. g.
Les Sceptiques Greos, par Victor Brochard, maître de conférences suppléant à PÉcole normale supérieure, — ouvrage couronné par l'Académie des sciences morales et politiques (prix Victor Cousin). Un fort vol. grand in-8% imprimé à l'Imprimerie nationale; Paris, 1887, ^élix Alcan, éditeur.
Dire de l'ouvrage de M. Victor Brochard qu'il est d'un érudit, parfaitement maître de toutes les circonstances de la question qu'il traite, serait un éloge
aussi naïf que banaL Mais, tout en possédant à fond un sujet, on le peut traiter avec plus ou moins d^art, de talent, et d^agrément. Or le travail très étendu, très copieux, consacré par M. Brochard aux sceptiques Grecs se recommande par des qualités de composition et de style qui en rendent la lecture fort intéressante.
Le savant professeur pose d'abord les antécédents du scepticisme en deux chapitres ayant pour objet, Pun la philosophie antesocratique, Pautre Socrate et les socratiques. Le corps de Pouvrage se divise en quatre livres : L V Ancien scepticisme, dont les deux têtes les plus importantes et inégalement illustres sont Pyrrhon et Timon de Phlionte; Tun et l'autre sont soumis par M. Brochard à une critique aussi franche qu'ingénieuse. II. La nouvelle académie, avec Arcésilas, Carnéade, et ses successeurs, Philon de Larisse et Ântiochus d'AscaloA. C'est à Carnéade que l'auteur accorde le plus d'attention; il le réhabilite et le rend sympathique, en le délivrant du soupçon de sophisme qui pesait injustement sur sa mémoire; il démontre et sa bonne foi doctrinale et sa probité désintéressée : en Carnéade ne se retrouve pas le caractère distinctif du sophisme qui est de changer d'opinion ou de n'en point avoir au gré de son intérêt, de faire métier de son art; après de grandes et honorifiques charges, il mourut pauvre et ne voulut jamais battre monnaie avec ses doctrines. « L'impression qu'on garde de la lecture des discussions de Carnéade, c'est qu'il parle toujours sérieusement. On sent en lui, avec un art admirable, le souci d'éclairer et de convaincre, il a le respect de lui-même, de son art et de ses auditeurs. » — III. Le Scepticisme dia^ lectique. Le chef d'école est Œnésidème; sa vie, ses doctrines, ses rapports avec l'héraclitéisme, retiennent longtemps M. Brochard, et ce n'est pas sans profit. — IV. Le Scepticisme empiririque, représenté par les médecins sceptiques, Mériodote et Sextus Empiricus. M. Brochard y distingue deux parties, l'une destructive, l'autre constructive, et nous fait assister à un travail de pensée du plus haut intérêt.
Il ne nous est pas possible ici de suivre l'excellent professeur dans les détails de ses analyses et de sa critique; nous devons plutôt mettre en relief sa conclusion, qui rend bien l'idée dominante de sa méthode et de sa conviction philosophique.
La conclusion de M. Brochard repousse le scepticisme, mais avec un grand esprit de justice, il ne repousse pas les sceptiques qu'il honore comme des penseurs vigoureux, a La pensée ne saurait tout expliquer. Mais après tout, cela n'est pas sûr et il ne faut, comme disaient les sceptiques, décourager personne. Mais si la science parfaite peut un jour être atteinte, c'est une espérance qu'il faut ajourner : on l'a compromise à vouloir la réaliser trop tôt. Pour le présent et pour longtemps encore, la vérité, en ce qui concerne le monde, renfermera encore quelque chose d'imparfait et de provisoire : elle ne sera qu'une hypothèse vérifiée. »
Le doute au surplus a une importance différente selon qu'il attaque ou la science positive, ou les idées
métaphysiques ou les lois morale. « Si la science positive se contente, dit M. Brochard, de cette sorte de certitude qu'on appelait jadis probabilité, il serait téméraire de penser que la métaphysique puisse s'élever plus haut. Elle aussi procède par conjectures, par hypothèse, par divination. Son infériorité à l'égard de la science, c'est qu'elle n'a pas les moyens de vérifier directement, de contrôler par l'expérience des hypothèses : c'est pourquoi il convient de réserver le nom de certitude aux hypothèses vérifiées, et de donner le nom de croyances aux vérités métaphysiques. Toutefois il ne faut rien exagérer; si par métaphysique on entend, ainsi qu'il arrive quelquefois, l'analyse de l'entendement, la critique de la raison, la vérité peut être atteinte aussi sûrement que dans les sciences de la nature, car les opérations de l'esprit sont des faits au même titre que les autres phénomènes naturels, et une théorie de l'entendement^ tenue d'être d'accord avec eux, se trouve par là même soumise à un facile et perpétuel contrôle. Si la métaphysique est l'explication de l'univers, comme il est impossible d'embrasser d'un coup d'oeil la totalité des faits, le contrôle direct est impossible. C'est pourquoi les systèmes de métaphysique offriront toujours de beaux risques à courir : ils seront toujours des pensées dont il faudra s'enchanter soi-même. »
Quant à la morale, elle présente, affirme M. Brochard, au point de vue de la certitude un caractère tout particulier. Lorsqu'il s'agit de l'idée du devoir, suivant une profonde remarque de Kant, la question n'est plus de savoir si elle a un objet au sens ordinaire du mot : on ne demande pas si le devoir est toujours accompli sur la terre. L'idée du devoir est un idéal, une règle que l'esprit trouve en lui-même et qu'il s'agit de faire passer dans ses actes. Le fait ici ne précède plus l'idée : il doit se modeler sur
elle une fois que l'autorité du devoir a été reconnu
(et il importe peu que ce soit par obéissance ou par persuasion], le doute a disparu. Nul ne peut faire que Pidée du devoir ne soit absolument certaine pour quiconque s'est décidé à lui obéir. Ni les démentis de Pexpérience ni les cruautés de la vie ne sauraient affaiblir la fermeté du stoïcien : le monde peut s'écrouler sans ébranler sa foi. C'est assurément le type le plus parfait de certitude que nous puissions connaître.
Les dernières lignes du remarquable ouvrage de M. Victor Brochard marquent au libéralisme une largeur de vues trop sage, trop originale et trop rare pour que nous manquions à les citer. « Si nous condamnons le scepticisme» écrit-il, nous ne devons méconnaître ni ses mérites ni les concessions que nous avons dû lui faire. Si la science a pu se constituer définitivement, c'est à condition de faire droit à ses principales objections; elle a triomphé avec lui plutôt que contre lui. Quoi qu'on ait pu dire, l'école sceptique est une grande école : elle a contribué pour sa bonne part au progrès de l'esprit humain, elle a apporté sa pierre à cet édifice qu'elle déclarait impossible. En dépit des apparences, Pyrrhon, Carnéade, Œnésidème, Agrippa ont bien mérité de l'esprit hu-
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
main. Cette science dont ils n'ont pas voulu, s'élevant plus haui qu'eux, grâce à eux, peut les compter parmi ses précurseurs. »
L'ouvrage de M. Victor Brochard est de ceux qui durent, parce que le fond en est solide et la forme agréable. La nature même des problèmes soulevés et controverse's dans cette volumineuse étude attire et retient l'esprit. L'auteur a donc le droit d'espérer du succès même auprès de ceux qui ne sont point spécialement, par goût ou par profession, adonnés à la philosophie, pour peu qu^ils aient des humanités, comme on disait jadis. p. z.
Pour l'histoire de la aoience hellène, par Paul Tannery. Un vol. in-8*; Paris, Félix Alcan, édit., 1887. — Prix : 7 fr. 5o.
Ce volume fait partie de la collection historique des grands philosophes. Sous le titre modeste et singulier qu'il lui donne, M. Paul Tannery rassemble de longues et scrupuleuses études sur les opinions et les doctrines scientifiques des premières écoles philosophiques de la Grèce. De Thaclès à Empédocle, il a soumis à sa critique très compétente les dogmes et les hypothèses, s'astreignant à rechercher les fragments des philosophes physiciens, et les traduire. M. Paul Tannery, ancien élève de l'Ecole polytechnique, directeur des tabacs du Lot-et-Garonne, présente son ouvrage comme le résultat de dix ans de méditations et lectures. Le travail considérable que renferme ce volume n'exigeait sans doute pas un moindre temps, et cette persévérance commande déjà le respect; le résultat obtenu doit concilier à l'auteur Testime et la reconnaissance des savants et des philosophes; lia fait preuve d'un esprit philosophique et d'un esprit scientifique (c'est tout un quand il s'agit de vrais savants) tout à fait digne de ces maîtres antiques auxquels il s'est attaché; c'est, de plus, un érudit et un helléniste. — Cette étude sur les origines de la science en général mériterait une analyse beaucoup plus détaillée que nous ne le pouvons entreprendre ici. N'ayant pas la possibilité de nous étendre beaucoup, force nous est de nous restreindre trop : c'est la nature de l'ouvrage qui le veut. p. 7.,
La logique de l'absolu; une loi de Vesprit humain et sa partie philosophique^ par Edmond Braun. Un vol. in- 18; Paris, Perrin et C'«; 1887.
Et tout d'abord nous ne comprenons pas très bien la première partie du titre donné à l'opuscule. L'auteur prétend à prouver que sous tous les systèmes philosophiques, moins un, apparaît, avoué ou non, inconscient ou non, le besoin de découvrir, de posséder l'absolu. L'absolu, pour le chef de telle école, c'est Dieu; c'est l'impératif catégorique pour le chef de telle autre; autant d'écoles et de systèmes philosophiques, autant, ou à peu près, d'absolus. Une première conclusion est — nous empruntons la formule à notre auteur — que la recherche de l'absolu est une loi constante et indestructible de Vesprit humain. Ne
relevons pas le mot /ot dont on abuse; n'allons pas montrer ce qu'il y a d'étrange tout au moins à parler d'une loi de Vesprit à propos de systèmes qui font à la volonté libre dominer l'entendement, à propos de systèmes qui n'ont rien d'intellectualiste; cette loiy on ose la qualifier de constante quand précisément on signale comme y échappant les esprits positivistes, et voilà qui n'est pas d'un bon logicien; nous n'insistons pas. Mais où se trouve le logique propre de l'absolu, en quoi se manifeste-t-il?
C'est sans doute par la portée philosophique de la loi de Vesprit humain. M. Braun cite M. Caro, qui s'en était pris à M. Richet, celui-ci ayant écrit: L'mtelligence de V homme a certaines tendances presque irrésistibles et ni Véducation ni Pinstruction ne sau^ raient lutter contre elle. « Que prouvent ces appels à la vie spirituelle et ces protestations en faveur de l'idéal, sinon que l'âme ne se laisse pas enfermer dans l'horizon des faits sensibles, qu'elle ne^ourra jamais s'acclimater dans le monde du mécanisme, qu'elle a besoin de respirer du côté des idées? Et c'est pour cela qu'elle cherche obstinément son issue vers la lumière, vers la raison. Rassurons-nous donc... Ne laissons pas tomber à terre sans les relever ces espérances et ces paroles de foi échappées à quelques penseurs dont la science n'a pas rempli l'attente et qui cherchent au delà, sans trop se soucier s'ils se contredisent... » et comme l'éloquent professeur de philosophie M. Caro a, poursuivant^ invoqué éloquemment la perennis quœdam philosophia de Leibniz, M. Braun ajoute:
« Cent perpétuelle philosophie y c'est celle qu'affirme et enseigne le spiritualisme traditionnel et chrétien qui défend l'absolu partout où il se rencontre, sous toutes les formes où il se manifeste. Et si la loi que nous venons de signaler est la condamnation de toute philosophie contraire, elle est, en revanche, une preuve éclatante et positive du spiritualisme. »
Faut-il comprendre que les absolus contradictoires de M. Spencer et de M. Renouvier, de M. Richet et de M. Lachelier sont pourtant logiquement le seul et même absolu? Mais oui. « Telle est, dit M. Braun, LA LOGIQUE DE l'absolu que l'homme, quoi qu'il fasse, ne peut ni se passer d'absolu en général, ni se passer des vérités absolues qu'a de tout temps soutenues le spiritualisme. » Combien qui sont spiritualistes sans le savoir! Ils vont l'apprendre: il n'y a, au vrai, qu'une philosophie, le spiritualisme.
L'évolution de l'idée de Dieu. Un nouveau système * spiritualiste y par P.-T* Thomson. Un vol. in- 16, Âlbi, Nouguiès ; 1887.
L'auteur nous dit qu' « un peu d'étude et beaucoup de réflexion » l'ont amené, d'abord, à constater que la forme qu'a revêtue jusqu'à ce jour le spiritualisme est définitivement condamnée par la science contemporaine; ensuite, à reconnaître qu'il ne s'était rien produit toutefois qui pût nous détourner de concevoir une nouvelle philosophie spiritualiste en accord complet avec la science, un nouveau spirîtualime qui.
plus que ^ancien, « serait un puissant aiguillon pour entraîner l'homme dans la voie du progrès^ en même temps qu'elle donnerait une égale satisfaction à ses espérances supra-terrestres ».
Cette dernière partie de la déclaration de M. Thomson mérite qu'on s'y arrête; elle témoigne d'une certaine attitude mentale qui n'est pas très commune.
A vrai dire, hormis ce membre de phrase que nous avons rapporté textellement, nous ne voyons rien, dans tout le livre, qui soit digne d'une sérieuse attention.
M. Thomson se juge tenu d'emprunter à la science — à la science contemporaine, peu importe! — les matériaux destinés à entrer dans sa construction; se tenant pour ainsi dire obligé intellectuellement, il ne prouve pas, certes, si par la science il entend l'ensemble des sciences de déduction et d'induction ; qu'il se rende bien compte des rapports de ces sciences avec la philosophie sans épithète, et, s'il fait de la science une sorte de philosophie déjà, qu'il se soit seulement essayé à la critique des conditions de la connaissance. Plus d'étude eût été nécessaire.
Nous n'oserions ajouter: plus de réflexion aussi; mais M. Thomson qui veut un édifice — il ne nous en montre que la charpente, — un édifice qui ne soit pas seulement habitable pour la pensée humaine, qui le soit encore pour la volonté se sentant intéressée à agir d'une façon ou d'une autre, nous offre une bâtisse qui pouvant bien avoir nom monisme, ou panthéisme, si Ton préfère, nous semble, à nou-s du moins, assez peu permettre à qui l'habitera de conserver des (S espérances ultra-terrestres ». Au lieu du Dieu in esse, un Dieu in fieri; l'inconscient se fait conscient. Dieu devient, et les consciences individuelles sont destinées à se fondre en ce Dieu-devenir: pas de Dieu personnel et pas de personnes humaines.
Mais laissons cette philosophie, qualifiée de nouveau système spiritualiste. L'auteur s'est occupé de la nature et de la qualité des matériaux à employer; il s'est préoccupé avant tout de la convenance morale de la construction à élever; or penser pareille convenance, c'est penser à qui et en vue de quoi quelque philosophie doit convenir; c'est penser à notre activité, et, à notre activité, une fin; c'est subordonner l'exercice de l'intelligence à la volonté. C'est ta même ce qui est intéressant.
L'homme selon le transformisme, par Arthur VJANNA DE Lima, docteur es sciences. Un vol. in-i6 de la Bibliothèque de philosophie contemporaine; Paris, Félix Alcan ; 1888. — Prix: 2 fr. 5o.
L'ouvrage est divisé en deux parties.
Dans la première, l'auteur s'attache — un peu à montrer les relations géologiques de l'homme avec les anthropoïdes, les traits communs, les similitudes certaines — beaucoup à relever les caractères « prétendus spéciaux de l'homme », puis à démontrer que cette (( caractéristique différentielle absolue » dont parlent les spiritualistes, plus ou moins entachés de religiosité, est absolument contredite par les données de
l'anatomie comparée, de la physiologie, de l'embryologie. Cette caractéristique, dit-il, ils rinvoquent pour le besoin de leur cause; elle n'existe pas; au regard de la science, des différences morphologiques, mais point de différences organiques. Mais à M, Vianna de Lima, qui est beaucoup trop affirmatif, on pourrait faire le reproche môme qu'il adresse aux spiritualistes: c'est à savoir de défendre une cause, lui aussi; quelques-unes des pages des chapitres II et III, les singes et l'homme fossiles, Vhomme primitif actuel, laissent paraître plutôt le souci de combattre des adversaires que la préoccupation de faire œuvre de science. Ils n'ont pas affermi la royauté, ceux qui se sont prouvés plus royalistes que le roi, et M. Vianna de Lima est plus darwiniste que ne le fut Darwin. La deuxième partie a pour titre les Facultés mentales; elle comprend quatre chapitres intitulés: rins» tinct et l'intelligence, les Instincts sociaux et l'évolu* tion de la morale, VEvolution du langage, la Religiosite. L'auteur prétend à montrer : i* que « l'instinct, c'est l'habitude héréditaire », les actions instinctives ayant d'abord été des actes d'intelligence, des actes qui témoignaient de la faculté de réflexion et du génie inventif des individus; — on sait la thèse soutenue récemment par M. Ed. Perrier dans son introduction à la traduction française du dernier ouvrage de M. Romanes. — 2* 11 entend établir — d'autres ontfait la même tentative — que la moralité se fonde sur l'intérêt. « Tout état social, si rudimentaire qu'il soit, impliqué une certaine moralité; celle-ci se développe de plus en plus à mesure que l'on passe à des formes d'association supérieures. » 3* Argumentant presque uniquement sur les dispositions de l'appareil vocal, il s'applique à démontrer que la « parole » est un développement progressif du langage animal. « Rudimentaire à ses débuts, notre langage est devenu graduellement plus riche d'intonations et d'idées » et a acquis, grâce à un perfectionnement toujours croissant, cette précision qui a fait de lui, réciproquement, un merveilleux élément du progrès intellectuel. 4° Il prouve que le sentiment religieux, loin d'être une faculté primitive et distinctive de l'homme, inhérente à sa nature, ne correspond purement qu'à un état transitoire qui n'est même pas nécessaire et universel. Il dit dan% une note: « L'irrcligiosité toujours croissante des nations qui sont à la tête de la culture est un fait incontesté. » — Nous le contestons^ pour notre part. Et de quelle culture est-il parlé ? de la culture intellectuelle ? C'est M. Vianna de Lima qui a raison fondant la civilisation sur la science? ou M. Secrétan qui ne suppose pas de civilisation possible sans la croyance? — En cette même note, d'autres assertions: « Sans parler des nombreux esprits d'élite qui se sont défaits de toute espèce de croyance religieuse », — déjà M Haeckel a fait de l'adhésion au monisme la marque des intelligences supérieures; — sans parler de ces esprits d'élite, « depuis les philosophes athées du passé, jusqu'à ces savants de notre époque pour lesquels Dieu est une hypothèse superflue, il est, en effet, certain que la majorité des hommes devient de
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plus en plus îYidifférente pour tout ce qui tient à la religion >; — un exemple, sans doute, les fêtes du jubilé pour les catholiques, Faction exercée par les congrégations mahométanes, — « la religion » — nous achevons de transcrire la phrase — « est plutôt une survivance toute conventionnelle et de surface, qui a peu ou point d'influence dans leurs actions (les actions de la majorité); beaucoup y tiennent pour des raisons diverses, mais au fond sans y croire. »
La seconde partie de l'ouvrage offre assurément moins d'intérêt que la première. Moins bonne est la seconde partie de la plaidoirie.
La psychologie physiologiqae, par G. Sergi, professeur d'anthropologie à l'université de Rome, traduit de l'italien par M. Mouton, professeur de philosophie au collège d'Armentières. Un vol. in-8 de la Bibliothèque de philosophie contemporaine; Paris, Félix Alcan; 1888. — Prix; 7 fr. 5o.
C'est à l'instigation de M. Espinas que ce travail de traduction a été entrepris; c'est avec son aide qu'il a été poursuivi; c'est sous ses auspices qu'il a été publié. Le titre de l'ouvrage traduit ne serait pas déjà une manière d'indication, que le souci prouvé par V^m* itMT dts sociétés animales de faire connaître aux étudiants français les leçons de Tanthropologiste italien laisserait suffisamment entendre quel enseignement se trouve donné en ces leçons. Le souci de M. Espinas en est encore garant: les leçons de M. Sergi ne sont pas une simple exposition d'un enseignement déjà professé.
La psycho-physiologie est un chapitre de la philosophie à la mode, et peut-être en sera-t-il de cette philosophie comme il en a été de la doctrine condillacienne; peut-être aussi se trouve ra*t-il, plus tard, quelque hardi penseur, qui, mettant à profit certaines observations et réflexions nouvelles quant aux « rapports du physique et du moral », pour rappeler l'ancienne expression, se fera chef d'école, comme s'est fait Maine de Biran après avoir été le disciple de Condillac; mais ne parlons pas de la doctrine de révolution, du déterminisme, de l'utilitarisme, à laquelle M. Sergi adhère pleinement, passons sur celles de ses leçons où il traite de la vie psychique individuelle et refait Vhistoire abrégé de l'évolution de ^vie psychique de V humanité (p. 170 et suiv.); où il montre que l'évolution et l'hérédité psychique ont les ifiémes caractères que celles des organismes (p. 3 20 et suiv.); où il découvre l'origine des sentiments moraux (p. 337 et suiv.); où il dit que intelligence et cAoijfsont expressions contradictoires (p. 436); où il établit qu'il ne saurait y avoir pour l'homme de ^sponsabilité, au sens où le mot est entendu généralement, mais seulement imputabilité (p. 440).
L'ouvrage est divise en cinq livres: au premier, des définitions, puis l'étude des sensations; au deuxième, l'étude des centres nerveux et l'analyse de la pensée; lu troisième, l'étude de l'épiphénomène de conscience ; au quatrième, l'analyse des sentiments; au cin-
quième, enfin, celle du mouvement, de la volonté des volitions.
« Déterminer l'objet de la psychologie n'est pas chose facile; c'est une tâche qui exige une recherche spéciale. Car les phénomènes psychiques ayant une base physiologique, il est diflicile de trouver une distinction absolue entre eux et les phénomènes physiologiques » (p. 8). Cette distinction absolue, M. Sergi ne le trouve pas en effet : les mêmes phénomènes sont tantôt conscients et tantôt inconscients; on ne peut fonder la distinction sur la conscience. Mais il y a les fonctions de nutrition et les fonctions de rela* tion, — sans parler des fonctions de reproduction; — et la psychologie, dit-il, ne peut avoir pour objet les phénomènes de la vie de nutrition bien qu'ils soient conscients, parce que leur conscience est hors de leurs centres de production: les centres de relation sont le siège de la conscience et la psychologie doit étudier les faits qui se passent dans ces centres, bien que ces mêmes faits constituent aussi une partie de l'objet de la physiologie.
L'irritabilité, la sensibilité font l'objet d'un char pitre ou deux, puis vient cette question, souvent posée : la sensation est-elle perception ? M. Sergi la résout aflirmativement; il donne raison à Herbart, sans rejeter tout à fait la théorie de Wundt. « La sensation est déjà perceptive dès son apparition ; la perception devient ensuite un fait développé et dis» tinct, qui a besoin d'une activité particulière... La sensation est un avertissement de la présence d'un objet externe sans qu'on le connaisse encore. La qua^ lité de la sensation — l'auteur distingue trois caractères de la sensation : Pintensité, la qualité, la tona^ lité — constitue le caractère perceptif, lequel se développe continuellement avec la sensation môme; c'est-à-dire que l'activité psychique, déjà mise en action par des excitations sensitives, grâce au rapport qu'elle a sans cesse avec l'extérieur, grâce aussi à la concomitance et à la coopération de toutes les sensations, en vient dans son développement à analyser et à examiner toutes ces modifications. Elle s'élève ainsi à une nouvelle forme et à une nouvelle manière d'être plus complexe et plus variée. Si l'élément représentatif ne se trouvait pas déjà dans la sensation, on ne sait pas comment et d'où il pourrait dériver, puisqu'il n'y a aucune autre source de la perception que la communication avec le monde extérieur par la sensation. »
M. Sergi représente les phénomènes par ce schéma:
Excitation, Force psychique
Sensation
Qualité Intensité Tonalité Perception Sentiment
L'auteur établit ensuite une division des sensations et discute ingénieusement les théories de Helmholtz, de Weler.
Au deuxième livre, après avoir distingué entre la
formé ou image totale d'un objet et la forme ou image partielle de ce même objet, il dit appeler liée cette dernière partie seulement de la représentation. « L'image totale est un produit de la sensation représentative^ en prenant la sensation au sens étendu que }e lui ai donné; Timage partielle est un produit de la perception débarrassée de l'élément affectif au ton de la sensation. A l'idée correspond un nom; objectivement, elle est un nom; subjectivement, une pure image mentale. » Suit une étude de la perception dite syncrétique, de la perception dite analytique ; la pensée, qui est la sensibilité transformée, généralise, abstrait ; il y a alors perception de relation ; la raison n'est pas un phénomène différent de celui de la pensée, « ils constituent au fond un seul et même phénomène sous des formes diverses ». Les idées d'espace, de temps, comme toutes les autres idées, s'ont un produit de l'activité psychique, et la première excitation à leur production est encore un mouvement physico-chimique.
Le livre consacré à la conscience n'est pas pour nous le meilleur, il s'en faut, a La conscience, dit M. Sergi, est une sorte d'organisme qui est la forme psychologique de l'organisme animal vivant. C'est un complexe et c'est une unité, c'est quelque chose de composé et de simple à la fois. La conscience est comme la vie qui repose dans tous les éléments et dans tout l'organisme... le centre principal de la conscience, le cerveau peut être considéré comme le centre d'une sphère qui a pour rayons les nerfs conducteurs du centre à la périphérie. A la périphérie se trouvent la plus grande divergence des conducteurs sensibles et les sources de sensations dans les organes spéciaux. Il y a plus, les voies motrices sont coordonnées aux voix sensitives par les organes spécifiques, les muscles; elles sont coordonnées en partie dans le sens des rayons mêmes, et entièrement au centre de cette sphère organique. Le centre, le cerveau, n'est pas une unité comme un point, mais un complexe de points non séparés, mais liés entre eux et communiquant les uns avec les autres... » L'auteur discute sur la conscience et les consciences; il décrit et décompose les phénomènes d'association, de reproduction.
Dans les livres quatrième et cinquième, la psychologie proprement dite, telle du moins que nous l'entendons, occupe plus de place que la physiologie. La psychologie de l'auteur, nous l'avons assez fait connaître, et l'on devine, du reste, quelle morale il fonde sur sa psychologie.
L'auteur n'est pas toujours d'accord avec Lotze, avec Bain, avec Wundt; il a ses vues propres qu'il s'applique à justifier; son livre est certainement intéressant. F.-G.
La méthode oonsoientielle, essai de philosophie exactiviste, par Léon de Rosny. Un vol. in-8<* ; Paris, Félix Alcan, 1887. — Prix : 4 francs.
Dans ces dernières années, et sans parler des remarquables travaux des chefs de l'école criticiste,
un Américain, M. Abbot, un Anglais,- M. Clay, un Russe, M. A. Spir, ont abordé et tâché à résoudre le plus important des problèmes de la philosophie, le problème de la connaissance. A ce même problème, M. Léon de Rosny, qui avoue être peu au fait des disputes des philosophes contemporains, s'est efforcé, il y a tantôt vingt-cinq ans, de trouver une solution. II a médité alors, pris des notes et rédigé un travail. Il publie aujourd'hui cette étude.
En même temps que sous ce titre de Méthode conscientielle il fonde le critérium philosophique sur « la coïncidence des appels de la conscience avec les jugements de la raison, sur la confirmation des concepts rationnels par les verdicts approbatifs de la conscience », il présente déjà une application de sa méthode, un essai d'explication systématique de la nature de l'homme et des choses. L'essai d'explication, sur lequel, d'ailleurs, il espère pouvoir revenir quelque jour, pour le modifier peut-être, pour le compléter à coup sûr, cet essai, disons-nous, ne nous semble pas des plus heureux : des contradictions et de grandes, de très grandes lacunes. Nous n'entendons pas très bien les rapports qu'il pense recon« naître entre le mouvement et la substance, et nous ne voyons pas davantage comment il peut admettre la coexistence de « la conscience universelle » et d'une certaine liberté individuelle. Nous préférons les chapitres consacrés au critérium de la méthode ; en ceux-là, qui nous paraissent bien commander l'attention, l'auteur justifie le verdict approbatif de. la conscience, il explique comme se génère le sentiment conscientiel, il invoque l'intuition qu'il oppose au tâtonnement : l'intuition ne peut tromper, écrit-il, « parce que l'intuition possède par le fait même de sa nature spontanée, indépendante de toute action spéculative de l'individu pensant qui la subit, une virtualité supérieure à la puissance rationnelle de l'être isolé, une force absolue qui appartient à la conscience universelle. L'individu actif dans ses raisonnements est passif dans ses intuitions. L'intuition appartient à la portion fatale de son organisme moral, comme le raisonnement à la partie libre. »
M. de Rosny relève de l'école hégélienne aux enseignements de laquelle adhérait plus ou moins la génération qui a précédé la nôtre ; peut*être après avoir pris connaissance des ouvrages philosophiques publiés en France dans ces quinze dernières années, échappera-t-il à l'influence allemande. Attendons de ce travail, encore intéressant, la seconde édition, corrigée et complétée, qu'il nous promet.
La oonsoienoe psychologique et morale dans l'individu et dans l'histoire, par Ludovic Carrau, directeur des conférences de philosophie à la Sorbonne. Un vol. in-12 ; Perrinet C"; 1887. — Prix:4fr.
Dans le volume six études, dont les trois premières ont trait à la conscience psychologique et morale considérée dans l'individu, et les trois dernières, à la conscience psychologique et morale considérée dans l'histoire.
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Les origines de la conscience, de la pensée et de la volontéf selon H. Lewes, tel est le titre de la première étude. L^auteur, qui est spiritualiste, analyse et détaille la thèse du philosophe anglais. Lewes entendait la conscience comme un agrégat d^éléments psychiques : il identifiait le sujet et Tobjet. M. Carrau conteste qu^une totalité de consciences distinctes et sépirées puisse faire notre conscience telle qu'elle se saisit elle-même, une et indivisible ; il tient pour les deux substances spirituelle et matérielle contre les matérialistes qui n'en admettent qu'une seule, la seconde, contre ceux des phénoménistes qui n'en admettent aucune.
Dans la deuxième étude, la folie au point de vue psychologique, M. Carrau expose les observations et théories de MM. Despine et Mandsley, il expose sa théorie ensuite. La folie est héréditaire souvent; souvent elle résulte d'un accident physiologique ; nombreux, très nombreux sont les cas où la cause est psychologique ; elle est due alors à une surexcitation des passions. « Peut-être ne serait-il pas téméraire d'avancer que c'est pour trop s'aimer soi-même, se complaire trop en soi-même, faire de soi-même le but unique de toute activité, que l'homme, j'entends l'homme raisonnable et libre, par une juste et terrible punition, est exposé à devenir pour soi-même un étranger, aliema, » On risque de perdre sa liberté à ne point s'attacher à demeurer libre; on ne saurait, par contre, subir les atteintes de la folie quand on observe la loi morale.
Très remarquable ôg^l^^ient la troisième étude, la responsabilité morale dans certains états analogues à la folie et che:^ les criminels. Le crime en soi n'est pas héréditaire ; le criminel n'est pas un fou comme le pensent et le proclament tant de criminalistes italiens. Le criminel est responsable. Il cède à ses passions. Eh ! sans doute, mais les passions ne sont pas irrésistibles. Il n'y aurait irresponsabilité vraiment que pour l'homme, qui, d'un caractère doux et inoffensif, en viendrait à commettre un crime sans être mû par aucune passion; celui-là serait un fou.
La théorie de révolution est discutée dans la quatrième étude. Avec beaucoup de raison, selon nous.
M. Carrau montre qu'à abaisser autant qu'il le fait, l'état intellectuel et moral de l'homme primitif, M. Spencer rend incompréhensible , inconcevable même, l'idée du progrès, et partant l'idée de l'évolution. Le concours des forces extérieures et des énergies inconscientes n'explique pas tout; la raison est aussi une des puissances qui gouvernent le monde moral et préparent le triomphe de la raison.
Cette quatrième étude était intitulée : Vhumanité primitive et révolution sociale, selon M. Herbert Spencer; le titre delà cinquième est : la philosophie de l'histoire et la loi du progrès. L'auteur établit que le progrès ne saurait s'expliquer par des lois nécessaires. Nous pensons comme lui; mais pourquoi conserve-t-il l'expression de loi du progrès ? Il en fait la première des lois historiques, lesquelles sont essentiellement distinctes des lois physiques, chimiques, historiques. Pour nous, il est une loi morale; pour nous, le progrès et la décadence résultent de l'observation ou de la non-observation de la loi morale par des individus libres qui font ainsi leur histoire. Il nous semble qu'on peut parler de lois régissant les faits historiques, des phénomènes encore, et qu'on ne peut parler de lois régissant le progrès.
La sixième étude complète la quatrième; l'auteur regarde à révolution de la morale et à la moralité chej les sauvages. M. Spencer abaisse l'homme primitif; M. Carrau relève le sauvage, le représentant de l'homme primitif; il voit, chez lui, autre chose que les manifestations d'énergies inconscientes. Le sauvage, montre-t-il et fort bien, ne cède pas à toutes ses passions; il distingue entre ses sentiments; il estime le courage, et il conçoit un idéal du courage ; il se devine obligé, il devine un devoir faire et un devoir s^ abstenir»
De ces six études, qui se complètent Tune l'autre, nous n'aimons pas beaucoup la première, — c'est que nous ne relevons pas de la même école que M. Carrau; la quatrième, nous la jugeons insuffisante, et nous n'avons pu nous défendre de formuler quelques objections parlant de la cinquième. N'empêche que toutes n'aient leur intérêt, et que le volume ne soit à lire. f. g.
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QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES
L'impôt et la question sociale, par le Solitaire. Un vol. in-i6; Paris, A. Ghio ; 1887. —Prix : 3 fr. 5o.
Les révolutionnaires, les possibilistesetblanquistes lisent peu Proudhon; il faut des dogmes à leur intelligence que le catholicisme a préformée; qu'il soit anathème, s'écrieront-ils, parlant du « Solitaire », s'ils parcourent seulement les premières pages du livre dont nous venons de transcrire le titre.
Le « Solitaire » ne sait pas écrire et ne sait pas composer ; nous le regrettons presque. Non que, dans son travail, il se trouve une seule pensée originale que nous eussions pu souhaiter de voir recueillir : il critique peu, et mal, quand il le fait, les thèses de Ménier, de MM. Yves Guyot et Henry Maret; il se contente, le plus souvent, de leur opposer certaines assertions de Proudhon, et sous la forme même que ce grand discuteur les avait exprimées.
Mais de se qualifier de révolutionnaire et de ne se croire pas tenu à répéter les théoriciens allemands du socialisme, c^est un mérite ; c^en est un autre de ne pa*s récriminer contre le luxe dont jouissent quelques-uns, contre le capital dont chacun n'a pas sa part, de ne pas exiger qu*on recoure uniquement aux contributions directes et progressives. Uimpôt, veut montrer l'auteur, doit être indirect; il doit atteindre le produit, non le revenu, ni le capital. La question sociale sera résolue le jour où Ton se résoudra à faire de la circulation des produits l'unique objet de Pimpôt.
De l'auteur nous avons lu un livre naguère dont les chapitres se tenaient ou à peu près; ils renfermaient aussi quelques considérations intéressantes. Ce livre : la Femme ne doit pas travailler, elle ne doit pas rester oisive, valait mieux à coup sûr que ce travail sur Vimpôt et la question sociale,
La Vérité sur la propriété et le travail. Les Problèmes du paupérisme f par Louis Morosti. Un vol. in-i6; Paris, A. Ghio; 1887. — Prix : 3 fr. 5o.
L'auteur, avant d'aborder les problèmes du paupérisme, ne s'est guère préoccupé de résoudre d'autres problèmes, ceux de l'éthique, ceux de la philosophie du droit ; il ne semble même pas s'être enquis de tout ce qui a été dit ou écrit touchant le fondement de la propriété, les conditions du travail. Les critiques qu'il émet, quant à ce fondement, quant à ces conditions, ne portent que sur les termes de quelques formules , sur des mots. Son livre enchantera peut-être M. Malon et ses amis; il ne nous satisfait en aucune façon.
Les rapports des hommes entre eux doivent être tout autres; pourquoi : doivent ? L'égalité est invoquée, mais par Tégalité que faut-il entendre i Ce n'est pas la justice, au sens kantien, ni le respect de la personne. C'est l'intérêt individuel ? ou l'intérêt général ? Mais des a intérêts » ne doivent pas être sauvegardés ; on les assure si on le peut, dans la mesure qu'on le peut. Fallait-il réprouver le droit de propriété tel que le définit notre code, sous prétexte que ce droit n'est que « le droit des plus forts», pour, ensuite, faire, en somme, appel à la force ? — Il n'y aura pas de plus forts ni de plus faibles, objectera M. Morosti, et l'égalité qui est de justice sera maintenue.
M. Morosti n'a pas résolu les problèmes du paupérisme. F. G.
La Franoe vraie (Mission des Français), par Saint- Yves d'âlveydre. Un vol. in- 18 de 342 pages* Paris, 1887, Caïman n Lévy.
L'auteur a publié tour à tour depuis 1882 : la Mission des souverains, la Mission des ouvriers, la Mis* sion des Juifs, Aujourd'hui ce n'est pas à une classe sociale isolée qu'il s'adresse, c'est à la France entière. Il divise son œuvre en deux parties : l'une, Pro domo, où il oppose tt le vrai Paris » au « Paris fou 1» (M. Saint-
Yves est né à Paris, de là le sous-titre ;7ro domo); le Paris faux faisant un vacarme de possédés, grouillant dans toutes les fanges appelées hontes et vices, plaisirs impurs et impuissances ; le Paris vrai voguant dans l'azur silencieux parmi des étoiles appeléei gloires, vertus, travail, génie. La seconde partie du volume intitulée Pro Patria tend à démontrer la loi dusalutdelapatriecherchéedans l'histoire de France. £t finalement il nous montre la France vraie exerçant, en ce moment même, son autorité sociale par la prédication religieuse, par la diffusion des arts et des sciences et par la charité ; exerçant de même son second pouvoir social par la pratique de la justice et l'organisation de la défense nationale ; forte enfin du troisième pouvoir social par le travail agricole et industriel qui lui permet de porter le poids de la dette publique, de payer les budgets et de prodiguer son or comme elle prodigue son sang. On serait mal fondé i accuser M. Saint-Yves d'Alveydre de pessimisme. Il a même trouvé un remède à la crise économique dans le fonctionnement d'un « grand collège économique, comprenant cinq facultés : finances, agriculture, industrie, commerce, main-d'œuvre » et poursuivant l'amélioration de la situation économique par îa représentation technique et solidaire des intérêts. e. c ■
Les nouvelles institutions de bienfaisance. Les
Dispensaires pour enfants malades; l'Hospice rural, par le O' A. Foville, inspecteur général des établissements de bienfaisance et d'aliénés, avec dix plans. Un vol. in-i6. Paris, J.-B. Baillière et fils, éditeurs; 1888. Prix : 3 fr. 5o.
Les dispensaires pour enfants malades ne sont pas encore nombreux dans notre pays; on n'en compte que sept : le dispensaire du D' Gibert, au Havre, le dispensaire municipal de Clermont-Ferrand, celui du premier arrondissement de Paris, celui de la Société philanthropique de la rue de Crimée, à Paris, les deux dispensaires du bureau de bienfaisance de Rouen, le dispensaire Dolfus, au Havre, enfin la magnifique fondation Furtado-Heine, à Paris. M. le D' Foville nous les fait tous connaître successivement; il nous montre la disposition des locaux, le personnel, le nombre des malades, la nature des maladies, puis la situation financière, les dépenses annuelles après les dépenses de premier établissement. Il conclut : « Les dispensaires ne procurent pas seulement un soulagement actuel et immédiat aux enfants malades des classes indigentes, ils ont aussi pour effet de leur préparer un meilleur avenir, en offrant les moyens de traiter et de guérir, dans le jeune âge, un grand nombre d'affections qui, si elles étaient restées abandonnées, sans soins, auraient dégénéré en infirmités chroniques et incurables, mettant les adultes dans l'impossibilité de se rendre utiles, soit d'eux-mêmes, soit à la société. Les dispensaires exercent, en outre, une influence morale des plus salutaires en resserrant les liens de famille et en répandant dans leur clientèle de très utiles notions d'hygiène publique et privée. » La création de
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nouveaux établissements doit être, ajoute-t-il, favorisée, encouragée. Les heureux succès obtenus par M. le D' Gibert ont fait, au reste, Pobjet de certaines communications de la part de savants hygiénistes étrangers dans plusieurs villes d'Europe et d'Amérique, et| déjà, sur le modèle du premier dispensaire créé au Havre, il en a été fondé à Genève, à Mulhouse, à Saint-Pétersbourg, à Rio-de-Janeiro; on parle d'en fonder un à Londres.
A ses monographies, M. de Foville a joint le texte de divers documents administratifs relatifs aux dispensaires et une analyse, avec plan à l'appui, du projet d'hospice rural' par le D' du Mesnii. f. g.
L'Année politique : 1887, par André Daniel. Un vol. in-i8 Jésus. Paris, G. Charpentier et C'*, éditeurs. — Prix : 3 fr. 5o.
C'est la quatorzième année dont M. André Daniel nous présente le bilan succinct, précis, documentaire.
accompagné d'un index raisonné, d'une table chronologique et de pièces justificatives.
Ce volume offre un intérêt tout particulier en raison des événements qui ont marqué l'année 1887 en France. Si cette année fut stérile au point de vue législatif, « elle a dohné à la France un nouveau Président de la République» trois ministères, une menace, heureusement déjouée, de dictature militaire, un attentat provoqué par la violence des polémiques de presse (Aubertin contre Jules Ferry), une crise extérieure comme elle n'en avait pas vu depuis douze ans », à l'occasion de l'affaire Schnœbelé.
M. André Daniel ne borne pas son travail à la politique intérieure ; il suit avec une égale exactitude le développement des affaires extérieures, s'attachant de plus près à celles qui intéressent la France. Point n'est besoin de rééditer les phrases toutes faites sur l'utilité d'un pareil compendium. Pas un journaliste sérieux, pas un homme politique, ne s'en passe.
PZ.
SCIENCES DIVERSES
Physique — Mathématiques — Sciences occultes
Sciences appliquées à l'industrie — Technologie
Le Droit de la Guerre ^ par Emile Accolas. Un vol. in-12. Paris, Ch. Delagrave, 1888. — Prix : 75 centimes.
Ce volume est le douzième de cette collection d'ouvrages de vulgarisation publiés sous le titre général : le Droit mis à la portée de tout le monde; mais l'auteur, M. Accolas, de qui l'on connaît le beau commentaire du Code civil, ne pouvait se borner à exposer purement et simplement, un jour, les règles régissant les successions, un autre jour, les principes dominant celles des lois qui regardent au contrat de mariage : il a des vues philosophiques qui lui sont propres, et il ne s'est pas défendu de joindre et d'opposer aux textes dont il est permis de se réclamer les règles qui lui sembleraient, à lui, devoir éire admises.
En ce volume-ci, Tauteur, après MM. Funck-Brentanoet Albert Sorel, après M. Calvo, dit les droits et les obligations des belligérants, des alliés, des neutres, tels que les ont définis les écrivains qui font autorité ou consacrés certaines conventions. « La guerre n'est point une relation d'homme à homme, mais une relation d'Etat à État, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu'accidentellement, non point comme hommes, ni même comme citoyens, mais comme soldats. » C'est sur cette déclaration de Jean- Jacques— et non de Portails — que se fonde M. Ac-
colas pour approuver ou critiquer les doctrines qui prévalent sur un point ou un autre; et ces doctrines, il les expose en treize chapitres qui portent pour titres : Théorie générale du droit de la guerre; Déclaration de guerre et ses effets; Belligérants; Alliés; Moyens de nuire à l'ennemi; Droits et devoirs des États belligérants par rapport à l'État ennemi, en cas d'occupation du territoire ennemi; Droits et devoirs des États belligérants par rapport aux ressortissants de l'État ennemi; Droits et devoirs des États belligérants par rapport à la propriété sur terre des ressortissants de l'État ennemi ; Relations d'ordre pacifique, soit entre les ressortissants des États belligérants, soit entre les États belligérants eux-mêmes; Fin de la guerre; Traités de paix; Clauses des traités de paix qui sont contraires au droit des peuples sur euxmêmes; Coutumes particulières à la guerre maritime. Bans un appendice il parle de la neutralité.
11 est individualiste, on ne l'ignore pas, et il argue des principes de l'individualisme pour réprouver toute conquête de territoire. A chacun, dans toutes les sphères, la plus complète possibilité, selon le Droit, de disposer de lui-même; à chacun, la plénitude de sa liberté,,, (p. m), d'où « toute clause d'un traité de paix qui stipule un remaniement de territoire, et n'indique, ou ne suppose pas, comme condition essentielle, le consentement des populations— la consultation ou la manifestation la moins douteuse possible
de leur plus libre volonté — toute cession de territoire, faite en dehors du consentement des populations et sans ce consentement, toute conquête en un mot, est en dehors du Droit et contre le Droit » (p. 112).
Ce petit traité tout populaire ne saurait manquer d'être accueilli avec faveur.
La Grande pêohe {les poissons), par le D*" H.-E. Sauvage, avec 87 gravures.
Le lAège et ses applioations, par Henry de Graf- FiGNY, avec 5o grav. Deux vol. in-16 de la Bibliothèque instructive. Paris, Jouvet et C'% 1887. — Prix du volume broché : 2 fr. 25.
Il nous semble, à nous, que de ces deux volumes c'est le second qui est le plus propre à exciter Tintérêt des adolescents. D'abord, les monographies du liège ne sont pas nombreuses — nous parlons, bien entendu, de monographies à Pusage de la jeunesse, — et, à son intention, le monde de la mer a été souvent décrit : le livre de M. Sauvage viendra certainement, pour nos jeunes gens, après bien d^autres qui les auront plus ou moins initiés aux mœurs des poissons, tandis que le sujet traité par M. de Graffigny aura, probablement, tout Pattrait de la nouveauté. Ensuite, rhistoire des « applications » du liège est un chapitre de la grande histoire de l'industrie humaine, et nos jeunes gens, s'ils sont, plus que nous, capables d'avoir quelque considération pour la hardiesse du plongeur, de ressentir une vive admiration pour le courage du marin, comme nous, et nous ne le constatons pas sans regret, ils font cas surtout du savoir, de ce qui relève de l'intelligence.
Lequel de ces deux volumes est le mieux composé i Le premier, suivant nous. Un chapitre y est consacré aux tortues de mer et à Pécaille, un autre à la pourpre des anciens^ un autre à l'huître; autant de chapitres, autant de sujets distincts, tous traités en toute simplicité. Dans le second, beaucoup moins d'ordre : l'auteur ne manque pas de revenir deux ou trois fois sur les mêmes indications; deux et trois fois il redit comme se devrait cultiver le chône-liège, et puis, à quels divers usages l'on fait servir le liège; enfin il propose à l'admiration des jeunes gens ces reproductions de cathédrales avec des bouchons de liège!
Mais notre comparaison des deux volumes est assez inutile : les enfants ont leurs préférences qu'ils fondent sur des raisons que nous ne démêlons toujours pas; il se peut même, ces deux volumes leur étant donnés, que, comme ils disent^ ils les préfèrent tous deux, ce en quoi ils n'auront pas tout à fait tort.
Les Mémoires d'Antoine ou Notions populaires de morale et d'économie politique, par Anto- NiN Rondelet. Nouvelle édition. Un vol. in- 18. Paris, 1887; Librairie académique Perrin.
Publiés il y a une trentaine d'années, les Mémoires d^ Antoine furent tout de suite classés au rang
des bons livres dont la mission spéciale est de répandre parmi les classes populaires de saines notions de morale et des idées justes sur leurs propres intérêts. Celte biogra^^hie fictive d'Antoine, l'ouvrier charpentier parti de son village, arrivant à la fortune et retournant finalement au village dont il devient maire, est un cadre qui, pour n'être pas nouveau, ne répond pas moins d'une façon parfaite à son objet et que M. Antonin Rondelet a rempli avec une réelle entente des questions qu'il avait à traiter. Mais de tels livres vont-ils au public en vue duquel ils sont écrits ? Ce n'est pas qu'ils ne soient très lus. Celui-ci, couronné par TAcadémie française, a eu de nombreuses éditions successives. Il est épuisé en librairie depuis vingt ans. Il va retrouver un nouveau regain auprès de la génération nouvelle. e. g.
L'Année scientiûque et industrielle ou Exposé annuel des travaux scientifiques, des inventions et des principales applications de la science à Vindus' trie et aux arts, qui ont attiré Vattention publique en France et à l'étranger, accompagné d'une nécrologie scientifique, par Louis Figuier. Trente ci unième année (1887). Un vol. in-16. Paris, Hachette et 0% 1888. — Prix : 3 fr.'5o.
Le célèbre vulgarisateur, M. Louis Figuier, en est au trente et unième volume de l'Année scientifique et industrielle qu'il a fondée, et chaque année marque un progrès dans cette si utile publication. L'astronomie, la météorologie, la physique, la chimie, la mécanique, les ans de construction, l'histoire naturelle, les voyages scientifiques, Thygiène publique, la médecine et la physiologie, l'agriculture, les arts industriels, les expositions, les Académies et Sociétés savantes et enfin la nécrologie, sont tour à tour passés en revue avec une compétence que depuis longtemps nul ne conteste et une exactitude aussi complète que le cadre de Toeuvre (e permet.
Les éditeurs rendraient un véritable service à la cause de la vulgarisation en entreprenant de publier une table analytique des matières contenues dans les trente premiers volumes de la collection ; table qu'on refondrait tous les dix ans en y ajoutant l'indication des sujets traités dans l'intervalle. Ce secours, offert aux recherches du lecteur et du curieux, doublerait la valeur d'une série où s'accumulent chaque année tant de renseignements. - b.-h. g.
La prévision du temps et les prédictions météorologiques, par G. Dallet, avec figures intercalées dans le texte. Un vol. in-16, de la Bibliothè' que scientifique contemporaine, Paris, J.-B. Bail- Hère et fils ; 1887. — Pr^^ • 3 ^^* 5o.
Le dessein de M. Dallet a été de faire connaître comment et à l'aide de quels instruments on procède aux observations météorologiques, et de montrer comme on peut très légitimement induire, de la présence de tels ou tels phénomènes atmosphériques en un lieu déterminé, l'apparition, à plus ou moins
CRITIQUE LITTÊBAIRE DU MOIS
courte échéance, de tels et tels changements di du ciel en d'autres lieux. Dans un premier ti ton Totume il décrit rapidement, les divers i dcnts : baromètres, thermomètres, psychi pluviomètres, anémomètres, aclinomèlres; dans un
upDse quelques théories, la théorie des cyclones, la ihèorie des gradients; ci, dans le dernier enfin, après noir traité, toujours aussi clairement, des centres de pression, de la direction et de l'iniensité des vents, de t'uiililé des prévisions pour les marins, il passe lui prévisions qui se fondent, celles-là, sur des ob- Krvitions plus complcies, aui prévisions dites de cbïngemenl de temps et qui intéressent les agriculteurs; il parle des grandes périodes, périodes de neuf ■ni, de dii-neuf ans, puis il discute ou justifie cerui ces prédictions populaires, celles de la lune rousse, de 11 Saint-Médard, d'autres encore.
Dans le volume Ijeaucoup de tableaux indiquant les grandes chaleurs ei les grands froids des deux derniers siècles, le nombre moyen des jours de pluie, la quantité de pluie tombée à différentes latiiu-
Le volume est fort bien composé ( il est d'une lecture facile. Nous souhaiterions qu'il fût l'objet d'une recommandation de la part du ministère de l'instruction publique. F. u.
Cours d'arithmètiqaa, par M. L. Desmons, professeur au lycée Janson de Sailly. Un beau vol. in-3° relié à l'anglaise. Paris, Quantin et Picard et Kaan, êJit.; 1888.
Cet ouvrage, destiné à la première année d'enseignemeDI secondaire spécial, fait partie de la Bibliothèque nouvelle publiée sous la direction de MM. Eugène Mmue], inspecteur général de l'Instruction !<ublic,eiVlctorDuprd, inspecteur d'académie à Paris. Tous lei volumes en sont édités avec un soin luxueux, tubeluicaractères, sur papier de choix; leur bonne
mine doit donner envie d'apprendre au plus pares-
L'arithmélique de M. Desmons, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, est composée avec une méthode simple et rédigée en langage clair et précis. L'auteur a eu l'heureuse idée de faire suivre la théorie d'un exemple raisonné, c'est-à-dire d'un problème posé, expliqué, démontré et résolu; de façon que l'élève s'accoutume plus rapidement i faire lui-même l'application de la règle avec son raisonnement personnel. De nombreux problèmes nouveaux complètent le volume, facilitant et abrégeant la tâche du professeur, et garantissant l'élève contre les oublis ou les
HÎBtoire des Boienoas mathématiques et phy- Biijues, par M. Maxihilien Marib, t. XII. ln-8>. Paris, Gauthier-Villara, édit. 1888.
Ce volume de la consciencieuse et savante Histoire d^s sciences maihématiques et physiques va d'Arago à Abel ec aux géomètres contemporains; il clàt la seizième période déterminée par M. Maiimilien Marie. L'auteur est, comme on sait, répétiteur de mécanique, examinateur d'admission à l'École polytechnique. Il serait oiseux de louer sa compétence. Le présent volume contient d'abord un exposé méthodique et critique des progrès des sciences mathématiques et physiques pendant la pe'riode qui s'étend de 1786 à i8oî : la mécanique physique, la théorie des ondulations, les problèmes de la polarisation de ta lumière y sont plus particulièrement étudiés.
La seconde partie du volume comprend les biographies des savants appartenant à cette période par leur naissance et dont les plus illustres sont Arago, Robinet, Chasles, Chevreul, Clapeyron, Daguerre, Faraday, Flourens, Fresnel, Herschell, Magendie, Ponce* let, etc. Une table générale des matières des totnei I ù XII termine cet înléressaot et instructif volume.
Somnudre. — Ikstitut. Sociétés savantci : Nouvelles académiques. — Bibliothèques ruBUqUEi et r(ivtes, FBAHÇAisEs ET ÉTRANGÈRES. — PUBLICATIONS NOUVELLES (Bibliographie du moi'i. — Ouvragti lignalis de Félranger). — Publications annoncées ou en préparation, tant en France qu'rm Europe. — Nouvellm LITTÉRAIRES DivBSEEs ; Miscellanies. — Nécrolocie des hommes de lettres et de sciences récemment dicédit. — Documents bibliooraphiqub» du hois ; Sommaire des périodiques français. — Principaux articles littéraires parus dans la presse quotidienne de Paris et de la province. — Lb livre devant les tribunaui ; Proàs de presse et de librairie.
OOCUHBHTB OFFICISLS
Sur les Bibliothèques et les Archives.
Paris, le 21 janvier iSeS.
■ Monsieur le Président,
• Les biblioihèques el les archives n'éiaienl guère fréquentées autrefois que par un pclit nombre d'érudits et de litlcralcurs. Dès lors, le service en était facile ec pouvait, sans graves inconvénients, être conhé i des personnes auxquelles on pouvait attribuer une sorte de bénéfice littéraire. Aussi l'administralion a-t-elle souvent cédé au désir généreux de venir en aide à des hommes de lettres peu fortunés. On le lui a beaucoup reproché, trop m£me à mon sens; l'administration ne faisait que suivre en cela l'impulsion générale, el les lecteurs de celte époque étaient d'ailleurs bien différents de ceux d'aujourd'hui.
• Mais l'heureuse expansion de l'enseignement a produit dans les bibliothèques et les archives, comme partout, les meilleures transformations. Les i^availleura el les curieux ont tout à coup afflue en ces établissemenis jadis si peu remplis; et pour répondre à cette masse avide de recherches, d'indications de toutes sortes, depuis tes plus simples jusqu'aux plus élevées, un personnel nouveau est devenu récessaire. Aujourd'hui, en effet, c'est un métier que d'élre bibliothécaire, un métier délicat et laborieux; il y faut apporter des connaissances spéctBleset un zélé qui ne trouve d'ordinaire sa récompense que dans le devoir accompli.
■ La tâche de bibliothécaire est presque toujours impersonnel-le; et quelle besogna ingrate que de
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catalogues! Quel de le di
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L'administration, tout en appréciant la ntifique de l'ancien personnel, se rendait compt< :e qui lui manquait pour remplir tout son rôle ne pouvait se refuser nux nécessités actuelles; 'ailleurs, le public la pressait chaque jour plu: :. Aussi a-i-elle pris les mesures que la situandispensables. Les hiblîolhèqi
leur
les
:e orgar
ritablei
lions hiérarchisées, et des règlements récents ont réservé tous les postes â des candidats justifiant d'études professionnelles.
• L'ceuvre à accomplir ne peut élre achevée que par le temps; elle serait, toutefois, fort incomplète si, en appelant un personnel nouveau, l'adminislration ne s'elforçait de lui assurer un avenir.
• Une des conséquences naturelles de l'ancienne assimilation des emplois d'archivistes, bibliothécaires, elc, à des bénéfices littéraires, a été le maintien indéfini des titulaires dans des postes que leur âge ou leur santé ne leur permettait plus d'occuper. De là, dans l'avancement, une lenteur exagérée et de nature à décourager le personnel actif, dont la besogne augmente en raison même de cette immobili-
• C'est pour remédiera
'honneur de présenter à votre approbation le décret
;i<)oini. 11 Jixe une limite obligatoire à la durée des
lervices. A la vérité, la loi de i853 a donné 1 l'admi-
e faculté qu'elle ne compte point aban-
ner, la faculté d'admeiire les fonctionnaires à
: valoir leurs droits à la retraite dés l'âge de
GAZETTE BlBbiOOIlAPHlQUE
Hiliinte ans, et même, danf des coaditiont excep- Uannclles, à ciaquanie ans. Mais la loi ne contraint pis i uiercer ce droit, tombé, dans l«i bibliothèques Cl lu arciiives, en telJe detuétude qu'une idée de défaveur s'attache à toute mise à la retraite.
■ Afin de faire cesser ces erretnents, te décret soumis à Toirc si|;aature propose de liquider d'office les peasioDs de retraite du personnel de ces écablissedienis ï soiianie ans pour les commis, gardiens,
conservateurs ad)oints, sous -chef s, archivistes, bibliotàecaircs et sous-bibliothécaires, et à soixante-dix ans pour les funciionnaires d'un ordre supérieur. Cette gndaiian, qui pourrait d'abord surprendre, est basée sur la nature dilTerenie des services exigés de ces (oDCli on n aires. L'activité physique est surtout nécesiiire sui commis, gardiens, etc. Quant aux autres, il importe aux iotérSts du Trésor qu'ils demeurent plus longtemps, et cela n'est pas moins utile à l'administration et au public, qui béncticient de leur »l>«rience.
I Mais Je présent décret ne saurait atteindre sans cruauté ceux qui, entrés trop tard dans le service, ODt dépassé l'àge de la retraite sans s'y £tre acquis dts droits par le nombre d'années réglementaire,
« Il y a là des aituaiions exceptionnelles bien dignes J'cgsrdi et qui n'opposent d'ailleurs au projet actuel
De Si reproduiront pas, puisque, en venu des nouleaux riglcmenls, on n'est plus nomme que dans des conditions d'âge permettant d'acquérir eit temps utile dïs droits à la retraite. Il est bien entendu qu'il sera tenu compte de ces siiustions passagères.
• Toutefois, même pour le personnel régulièrement rciraitable, des mesures générales et immédiates auraient un caractère de sévérité, presque de brutalité injustiSée. Elles seraient d'ailleurs préjudiciables à l'iDiérêt du service. Je vous proposerai, en conséquence, de décider que ces mesures seront prises succuiivement, mais que le décret devra être exécuté !n son entier dans une période de trois ans.
■ Veuillei agréer, monsieur le Président, l'assu- Tdnce de mon profond respect et de mon entier dévouement.
■ LÉO POLI) Faïb. ■
Le Président de la République française,
Sur le rapport du minislrede l'instruction publique, àti cultes et des beaux-arts,
Vu les lois sur les pensions civiles des 9 juin iS63 « 17 août 1876,
Vu le décret du 16 mai 1887,
Vu Ir» décrets des 17 juin i885 et ; avril 1887,
" Article premier. — Le personnel des Archives ution^cs, de la Bibliothcque nationale, des bibliollièques Saime-Geneviève, Mazarine et de l'Arsenal, Krs mis d'office à la retraite d'après les règles sui-
• I* Les commis, employés et hommes de service, ■ ''Ige de soixante ans;
BIBL. UDD. X.
Les sous-chefs de section, les archivistes, les idjoints, les bibliothècsireset les sousbibliothécaires, à l'ifie de soixante-cinq ans;
• 3* Les fonctionnaires d'un grade supérieur à ceux qui sont énoncés au paragraphe précédent, k l'Age de soixante-dix ans.
s Art. 2. — Le présent décret sera exécuté i mesure que les circonstances le permettront. Toutefois, il devra avoir re;u sa pleine et entière exécution dans
• Art. 3. — Le ministre de l'instruciiou publique, des cultes et des beaux-arts est chargé de l'exécution du présent décret.
• Fait à Paris, le 23 janvier 1888.
■ Cashot. • I Par le Président de la République :
. Léofold Faïe. •
Le Président de ta République française, Sur le rapport du ministre de l'instruction publique, des cultes et des beaux-arts, Vu le décret du 17 juin j885,
I Article premier. — L'article 16 du décret du
17 juin i835, portant réorganisation des services de la Bibliothèque nationale, est modifié ainsi qu'il
• Les traitements sont fixés de la
■ classe, de 1,400 i
• Commis, de t,'6oo à 3, 000 francs
Ouvriers et gagistes « Chef de l'atelier de reliure, de :
• Relieurs de l'atelier intérieur, de i,3oo ài.aoofr. D Relieuses de l'atelier intérieur,de 900 à 1,40a fr. ■ Colleurs de l'atelier d'estampes, de 1,100 i
1,800 francs.
g Chef du service et préposés au service de nuit et au service de surveillance, de la salle de travail et du magasin, de 1,800 à 2,200 francs.
• Hommes de servi 1,800 francs.
• Hommes de service de 1* classe, de 1,100 à l,3oo francs.
• Concierges femmes et femmes de service, de 5oo à 800 francs.
• Art. 2. — t.e ministre de l'instruction publique, des cultes et des beaux-arts est chargé de l'exécution du présent décret, qui aura son etfct à partir du i" février 1888.
• Fait à Paris, le 24 janvier 1888.
a Par le Président de la République,
• Le minisire de l'instruction publique,
des cultes et des beaux-arts,