NOTRE NOUVELLE REVUE EN
Avec la Livraison de Décembre prochain (n° 120 de la Série), le Livre aura clos sa Dixième Année d'existence. La Collection complète de cette importante publication, la plus spécialement littéraire des revues de ce temps, formera dès lors un ensemble de vingt forts volumes grand in-8°, véritable Encyclopédie critique de la fin du xix e siècle.
Grâce au succès qui l'accueillit dès son début, et qui ne s'est point démenti jusqu'à ce moment, nous avons pu sérieusement maintenir cette Revue avec une véritable indépendance au milieu de cette République des Lettres si foisonnante d'écrivains et de brocheurs de livres éphémères. — Il nous a été possible d'élever sans bruit, mois par mois, ce solide monument; mais l'esprit de raison et de vérité nous donne aujourd'hui l'inspiration de couronner notre œuvre.
Qui ne sait se borner ne sut jamais construire.
C'est pourquoi, par crainte de voir s'effondrer l'édifice érigé avec tant de soins, de travail et d'efforts, et, dans le désir de ne pas encombrer outre mesure le logis de nos fidèles abonnés d'origine, nous arrêterons la publication du Livre, — sous le format actuel, — à dater de l'année qui accourt portant le 9 à la troisième place dans le millésime décennale du siècle.
Nous ne nous attarderons pas à disserter sur les mérites et
les imperfections du Recueil qui va disparaître. 11 convient d'être indulgent pour ceux qui partent et de joindre à la mélancolie de la séparation les regrets qui accompagnent tout ancien compagnon subitement exilé de nos habitudes.
A dater de Décembre 1889, le Livre, avec ses deux parties, la Moderne et la Rétrospective , aura force de Collection révolue. Les bibliographes pourront cataloguer cette vaste et abondante publication à côté des grands périodiques et magazines littéraires, près du Bulletin du Bibliophile et de l'ancien Athenœum français, au premier rang des Revues de Littérature et de Bibliographie.
Nous avons le pressentiment que notre cher vieil enfant se présentera avec une belle et fîère allure aux yeux des générations futures et qu'on rendra pleine justice à l'énorme production, au constant labeur qui se dégagent de cette Collection en vingt volumes complets, dont l'ensemble offrira alors l'attrait des œuvres définitivement accomplies.
Nous faisons en outre dresser une Table décennale très complète, qui sera la clef indispensable de ces Archives littéraires recueillies pendant dix années successives. Cette table, mise en souscription parmi nos Abonnés, sera publiée (si les souscripteurs sont assez nombreux pour permettre de l'établir) dans les premiers mois de 1 890.
Nous avons apporté — pourquoi ne pas l'avouer ? — un réel amour-propre, une volonté tenace à poursuivre jusqu'à cette dixième année la publication régulière et ininterrompue de cette Revue si lourde, si complexe de rédaction, qui compte, il faut bien le dire, plus de lecteurs fervents et de sincères admirateurs à l'Étranger qu'en son pays d'origine.
Ce n'est point que l'entreprise ne nous ait souvent paru difficile à conduire, asservissante et sujette à de bien étroites obligations ; mais nous ne voulions pas abandonner la partie avant d'avoir fermé le cycle fatidique de ces dix années et composé le bataillon carré de ces vingt 'gros volumes qui garderont ferme-
A NOS ABONNES 991
ment leur position bien établie sur le terrain de l'Erudition, de l'Histoire littéraire et d'une Critique aussi sincère et indépendante que le caractère, l'état d'esprit et les convictions vacillantes de ce temps la pouvaient comporter.
Aujourd'hui, sur le point d'achever notre œuvre, nous pouvons déjà nous écrier : — Le Livre est mort, Vive le Livre !
En effet, si le Livre actuel va cesser de paraître, avec son grand format encombrant, avec l'universalité de sa rédaction, la confusion de ses deux parties, l'affluence ou la monotonie des questions traitées et la mêlée de ses comptes rendus critiques, une autre Revue va naître, moins sévère, plus enjouée, plus légère, plus expressive et plus personnelle à la fois, portant même titre, mais sur petit format in-8°, imprimée comme un livre de haut luxe, en caractères modernes de Didot 1 , sur papier vergé de Hollande à la forme, comprenant mensuellement quatre feuilles d'impression, ou 64 pages d'une composition variée, non compris les annexes que nous comptons y joindre.
Cette Publication nouvelle — un peu moindre de dimension (pour prendre une base de comparaison) que la Revue des Deux Mondes — sera, en quelque sorte, chez nous ce que le Gentleman s Magazine est chez nos voisins d'outre-Manche, un Recueil des choses littéraires de bon goût, spécialement consacré à ce qu'on pourrait appeler le Sport bibliophilique, c'est-à-dire dévoué aux questions de dilettantisme artistique et de curiosité lettrée, ne s'adressant qu'aux amoureux de l'expression et de la forme, aux abstracleurs de quintessence littéraire, aux affinés Bibliophiles Contemporains assez soucieux des formules nouvelles pour vouloir enrichir l'Art du Livre dans toutes ses manifestations.
Cette Revue prime-sautière, militante, polémique, toujours sincère sous une forme brève et piquante, tenue au fait de tout ce qui concerne le monde des lettres et des livres, ne contiendra pas de longs articles de fond, en dehors d'une causerie initiale de bibliologie artistique ; mais elle renfermera — sans programme monotone arrêté à l'avance — de nombreux chapitres imprévus et des notes bibliographiques curieuses et inédites sur nombre
i. Semblables à ceux dont cet avis est composé.
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d'excentriques et d'auteurs oubliés ou dédaignés du courant de ce siècle.
Dans sa nouvelle expression, le Livre restera éminemment de son temps et ne remontera point le courant des âges pour épousseter des mémoires et faire revivre des physionomies d'avant la Révolution; il sera jeune ou, pour mieux dire, il ne vieillira qu'avec ses Contemporains. — Comme études et monographies, il donnera des portraits légèrement tracés de Bibliophiles de la nouvelle école, d'artistes illustrateurs en renom, d'écrivains de la veille ou du lendemain ; il tracera des silhouettes d'éditeurs, de libraires, d'experts, d'amateurs divers et de graveurs et des petits croquis de maîtres relieurs dignes d'être encouragés. Il laissera, en un mot, des traits précis et précieux sur les hommes et les choses de cette époque des physiologies vivantes et malicieuses.
Dans une autre note, il s'efforcera d'être aussi anecdotier, aussi curieux, aussi dénicheur, aussi indiscret même que l'ancienne Petite Revue ou cette Revue anecdotique dont Poulet - Malassis avait su faire une publication si difficile à égaler et qui, par la profusion et l'esprit des documents littéraires accumulés, nous intéresse et nous amuse encore considérablement.
Nous fie négligerons rien de ce qui tenait une place si importante dans la publication actuelle qui disparaît ; mais tout sera condensé, élagué, mis au point voulu. — Nous ne nous mettrons en frais de rédaction que pour les œuvres hors ligne, et notre critique ne s'exercera point comme par le passé sur des ouvrages séparés, mais sur un ensemble de publications récentes. Les romans nouveaux seront jugés par revue générale en une phrase ou deux, relevées par le souffle de l'éloge ou par la pointe de l'ironie. Plus de dissertations sur la valeur de l'auteur ni d'analyse approfondie de l'œuvre..., quelques mots succincts sur chacun, ainsi que fait un inspecteur à la parade. — Avec la prodigieuse éclosion d'ouvrages qui surchargent à cette époque les librairies, tout autre procédé n'intéresse vraiment que la vanité des auteurs eux-mêmes. — Puis, disons-le, en dehors du signalement hâtif, la critique conduit trop vite aujourd'hui à la banalité de la réclame.