‹ Le livreChapitre 154 sur 163 · TRIO · texte numérisé non relu

TRIO

Amis c'est Anicet, Sa machine A bonn' mine.

Paul Féval, C'est pas mal, C'est original!

Comme on le voit, ces improvisations n'avaient pas une grande valeur littéraire ; mais, n'étant pas destinées à la publicité, cela nous importait peu.

Vingt-six ans sont passés depuis ces folies ; je parcours la liste de nos amis et je vois avec tristesse qu'il en reste bien peu : Rolland mourut d'une maladie de cœur en 1868, il n'avait que trente-neuf ans. Du Boys, plus jeune de sept ans, est mort aussi un peu plus tard d'une paralysie du cerveau, comme Charles Bataille, et les autres : Tisserand, Demarsy, Henri Monnier, Darjou, Bizet, Durandeau, Glatigny, Delaage, Noriac, Féval, Monselet... aussi sont morts.

Ceux qui restent ne se voient plus que rarement... aux enterrements! Ils ont vieilli : ils se regardent curieusement, peut-être étonnés de se reconnaître encore! Les cheveux blonds ou bruns maintenant sont blancs, cela change la physionomie ; cependant ils s'abordent avec un sourire et, en suivant le convoi de celui qui vient de partir, ils essayent de se reporter à l'ancien temps, au temps du rire gai ! — ils n'ont plus que le rire triste ! Puis quand ils se quittent, après s'être donné une poignée de main, — de main maigre et osseuse, — chacun dit à part soi : Ce pauvre X... il a bien vieilli!

Je ne voudrais pourtant pas terminer cet article par une note triste.

j$a LE LIVRE

Les anciens dans leurs repas les plus gais faisaient figurer l'image de la mort, mais nous sommes trop modernes pour avoir une idée aussi philosophique. J'ai parlé plus haut des deux bonnes de la maison : Aimée, la cuisinière, était mariée, mais vivait peu avec son mari; Tronquette, plus jeune, n'avait point prononcé de vœux : elle effeuillait son cœur tantôt avec le charbonnier, tantôt avec le garçon boucher... Car les garçons bouchers ravagent les cuisines ! Tronquette avait l'œil effronté, le nez retroussé, la figure ronde et de vilaines dents, mais ses cheveux frisés étaient soignés et elle se mettait avec coquetterie. Quand les amis se séparèrent, elle se réfugia chez son dernier amant, un garçon boucher bel homme, qu'elle adorait et qui devait la battre. Un beau jour il l'épousa. Ce garçon, assez fainéant, se fit renvoyer de chez son patron et comme il était très fort, il se mit à courir les foires en qualité d'Hercule ; Tronquette, jalouse, ne le quittait pas. Un jour qu'il avait bu par trop, il laissa maladroitement tomber un poids de vingt kilos sur sa jambe. Après un mois d'hôpital, la gangrène s'étant mise dans la plaie, il fallut lui couper la cuisse. Quand il retourna près de Tronquette, il avait une jambe de bois ; mais Tronquette l'aimait toujours.

Il y a une dizaine d'années, le jour de la fête d'Auvers, petit village des environs de Pontoise, je m'arrêtai devant un guignol assez propret qui faisait la joie des enfants du pays. Le spectacle était gratuit, mais on faisait la manche, c'est-à-dire une quête. Quand la femme du Castelier s'arrêta devant moi, je reconnus Tronquette, mais Tronquette vieillie, ayant toujours ses cheveux frisés, mais blanchis, et sa mise coquette. En souvenir du temps passé, je mis une pièce de dix sous dans sa soucoupe. Comme elle s'apprêtait à me rendre, je lui dis de garder tout ; alors elle me regarda.

Après le spectacle, son homme sortit de la baraque, il avait une jambe de bois.

Je m'approchai alors, et c'est ainsi que j'appris l'histoire de Tronquette.

— Ah! me dit-elle en finissant, si vous vouliez jouer une pièce d'autrefois, quelle recette je ferais! C'est égal, nous gagnons notre vie tout de même !

Allons! Le théâtre de la rue de la Santé aura au moins servi à quelque chose!

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