L'ASSEMBLEE CONSTITUTIVE
DEt
BIBLIOPHILES CONTEMPORAINS
ACADEMIE DES BEAUX-LIVRES
Dans les premiers jours du mois dernier, les Cent soixante Membres fondateurs de l'Académie des Beaux-Livres recevaient, par les soins du directeur, M. Octave Uzanne, une convocation pour le 18 novembre, à l'effet de voter les Statuts et Règlement, dont une plaquette élégante leur avait apporté le texte, et de prendre les autres décisions primordiales qui font passer une association des limbes du projet à la vie de l'activité.
Cette convocation, déjà peu banale par le nombre et les noms de ses destinataires, était encadrée dans des marges à l'eau-forte qui en font un objet de délectation pour l'amateur, et la première piècec urieusement artistique de nos Archives. La reproduction de ces encadrements aurait pu fournir un imprévu et délicieux ornement à cette livraison suprême de notre cher Livre, et eût été comme un anneau de plus pour le rattacher au Livre moderne, son cadet, dont les initiés entendent déjà les premiers vagissements. Mais les Bibliophiles Contemporains sont jaloux de leur œuvre, et la lettre de convocation n'a été tirée qu'à 164 exemplaires, juste de quoi en envoyer à tous les Membres, y compris les deux Présidents et les deux Membres d'honneur. Rappelons, en passant, que les présidences d'honneur ont été gracieusement acceptées par la Reine Elisabeth de Roumanie (Carmen Sylva) et par le duc d'Aumale, et que les deux Membres d'honneur sont l'Ambassadeur d'Angleterre, lord Lytton, et le directeur de la Bibliothèque nationale, M. Léopold Delisle.
Ce soin précieux de l'Académie des Beaux-Livres à conserver exclusivement pour ses membres les produits de ses travaux est un trait caractéristique. Il est bien mis en relief par l'article 18 du Règlement intérieur, qui, après avoir restreint rigoureusement le tirage des ouvrages à publier, porte qu' « aucun de ces exemplaires ne pourra être mis en vente ». C'est à peine si on laisse à quelques libraires choisis une cinquantaine d'exemplaires de Y Annuaire, lequel se tire à deux cent cinquante. Plus une liqueur est condensée et plus elle est forte; il en est de même de l'influence. Notre Société ne l'ignore pas. Ce n'est pas en jetant sur le marché les résultats de ses efforts innovateurs qu'elle contribuerait efficacement à pousser en avant l'art typographique et les arts qui s'y rattachent, non plus qu'à renouveler les courants de la bibliophilie. Qu'elle produise seulement des volumes dont l'originalité soit heureuse dans son audace, des chefs-d'œuvre, s'il se peut, — et c'est à proportion que ces œuvres seront rares, étroitement gardées, à peine entrevues au dehors, que plus vif
sera l'aiguillon dont se sentiront férus amateurs, éditeurs et imprimeurs, pour nous suivre, nous égaler et — je le leur souhaite — nous dépasser dans les nouvelles voies.
A cet appel du Premier Fondateur la grande majorité des Membres s'est empressée de se rendre. Quelques-uns, vivant hors Paris, ou hors de France, ont envoyé leur adhésion formelle au projet de Statuts. Cette adhésion entière et explicite de cinquante-cinq bibliophiles éminents, avant toute discussion, est une preuve flatteuse de l'intelligence avec laquelle ce projet avait été rédigé et de la confiance que les nouveaux sociétaires s'accordent mutuellement.
Quarante-cinq membres, dont on trouvera la liste plus loin, étaient présents, et, comme on Ta fait remarquer avec une grande justesse, ils sont rares ceux qui, par le prestige de leur nom, ou l'attrait de l'idée qu'ils proposent, peuvent réunir, dans la même soirée, une élite de quarante-cinq Parisiens. Il n'en est pas un, certainement, qui n'ait eu à sacrifier une affaire ou un plaisir à ce premier rendez-vous des Bibliophiles contemporains.
Lorsque la petite salle, au rez-de-chaussée de l'hôtel de la Société d'Encouragement, 44, rue de Rennes, fut à peu près pleine, le promoteur de la réunion déclara la séance ouverte, et le bureau fut constitué ainsi :
M. Charles Counis, président;
MM. Jules Brivois et Alfred Piat, assesseurs.
Avoir pour Président d'une séance d'inauguration l'auteur du Voyage dans un Grenier et des Racontars illustrés d'un vieux collectionneur, le polyphile a l'esprit omnivore, — comme le disait, il y a environ un an, M. Octave Uzanne, — cet archéologue que tout intéresse, tout tente et tout passionne, qui s'est donné à lui-même, avec une conscience sûre de son fait, le beau titre, si bravement porté, de Toqué, — Toqué du beau, — c'est être sûr que l'assemblée ne dormira pas et que tous y profiteront.
Et, en effet, — en dépit de la monotonie de la lecture des Statuts et Règlement, dont le signataire de ces lignes, agissant comme secrétaire, s'est acquitté de son mieux, — l'intérêt s'est soutenu vivant d'un bout à l'autre, et, l'ordre du jour épuisé, chacun a eu l'impression que le moment de se séparer était trop vite venu.
La bonne volonté, l'ardeur unanime créait un courant d'entente entre la salle et le bureau. Les propositions, les objections, les questions se formulaient, amicales et spontanées, dans ce naturel et cet abandon qu'on a seulement quand on se sent « entre soi ». A toutes, le Président, avec son enthousiaste chaleur et son bon sens à l'eau-forte, faisait la réponse topique, la relevant, l'épiçant de traits anecdotiques, de mots qui fusent et pétillent, courtoisement chargés de bonté sarcastique et d'indulgente ironie, éclairant et avivant tour à tour de cette flamme qui met à son visage les plus fraîches couleurs de la jeunesse sous le casque dru de ses cheveux blancs.
Les Statuts, le Règlement intérieur, les frais de premier établissement, toutes ces phases difficiles par où doit passer l'enfantement d'une société, ne furent qu'un jeu, grâce au charme impétueux, à la dextérité diserte et entraînante de ce Toqué très subtil, qui, entre ses innombrables toquades, a celle d'être délicatement sensible à la raison.
Quand vient le moment de procéder à la formation du Comité, il prononce le premier le nom qui était sur toutes les bouches, et, énumérant avec une énergique brièveté les titres de M. Octave Uzanne à la reconnaissance et à la confiance des Bibliophiles, il le proposa pour la Présidence triennale, aux acclamations unanimes de l'Assemblée.
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Le même vent d'enthousiasme enleva son élection comme vice-président, conjointement avec M. Henri Beraldi, le savant et si originalement humoristique iconographe des Graveurs du xix* siècle.
On nomma ensuite, sur sa proposition, toujours accompagnée d'un mot flatteur et touchant juste, M, Jules Brivois, — qui a si souvent régalé tous nos lecteurs de ses piquants comptes rendus de ventes, — Archiviste-Trésorier, l'éminentet affable bibliophile M. Alfred Piat, secrétaire, avec M. B.-H. Gausseron comme secrétaire adjoint, et, pour assesseurs, MM. Gustave Rubattel, le président des Amis des Livres, de Lyon, Paul Lacombe, Henry Houssaye et Maurice Quentin-Bauchart, tous bien connus du public qu'intéressent les questions de littérature et d'art, tous célèbres parmi les bibliographes et les bibliophiles.
Quelques paroles chaleureusement émues de M. Octave Uzanne, remerciant rassemblée de son vote, permirent à M. Charles Cousin de reprendre haleine avant de passer à la proposition des ouvrages que la Société devrait exécuter dans le cours du premier exercice. Le choix s'arrêta définitivement sur les trois publications suggérées, par le Fondateur :
i° La Légende de saint Julien l'Hospitalier, conte de Gustave Flaubert, avec illustrations de Luc-Olivier Merson;
2° UAbbesse de Castro, de Stendhal (H. Beyle), avec nombreuses compositions d'Eugène Courboin ;
3° Les Débuts de César Borgia, roman historique de Jean Richepin, avec illustrations de Rochegrosse.
Ce n'est pas une indiscrétion de dire que le plan tout entier de la première publication est arrêté, et que, par la qualité et la texture extraordinaires du papier, par l'audacieux imprévu des frontispices, par l'ordonnance typographique et l'illustration du texte, ce livre sera un régal nouveau pour les gourmets les plus blasés.
Nous savons, en outre, que Richepin, à qui les affinités électives destinaient de tout temps M. Rochegrosse pour illustrateur, se propose de supprimer, dans les éditions à venir de ses œuvres, les Débuts de César Borgia, afin d'en assurer, autant qu'il le peut, la jouissance exclusive à la Société dont il fait partie.
Tels sont les travaux qui, avec Y Annuaire, occuperont, pendant cette première année, l'activité de l'Académie des Beaux- Livres. L 5 Annuaire, seule publication dont quelques exemplaires seront mis en vente, ne sera pas un simple recueil de noms propres et d'actes administratifs. Ce sera, de plus, un beau livre, digne de la Société qui le publie. Une seconde partie, ayant sa pagination propre, pourra être conservée seule par les amateurs que nos petites affaires domestiques intéressent peu. Elle se composera d'articles spécialement écrits pour Y Annuaire par les Bibliophiles contemporains sur les sujets divers qui font l'objet de leurs recherches et de leurs études, et sera illustrée de portraits et de gravures exécutés comme il convient à un livre que devront se disputer les passionnés et les délicats.
Enfin s'est agitée la question émouvante d'une réunion prandiale. On en proposait une par an. A la réclamation générale, il a été décidé qu'il y en aurait deux, dont la première devait avoir lieu avant le 20 décembre suivant.
L'ordre du jour était épuisé. M. Octave Uzanne voulut une fois de plus témoigner à l'Assemblée sa gratitude et son dévouement à l'œuvre si énergique, ment et si heureusement entreprise par lui. Après quoi la séance fut levée, et, en s'en allant, chacun des assistants tint à attester par sa signature sa présence
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et la part qu'il venait de prendre à la constitution définitive de la Société des Bibliophiles contemporains. ¥**** «~
Le relevé de ces signatures nous donne, par ordre alphabétique, la liste Fil * ." suivante :
MM. Biialdi (Henri).
MM. GiBiiiEAu(D'Abel).
BekaLDI (Louis).
Houssaye (Henry).
Blonde ad (P.).
Lapaurib (Baron).
Boissy (P. de).
l.Ei.oiH (Maurice).
Bona»abi e (Prince Roland).
Lehan (Jacques).
Bai vois (Jules).
Lucas (P.).
^Ukif-
Chaze (E.).
Manchon (Léon).