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Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'à l'Académie française l'on s'égaye aux dépens d'un récipiendaire, et que le discours de l'académicien qui répond au nouvel élu est émaillé de plus d'une épigramme à l'adresse du patient. La réception d'Alfred de Vigny est restée célèbre à cet égard, et le comte Mole, cet homme de si bonne compagnie d'ordinaire, faillit ce jour-là à sa réputation. MM. Cuvillier-Flcury et John Lemoine ont fourni des modèles de réceptions épigrammatiques.
Soyons juste cependant. Ils n'étaient pas les inventeurs de ce genre particulier d'éloquence académique; ils avaient eu des devanciers. Le premier en date paraît avoir été un ecclésiastique, l'abbé de Caumartin, homme certainement de plus d'esprit que de charité. Ce bel exemple d'éloquence épigrammatique, sinon de mansuétude chrétienne, fut donné
sous Louis XIV, en 1694, à la réception d'un autre homme d'Eglise, l'évêque de Noyon; ce qui complète ce piquant tableau.
Cet abbé de Caumartin était un des plus jeunes membres de l'Académie française. Né en 1668, il avait été élu en 1694, n'ayant encore que vingt-six ans, à la place de l'abbé de Lavau, dont un historien de l'Académie, l'abbé d'Olivet, — encore un abbé, — a dit que « ses confrères, après l'avoir possédé quelque temps, reconnurent que la supériorité des talents pouvoit être utilement compensée par la douceur des mœurs et par le secret de se rendre aimable », ce qui ressemble assez à une benoîte épigramme.
Si le mérite littéraire de l'abbé de Caumartin, à n'en juger que par l'âge, avait lui-même besoin d'une compensation, ce n'est pas de ce côté que ses nouveaux confrères, ou tout au moins celui que l'Académie le chargea bientôt de recevoir, devaient la trouver.
Un homme d'esprit, d'ailleurs, que ce jeune académicien, et qui avait de qui tenir. Son père était ce Caumartin, ami, grand conseilleur, et un peu parent du cardinal de Retz; sa mère, une Verthamon, femme d'intelligence, de monde, comme telle non moins appréciée du célèbre frondeur, qui lui a dédié ses mémoires et tint son fils sur les fonts de baptême. Élevé avec un soin particulier par un père ami des lettres, il avait été confié de bonne heure à d'excellents maîtres. Entre l'éducation sous le toit paternel et celle du collège, ses parents n'avaient choisi ni l'une ni l'autre. Ils avaient loué au faubourg Saint-Jacques une maison que leur fils habita avec ses maîtres, et où il recevait à sa table des savants et des lettrés. Encore écolier, le jeune Caumartin se trouva ainsi être une sorte de Mécène.
Cela ne lui nuisit pas plus tard pour entrer à l'Académie ; dès lors,
il s'en préparait les voies en se faisant une réputation de jeune prodige. A treize ans, on vantait déjà ses sermons. Et pourquoi n'aurait-il pas prêché à cet âge? A cinq ans il était bien abbé de Buzay, une abbaye du diocèse de Nantes dont son parrain s'était défait en sa faveur. Ce qui, à cette époque, était plus rare chez un futur prélat, c'était une connaissance très étendue des langues vivantes; il sut jusqu'au polonais, dont, sur le tard, il prit le goût en fréquentant à Tours le roi et la reine de Pologne, alors réfugiés en France, où leur fille devait un jour être reine. Mais c'était surtout par l'agrément de l'esprit, parle charme des manières, qu'il se faisait remarquer. Moncrif, qui lui succéda à l'Académie française, a dit de lui, en invoquant le témoignage de ses confrères : « Vous savez combien sa conversation était solide en matière de science et de littérature, mais vous avez surtout éprouvé ce charme qu'il savait répandre sur les choses les plus dépourvues d'agrément par elles-mêmes, cet art inexplicable qui ne s'acquiert que par l'habitude de vivre avec les personnes en qui il réside..., espèce de magie qui n'est point attachée à l'esprit supérieur, qui peut servir à l'embellir, et qui, le plus souvent, réussit encore mieux que lui. »
Le même écrivain le représente « né avec une pénétration vive, qui saisit d'abord dans les choses ce qu'elles ont d'essentiel », et « doué d'une imagination heureuse, qui sait orner avec mesure ce qu'elle présente ».
Sa réception à l'Académie ne démentit pas sa jeune réputation. Elle avait eu lieu le 8 mai 1 694, et est racontée ainsi par le Mercure :
« Il y vint prendre place le samedy, et fit un remerciement plein d'esprit et tourné d'une manière si délicate, qu'il remplit avec beaucoup de gloire pour luy l'opinion avantageuse qui l'avoit fait trouver digne d'estre receu dans ce corps illustre. »
L'expression de sa gratitude envers la Compagnie manque cependant de finesse, et est plus recherchée que naturelle : « Qui peut, disait-il, s'en acquitter d'une manière digne de vous? Le bienfait est tel que, pour en parler dignement, il faudroit vous faire parler vous-mêmes. »
Le passage le plus intéressant de son discours est celui où il fait allusion à la querelle des Anciens et des Modernes, alors à ses débuts :
« C'est ce qui partage aujourd'hui nos meilleurs critiques, entre lesquels il ne m'appartient pas de prendre parti, ou, si j'en prends un, de le dire. Il me sera au moins permis de remarquer que différents siècles, différents pays, ont produit les grands personnages qui sont le juste sujet de nos admirations. Icy, dans un même royaume, dans une même ville, dans un même lieu, l'Académie nous fait voir, d'un coup d'œil, des hommes que, pour le poème dramatique, on peut comparer à Sophocle et à Euripide; pour la poésie lyrique et satyrique, à Horace et à Juvénal ; pour la poésie naïve et galante, à Anacréon et à Ovide; à Démosthènes et à Cicéron par l'éloquence... Heureux assemblage, inouï dans les siècles
passés, qu'on n'a pas vu dans le siècle d'argent, et qui sera, dans la suite du temps, le caractère du siècle de Louis-le-Grand. »
L'académicien chargé de le recevoir était Charles Perrault, l'aimable auteur des Contes de Fées, qui, dans la querelle des Anciens et des Modernes, avait, avee éclat, pris parti pour les Modernes. L'on comprend assez pourquoi le récipiendiaire avait mis tant de réserve en touchant à ce sujet délicat. Il donnait ainsi une preuve de cet esprit et de cette urbanité qu'on lui reconnaissait.
Comment Perrault aussi n'aurait-il pas trouvé que l'abbé de Caumartin était le meilleur des académiciens? Sa réponse se ressent de ces dispositions : « Après nous avoir parlé si éloquemment de notre douleur, vous n'avez rien dit de notre consolation. » Tel fut le début de son discours, et la suite ne le démentit pas. Sans oublier les « ancêtres de l'abbé de Caumartin, dont il avait hérité si heureusement de toutes les vertus », il le présente lui-même comme un résumé de la perfection civile et religieuse : « Nous trouvons dans vous seul, dit-il, ce qui suffirait à plusieurs pour mériter notre choix : un sens exquis qui ne se trompe point dans ses jugements, une vaste et profonde érudition, et enfin une vive éloquence, dont les premiers essais surpassent les chefs-d'œuvre des plus habiles, et viennent de charmer une Compagnie où il n'y a guère plus d'auditeurs que de maîtres dans ce bel art. »
Malgré sa jeunesse, Fabbé de Caumartin, apparenté aux d'Argenson, aux Pontchartrain, était donc une sorte de personnage, lorsque, sept mois après sa réception, il fut appelé à répondre à l'évéque de Noyon. Ce prélat venait d'être élu en remplacement d'un académicien assez obscur, Barbier d'Aucour, qui s'était d'abord surtout fait connaître, dans les querelles entre jésuites et jansénistes, par un poème satirique, l'Onguent pour la brûlure (1664) ; plus tard, par une autre satire, Apollon vendeur de mithridate, dirigée contre Racine (1676), qu'il avait déjà attaqué une première fois à propos de sa Lettre à l'auteur des Hérésies imaginaires.
François de Clermont- Tonnerre, évêque- comte de Noyon depuis 1661, était alors âgé de soixante-cinq ans. Ce ne fut pas un des côtés les moins étranges de cette séance académique, que le spectacle de ce vieillard reçu et berné par ce jeune homme, nous serions tenté de dire par cet enfant. Que M. de Noyon ait été enclin au péché de vanité, c'est bien possible. Qu'il fût fort entêté de ses ancêtres et de ce blason aux deux clefs en sautoir qui leur avait été donné au xu* siècle par le pape Calixte II, défendu par Clermont-Tonnerre contre l'antipape Grégoire VIII, il faut le croire, puisqu'un célèbre mémorialiste l'affirme. Mais le dernier à lui jeter la pierre eût dû être Saint-Simon, fort entiché lui-même d'orgueil nobiliaire. Ainsi n'a pas fait le noble duc, qui l'a fort ridiculisé : « Toute sa maison, dit-il, était remplie de ses armes, jusqu'aux plafonds et aux planchers ; des manteaux de comte et pair dans
tous les lambris sans chapeau d'évêque; des clefs partout, qui sont ses armes, jusque sur le tabernacle de sa chapelle ; ses armes sur sa cheminée... Il me montra ces merveilles, que j'admirai à la hâte dans un autre sens que lui... Sa vanité eût été étrangement mortifiée s'il eût prévu ses successeurs. » Il paraît qu'à sa mort, en 1 701, on trouva dans ses papiers des brouillons de sa propre oraison funèbre. Il n'avait voulu s'en fier qu'à lui d'éclairer ses panégyristes sur ses mérites. Saint- Simon l'affirme, et, en 1745, on publia, dans un recueil de pièces rares et curieuses, un « Mé- moire dicté par lui à un M. Lucas, prêtre chanoine de la cathédrale de Noyon, son secrétaire », où se trouvent les traits de la vanité la plus amusante. Cette oraison funèbre devait être en six points. Voici le canevas des deux derniers :
5° Le Clergé se vante de l'avoir pour président, La Cour pour comte, Le Sénat pour juge, La France pour pair.
6° L'Etat l'honore comme conseiller, L'Ordre comme commandeur, L'Académie comme un oracle, Et le monde comme un prodige.
Il faut dans tout cela faire la part de la malignité, et nous ne voudrions pas nous porter fort de l'authenticité du Mémoire dicté à l'abbé Lucas. Ce qui est plus certain, c'est que M. de Clermont-Tonnerre fut un excellent évêque, fort appliqué à ses devoirs religieux, un de ces prélats, rares alors, qui résidaient dans leur diocèse. Tout en se moquant de ses travers de vanité, Saint-Simon l'estimait beaucoup. Il a corrigé la satire par cet éloge : « D'ailleurs docte, fort honnête homme, très homme de bien, bon évêque et de beaucoup d'esprit, il ne laissa pas d'être regretté et beaucoup dans son diocèse. » Et plus loin encore : « C'étoit un homme d'esprit et de savoir, mais d'un savoir brouillé et confus, homme d'honneur et de bien, et bon évêque, charitable, résidant, appliqué à ses devoirs et gouvernant bien et sagement. »
Possédé comme il l'était de gloriole nobiliaire, M. de Noyon brigua le titre d'académicien, moins sans doute pour l'honneur de succéder à Barbier d'Aucour, un mince avocat, connu seulement par quelques pamphlets jansénistes, et qu'il traitera de haut, que pour s'asseoir à côté des princes de l'Eglise, qui faisaient alors partie de l'Académie, du cardinal d'Estrées, de Bossuet, de Fléchier, de Harlay, archevêque de Paris, de Philippe de Chaumont, évêque d'Acqs. Si tant est, qu'il ne se considérât pas, par sa naissance, fort au-dessus de ces prélats bourgeois ou de petite noblesse, « évêques du second ordre », suivant une classification et une expression qu'il avait inventées.
Mais le véritable promoteur de son élection fut Louis XIV. Bien que le roi eût alors cinquante-six ans, et que son mariage secret avec M m * de Maintenon, en 1684, eût, depuis dix ans déjà, clos pour la Cour l'ère des plaisirs et de la gaieté, le roi ne se refusait pas quelques plaisanteries contre ses courtisans. Il aimait parfois à rire à leurs dépens. L'élection de M. de Noyon lui sembla une excellente occasion de mettre dans son jour la vanité du prélat, et de s'en égayer. Elle avait déjà fourni à la Cour bien des « scènes », dont le roi « s'était diverti ». On pouvait bien en susciter une nouvelle, et qui serait d'autant plus piquante que le candidat n'avait rien d'académique, ses titres consistant en des mandements que le Mercure qualifie de « tout singuliers »,et en un éloge de sa sœur, l'abbesse de Saint-Paul de Beauvais, qui prouvait plus de science généalogique que de littérature. C'est bien sur quoi comptait le grand roi, qui, après avoir trouvé le sujet de la comédie, ne dédaigna pas d'en diriger la mise en scène.
« Le roi, dit Saint-Simon, s'amusoit de sa vanité, qui lui faisoit prendre tout pour distinction... Il vaqua une place à l'Académie française et le roi voulut qu'il en fût!... IlordonnaàDangeau,quienétoit,de s'en expliquer de sa part aux académiciens, ce qui n'étoit jamais arrivé. »
Depuis la mort du chancelier Séguier (1672), dont le protectorat avait succédé à celui de Richelieu, c'était le roi lui-même qui avait le titre de protecteur de l'Académie française, et, jusque-là, il s'était abstenu d'exercer aucune influence sur les élections. Pour la première fois il sortit de cette neutralité en faveur de M. de Noyon. L'on comprend si la vanité du prélat dut en être flattée et si elle s'en accrut. Tel qu'on connaît l'homme, on se figure aisément le personnage qu'il fit. M ma de Coulanges, donnant à M" - de Sévigné des nouvelles de la Cour, écrivait : « M. de Noyon y fait une figure principale; il est le seul présentement qui y soit, et la Cour a toujours besoin d'un pareil amusement. »
L'Académie avait déféré déjà aux désirs de Colbert dans l'élection de Bergeret (i685), dont le seul mérite consistait à être le premier commis de M. de Croissy, frère du puissant ministre; et tout récemment à la recommandation moins discrète encore de Pontchartrain, dans celles de Tourreil (1692), de l'abbé Bignon, son neveu, de La Loubère (1693), celui-ci secrétaire, celui-là neveu du ministre, réalisant en ce dernier la prédiction satirique de Chaulieu :
Messieurs, vous aurez La Loubère :
L'intérêt veut qu'on le préfère Au mérite le plus certain.
Il entrera, quoiqu'on en die; C'est un impôt que Pontchartrain Veut mettre sur l'Académie.
n8 LE LIVRE
Elle ne pouvait se montrer moins empressée envers un protégé du roi lui-même, qui, d'ailleurs, se départit cette fois seulement de sa réserve à Tégard de l'Académie et de ses libres choix.
L'évêque de Noyon fut élu par acclamation. C'est ce que constate un passage du procès-verbal de la séance du i5 novembre 1694 : a Ce jourlà, la Compagnie ayant été convoquée par billets, on a procédé au second scrutin sur la place vacante par la mort de M. d'Aucour, pour laquelle M. de Noyon avait été proposé, et il a été élu par tous les suffrages. »
Le roi en fit savoir sa satisfaction à l'Académie. Dangeau, qui avait, nous ne dirons pas négocié cette élection, le mot ne peindrait pas l'empressement des académiciens à ouvrir leurs rangs au protégé de Louis XIV, mais qui avait été auprès d'eux l'interprète du désir royal, dit de son côté dans son Journal : « M. de Noyon fut hier choisi pour remplir la place de M. d'Aucour, et le roi a témoigné qu'on lui avoit fait plaisir d'élire M. de Noyon. »
Les airs de candidat sûr du succès, et auquel l'Académie allait rendre seulement un hommage qui lui était dû, avaient, dès avant l'élection, fort amusé le roi et la cour. « M. de Noyon, qui se piquoit de savoir, dit Saint-Simon, en fut comblé et ne vit pas que le roi se vouloit divertir. »
Mais ce n'était qu'un commencement, comme un premier acte de comédie. On s'attendait à mieux pour la séance de réception.
Comme un auteur intéressé au succès de la pièce qu'on va jouer, Louis XIV prit soin de « faire sa salle », pour nous servir de l'expression moderne. « Il convia, raconte Saint-Simon, Monsieur le Prince (le fils du grand Condé) et plusieurs gens de la Cour à sa réception, comptant bien qu'elle fourniroit quelque amusement. * Et dans un autre passage des Mémoires, avec une variante très expressive : « Le roi témoigna à Monsieur le Prince et à tout ce qu'il y avoit de distingué à la Cour qu'il seroit bien aise qu'ils se trouvassent à sa réception. » Le récit de M me de Coulanges est plus expressif encore : « Il sera reçu lundi à l'Académie; le roi lui a dit qu'il s'attendoit à être seul ce jour-là.» Après de telles paroles, Ton peut juger si M. de Noyon était disposé à s'en faire accroire. Car, il ne faut pas s'y tromper, tout cela était exceptionnel, sans précédent. Saint-Simon n'exagérait pas en disant : « Ainsi M. de Noyon fut le premier du choix du roi dans l'Académie, sans que luimême y eût auparavant pensé, et le premier encore à la réception duquel le roi eût pris soin de convier. »
Le hasard lui-même sembla entrer dans les vues de Louis XIV, en
i.-KrtS
appelant un jeune homme comme l'abbé de Caumartin à répondre à M. de Noyon. La séance du i3 décembre, dans laquelle eut lieu sa réception, aurait dû être présidée par La Fontaine, qui, comme directeur en exercice, aurait aussi prononcé le discours. Mais La Fontaine, atteint de la maladie qui allait l'emporter trois mois plus tard (i3 avril 1695), avait été remplacé par l'abbé de Caumartin, alors chancelier. Peut-être le Bon homme ne se serait-il pas facilement prêté à jouer un rôle dans cette petite comédie académique, et aurait tout bonassement et tout simplement accueilli le récipiendaire avec les compliments d'usage. Celui qui a dit :
L'enfance est sans pitié,
aurait été plus pitoyable que le jeune abbé de Caumartin à la vanité inoffensive de M. de Noyon.
L'abbé de Caumartin ne le fut pas du tout. Soit vivacité de jeunesse, soit désir de faire sa cour au roi, soit mouvement naturel d'un esprit alerte et malicieux, soit, peut-être aussi, amitié pour M. de Harlay, l'archevêque de Paris, qui était autant son ami qu'il l'était peu de l'évêque de Noyon, toujours est-il que non seulement il entra en plein dans la plaisanterie royale, mais qu'il la poussa beaucoup plus loin qu'il n'aurait convenu à Louis XIV. Cet excès de zèle, ou de témérité, tourna contre lui, peut-être plus encore que contre M.deClermont-Tonnerre, et nous verrons qu'il eut lieu de s'en repentir. Frère du Caumartin, marquis de Saint-Ange, intendant des finances, « homme de beaucoup de monde, et très nécessaire dans sa partie »; proche parent du contrôleur général Pontchartrain, alors tout puissant, l'abbé comptait peut-être sur cette licence pour faire sa fortune épiscopale. Ce fut le contraire qui advint. Que n'existait-il alors un Talleyrand pour lui souffler le mot célèbre : « Surtout, pas de zèle! »
Son procédé comique fut ailleurs aussi simple qu'il devait être d'un effet infaillible. C'était d'outrer la louange jusqu'à l'invraisemblable, et, grâce à la vanité sans bornes du récipiendaire, de lui faire prendre pour argent comptant des éloges qui n'étaient en réalité que de mordantes épigrammes. Mais, pour que ce discours à double entente et à double détente, fût possible, il fallait que le prélat fît lui-même le jeu de son malin confrère. En bon apôtre qu'il était, l'abbé, pour obtenir ce résultat, alla lire à M. de Noyon, avec toute sorte de déférence admiratrice» ce discours trompeur où la victime était littéralement couronnée de fleurs. Tout ce manège est admirablement raconté par Saint-Simon.
« Se comptant sûr d'être approuvé du monde, l'abbé se proposa de divertir le public aux dépens de l'évêque qu'il avoit à recevoir. Il composa donc un discours confus et imité au possible du style de M. de Noyon, qui ne fut qu'un tissu de louanges les plus outrées et de compa-
îao LE LIVRE
raisons emphatiques, dont le pompeux galimatias fut une satire continuelle de la vanité du prélat, qui le tournoit pleinement en ridicule.
« Cependant, après avoir relu son ouvrage, il en eut peur, tant il le trouva au delà de toute mesure; pour se rassurer, il le porta à M. de Noyon, comme un écolier à son maître et comme un jeune homme à un grand prélat qui ne vouloit rien omettre des louanges qui lui étoient dues, ni rien dire aussi qui ne fût de son goût et qui ne méritât son approbation. Ce respect si attentif combla l'évéque : il lut et relut le discours; il en fut charmé, mais il ne laissa pas d'y faire quelques corrections pour le style et d'y ajouter quelques traits de sa propre louange. L'abbé revit son ouvrage de retour entre ses mains avec grand plaisir; mais, quand il y trouva les additions de la main de M. de Noyon et ses ratures, il fut comblé à son tour du succès du piège qu'il lui avoit tendu, et d'avoir en main un témoignage de son approbation qui le mettoit à couvert de toute plainte 1 . »
Le grand jour venu — ce fut le lundi i3 décembre — le résultat dépassa l'attente de ceux qui étaient dans le secret du complot. Jamais l'Académie n'avait vu un tel concours à ses séances, qui n'étaient publiques que depuis le 12 janvier 1673, comme nous l'a si agréablement raconté M. Ludovic Halévy. La cour et la ville s'y trouvèrent en foule. « Le lieu, dit Saint-Simon, fut plus que rempli de tout ce que la cour et la ville avoit de plus distingué : on s'y portoit dans le désir de faire sa cour au roi et dans l'espérance de s'y divertir. » L'Académie tenait ses séances au Louvre, ou plutôt, comme on disait alors, a était logée au Louvre ». Le roi lui avoit affecté deux grandes salles occupées jadis par le conseil : événement qui avait été commémoré par une médaille portant en exergue : Academia Gallica intra regiam excepta. Les jours de réception a les portes étaient ouvertes à tous les honnêtes gens ». Ces honnêtes gens, lisez la société polie, le « tout-Paris » d'aujourd'hui, se tenaient debout, car il n'y avoit de sièges, et encore de simples tabourets, qu'autour d'une grande table pour les académiciens. Les fauteuils, ces célèbres fauteuils — réduits aujourd'hui à l'état de métaphores — ne vinrent que plus tard, en 1713, don de Louis XIV à la réception de la Monnoye, et les tribunes pour les femmes en 1702, à celle de Chamillart, évêque de Senlis, frère du ministre de ce nom. « Au milieu de la salle, dit un contemporain, le P. Léonard, il y a un grand bureau, sur
1. Mémoires édit. Boislisle, t. II, p. 194. Il faut y ajouter aussi les Additions du même au Journal de Dangeau; idem p. 39$.
LES RENCONTRES D'UN BIBLIOPHILE isi
lequel, ce jour-là, on met un beau tapis. Il y a des chaises d'un côté et d'autre pour les académiciens seulement. Ceux du dehors sont au second et au troisième rang. » A un bout de ce bureau, ou mieux de cette longue table, était assis, sur une « chaise à bras », le directeur de l'Académie; à l'autre bout, sur « une chaise sans bras », comme tous ses autres collègues, — excepté le directeur, le chancelier et le secrétaire perpétuel, appelés les a trois officiers de l'Académie », — le récipiendaire, qui, à trois heures sonnant, était introduit par « le libraire de l'Académie », le Pingard du temps. Après avoir salué l'assemblée, le récipiendaire "se couvrait et commençait son discours, ne se découvrant que quand ce discours était fini. Après lui, le directeur prenait la parole, et la séance s'achevait par la lecture « de quelques pièces de la composition de quelques-uns des académiciens ».
Tels étaient Tordre et l'aspect d'une séance académique au xvn« siècle. Une jolie gravure servant de frontispice à l'édition de 17 14 du Recueil des harangues prononcées par MM. les académiciens, nous en a conservé la fidèle image. Sur ce théâtre, que maintenant nous connaissons, va se jouer la pièce comique si impatiemment attendue par cet auditoire de courtisans.
M. de Noyon fit son entrée avec une pompe inusitée. « Il parut, dit Saint-Simon, avec une nombreuse suite, saluant et remarquant l'illustre et nombreuse compagnie avec une satisfaction qu'il ne dissimula pas. » Etait-il revêtu de ses habits épiscopaux ? On pourrait l'induire du caractère du personnage. Nous aimons mieux croire qu'il se conforma à l'usage, qui était, comme nous l'apprend le duc de Luynes, que « les évêques et prêtres y fussent », à l'ordinaire, « en habit court »; et « un évêque, le jour de sa réception, en habit noir long ».
Si nous en croyions Saint-Simon, le discours du nouvel élu aurait été parfaitement ridicule. « Il prononça, dit-il, sa harangue avec sa confiance ordinaire, dont la confusion et le langage remplirent l'attente de l'auditoire. » La Galette de France est plus favorable à Tévêque de Noyon qui, selon son rédacteur, « fit un discours plein d'éloquence et d'érudition, en présence d'un grand nombre de personnes de qualités ». De Vizé, dans le Mercure galant, ne tint pas un langage très différent. Mais il faut remarquer que c'étaient là des feuilles plus ou moins officielles, qui ne disaient que ce que le ministre leur laissait dire. Cependant, quand on lit aujourd'hui son discours, l'on est disposé à croire, même en lui prêtant le ton de suffisance que le caractère de son auteur peut faire imaginer, qu'il y eut quelque déception de ce côté, ou que, si l'emphase du récipiendaire fit sourire, ce ne fut pas à ses seuls dépens. D'après les règles essentielles de l'Académie, le nouvel élu devait nécessairement parler dans son discours du cardinal de Richelieu, fondateur de l'Académie, du chancelier Séguier, du roi, et de l'académi-
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cien auquel il. succédait. Sur ce dernier point, il n'est pas très certain que M. de Noyon ait respecté la tradition et les convenances. Moréri prétend « qu'il affecta de ne rien dire » de M. d'Aucour, parce que celuici était « d'une naissance commune » ; mais que Caumartin répara cette omission, et que l'Académie fit entendre au prélat qu'il devait la réparer, lui aussi, dans le discours imprimé. Cependant, dans le Mercure du mois de décembre, nous voyons que M. de Noyon o parla avec beaucoup d'avantage de M. d'Aucour ». Mais, comme ce recueil s'est contenté d'analyser très sommairement le discours de l'atèbé de Caumartin, tandis qu'il donne de copieux fragments de celui du récipiendaire, sa partialité rend son témoignage un peu suspect. Qire l'éloge de Barbier d'Aucour ait fait partie originairement du discours ou y ait été ajouté après coup, dans tous les cas, il est fort mince. Le prélat se borne à dire que c les talents de son prédécesseur lui seroient nécessaires pour expliquer tous ceux qui l'ont rendu si recommandable à l'Académie ».
Ce qui n'est pas douteux, c'est l'excès de zèle avec lequel M. de Noyon remplit les trois autres points imposés à sa harangue. Son discours, qui forme quatorze pages, et dépasse les proportions ordinaires de l'éloquence académique alors fort sobre, est consacré en effet presque tout entier à l'éloge du roi. C'est d'abord au monarque qu'il fait remonter l'honneur qu'il a d'être reçu dans l'illustre Compagnie.
« S'il y avait quelque rapport entre la foiblesse des paroles et la force des sentiments, ma bouche deviendroit aujourd'hui le fidèle organe de mon cœur, et vous feroit connoître aisément tout ce que je ne puis assez reconnoître. Il est vrai, je l'avoue, et qui ne le sait, le sublime Génie qui anime et soutient cet illustre corps m'a seul inspiré le glorieux dessein d'en être membre; et comme étant supérieur à tout, il n'a que de grandes vues, j'en reçois heureusement celles que je n'aurois osé prendre de mon chef et que vous avez bien voulu rendre effectives. »
Après avoir dépêché l'éloge de Richelieu et de Séguier, passé très probablement sur celui de Barbier d'Aucour, M. de Noyon revient encore à son véritable « héros », à Louis le Grand, dont il trace successivement un double portrait de l'homme et du prince. Voici celui de l'homme, qui ne dut pas déplaire au modèle :
m Rare et inimitable original! Son air charmant et majestueux se répand sur toutes ses actions ; sa maison royale emprunte quelques rayons de sa gloire; son âge est mûr et parfait, le travail infatigable lui est devenu naturel; sa sagesse n'a point eu d'exemple dans les siècles passés, et les siècles à venir ne pourront jamais lui donner de rivaux. Son auguste visage n'est pas moins connu et révéré des étrangers que de ses sujets ; il partage souvent les deux saison?, de l'été en campagne et de l'hiver en ses palais, pour faire également la terreur de ses ennemis et les délices de ses peuples. Son amour extrême pour nous sacrifice
LES RENCONTRES D'UN BIBLIOPHILE isj
toutes ses veilles à notre repos, et s'il abrège et méprise le temps du sommeil, c'est parce qu'il le passe sans nous. Son mérite personnel épuise le fonds de la plus riche éloquence, ou ingrate à sa vertu, ou onéreuse à sa modestie. »
En ces années où le sentiment monarchique était poussé presque jusqu'à Tidolâtrie, où La Feuillade faisait dresser sur la place des Victoires cette statue de Louis-le-Grand, près de laquelle une lampe brûlait constamment comme celle d'un sanctuaire, « le langage du prélat ne remplit peut-être pas l'attente » maligne a de l'auditoire », autant que le prétend Saint-Simon. Ou bien, si l'emphase de M. de Noyon fit sourire, ces sourires étaient presque aussi blessants pour le monarque que pour son maladroit panégyriste.
Il se produisit certainement alors, dans l'esprit de Louis XIV, un revirement, qui peut seul expliquer le dénoûment qu'allait avoir cette facétie académique. Le roi avait bien voulu se divertir, il ne lui aurait pas déplu que la cour s'égayât un instant de la vanité de l'évéque de Noyon; mais il ne comptait pas que cette vanité s'abriterait derrière le panégyrique royal, et que la majesté du trône serait compromise dans cette mystification.
C'est cependant ce qui arriva. L'abbé de Caumartin, ne se bornant pas à abandonner le style plus ou moins ampoulé du récipiendaire au sort que lui réservait le bon goût, se mit à en faire dans sa réponse une véritable parodie, dont les traits tombaient fatalement aussi bien sur le roi que sur M. de Clermont-Tonnerre.
Quand l'abbé de Caumartin se leva pour répondre au récipiendaire, la situation était absolument changée. Qu'il le sentît ou non, il lui fallut aller jusqu'au bout. Les conséquences devaient être d'autant plus funestes pour lui , qu'il avait mieux préparé la mystification et qu'il y avait employé plus d'esprit. Rien ne manqua à la mise en scène. Elle ne fut que trop parfaite. Saint-Simon nous la rend au vif. « L'abbé de Caumartin répondit d'un air modeste, d'un ton mesuré, et, par de légères inflexions de voix aux endroits les plus ridicules ou les plus marqués aux coins du prélat, auroit réveillé l'attention de tout ce qui l'écoutoit, si la malignité publique avoit pu être un instant distraite. Celle de l'abbé, toute brillante d'esprit et d'art, surpassa tout ce qu'on auroit pu attendre si on avoit prévu la hardiesse de son dessein, dont la surprise ajouta infiniment au plaisir qu'on y prit. L'applaudissement fut donc extrême et général, et chacun, comme de concert, enivroit
M. de Noyon de plus en plus, en lui faisant accroire que son discours méritoit tout par lui-même, et que celui de l'abbé n'étoit goûté que parce qu'il avoit su le louer dignement. »
Dans ses Additions au Journal de Dangeau, le mordant chroniqueur accentue encore la note; « la foule n'auroit pu contenir ses risées et du discours de Caumartin et des airs et des tons dont il l'ornoit jusqu'au plus grossier ridicule ». D'après un autre témoignage, celui de d'Argenson, Fénelon, reçu à l'Académie Tannée précédente, et qui n'était encore que l'abbé de Fénelon, aurait dit à Caumartin en sortant de la séance : « Je vous ai entendu et entendu. » Nous trouvons également dans Voltaire la trace des impressions facétieuses que cette réception avait laissées. Le fait est donc certain, sauf le grossissement que, selon sa coutume, Saint-Simon a pu lui donner. La Galette de France, il est vrai, se borne à dire que « l'abbé de Caumartin répondit avec beaucoup d'esprit et d'éloquence ». Mais cet esprit pouvait être épigrammatique, et, à tout prendre, elle ne nie pas positivement les méchancetés de l'abbé. Dangeau, qui avait été dans la confidence de Louis XIV, voudrait faire croire que le récipiendaire prit d'abord tout au pied de la lettre, et comprit seulement après coup. « L'abbé de Caumartin, dit-il, répondit à la harangue de M. de Noyon ; il en fut content quand il l'entendit, et même il Pavoit vue et approuvée auparavant; » — ainsi, ce jeu de l'approbation est certain — « cependant, on lui persuada depuis qu'il avoit sujet de s'en plaindre, et il s'en plaignit au roi. Ce discours de l'abbé de Caumartin étoit fort éloquent et fort agréable, plein de louanges; mais on prétend qu'elles étoient malignes ».
Cette impression fut si bien l'impression générale, et ce qui ne devait être qu'un petit divertissement tourna si manifestement au scandale, que, soit par ordre, soit par prudence, le discours de Caumartin ne fut pas publié. Il brille encore par son absence dans le recueil de 1698. Il ne fut imprimé qu'en 17 14 pour la première fois, et probablement avec des adoucissements.
Le silence du recueil de 1698 est d'autant plus significatif qu'il contient le discours de M. de Clermont-Tonnerre. Cette suppression ne laissa pas d'être remarquée. L'on écrivait, le 6 janvier i6p5, à la Galette d'Amsterdam : « On est surpris que cette réponse n'ait pas été imprimée, et cela augmente d'autant plus la curiosité de la voir que des gens ont voulu prendre ce prétexte pour faire croire, sans doute fort injustement, qu'il y a quelque chose d'équivoque dans l'éloge en faveur de ce prélat. »
Ce texte de 1714, si adouci qu'il ait pu être, laisse encore percer bien des traits ironiques. Dès les premières lignes, l'allusion à la vanité du prélat est sensible :
« Si les places de l'Académie françoise n'étoient considérées que par
les dignités de ceux qui les ont remplies, nous n'aurions osé vous offrir celle dont vous venez prendre possession, et peut-être n'auriez-vous pas eu vous-même tout l'empressement que vous avez témoigné pour l'avoir. »
C'était dire que M. de Noyon se considérait, par son nom et par sa naissance, bien au-dessus des prélats et des grands seigneurs que l'Académie comptait dans ses rangs. Comment ne pas voir une épigramme dirigée par le jeune abbé contre le vaniteux prélat, quand il ajoute :
« Nous connaissons, monsieur, votre sang illustre, en qui toutes les grandeurs de la terre se trouvent rassemblées, et qui tient par tant d'endroits à tant de maisons souveraines. Nous vous voyons revêtu de ce titre auguste qu'un de nos rois a dit être le plus glorieux qu'on pût donner à un fils de France. »
Après s'être égayé aux dépens de la manie nobiliaire du récipiendaire, l'abbé de Caumartin passe à ses titres académiques, et ne leur épargne pas davantage ses flatteries épigrammatiques :
« Ce n'est pas à toutes ces qualités éclatantes que vous devez les suffrages de notre compagnie, c'est à un esprit plus noble encore que votre sang, plus relevé que votre rang. Nous ne craignons pas de vous déplaire en vous dépouillant, pour ainsi dire, de tant de grandeurs. Est-ce d'aujourd'hui que vous marchez sans elle? et la qualité d'Académicien est-elle la première où vous êtes parvenu comme un autre homme qui ne seroit pas né ce que vous êtes? C'est un pompeux cortège qui vous accompagne et qui ne vous mène pas; vous le prenez et vous le quittez selon qu'il vous convient, et il est de l'intérêt de votre gloire de vous en détacher quelquefois, afin que les honneurs qu'on vous rend ne soient attribués qu'à votre seul mérite. »
Les actes, les discours, la conduite du prélat lui-même ne sont pas ménagés par le terrible abbé.
« Les Ordonnances et les Instructions pastorales destinées au seul gouvernement des âmes, au lieu d'une simplicité négligée qu'elles avoient avant vous, sont devenues chez vous des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. »
a La véritable éloquence doit convenir à la personne de l'orateur. La vôtre ne laisse pas ignorer d'où vous venez, et ce que vous êtes. Si votre style est noble, il est encore plus épiscopal; par là vous faites voir d'heureuses applications de l'Ecriture, de doctes citations des Pères. »
Mais de témérité en témérité, l'abbé de Caumartin en allait venir à atteindre de ses épigrammes le roi lui-même, par-dessus la tête du prélat :
« Que de puissants motifs à l'Académie pour vous choisir? et quel bonheur pour elle de pouvoir, en vous associant, satisfaire en même
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temps à la justice, à son inclination, et à la volonté de son auguste protecteur. »
Ce protecteur était Louis XIV.
« Il sait mieux que personne ce que vous valez, il vous connoît à fond, il aime à vous entretenir, et lorsqu'il vous a parlé, une joie se répand sur son visage dont tout le monde s'aperçoit. Il a souhaité que vous fussiez de cette compagnie, et nous avons répondu à ses désirs par un consentement unanime. »
Le trait de la fin était plus direct encore; Louis XIV dut se sentir atteint lui-même :
a Pendant qu'il soutient seul le droit des Rois {Affaire de Jacques II) et la cause de la Religion, il veut bien encore être attentif à la perte que nous avons faite, et la réparer dignement, en nous donnant un sujet auquel, sans lui, nous n'aurions jamais osé penser. »
Le récipiendaire, comme on Ta vu, avait été fort satisfait de l'abbé de Caumartin, ou du moins avait paru l'être; car, comme il était homme d'esprit, malgré sa vanité, nous ne voudrions pas répondre qu'il n'ait pas senti le sarcasme et joué le naïf pour ne pas ajouter au succès et au plaisir de son jeune mystificateur. Mais il ne put conserver cette attitude composée ou sincère, lorsqu'on eut pris soin de l'éclairer sur le sens des louanges qui lui avaient été prodiguées. La bonne âme qui eut cette attention fut l'archevêque de Paris, Harlay de Champvalon. L'évêque de Noyon avait froissé en maintes circonstances l'orgueil de ce prélat, qui ne le lui pardonnait pas. Ces deux orgueils ne pouvaient se souffrir, et l'on raconte de leurs démêlés des traits si forts, qu'ils semblent peu croyables. M. de Harlay, qui était membre de l'Académie française, se plut donc à dissiper les illusions dans lesquelles pouvait être encore l'évêque de Noyon. Pour lui rendre ce service, il choisit le moment où celui-ci vint lui rendre visite, et semblait triompher de son succès académique. « Il tourna longtemps, raconte Saint-Simon, sans pouvoir être entendu par un homme si rempli de soi-même et si loin d'imaginer qu'il fût possible de s'en moquer; à la fin pourtant, il se fit écouter, et, pour l'honneur de l'épiscopat, insulté, disoit-il, par un jeune homme, il le pria de n'en pas augmenter la victoire par une plus longue duperie, et de consulter ses vrais amis. M. de Noyon jargonna longtemps avant de se rendre, mais à la fin il ne put se défendre 'de soupçons, et de remercier l'archevêque. »
L'évêque de Noyon avait promis à M. de Harlay de consulter sur cette affaire le père de la Chaise, confesseur du roi. Il en fut confirmé dans la désagréable vérité que l'archevêque de Paris lui avait apprise.
Hors de lui, M. de Clermont-Tonnerre s'en alla trouverle roi, à Versailles, et lui demanda justice de l'impertinent abbé, « d'un petit bourgeois, d'un petit prestolet, qui, abusant de sa bonté et de sa facilité, avait eu l'audace de tourner en ridicule public un évêque de son âge, de son mérite, de sa qualité ». Cette démarche paraît certaine par les effets qu'elle eut bientôt. Voltaire, qui avait été très lié avec les deux Caumartin qu'il visitait souvent à la terre de Sainte-Ange, et dont il tenait une foule d'anecdotes qu'il a utilisées pour son Siècle de Louis XIV, prétend même que M. de Noyon aurait présenté ses plaintes au roi dans les termes suivants :
« Sire, l'abbé de Caumartin, pressé, poussé, possédé par le diable, a prononcé à l'Académie un discours critique, satirique, caustique, ironique, excentrique; la charité chrétienne me défend d'en faire une censure affirmative, mais la vérité chrétienne m'oblige de dire, sinon ce qu'il est, du moins ce qu'il n'est pas. Il n'est ni sacerdotal par rapport à lui, ni épiscopal par rapport à moi, ni royal par rapport à Votre Majesté. Il n'est point sacerdotal, puisqu'il n'y dit pas un mot de l'Ecriture ni des saints Pères; il n'est point épiscopal, puisqu'il tourne un évêque en ridicule; il n'est point royal, puisqu'il ne dit rien de Votre Majesté, sinon que vous vous mettez à rire toutes les fois que vous me voyez. »
Ce discours n'est très probablement qu'une facétie de Voltaire; mais il a dû être fait par lui dans le ton ordinaire à M. de Noyon, et dans le genre d'esprit qu'avait ce prélat. Car, comme l'attestent les contemporains, il était loin d'en manquer.
Le roi accueillit d'autant plus facilement les plaintes de l'évéque qu'il sentait quelque remords d'avoir cherché lui-même à s'en divertir, et qu'il en voulait à l'abbé de Caumartin d'avoir poussé aussi loin la plaisanterie. Il s'en était déjà ouvert à son ministre Pontchartrain. Saint- Simon explique très bien ce revirement du roi, qui, en somme, est à son honneur. « Le roi, dit-il, qui avoit bien voulu se divertir un peu, mais qui vouloit toujours partout un certain ordre et une certaine bienséance, avoit déjà su ce qui s'étoit passé, et l'avoit trouvé fort mauvais. Ces plaintes l'irritèrent d'autant plus qu'il se sentit la cause innocente d'une scène si ridicule et si publique, et que, quoiqu'il aimât à s'amuser des folies de M. de Noyon, il ne laissoit pas d'avoir pour lui de la bonté et de la considération. »
Louis XIV ordonna donc à Pontchartrain de « laver rudement la tête » de l'abbé. Il fut même, paraît-il, un instant question de l'exiler à son abbaye de Buzay, en Bretagne. Mais, soit adresse de Pontchartrain à détourner le coup, soit qu'elle n'ait jamais été prise, l'abbé de Caumartin ne fut pas relégué chez ses moines. Il continua à résider à la cour, pour laquelle il avait un goût très vif. Mais il dut aller faire des excuses à M. de Noyon, qui ne le reçut pas. Le prélat se reprocha même cette petite vengeance. L'année suivante, étant tombé gravement malade, il
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voulut se réconcilier avec l'abbé, le manda prés de lui à cet effet, et étant revenu à la santé, devint le plus chaud protecteur de son jeune confrère. h Avant de recevoir les sacrements, dit Saint-Simon, il envoya chercher l'abbé de Caumartin, l'embrassa, tira de son doigt un beau diamant, qu'il le pria de porter pour l'amour de lui; et quand il fut guéri, il fit, auprès du Roi, tout ce qu'il put pour le recommander : il y a travaillé toute sa vie avec chaleur et persévérance, et n'a rien oublié pour le faire évèque. »
En résumé, le beau rôle dans cette affaire fut pour l'évèquc de Noyon.
L'abbé de Caumartin, il est vrai, ne devint pas évèque avant la mort de son protecteur inespéré, ni même de longtemps après. Ce fut seulement sous la Régence, en 1717, qu'il obtint le siège de Vannes, puis presque aussitôt celui de Blois. Mais si, tant que vécut Louis XIV, il ne parvint pas à l'épiscopat, nous croyons que ce fut moins en punition d'une mystification académique, pour laquelle au fond le roi dut avoir quelque indulgence, qu'en raison de ses moeurs trop mondaines. L'abbé de Caumartin était un de ces abbés de cour dont le roi se déliait, et auxquels il avait résolu de ne jamais confier l'administration d'un diocèse. 11 aimait les prélats « résidents ». Ce n'est pas nous, hommes du xix* siècle, qui devons l'en blâmer.
Eugène Asse.
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