LA FEMME, LE ROMANCIER, LE POETE
ans une charmante étude surles femmes de lettres publiée en 1854 dans le Westminster Revieiv, George Eliot n'hésite pas à décerner la palme de la supériorité intellectuelle aux Françaises : «Les Françaises seules, écrit-elle, ont eu une véritable influence sur le développement de la littérature dans leur pays ; en France seulement l'esprit de la femme a passé, comme un courant électrique, à travers le langage, rendant brillant, clair et défini, ce qui, d'ailleurs, est lourd, terne et trouble. Si l'on supprimait l'œuvre de la femme de lettres française, on créerait un vide sérieux dans l'histoire intellectuelle de cette nation. »
L'auteur d'Adam Bede est une exception triomphante à cette assertion généreuse en faveur de nos compatriotes : aucun de nos « basbleus n les plus illustres n'a surpassé cette profondeur de pensée, cette netteté de vision, cette puissance d'observation, qui sont les traits distinctifs de l'écrivain anglais; George Sand elle-même ne nous paraît pas
aussi complète que George Eliot. Il serait d'ailleurs 'assez curieux d'établir une comparaison, un parallèle, comme on dit dans les classes de rhétorique, entre ces deux esprits. — George Eliot possède une force d'imagination objective qui lui permet de s'identifier avec les types les plus variés, ks plus opposés à sa propre nature ; George Sand ne devient admirable que lorsque les personnages qu'elle trace lui sont absolument sympathiques. George Eliot est la plus grande réaliste, George Sand la plus grande idéaliste de son sexe. Les œuvres de la Française sont plutôt des poèmes en prose que de véritables romans ; ce ne sont pas à proprement parler des études de la vie, c'est la vie interprétée par la vision du poète : George Sand ne saurait nous donner une description d'une scène de la nature, de ses propres sensations, d'un caractère d'homme, sans l'éclairer d'une sorte d'effet magique — tels des objets ou des personnages, aperçus sous la clarté de la lune, à la lueur des éclairs. George Eliot aime à baigner ses productions dans la large et impitoyable lumière du Midi qui ne laisse nulle place à l'illusion et révèle la nature dans toute sa franche réalité. Toutes les ressources de son art lui servent pour l'affirmation de la même morale, elle enseigne toujours la même leçon des lois inexorables qui gouvernent la vie de l'homme. Elle dévoile sans réticence les incalculables effets de la transmission héréditaire et les responsabilités qui résultent de cette transmission. Enfin, en nous dépeignant l'intime tristesse, les imperfections de notre race, elle proclame que la résignation est notre première vertu.
A une époque de transition comme la nôtre, où la société et l'art, vieillis et épuisés, semblent chercher partout quelque formule nouvelle où ils puissent retrouver la vie qui leur échappe, un écrivain aussi puissant, aussi original, aussi convaincu de la justesse de ses théories, mérite d'être étudié dans sa vie, dans son œuvre, dans ses rêves mêmes : c'est ce que nous allons tenter de faire dans les pages suivantes.
Marie-Anne Evans, connue en littérature sous le nom de George Eliot, naquit le 22 novembre 1819 à South-Farm y situé à un mille de Griff, dans la paroisse de Colton, Warwickshire : son père, originaire du pays de Galles, avait débuté dans la vie comme simple charpentier; sa fille a retracé les principaux incidents de sa carrière et les traits saillants de son caractère dans Caleb Garth, Monsieur Hackit, et principalement dans Adam Bede : de même qu'Adam Bede, M. Evans fut succivement charpentier, garde forestier, puis régisseur ou receveur ; c'est en cette dernière qualité qu'il s'était établi dans le Warwickshire. Quelque temps auparavant il avait épousé en secondes noces une jeune fille du nom de Pearson, qui fut la mère de George Eliot ; elle revit dans les Scènes de la vie cléricale, sous le nom de mistress Hackit, cette femme aux traits accentués, au cœur tendre, aux vives réparties. De ce x. %
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second mariage, M. Evans eut trois enfants, Christine, Isaac et Marie- Anne. La maison familiale, celle où miss Evans passa les vingt premières années de sa vie, est située au sein d'un paysage riche et verdoyant ou les grandes haies de séparation semblentdonner à chaque champ un caractère particulier. Le logis des Evans, moitié manoir, moitié ferme, était une construction ancienne en briques, élevée de deux étages, aux murs entièrement tapissés par des lierres vigoureux; les dépendances et les bâtiments de l'exploitation entouraient cette pittoresque demeure. C'est dans ce cercle restreint que l'enfant reçut les premières impressions de la vie rustique anglaise, dont elle devait plus tard être l'admirable interprète. On a peu de détails sur les particularités de son enfance; à l'âge de douze ans son père la plaça comme pensionnaire dans un établissement tenu par les miss Franklin à Coventry ; elle y resta trois ans, taciturne, repliée sur elle-même, vivant dans son rêve, se mêlant peu à ses camarades; une d'entre elles, qui a atteint une certaine notoriété comme ■ blue stocking », miss Bradley Jenkins, résume ainsi son impression : « En la regardant, j'éprouvais la même sensation qu'en regardant une montagne ».
Vers l'âge de quinze ans, Marie-Anne quitta rétablissement des miss Franklin, et peu après elle eut la douleur de perdre sa mère, qui mourut dans sa quarante-neuvième année. L'année suivante, sa sœur aînée et son frère se marièrent et quittèrent le pays. La jeune fille resta seule avec son père dans la ferme-manoir et fit son éducation de fermière, éducation bien complète à en juger par les descriptions si admirablement vécues qu'elle donne de cette existence campagnarde dans ses romans les plus célèbres. Enfin, en 1841, M. Evans abandonna son exploitation au fils qu'il avait eu d'un premier mariage et se retira avec Marie-Anne dans la villa de Foleshill, située dans un des faubourgs de Coventry.
La période qui sépare la trentième de la vingtième année, est la plus importante dans l'histoire intellectuelle d'un grand artiste. — L'activité du cœur rivalise avec celle de l'esprit ; c'est l'âge des amitiés enthousiastes, des amours passionnées, comme souvent aussi, hélas! des durs désenchantements, des désillusions cruelles ! Pour George Eliot, ce premier acte dans la tragédie de l'existence eut pour décor la vieille ville ecclésiastique de Coventry et le paisible paysage qui environne la petite villa de Foleshill. C'est là qu'elle acquit cette prestigieuse érudition, ce savoir presque universel qui la distingue de la foule des femmes de lettres anglaises. Il est difficile, pour un Français, de se former une idée exacte de ce que peut être la vie intellectuelle dans certaines villes provinciales d'Angleterre. Chez nous, pour l'artiste, pour le penseur, pour l'homme d'action ou de spéculation, la province est une mort lente; toutes les sources de la vie se concentrent à Paris : il n'en est pas ainsi chez nos
voisins d'outre-Manche, Londres n'a nullement le monopole de l'intelligence, de l'art, de la science. Pour ne point parler des cités universitaires d'Oxford et de Cambridge, il y a nombre de villes semblant >| dormir à l'abri des tours d'une vieille cathédrale qui sont pourtant de véritables centres intellectuels. A l'époque où miss Evans vint s'installer à Foleshill avec son père, Coventry était de ce nombre. Tout d'abord elle y trouve des professeurs de premier ordre : le révérend E. Sheepshanks, directeur du collège, lui donna des leçons de latin, de grec et même d'hébreu; un Italien, plein de talent, le signor Bressi, lui apprit le français, l'allemand, l'italien ; enfin, un musicien qui avait des lueurs de génie, Simmy, organiste de la cathédrale, l'initia aux secrets de l'harmonie, de la mélodie et du contrepoint.
Mais une liaison nouvelle bien plus importante allait apporter un élément vivifiant dans l'esprit de la jeune fille et donner un stimulant à son cœur; nous voulons parler de l'union étroite qu'elle forma avec la famille de M. Bray ; cette famille, qui se composait de M. Bray, de sa femme et de sa belle-sœur, habitait la villa de Rosehill, admirablement située sur une des collines verdoyantes qui dominent l'antique cité ; rien ne saurait peindre le charme de cet intérieur dont chaque membre avait consacré sa vie à l'étude de quelque grande question philosophique, religieuse ou artistique. M. Bray était à la tête d'une grande manufacture de rubans, qu'il tenait de son père, mais, dès sa jeunesse, il s'était passionné pour l'étude des questions métaphysiques et théologiques ; on sait que dans le protestantisme la discussion est libre; il s'ensuit que nombre d'esprits spéculatifs se plongent dans le chaos de la théogonie et de la théologie. M. Bray, à force d'examiner les dogmes qui servaient de base à ses croyances, arriva peu à peu à se persuader qu'ils ne résistaient pas à la logique et au raisonnement. Ses arguments poussèrent son beau-frère, M. Hennel, à rechercher le principe de tous les dogmes de la théologie populaire. Le résultat de ces patientes investigations fut un ouvrage considérable devenu classique en Angleterre, et intitulé : Recherches sur les origines du christianisme. M ,ue Bray, bien que d'un naturel essentiellement religieux, arriva à partager les opinions de son mari et de son père ; sans se soucier de l'opinion publique, elle abandonna la pratique des rites extérieurs, tout en menant une vie de pureté et de dévotion intimes exemplaire. L'exquise beauté de sa nature morale attira visiblement Marie-Anne, mais elle fut encore plus complètement séduite par l'autre sœur, miss Sara Hennel. Les deux jeunes filles devinrent bientôt inséparables; miss Hennel était une créature singulière, merveilleusement douée des qualités les plus rares du cœur et de l'esprit, enthousiaste, nerveuse, emportée, apportant toutes les ardeurs de la passion dans une vie de pensées austères ; ces deux admirables types de femmes
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ne pouvaient échapper au pinceau de George Eliot. Elle les a peintes dans le roman Daniel Deronda. Ces détails sur les nouvelles amitiés formées par miss Evans à cette époque ne sont point oiseux ; l'influence de ces êtres supérieurs aida, plus que toute autre circonstance, la croissance et la formation de son esprit.
Il existe une aquarelle de M me Bray qui donne une idée de ce qu'était George Eliot à cette époque; c'est, sous une masse de cheveux brunpâle très soyeux, tombant en boucles sur les épaules, une physionomie pensive, sérieuse, mélancolique; la tête est massive, les traits sont puissants, nettement accentués, la bouche est grande, bien modelée, pleine de bonté ; la mâchoire est singulièrement carrée pour une femme, les yeux sont gris-bleu. Dans l'ensemble il y a quelque chose de lourd et la carnation est terne. — Un des grands charmes de miss Evans était sa voix ; comme celle de la Dorothée de Goethe, c'était la voix d'une âme ayant vécu jadis dans une harpe éolienne.
Les premiers travaux littéraires auxquels se livra miss Evans, dénotent un esprit éminemment sérieux. Elle commença à Coventry sa remarquable traduction du philosophe allemand Strauss : Leben Jesu. A la vie de Jésus succédèrent la traduction de V Essence du christianisme , par Ludwig Feuerbach et du de Deo de Spinosa. En appliquant ainsi ses puissances intellectuelles au dur labeur de rendre en anglais des œuvres aussi profondément philosophiques, la jeune fille essayait d'élucider pour elle-même quelques-uns de ces problèmes vitaux qui s'emparent de l'esprit lorsqu'on se dégage des croyanees purement traditionnelles. Ces travaux l'occupèrent jusqu'en 1849 ; ce fut cette année-là que mourut son père ; sa douleur fut profonde, silencieuse; pour tenter de la distraire, les excellents habitants de Foleshill l'emmenèrent en Italie et en Suisse, mais la maladie d'un parent rappela brusquement M. et M me Bray en Angleterre. Avant leur départ ils installèrent leur amie à Genève dans une famille avec laquelle elle continua jusqu'à sa mort à avoir les relations les plus cordiales, les d'Albret. M. d'Albret devint, par la suite, le traducteur français des œuvres de Georges Eliot. Là, au milieu de ces scènes où le génie humain a laissé ses ineffaçables empreintes, sous l'influence sublime de la nature, le futur auteur de Romola retrouva la paix du cœur. Lorsque Marie-Anne, après une absence de huit mois, revint au pays natal, elle était sinon consolée, du moins résignée ; malgré son affection pour Coventry, ce fut un dur moment pour elle que cette rentrée au foyer familial où le fauteuil du père était vide ; en regardant la vie, elle voyait le présent triste et sans joie, l'avenir incertain et plein de dangers; où habiterait-elle désormais? vers quel but tournerait-elle ce génie à peine soupçonné, mais dont les ailes s'agitaient dans son cerveau comme celles d'un aigle renfermé dans une cage ?... C'est à ce moment critique qu'un événement vint décider de sa
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vie entière. M. Bray avait pour ami intime le célèbre D r John Chapman qui, le premier, osa fonder une revue philosophique dans le royaume du Cant. Le docteur, au cours de ses nombreuses visites à Rosehill, avait vivement admiré les qualités intellectuelles de miss Evans; il avait formé le projet de rattacher aux importants travaux qu'il méditait, et lorsqu'il prit des mains de John Mill la direction de la fameuse Westminster Revient^ il vint à Coventry proposer à la jeune fille d'être son bras droit dans l'administration de ce périodique important. Marie- Anne accepta sans hésiter ; cette proposition avait été comme un coup de lumière lui montrant son avenir; elle quitta Foleshill pour Londres au printemps de i85i.
A cette époque, le docteur Chapman et sa femme avaient pour habitude d'admettre dans leur large demeure du Strand quelques pensionnaires triés sur le volet et presque tous gens de lettres; ils offrirent à miss Evans d'habiter avec eux. Elle se trouva donc, dès le début, au centre d'un cercle qui se composait des penseurs les plus avancés et des littérateurs les plus brillants du jour. Enfin on peut dire que c'est de ces débuts dans le Westminster Review que date véritablement sa vie littéraire et sa vie sentimentale. C'est là que sa plume rencontra ses premiers grands succès, et c'est au foyer du docteur Chapman qu'elle vit pour la première fois l'homme étrange et séduisant auquel elle devait vouer toute son existence, George-Henri Lewes, dont il convient de donner ici un crayon rapide.
Il était natif de Londres et de deux ans plus âgé que miss Evans; élevé à Greenwich dans une école renommée pour ses études classiques, il fut ensuite placé par son père dans les bureaux d'un grand marchand de la Cité; ce genre d'occupation le dégoûta vite; il quitta le commerce pour la médecine qu'il étudia pendant quelque temps; les spéculations philosophiques l'attirèrent de bonne heure et nous le voyons, dès l'âge de dix-neuf ans, assister aux réunions d'un étrange petit club de métaphysiciens qui, pour ses conférences, avait adopté l'arrière-salle d'une taverne située dans Red Lion Square, Holborn ; ce club, que G. Eliot a dépeint dans Daniel Deronda, était plein des contrastes les plus extraordinaires; on y voyait un tailleur philosophe discutant amicalement avec un étudiant en médecine, un bouquiniste orateur se prenait de querelle avec un Yankee, confit en mysticisme, ou trinquait avec un horloger juif, fervent disciple de Spinosa. Ce juif, nommé Cohen, était l'âme de l'assemblée, le grand homme de la réunion. Il est impossible de ne pas le reconnaître dans le « Mordecaï » du roman que nous venons de citer.
C'est à ce juif que Lewes dut sa première connaissance de Spinosa ; un certain passage cité par Cohen éveilla dans l'esprit du jeune homme un ardent désir d'en savoir davantage. Peu à peu cette envie de posséder les œuvres du grand philosophe israélite, qu'on tenait alors en odeur de damnation, s'empara de lui comme une véritable passion; ce fut par une brumeuse soirée de novembre qu'il découvrit enfin les précieux volumes parmi l'étalage d'un bouquiniste. A la lueur du gaz le jeune Lewes sentit le cœur lui battre en lisant, sur le dos d'un petit in-quarto relié en cuir fauve, ces mots magiques : « Spinosa : Opéra posthuma ». Il était pauvre à cette époque et le prix de l'ouvrage était de vingt schellings, mais pour le posséder il eût volontiers sacrifié sa dernière pièce de six pence; il paya vite, rentra chez lui, s'enferma à double tour, et s'asseyant à sa table de travail il se mit, sans désemparer, à traduire l'Esthétique.
Cette étude acharnée l'amena à publier dans le Westminster Reviens, en 1843, un article sur la vie et l'œuvre du célèbre philosophe qui, à cette époque, était encore parfaitement inconnu du public anglais. Bien que ce fût là sa première production importante, les débuts de H. Lewes dans la presse remontaient à 1839- Nul ne possédait à un plus haut degré que lui ces qualités spéciales qui font le grand journaliste. Spirituel, brillant, incisif, il possédait une puissance d'assimilation tellement prodigieuse, qu'un de ses amis disait de lui : « Lewes sait tout excepté la peinture, et, s'il lui plaisait, dans une semaine il serait peintre ». Cette extrême mobilité d'un esprit apte à tout saisir devait retarder sa popularité. M. Lewes eut le courage de mépriser le succès immédiat; il préféra laisser le libre essor à son génie prime-sautier; le public en a profité, car son chef-d'œuvre, la Vie de Gœthe, n'eût pas été cette prodigieuse et merveilleuse biographie, si son auteur ne s'était pas essayé et pour ainsi dire éduqué en traitant une multitude de sujets. Il commença cette vie de Gœthe en 1845, à la suite d'un premier séjour en Allemagne, mais elle ne fut publiée que dix ans plus tard, en i855; le manuscrit fut ignominieusement repoussé par les grands éditeurs; enfin un jeune libraire de courage dont le nom mérite d'être cité, M. David Mill, consentit à faire les frais de la publication ; il n'eut pas lieu de s'en repentir.
Une esquisse aussi rapide que celle-ci suffit pourtant à montrer toutes les immenses ressources, toute la prodigieuse variété d'esprit de cet écrivain. A l'âge de trente ans il s'était déjà essayé dans la critique, le roman, la biographie, le théâtre, la philosophie; il avait acquis une connaissance profonde du cœur humain par de nombreux voyages à travers l'Europe; il avait parlé à la classe studieuse du haut de la chaire académique, et aux masses du haut d'une estrade publique; il avait eu le dangereux honneur d'être plusieurs fois directeur de journal et de
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revue, « enfin, s'écriait Thackeray, si je rencontrais Lewes, en plein Piccadilly, monté sur un éléphant blanc, je n'en serais pas étonné! »
Cette mobilité intellectuelle donnait à Henri Lewes une certaine ressemblance avec nos encyclopédistes français du xviii siècle. C'était un homme frêle, d'une charpente légère ; ses cheveux touffus et bouclés, ses sourcils épais, sa barbe dont aucune brosse ne domptait la révolte, lui donnaient un peu l'aspect de ces jolis terriers écossais qui sont la coqueluche des grandes dames d'Angleterre; il avait des lèvres proéminentes, des yeux gris lumineux sous l'arcade profonde des sourcils, dominée par un front ample, fermement découpé. La vie de Lewes va se mêler bientôt si intimement à celle de Marie-Anne Evans, que cette courte incursion dans son passé ne paraîtra sans doute pas inutile au lecteur.
A l'époque où ils se rencontrèrent dans la maison du docteur Chapman, M. Lewes, qui s'était marié très jeune, venait de se séparer de sa femme. Il n'entre pas dans notre intention de rechercher ici les causes de cette séparation; il nous suffira de dire que dans ses premiers rapports avec une femme d'une intelligence aussi merveilleuse, si pleine de talent, d'une sympathie si exquise, le journaliste découvrit une communauté d'idées, un support moral qui, jusque-là, avaient cruellement manqué à son existence. A beaucoup de points de vue, ces deux natures si différentes par le caractère, par les dispositions de l'esprit, semblaient avoir besoin Tune de l'autre pour le complet épanouissement de ce qu'il y avait de meilleur en elles. Voici donc qu'une crise décisive se préparait dans la vie de miss Evans; elle allait être appelée à se faire une loi de son jugement personnel; elle allait avoir à régler ses actions en harmonie seulement avec les convictions de sa conscience sur le bien et le mal.
Pour nous servir des expressions mêmes de l'écrivain, l'union entre G.-H. Lewes et Marie-Anne Evans fut formée dans la maturité de la pensée et du sentiment; mais cette union ne pouvait avoir la sanction de la loi; M. Lewes, bien que virtuellement séparé, n'était pas dans des conditions qui lui permissent d'obtenir le divorce. Il semble, au bout d'un certain temps, avoir écrit à la jeune fille une lettre dans laquelle, après lui avoir pleinement expliqué sa position, il se servait de toute son éloquence persuasive pour la déterminer à devenir librement la compagne de toute sa vie. Miss Evans, certaine qu'en acceptant elle ne faisait de tort matériel à personne, consentit à ce qu'il lui demandait; à partir de ce jour, elle porta le nom de M. Lewes et devint sa femme dans toute l'acception du mot, excepté dans l'acception légale.
On concevra sans peine la consternation qu'une résolution semblable dut causer parmi les amis de la jeune fille, particulièrement parmi les habitants de Rosehill; pendant quelques années M me Bray et sa
sœur cessèrent toute relation avec leur ancienne compagne; cependant elles étaient d'une intelligence trop supérieure pour s'obstiner longtemps dans leur rigorisme ; le temps émoussa la vivacité de leurs premières impressions, elles redevinrent bientôt ce qu'elles avaient été pour Marie- Anne avant qu'elle eût fait ce pas décisif. Je ne pense pas pour ma part que, comme Pont écrit certaines femmes fortes d'Angleterre, George Eliot ait voulu, en agissant ainsi, se donner en exemple à l'humanité. Il est probable que, si Lewes eût été mariable, elle l'eût épousé et eût préféré cette solution ; elle refusa de reculer devant l'obstacle social qui se dressait entre elle et son bonheur, mais elle y fut bien plutôt poussée par son amour que par ses principes. Certes, elle croyait être dans le juste en agissant comme elle le fit, je crois cependant qu'elle était plus en faveur des choses telles qu'elles sont que telles qu'elles pourraient être; c'est dans son œuvre que je puise cette croyance; cette femme supérieure qui, dans sa vie privée, a suivi toujours des voies indépendantes, devient dans ses livres l'éloquent défenseur des lois, de la propriété, de l'autorité ; elle nous enseigne la soumission à toutes les croyances, à tous les liens, à tous les préjugés de la famille au milieu de laquelle le sort nous a fait naître.
A peine unis", M. Lewes et Marie-Anne partirent pour l'Allemagne, où ils passèrent l'année 1854, séjournant à Berlin, Munich et Weimar; c'est dans cette petite ville de Saxe que Lewes remania sa Vie de Gœthe; George Eliot, au cours de son voyage, adressa à la Westminster Revient différentes études sur la vie et la littérature allemandes, mais les temps étaient proches où le grand écrivain allait enfin découvrir sa véritable voie. Ils étaient tous deux de retour à Londres et s'étaient mis vaillamment à l'œuvre, faisant de la littérature leur métier et leur gagne-pain ; mais tous ceux qui ont l'expérience des lettres savent qu'en dépit de quelques triomphantes exceptions la haute littérature rapporte moins que la haute épicerie; les débuts du ménage furent donc difficiles, d'autant plus que Lewes avait à subvenir à l'éducation de deux fils déjà grandets, dont il avait obtenu la garde. Un jour (c'est George Eliot ellemême qui le raconte), il dit à sa compagne : « Ma chère, je crois que vous écririez très bien un roman. » — Elle eut une sorte de tressaillement et ne répondit pas; quelques jours après, ils devaient dîner dehors ; au moment du départ elle dit à Lewes : « Décidément je ne sortirai pas ce soir, excusez-moi près de nos amis et ne faites pas de bruit en rentrant, je serai très occupée. » Et c'est ainsi, cette nuit-là même, que les premières pages des Scènes de la vie cléricale furent écrites.
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Bien que ce recueil soit la première manifestation du génie de G. Eliot comme romancier, nous ne nous y arrêterons pas.
Nous dirons seulement que ces scènes parurent d'abord dans la Revue de l'éditeur Blackwood. Ce fut en les publiant que miss Evans adopta le pseudonyme masculin de George Eliot, qu'elle ne devait plus quitter. Les Scènes de la vie cléricale eurent un succès immense; les conjectures les plus fantaisistes furent faites sur la personnalité de l'auteur. Dickens pourtant, ce profond connaisseur du cœur humain, ne s'y trompa pas. Dans une lettre écrite à George Eliot pour la remercier de l'envoi de son livre, il lui exprime une admiration très grande de cette première œuvre, mais il ajoute que tout, dans ces scènes, lui indique l'esprit subtil, la délicatesse et le cœur d'une véritable femme.
Désormais la vie de l'écrivain se mêle intimement à son œuvre écrite; ses romans deviennent les événements capitaux de son existence; les passer en revue, du moins les principaux, dire leur histoire et rechercher leurs tendances, ce sera raconter la carrière littéraire, intellectuelle et morale de leur auteur.
Adam Bede, le premier roman de longue haleine de George Eliot, est aussi celui qui est demeuré le plus célèbre.
Dans ce beau livre, le principal objet de l'auteur est d'engager notre sympathie par la peinture des aspects les plus ordinaires de la vie humaine, de nous émouvoir en retraçant les faits et gestes de gens que nous rencontrons journellement dans les champs, dans les usines, dans les chaumières d'Angleterre; cette consciencieuse fidélité d'observation, ce désir anxieux de peindre la vérité, rien que la vérité, comme un témoin qui a prêté serment, donnent aux paysages et aux personnages d'Adam Bede une réalité saisissante, une vie et une passion extraordinaires; ici, en effet, l'auteur s'est contenté de calquer la nature et les faits; Adam Bede, cela est hors de doute aujourd'hui, est une histoire véritable dont les principaux événements se sont déroulés dans la famille de George Eliot elle-même : appuyons cette assertion de quelques preuves.
D'abord le décor du drame, le village d'Hayslope, n'est autre que le bourg d'Ellaston, près d'Ashbourne, dans le Staffordshire; le touriste y voit encore la fameuse auberge des armes de Donnithorne, telle exactement qu'elle est décrite dans le roman. Samuel, William et Robert Evans (père du romancier) naquirent tous trois dans ce village, et tous trois commencèrent la vie comme menuisiers, dans l'établi paternel. Samuel Evans devint un méthodiste zélé; c'est le Seth du roman comme Robert Evans est Adam Bede; toute la différence entre la fiction et la réalité, c'est que, dans la réalité, c'est Samuel qui épousa Dinah Moris, car cette admirable figure n'est point une création imaginaire; elle aussi a existé, elle s'est appelée Elisabeth Evans, et elle était la tante du
romancier. Cette physionomie curieuse mérite qu'on s'y arrête quelques instants. Elisabeth était native de Newbold, dans le Leicestershire; elle abandonna la maison paternelle à quatorze ans pour joindre la secte des méthodistes en 1797, et renonça, dès ce jour, à toutes les joies et à toutes les amitiés de ce monde, a Je vis que c'était mon devoir, écrit-elle, d'abandonner tout ornement dans ma toilette, j'arrachai mes bagues, je coupai les longues boucles de ma chevelure, je déchirai mes dentelles, et je trouvai à cette destruction un plaisir ineffable; je compris que je pouvais faire un meilleur usage de mon temps et de mon argent que de suivre les modes d'une société pleine de vanité. » Alors qu'elle était encore dans tout le rayonnement de sa beauté, revêtue du bonnet et de la robe des quakeresses, elle allait franchissant les hautes collines du Devonshire, qui semblent si tristes et si désolées dans leur nudité morne et grise; elle allait de village en village, assemblant les pauvres autour d'elle et leur parlant avec une conviction si intime, une passion si brûlante que, comme elle le dit : « Beaucoup furent amenés au Seigneur ». Le lecteur tfAdam Bede ne manquera pas d'être frappé par les points de ressemblance qui existent entre le personnage réel et le personnage du roman, Dinah Moris; leur phraséologie même est souvent identique. George Eliot a caressé avec amour cette création de Dinah Moris; rien n'est plus touchant et plus admirable à la fois que cette jeune apôtre dont l'éloquence n'est que la manifestation naturelle et presque involontaire d'une âme sublime; dans cette fille céleste, la source d'amour est si abondante qu'elle déborde les limites étroites du cercle de la famille; elle se répand en flots bienfaisants sur la multitude des êtres souffrants et pauvres, elle leur donne la pitié, la tendresse et leur apporte l'espérance; il fallait être une femme pour décrire avec justesse une femme pareille, une femme dont le cœur se concentre sur un idéal impersonnel, au lieu de se consumer dans un amour individuel. Dinah, au point de vue romanesque, est rendue plus intéressante encore par son contraste avec Hetly Sorrel. George Eliot n'a jamais tracé un portrait plus saisissant que celui de cette jolie Hetty, qui cache un petit cœur si dur sous la peau soyeuse de sa poitrine rebondie. Les attraits de cette jeune fille sont décrits avec des expressions qui reflètent la vie elle-même; mais, pendant que sa beauté nous charme, l'auteur ne nous laisse pas oublier un instant que cette Hetty, pour nous servir de l'expression de la fameuse M" Poyser, « n'est qu'une belle cerise rose avec un dur noyau à l'intérieur ».
Le retentissant succès tf Adam Bede augmenta encore la curiosité du public au sujet de son auteur. A ce moment paraît en scène un personnage assez comique, resté célèbre pour avoir essayé de se parer des plumes d'un ,'aigle. Pendant que les Scènes de la vie cléricale paraissaient dans le Blackwood's Magasine, les habitants de Nuneaton et des
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environs étaient intrigue's au plus haut point par ces descriptions absolument précises non seulement des endroits, mais des personnages qu'ils voyaient et coudoyaient chaque jour. Dans Amos Barton, ils reconnaissaient le titulaire de la paroisse de Coton; dans M. Pelpin, un bon docteur légendaire dans tout le pays; et ainsi dans chaque nouveau caractère, un portrait d'après nature d'une étonnante fidélité. Il était clair qu'un de leurs concitoyens seulement avait pu décrire, avec des détails aussi précis, leur existence de tous les jours. Mais le seul individu qu'avec un peu d'imagination on pût prendre pour un homme de lettres était un certain monsieur du nom de Liggins. Il avait été à l'Université de Cambridge; il avait mangé toute sa fortune; il était fort pauvre; c'était là, à n'en point douter, des qualités qui constituent un homme de génie, et VÉcho de Pile de Man, feuille hebdomadaire, n'hésita pas à déclarer que l'auteur des Scènes n'était autre que M. Liggins. Liggins commença par nier doucement; mais, après l'apparition d'Adam Bede, il semble avoir succombé à la tentation. Comment le pauvre homme auraitil résisté? Lui, auquel personne ne faisait attention, recevait maintenant des invitations pour tous les dîners; on le plaçait à la droite de la maîtresse de maison; les plus jolies femmes faisaient cercle autour de lui ; on organisa même une souscription pour lui offrir une plume d'or et un encrier d'argent! Deux ministres dissidents arrivèrent de Coventry pour « interviewer » le « grand auteur » et pour savoir si c'était bien réellement lui qui avait écrit Adam Bede, il répondit : « Si ce n'est pas moi, c'est le diable! » Hélas! pauvre Liggins, la vérité éclata trop vite, et, lorsque la lumière fut faite, le malheureux geai, dépouillé de son faux plumage, retomba dans l'obscurité et dans la misère, et finit tristement ses jours dans une maison de charité. Ce ridicule incident décida George Eliot à soulever le voile qui, jusque-là, l'avait cachée à tous les yeux, et, lorsque parut son second roman : le Moulin sur le Floss, toute la presse avait raconté que le célèbre auteur d y Adam Bede était une jeune fille, miss Marie-Anne Evans, qui avait longtemps habité les environs de Nuneaton, dans le Warwickshire.
Nous passerons, sans nous y arrêter, sur les deux années qui suivirent et qui sont marquées par la publication du Moulin sur le Floss et de Silas Marner ou le Tisserand de Raveloe. Dans ces deux romans, George Eliot ne s'écarte pas de sa première manière ; mais avec Romola elle abandonne le présent pour se retourner vers le passé; elle quitte le sol natal et le récit des événements familiers pour entrer dans le domaine de l'histoire et dans la description de mœurs étrangères. La première partie de Romola parut, pendant l'été de 1862, dans le Cornhill Magasine, qui en continua la publication pendant toute l'année. Avant d'écrire son livre, George Eliot avait passé six semaines à Florence pour se familiariser avec les manières et les conversations du peuple. Elle n'y a
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cependant pas absolument réussi. Un grand critique, Anglais par goût, mais Florentin de naissance et d'esprit, le célèbre Dante Rosetti, a placé Romola très au-dessous de Adam Bede et de Silas Marner; il considère, non sans raison, que Fauteur a rapetissé la colossale figure de Savonarole; il lui reproche d'avoir créé des Italiens du xix e siècle habillés à la mode du xv% et de n'avoir pas cette admirable intuition du passé qui fait la grandeur et le charme de Walter Scott. Enfin, selon lui et pour nous servir de ses propres expressions, ce livre n'est pas natif. Pourtant c'est une œuvre grandiose; le plan a quelque chose de majestueux dans sa simplicité; l'érudition déployée dans Romola, la connaissance vaste et cependant précise de la façon d'être et de penser des Florentins à cette époque, sont véritablement surprenantes. Que dire du principal personnage, de Romola elle-même? Elle nous produit l'effet d'une statue antique; elle est à la fois d'une beauté sublime et d'une imposante indifférence; il est difficile d'analyser l'impression de froideur que nous laisse ce personnage. Cela tient sans doute à ce qu'elle ressemble plutôt à une conception philosophique qu'à une créature vivante et telle qu'elle est sortie des mains de la nature; ce qui nous émeut, en revanche, c'est l'admirable et subtile description de la vie conjugale de cette héroïne, c'est le contraste saisissant de ces deux caractères liés l'un à l'autre pour toute la vie, Romola et son mari Tito. Tito, le beau Grec insinuant et souple, est peut-être la création la plus originale du roman contemporain; dans cet être arrivé peu à peu au dernier degré de la bassesse morale, l'auteur nous montre comment l'égoïsme, la crainte de la douleur, peuvent mener insensiblement un homme, qui n'est pas né méchant, de la faiblesse au mensonge et du mensonge à l'infamie. Et cependant cet homme que nous voyons graduellement s'endurcir dans le crime est si admirablement doué de toutes les séductions de l'esprit et de la personne, qu'en dépit de sa dégénérescence morale il nous fascine, comme dans le roman il fascine tous les personnages, grands et petits, hommes et femmes, qui en approchent; seule sa femme, dès les premiers jours de leur union, a comme un pressentiment secret, une intuition de l'âme vicieuse cachée sous d'aussi séduisants dehors. Elle essaye de lutter, elle fait de suprêmes efforts pour empêcher son amour de s'envoler, jusqu'au jour où elle s'aperçoit que son instinct avait raison; alors, dès sa première découverte de la bassesse de son mari, elle s'écarte violemment, irrévocablement de lui.
Les éléments extérieurs paraissent à peine dans l'existence de George Eliot; la publication de ses différents romans en marquent les étapes principales. Cependant l'année i865 se distingua par des circonstances ayant
une certaine importance. Ce fut pendant cette année que Lewes prit définitivement la direction du Fortnightly Reviens.
Avec le succès, l'aisance était arrivée. Le couple abandonna le modeste appartement de Blanford Square pour une jolie maison très spacieuse située dans Saint-John's Wood, qui est le quartier des artistes et des hommes de lettres à Londres. Là, dans ses élégants salons décorés par le célèbre peintre préraphaélite Owen Jones, George Eliot tenait ses réceptions des dimanches, et les hommes les plus éminents dans les arts, les sciences et les lettres, y faisaient leur cour à la maîtresse de maison. Pour le reste, sa vie s'écoulait calme, régulière, soumise à la routine rigoureuse de chaque jour. La matinée, jusqu'à l'heure du lunch, était invariablement consacrée à la composition; dans l'après-midi, tantôt elle sortait en voiture pendant deux heures, plus souvent elle se promenait à pied avec Lewes dans Regent's Park; c'était un couple étrange que chacun regardait. Ils passaient sans rien voir autour d'eux, marchant à grandes enjambées, les bras ballants, se causant avec une animation extraordinaire : elle l'air sibyllin, un peu égaré; lui saccadé, nerveux dans ses mouvements, ressemblant avec sa chevelure et sa barbe en broussaille à quelque réfugié polonais.
Tous deux aimaient passionnément les voyages, et, chaque fois que cela était possible, ils fuyaient à l'étranger ou dans quelque tranquille retraite rustique en Angleterre, loin du bruit et du tumulte de Londres; on les rencontrait par vaux et par chemins dans les longues journées de l'été, flânant rêveusement à travers les antiques et paisibles cités de la Hollande, autour des vieilles et mystiques cathédrales de France et de Belgique. En i865, ils visitèrent ainsi la Normandie, la Bretagne et la Touraine. Deux années plus tard, ils partirent pour l'Espagne; ce pays devait posséder pour eux une attraction particulière. En 1846, Lewes avait publié un charmant petit livre sur le Drame espagnol, et, en 1864, un an seulement après Romola, George Eliot avait écrit les premières pages de the Spanish Gipsy; mais en contemplant le berceau des vieux romanceros, ses impressions se modifièrent tellement qu'elle recommença tout son poème, qui ne fut publié qu'en 1868.
On a retrouvé, parmi les papiers de l'illustre femme de lettres, quelques notes au sujet de ce poème qui nous semblent bien caractéristiques de son esprit, de sa façon de concevoir et d'exécuter; nous en détachons quelques passages qui expliqueront mieux que nous l'idée mère de cette œuvre puissante et passionnée :
« Le sujet de the Spanish Gipsy me fut suggéré d'abord par un tableau qui se trouve placé dans la Scuola di San Rocco, à Venise, audessus de la porte de la grande salle contenant les fresques du Tintoret. C'est une Annonciation peinte par le Titien. Bien entendu j'avais vu auparavant beaucoup de peintures sur le même sujet, et ce sujet m'avait
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toujours attirée. Mais dans ma seconde visite à la Scuola di Rocco, ce petit tableau du Titien fit germer dans mon esprit toute une suite d'idées nouvelles. Il me sembla qu'il y avait là un grand motif dramatique analogue à ceux dont se servaient les Tragiques grecs et cependant différent en plusieurs points. Une jeune vierge, se croyant à la veille du plus important événement de son existence, à la veille du mariage, sur le point de partager la destinée commune de toutes les femmes, pleine de son jeune espoir, apprend soudainement qu'elle a été choisie pour accomplir une grande destinée, la mettant terriblement à part de tous les autres êtres de son sexe; elle est choisie, non par un arbitraire momentané, mais comme résultat immuable de conditions héréditaires; elle obéit : « Je suis la servante du Seigneur ». Là, pensai- je, se trouve un sujet plus grandiose que celui d'Iphigénie, et on ne s'en est jamais servi. Je revins en Angleterre l'esprit plein de cette idée, je voulais la revêtir de certains événements historiques et locaux. J'eus beau réfléchir, je ne trouvai rien, excepté ce moment dans l'histoire d'Espagne où la lutte avec les Maures atteignait son apogée, et oii la race des Bohémiens se trouvait dans des conditions telles qu'elles me permettaient de choisir parmi elle mon héroïne et d'y découvrir les conditions d'hérédité qui m'étaient nécessaires. Il me fallait l'opposition des races pour donner une raison du renoncement au mariage projeté. Je ne pouvais me servir ni des Juifs ni des Maures, parce que les événements de leur histoire
auraient été trop en désaccord avec ma catastrophe
Certes, si de grandes pensées suffisaient à constituer un grand poème, nul ne serait plus grandiose que celui-ci ; mais malgré toutes ses qualités supérieures, ses sentiments d'une morale sublime, ses descriptions pleines de feu et de vérité, cette œuvre manque de ce don particulier des poètes qu'on nomme l'inspiration; les pensées de l'auteur n'ont pas ces ailes enthousiastes et mélodieuses du génie poétique, et ceci s'applique à presque tout ce qu'Eliot a écrit en vers; elle a une très grande correction du rythme, mais on sent que cette perfection du mètre est le résultat d'un effort constant. Ses poèmes cependant méritent d'être étudiés par ceux qui désirent approfondir son génie. C'est là surtout que nous apercevons bien avec quelle immense tristesse elle considère la vie humaine; c'est là qu'elle proclame la nécessité de la résignation et du sacrifice de soi-même, et qu'elle nous enseigne que le devoir de l'individu est de subordonner son bonheur personnel au bien social.
L'espace nous manque pour parler ici des deux romans qui suivirent the Spanish Gipsy : Félix Holt et Middlemarch. Ce sont d'ailleurs les deux œuvres inférieures de George Eliot.
Mais avec sa dernière œuvre, Daniel Deronda, le génie du romancier anglais redevient plus brillant, plus puissant qu'aux jours â\4dam Bede; il occupe une place à part dans l'œuvre de Georges Eliot, il mé-
rite d'autant mieux d'arrêter notre attention, que la question juive que l'auteur traite avec une si grande indépendance, une largeur de vue qui n'exclut pas la passion et l'attendrissement, est revenue d'une actualité brûlante depuis la publication des livres enflammés, hardis, mais souvent parfaitement injustes de notre courageux confrère Drumont : <c Je considère les Juifs, écrivait Georges Eliot à un ami quelque temps avant la publication de Deronda, comme appartenant à une belle race antique qui a fait de grandes choses pour l'humanité : J'éprouve pour eux une admiration égale à celle que je ressens pour les Florentins ; tout dernièrement j'ai appris avec une grande satisfaction qu'un membre influent de la société juive a entrepris une émigration de ses coreligionnaires en Palestine. »
Cette dernière phrase nous donne la clef du principal motif de Daniel Deronda. L'ardent désir de Mordecaï de fonder un nouvel Etat national en Palestine n'est pas la réalisation dramatique des rêves d'un utopiste, c'est l'expression exacte des sentiments de l'auteur lui-même sur ce sujet. L'apôtre juif représente les opinions de Georges Eliot sur la question juive; Mordecaï est une sorte de Mazzini israélite. Il a la conscience qu'il porte en lui l'avenir de sa nation ; il se sent destiné à devenir le sauveur de sa race, cependant malgré ses harangues passionnées il n'arrive à convaincre personne; il n'a qu'un seul disciple: Daniel Deronda, le héros destiné à réaliser ses aspirations.
Daniel Deronda, la dernière grande œuvre d'imagination tombée de la plume de George Eliot, parut en livraisons mensuelles et chaque nouvelle livraison fut saluée comme un événement littéraire; la célébrité de la femme de lettres égalait celle des plus illustres écrivains de son temps, et ses après-midi du dimanche devenaient le rendez-vous de tous les esprits les plus brillants de la capitale de l'Angleterre. A ces réceptions, Lewes jouait le rôle de trait d'union entre toutes ces opinions différentes qui s'entre-croisaient et se heurtaient souvent. Sa vivacité, son tact exquis, le charme de ses manières, exerçaient sur tous les invités une sorte de fascination qui leur faisait oublier leurs rancunes ; c'était un raconteur inimitable, dramatique et spirituel. Ses trois amis connus, outre M. Cross, qui devait devenir son mari à la mort de Lewes, furent lord Tennyson,quilutpourla première fois le poëmede Maud dans une de ces réceptions du dimanche dont nous avons parlé; le grand poète Browning, qui avait avec elle des discussions très vives sur le rythme et la prosodie, enfin Rosetti, qui lui dédiait ses poèmes et lui soumettait les esquisses de ses tableaux. Ceux qui avaient le privilège d'être admis dans l'intimité de George Eliot et de Lewes étaient frappés de l'immense admiration qu'ils avaient l'un pour l'autre. La tendresse de Lewes avait quelque chose de la fidélité du chien. De son côté la grande femme de lettres ne s'animait un peu dans la discussion que lorsqu'on attaquait les théories
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favorites de l'ami de toute sa vie, qu'elle devait avoir la douleur de voir mourir avant elle. Ce fut dans Tété de 1878, au retour d'une charmante excursion à Whitley, que ce grand malheur la frappa; à la suite d'un refroidissement Lewes fut oblige' de s'aliter et, après une très courte maladie, ce brillant esprit, ce penseur profond, cet infatigable e'crivain mourut dans sa soixante-deuxième année. Il serait inutile de tenter d'exprimer la violence du chagrin éprouvé par Georges Eliot... Elle ne put trouver quelque allégement à ses souffrances qu'en reprenant ses habitudes de travail mental continuel qui était devenu sa seconde nature; elle se mit à écrire un nouveau livre empreint de scepticisme, de tristesse et de découragement, et qu'elle a intitulé : « Les impressions et opinions de Theophrasus Such... » Deux ans se passèrent au milieu de ces labeurs,... ses amis commençaient à la revoir de loin en loin; elle sortait de sa solitude, se reprenait à vivre; soudain elle étonna tout le monde, même le cercle de ses intimes, par son union, très régulière cette fois, avec M. John Walter Cross, employé supérieur de l'administration des postes. Ses relations avec cet homme distingué auquel nous devons la publication des mémoires et de la correspondance qui nous ont servi pour ce travail, dataient de 1867 et s'étaient vite changées en une amitié profonde; on a peine à comprendre cependant les motifs de cet extraordinaire mariage, qui fut célébré à Londres le 6 mai 1880. Les nouveaux époux ne jouirent pas longtemps de leur bonheur. Le samedi 18 décembre de la même année, George Eliot prit froid en sortant des concerts populaires. La même fatale maladie qui avait enlevé Lewes à son affection la cloua pendant quelques jours sur son lit de douleur. On s'aperçut bien vite que l'inflammation avait gagné le cœur et que tout était perdu. Elle mourut quelques minutes avant minuit, le 22 décembre 1880. On raconte que pendant cette dernière nuit deux célèbres médecins veillaient à son chevet; elle semblait avoir perdu toute conscience; l'un des docteurs se penchant vers son confrère lui dit en latin à demi-voix : « Quid sperandum? » La malade ouvrit alors pour la dernière fois ses yeux qu'éclairait déjà la lueur de l'éternité, et d'une voix faible, mais distincte, elle répondit : « Nihil, » puis elle expira.
Robert du Pomtavice ce Heussf.y.
Rennes, novembre-décembre 1888.
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