CHAPITRE PREMIER
LA MISÈRE A LONDRES. — LA QUESTION DU LOGEMENT DU PAUVRE ET LA LÉGISLATION ANGLAISE (1).
Londres a la réputation de renfermer la plus épouvantable misère qu'on puisse rêver. Elle
(1) Voir les i^apports de la commission d'enquête parlementaire et les dépositions des témoins. Select committee on Artisans' andLabourers' Dwellings, 1881-1882. —Nineteenth century, août 1882, juin, novembre, décembre 1883, janvier 1884, contenant des articles de sir Richard Cross, lord Shaftesbury, miss Octavia Hill et d'un simple ouvrier, M. Glaizier. — National Revieio, novembre 1883. Lord Salisburv Artizans' and Labourers' Dwellings. — Fornighthj Beview, octobre 1883. Radical Programme : hoiising of the poor in toions (anonyme), décembre 1883. Labourers and Artizaus'Dwellin^'s, par Chamberlain M. P. — Conteniporary Reoicic, décembre 1883, deux articles. — Bitter cry ofoictcast London, brochure publiée d'abord sans nom d'auteur, du rév. Mearnes. — Hoiv the poor live, par G. Sims, avec 60 dessins, etc. 11 faut ajouter à cette liste la Quarterly Review du 14 janvier 1884.
Parmi les publications de date plus récente, citons Re-
mérite cette réputation. Une misère inouïe se cache dans des ruelles, dans des culs-de-sac ou l'on ne pénètre pas d'ordinaire. On passe à côté d'elle dans les excursions officieuses qu'on fait sous l'escorte d'un inspecteur des garnis dans les quartiers de TEst. Les gens de bonne foi qui ont cherché l'horrible à Commercial Road, a baint- Geor-e inthe East, qui ont été entraînés par l'amour du pittoresque dans une de ces tournées, avouent franchement quïls ont été déçus. Les salles de bals clandestines, les cabarets, les garnis à six sous la nuit, le bouge du fumeur d'opium, les maisons mal famées, le pont des suicides, ne font pas une impression très forte. Vous n'en éprouvez une bien saisissante que dans le Casual Ward de Saint- George in the East, - asile de nuit où Ion est reçu une fois en un mois, à condition d'un travail à accomplir le lendemain. Là vous avez la sensation de la misère dans toute son horreur. La maison est propre et bien tenue, mais la collection de haillons, les souliers et les chapeaux des malheureux dormant dans les dortoirs, forment une série de documents dont on garde le souvenir pen-
ports of her Majesty's Commissioners for inquiring into the housing of the workiug classes-188o (plusieurs volumes) le livre de M. Picot. Un devoir social et les logements d'ouvriers 1885 - l'excellente étude de M. Aschrott dans le 1" volume de l'enquête sur la question du logement faite par le Vereinfur SocialpoHtik 1886.
18 OUESTIUN DKS LOGEMENTS
liant longtemps. Uien de pins hitlenx, de plus sale, de plus grotesque que les loques pendues au mur et qu'on va exposer à la vapeur du soufre pour les désinfecter. Vous avez là le résumé, la quintescence des liorreurs de Londres, dont la vue vous échappe habituellement. Vous entrevoyez des misères sans nom que votre guide ne vous a pas montrées. Vous aurez rencontré dans la rue des mendiants hâves, déguenillés, des vendeuses de fleurs ou d'allumettes, enveloppés dans un châle frangé par l'usure; dans le milieu triste où ils vous apparaissent, sous un ciel gris, dans une atmosphère épaisse, chargée do fumée, sur un pavé noir, glissant, l'image vous aura frappé. Ce ne sont cependant que des impressions isolées ; vous n'avez pas regardé en face, dans son cadre à elle, la misère qui se cache à deux pas de rues commerçantes et prospères ou qui occupe des quartiers tout entiers. Cette misère est connue par ouï-dire, par tradition; excepté les gens qui sont obligés d'être en contact avec elle et les personnes charitables, on ne s'aventure pas volontiers au milieu d'elle. Tous les quarts de siècle, l'attention est violemment tournée de ce côté, tantôt par un écrivain célèbre comme Charles Dickens décrivant les abominations du Workhouse de Whitechapel, tantôt par une agitation politique ou sociale en faveur des classes indigentes, négligées d'habitude. On se rappelle alors tout d'un coup que Londres abrite à la fois des richesses
infinies et des pauvretés insondables. Les problèmes du paupérisme sont mis à l'ordre du jour. La presse quotidienne, les revues, s'en emparent, — la question du logement est discutée sous toutes ses faces. Les partis politiques ne laissent pas échapper une matière qu'on peut exploiter habilement et qui peut servir d'amorce pour gagner les sympathies populaires.
C'est ce qui arrive en ce moment en Angleterre une fois de plus (1). Philanthropie et politique réunies ont provoqué un mouvement d'opinion comme nos voisins savent en faire. Un ensemble de circonstances a préparé le terrain. Les questions sociales ont acquis une importance toute nouvelle et tout inattendue depuis l'avènement du cabinet actuel : les radicaux qui en font partie sont décidés à profiter de leur situation pour lancer le pays dans la voie des réformes ou plutôt môme des transformations. M. Chamberlain entend porter des coups à l'organisation de la propriété foncière aussi bien qu'à la Chambre des lords, s'il le peut. Ce qu'on a fait en Irlande, la révolution agraire qu'y a déterminée M. Gladstone, pourquoi ne pas la répéter de l'autre côté du canal de Saint- Georges ? En tète du programme figure l'extension du suffrage, c'est vrai, mais c'est un moyen, une arme de guerre. Une fois le nombre des élec-
(1) d884, sous le gouvernoment liliéral.
teiirs appartenant aux classes moins aisées aiig*nienté, on pouri-a marcher do l'avant. Il s'agit de s'assurer d'avantu! la clientèle des classes pauvres, et c'est pour cela que la question du logement, de l'école gratuite, etc., occupe une place proéminente sur le catalogue des mesures politiques. Les conservateurs (jui veulent revenir au pouvoir et qui éprouvent le besoin de défendre leur position contre les assauts de la démocratie ne sont pas d'humeur à laisser aux radicaux le bénéfice de cette altitude humanitaire; ils prétendent résoudre aussi bien queux les questions qui intéressent la grande masse. Leur programme politique comporte la rubrique « logement du pauvre » tout comme celui de leurs adversaires.
Au-dessous des partis politiques, l'Angleterre est agitée par les théories socialistes qui y gagnent rapidement du terrain. L'accueil fait à M. George, l'auteur de Progress and Poverty en est une pr«nive : il y a d'autres symptômes encore.
On comprend que, dans ces conditions, il ait fallu peu de chose pour animer un débat sur la question du logement du pauvre, et que ce débat ait appelé l'intervention de M. Chamberlain et de lord Salisbury (1) comme coryphées politiques, —
(1) Lord Salisbury, roprcseniant les intérêts dos grands propriétaires terriens, demande tout d'abord une enquête nouvelle sur la situation des logements d'ouvriers. Demander une enqui-to, c'est toujours la première chose qui
de lord Shaftesburv, de miss Octavia Hill, comme philanthropes, — d'ouvriers eux-mêmes, sans
se fait en pareil cas. Ensuite, comme l'existence de logements insalubres est un accident, qu'elle a été amenée par une série de circonstances qui justifient l'intervention de l'Étût dans une certaine mesure, il veut qu'on développe le système des subventions aux frais du Trésor et qu'on charge les curateurs du legs Peabody d'attributions plus 'étendues. Enfin, il propose qu'à l'exemple de certains grands industriels, les principales administrations de l'État construisent des logements à bon marché pour leurs employés.
Les conservateurs anglais, comme on le voit, sont engagés sur la pente du socialisme d'État. La proposition de lord Salisbury, relative au logement des employés de l'État, a été démolie par M. Chamberlain, qui est descendu dans l'arène après lui.
M. Chamberlain est, comme on sait, l'adversaire déterminé du régime de la propriété territoriale, telle qu'elle existe en Angleterre. Il se place donc à ce point de vue particulier dans la question du logement des pauvres. Si leur logement est si abominable, la faute en est au propriétaire. C'est sur celui-ci et non sur le contribuable que doivent retomber les frais qu'entraînera la mise en meilleur état. M. Chambei^ain propose une série de mesures draconiennes, afin d'atteindre le propriétaire. Il ouljlic seulement qu'en Angleterre la propriété est chose fort compliquée; le propriétaire du terrain l'a loué pour un long terme à quelqu'un qui l'a sous-loué, et c'est le troisième ou quatrième intermédiaire qui est propriétaire de la maison en mauvais état. Avec ses mesures si sévères, M. Chamberlain arrivera à faire renchérir le prix des loyers. Qu'importe? pourvu que le propriétaire du sol pâtisse aussi !
compter sir Richard Cross et d'autres administrateurs (MTiinents. Il v a quatre mois que la question est agitée d'une manière contimie en Angleterre. Tout le mécanisme extra-parlementaire a été mis en mouvement : articles de journaux, de revues, meetings, comité central formé à Mansion House, etc..
La condition misérable des logements occupé^ par les ouvriers et les pauvres, l'encombrement qui y règne avec son cortège de maladies physiques et morales, avec son accompagnement de crimes et de vices, les dangers permanents qui en résultent, qui menacent la santé et l'ordre publics, ont été de nouveau mis en pleine lumière par cette discussion. Deux brochures à sensation, l'une de M. Sims, Comment les pauvres vivent, l'autre du rév. Mearnes, Bitte?' crij of oxUcast London, ont soulevé l'opinion publique. Elles dévoilaient les horreurs de Londres dans toute leur profondeur. Les maux sur lesquels M. Sims et le rév. Mearnes ont attiré l'attention sont anciens ; on les a décrits à mainte reprise ; depuis quarante ans on s'est ell'orcé d'y porter remède à l'aide de mesures législatives, de règlements de salubrité et avec le secours de la charité, — des progrès ont été accomplis, mais il n'a pas été possible de transformer les logements des ouvriers et des pauvres en chambres propres et confortables, surtout il n'a pas été possible d'augmenter les ressources, les
salaires des malheureux dans une proportion suffisante ni par des moyens artificiels.
Le nœud de la difficulté, c'est la pauvreté môme de ceux qui vivent entassés dans des bouges infects, ignorants ou peu soucieux des exigences de l'hygiène, de la pudeur et de la décence. Cette pauvreté peut être le fait des circonstances, ou provenir de mauvaises habitudes, de l'intempérance, de la paresse. Gela n'y fait rien.
Revenons à la misère dépeinte par MM, Sims et Mearnes. On la retrouve à Paris aussi navrante, aussi abjecte, aussi malsaine; les études du docteur du Mesnil et de M. d'Haussonville nous ont montré des tableaux exactement pareils à ceux qu'on découvre à Londres. Dans les deux capitales, il existe des lots de maison dans un état de saleté et d'insalubrité qui défie toute description. Londres l'emporte peut-être en horreur, le climat y est plus triste, les mœurs plus brutales.
Des ruelles, des cours, des impasses étroites où les maisons se touchent presque d'un côté de la rue à l'autre ; — l'air n'y pénètre pas en quelque sorte. Les maisons sont petites, assez basses ; il s'en dégage une atmosphère méphitique, une odeur de moisi et d'humidité, qui saisit à la gorge. Les ordures sont entassées devant les maisons, sur les escaliers à moitié pourris; qu'il fasse sec ou qu'il pleuve, le sol est toujours boueux. Les chambres sont peu élevées, la saleté des généra-
tions successives s'étend en couches épaisses du plafond au parquef. elle suinte le long- des murs, — jamais un coup de balai n'a été donné. Ce qu'on décore du nom de fenêtre est bouché avec des haillons ou couvert de planches, pour empêcher le vont et la pluie d'entrer. L'ameublement > est en rapport avec le reste, — des débris de chaises, une table à trois pieds, les restes branlants d'un lit, — plus souvent de vieux paniers ou des caisses retournées, — des loques et de la saleté.
Chaque chambre abrite une famille, souvent même deux. Dans une cave, un inspecteur de salubrité a trouvé le père, la mère, quatre enfants et trois porcs. Dans une autre pièce, un prêtre voit un homme malade de la petite vérole, sa femme qui vient d'accoucher pour la huitième fois, les enfants courant à demi nus. Ici, sept personnes vivent dans une cuisine souterraine, le cadavre d'un petit enfant au milieu d'elles. Ailleurs, une veuve et trois enfants; le cadavre d'un quatrième gît là depuis treize jours. Yoici une pauvre veuye qui occupe le seul lit de la chambre et qui loue le plancher à un couple moyennant 3 francs. Inutile d'insister ni de citer d'autres exemples. Pêle-mêle dans ces bouges, vivent des voleurs, des assassins, des filles et d'honnêtes ouvriers avec leurs familles. La moralité et la décence sont inconnues, — peu de gens sont mariés; personne
ne s'en soucie; l'union libre triomphe, — le relâchement des mœurs est si grand, que rien n'est respecté ; l'inceste et pire encore y sont péché mignon. Dans une rue de 35 maisons, 32 sont des lupanars, — dans une autre 43 maisons sont habitées par 428 filles perdues, dont beaucoup n'ont pas plus de douze ans. C'est une population de souteneurs et de vagabonds, comme celle qui infeste certains districts de Paris.
La misère et le crime sont activés par la quantité de cabarets; dans le quartier d'Euston Road. il y a un débit de boisson sur 100 personnes, hommes, femmes et enfants. Autour d'Orange street, on compte 100 gin-palaces. Quelques-uns occupent le bas de la maison ou l'entrée de l'impasse, si bien qu'il faut à tout prix les traverser.
La pauvreté de ceux qui essayent de gagner leur vie honnêtement dépasse toute mesure. Un enfant de sept ans peut facilement apprendre à voler pour 10 shillings par semaine, — mais que gagne-t-il à fabriquer des boîtes d'allumettes, qu'on lui paye 2 1/2 pence la grosse? Avant de gagner autant qu'un petit voleur, il doit faire 36 grosses d'allumettes par semaine, ou 1,296 par jour, — ce qui est impossible. Des femmes qui cousent des pantalons reçoivent 2 1/2 pence par paire et doivent fournir le fil : à quoi peuvent-elles arriver? au maximum, à 1 shilling par jour, et la journée sera de 17 heures. Des couseuses
de chemises reçoivent 3 pence par douzaine, etc.
Ceux qui sont friands de détails navrants peuvent se régaler dans le livre de M. Sims. Il y a de quoi en être écœuré bien vite.
Ces descriptions ont toutes pour objet de rendre j)lus pressante la solution du problème : « Comment améliorer les logements des ouvriers et des pauvres? » Il est admis que la condition actuelle en est déplorable au point de vue de la santé, non seulement de ceux qui les habitent, mais de la ville entière, parce que ces logements insalubres sont des foyers d'épidémies ; la misère qu'on y endure fait des ouvriers et des pauvres une proie facile pour les propagateurs d'idées subversives; c'est le danger social, à côté du danger physique.
La question du logement du pauvre est l'une des plus compliquées et l'une des plus difficiles à résoudre. Elle forme une branche de la question sociale tout entière, à l'égal de la nourriture et du vêtement. Les mêmes règles et les mêmes principes s'appliquent à cet ensemble de problèmes.
Le rôle de l'Etat est clairement indiqué : il a le devoir d'empêcher la vente d'aliments insalubres et de faire la guerre aux logements malsains ; sa mission est, avant tout, une mission d'hygiène et de police. On ne saurait lui demander de fournir soit des logements, soit des alinn'uts gratuitement ou au-dessous du prix courant aux gens valides
en état de gagner leur vie, sous peine de commettre une injustice vis-à-vis de ceux qui ne participent pas à ces faveurs et sous peine de démoraliser les classes indigentes. Ces aliments ou ces habitations à meilleur marché entraînent une perte pour l'Etat, qni est obligé de recourir à l'impôt pour y faire face. Cette augmentation d'impôt retombe sur toute la nation ; elle pèse le plus lourdement sur les pauvres.
Les subventions de l'Etat ont, en outre, un inconvénient; elles découragent l'initiative privée, l'industrie des particuliers. Si l'Etat construit ou fait construire des maisons dont le loyer est plus bas que ne le comportent les circonstances, il entrave la construction des maisons et obtient un résultat opposé à celui qu'il espérait.
L'insalubrité provient de l'entassement prodigieux d'êtres humains dans des pièces qui ne sont pas faites pour contenir un si grand nombre de personnes, do la négligence absolue des règles sanitaires, de la saleté accumulée. Des maisons et des quartiers entiers sont devenus des foyers permanents de contagion. Les causes de cet entassement sont la pauvreté extrême des habitants, qui ne leur permet pas de chercher des logements plus salubres, plus vastes et plus chers, et qui empêche un grand nombre de s'éloigner de l'endroit où ils gagnent leur existence ; — l'augmentation de population due aux naissances d'abord,
puis à l'immigration constante d'ouvriers attirés des campagnes ou des villes de province vers la capitale, et enfin à la démolition de quartiers habités par les ouvriers, et qui ont disparu pour faire place à des rues nouvelles, à des gares, à des entrepôts, ou qui ont été déblayés par raison de salubrité.
Contre la pauvreté extrême, il n'y a pas de remède ; le paupérisme est inguérissable. Contre les mauvaises habitudes des habitants sous le rapport de la propreté, il faut s'armer de patience; l'usage de l'eau et du balai finira peut-être par devenir plus commun et plus fréquent. C'est une éducation à faire.
A l'aide d'une surveillance active et énergique, on peut s'opposer à l'existence de logements insalubres, forcer les propriétaires à tenir leurs immeubles dans le meilleur état possible.
Des résultats satisfaisants ont été obtenus dans une certaine mesure par la construction de maisons modèles, de cités ouvrières. La portion la plus aisée des ouvriers, celle qui a des salaires réguliers, a pu s'y loger en partie, et par conséquent c'est autant de personnes de moins pour faire concurrence aux autres.
L'exécution des règlements de salubrité, entraînant au besoin la démolition de maisons isolées ou d'ilols entiers, est la première partie du problème. La seconde, c'est de savoir comment et où
loger les ouvriers, de quelle manière leur donner des logements plus vastes. Il y a divers systèmes en présence : les cités ouvrières en ville, où l'on gagne de la place en hauteur, en construisant à cinq ou six étages, — les maisons dans les faubourgs pour une ou plusieurs familles, à condition qu'il y ait des moyens de communication économiques. C'est l'affaire de l'industrie privée, des entreprises philanthropiques, de l'association des ouvriers eux-mêmes, de fournir de meilleurs logements. Si les immeubles affectés à l'habitation des classes pauvres rapportent un bon revenu, on est sûr d'en voir le nombre s'accroître.
Voici près de quarante ans que le Parlement anglais s'occupe de la question du logement. Une série de lois, souvent modifiées et amendées, prouve que les hommes d'Etat en ont reconnu toute la difficulté. On peut distinguer et diviser ces lois en plusieurs groupes : les unes ont pour objet d'introduire des règlements de salubrité, permettant aux autorités locales de combattre la iiuisance des logements malsains, d'autres ont servi à exproprier des maisons ou des îlots entiers, qui compromettaient la santé publique et qui étaient vraiment inhabitables, d'autres enfin sont venues en aide à des entreprises charitables, qui avaient pour objet la construction de logements d'ouvriers, en leur procurant des capitaux à un taux avantageux; ces institutions ont dû accepter certaines
'iO QUESTION DES LOGEMENTS
conditions de construction et de surveillance. Le Parlement a rendu l'application des lois qu'il a faites difficile, parce qu'il s'est inspiré des considérations humanitaires. Il a imposé l'obligation à la municipalité de Londres par exemple (Metropolilan Board of Works) de consacrer le terrain déblayé à l'édification de logements d'ouvriers, pour un nombre égal à celui qui avait été déplacé par la démolition. Cette obligation a entraîné une perte considérable pour les contribuables, il a fallu acheter cher des maisons insalubres, qui rapportaient gros à leurs propriétaires, et quand il s'est agi de revendre, la nécessité de construire des logements exclusivement d'ouvriers a déprécié le terrain. Le niétropolitan Board of Works a subi à cause de cela une perte de 1,200,000 liv. sterl., ou 30 millions de francs : il a déblayé 41 ares environ, déplacé 23,000 personnes demeurant dans 8,988 chambres. Il a été reconstruit des logements pour 12,008 personnes, d'autres sont en train, — on pourrait bâtir pour encore 14,300 personnes. Le terrain est revenu à 240 liv. ster. (6,000 francs) par famille de cinq. Sir Richard Cross, ministre de l'intérieur dans le cabinet Disraeli Beaconsfield, était l'auteur de cette législation, qui a permis de faire disparaître de gros pâtés de maisons inhabitables, — la clause relative à la réédilication de logements d'ouvriers a été reconnue trop coûteuse, et depuis 1882
elle a été modifiée d'une manière sensible (1).
On n'est plus obligé de réinstaller toute la population déplacée, — un quart ou une moitié suffit. Grâce à cela, on peut tirer profit d'une partie du terrain. On est même autorisé à s'en défaire entièrement, à condition qu'on en abandonne un autre équivalent dans le voisinage. Les villes de province moins vastes que Londres ont depuis un certain temps appliqué la loi avec cet accommodement; elles ont pu déplacer les habitants des taudis et les transférer dans des districts moins coûteux. Cela a été l'obstacle le plus sérieux, à Londres, à une guerre en grand contre les logements insalubres.
Le Parlement avait voulu éviter les trop brusques déplacements d'un nombre considérable de pauvres, qui auraient afflué vers les quartiers où demeurent leurs égaux ; l'entassement y serait devenu plus énorme encore. Gela a toujours été le cas, à la suite des grands travaux d'embellissement ou d'assainissement; les démolitions sur une vaste échelle ont partout cet effet. Si le Parlement avait espéré, en exigeant la reconstruction de
(l) On a surtout posé des rèf,'les fixes afin de réduire à un minimum l'indemnité aux propriétaires d'immeubles condamnés à disparaître ; notamment une maison trop mauvaise pour être réparée doit être estimée comme représentant un terrain nu avec tant de briques et de matériaux de construction.
logements d'ouvriers au mémo endroit, que les anciens habitants y reviendraient, il s'est trompé ; les anciens, chassés du nid, se sont dispersés aux quatre coins de la ville ; c'est bien rare si un ou deux retournent. Dans le môme ordre d'idées, on ne pouvait attaquer plus de quinze maisons à la fois, àmoins d'avoir préparé ailleurs des logements pour les habitants. C'était là une cause de lenteur, quand il importe de marcher vite. A Glasgow, la municipalité, afin de venir en aide aux ouvriers chassés do chez eux, a établi des garnis provisoires. — Sir Richard Cross conseille de faire la même chose à Londres.
Nous serions entraînés trop loin, si nous voulions exposer en détail la législation anglaise sur cette question. Elle est considérable, avons-nous dit, et si les autorités locales n'avaient pas été arrêtées par des difficultés financières, par une certaine mollesse, une certaine inertie, on aurait obtenu des résultats bien autrement importants que ceux auxquels on est arrivé. On a accusé les vestries de Londres de complicité dans le maintien des abus, c'est ce que prétendent les adversaires du régime actuel d'administration métropolitaine. Quoi qu'il en soit, les pouvoirs des municipalités étaient fort étendus, bien qu'entravés dans l'exécution par un certain nombre de formalités (1). Sous
(1) Le soin de signaler les logements insalubres est dévolu aux impecteurs de nuisances, ncissant sou? la direction dfs
la pression du mouvement d'opinion, le président du Local government Board, sir Charles Dilke, s'est décidé à user de ses droits de contrôle ; il a adressé diverses circulaires fort énergiques aux autorités locales, leur rappelant leurs devoirs et les mettant en mesure de les exécuter.
1° Les Acls foi' the removal of nuisances (1855, 1866, 1874) imposent aux autorités locales le soin de faire soit elles-mêmes, soit par leurs fonctionnaires, des inspections de leur district, alin de s'assurer quelles nuisances doivent disparaître. Le terme « nuisance » comprend tout immeuble dans un état dangereux à la santé, tout cabinet d'aisances, tuyau, etc., tellement mal entretenu qu'il met en péril la salubrité commune, toute maison ou partie de maison si encombrées, qu'il en résulte des
officiers de salubrité. Or, le nombre de ces inspecteurs est hors de proportion avec la besogne multiple dont le Parlement les a chargés. Prenez, par exemple, Withechapel : il y a là 3,000 maisons, occupées chacune par plusieurs locataires de la classe ouvrière et indigente, qu'il serait nécessaire de visiter souvent. Les deux inspecteurs du district sont insuffisants. En s'y consacrant exclusivement, c'est h peine s'ils pourraient visiter chaque maison une fois tous les trois mois. Les lois sont excellentes en théorie; dans l'application, comme elles ne s'exécutent pas toutes seules, l'élat-major de fonctionnaires n'est pas assez nombreux pour forcer les intéressés à se conformer aux règlements ; il faudrait une trentaine d'inspecteurs : cela coûterait plus cher aux contribuables.
04 QUESTION DKS LOGKMIÎNTS
dangers pour les habitants. Si, après avis, aucune mesure n'a été prise par les personnes qui en sont responsables, il est du devoir des autorités de commencer un procès devant des justices (juges de paix). Ceux-ci ont le pouvoir de requérir les susdites personnes de faire le nécessaire, afin de supprimer la nuisance. S'ils pensent qu'elle se répétera, ils peuvent donner des instructions pour l'empêcher et, le cas échéant, ordonner la fermeture de la maison. x\. défaut d'obéissance, l'autorité locale a même le droit de faire les réparations aux frais des personnes responsables. Dans le cas où la maison déclarée insalubre est habitée par plus d'une famille et qu'il y ait encombrement, celui qui a permis l'encombrement est exposé à une amende de 2 liv. sterl., et court le risque de voir fermer la maison. En vertu du Sanitary Act de 1866, les tenanent-houses, maisons louées à plus d'une famille, sont placées sous une législation très stricte. Les autorités locales sont appelées à formuler un règlement qui leur est applicable. Les maisons doivent être enregistrées, le nombre des habitants fixé par l'autorité sanitaire, les pièces, couloirs, etc., tenus en bon état. La contravention est punie de 2 liv. sterl. d'amende. C'est l'extension de la législation sur les garnis aux maisons particulières ; on s'y était décidé afin de mieux protéger les pauvres. La loi n'a malheureusement jamais été appliquée avec rigueur ni exactitude.
2" Les Aî'tizans divellinr/sActs, 1 868 à 1 882 , connus sous le nom de TorrensWcts., ont pour objet primordial la réparation ou la démolition de maisons insalubres ; ils permettent aussi de supprimer des bâtiments obsù'ucieurs, c'est-à-dire ceux qui enlèvent l'air et le jour à d'autres maisons, empêchent la ventilation. Les autorités municipales agissent sur l'avis de leur officier de salubrité et de leur architecte ; elles enjoignent au propriétaire de faire les travaux nécessaires, à défaut de quoi, elles les font exécuter d'office à ses frais. Le propriétaire de tout logement condamné peut toutefois obliger les autorités à acheter le logement en question ; en cas de désaccord, il y a arbitrage ; une fois maîtresses du terrain, les autorités locales peuvent en disposer pour y construire des logements d'ouvriers; dans la métropole, elles peuvent s'en servir en vue de l'élargissement des rues et ruelles. Les dépenses doivent être couvertes par des taxes locales.
3" Les Artizans' and laboiirers' dwellings tmprovement Acts^ 187o à 1882. Les lois de sir Richard Cross, dont nous avons parlé plus haut, visent d'autres habitations que celles dont s'occupent les lois Torrens. Celles-ci s'attaquent à des maisons isolées, tandis que les autres ont en vue de larges surfaces couvertes de maisons si encombrées, qu'il en résulte un danger moral et physique. Comme la propriété de ces endroits est divisée entre un certain nombre de propriétaires, aucun
d'eux n'a le pouvoir de faire les changements nécessaires. La loi de 1875 a fait un devoir aux auf,orités locales de démolir ces îlols insalubres et do pourvoir, en même temps, au logement des populations ouvrières déplacées. Les projets doivent recevoir l'approltation du Goiivernment local et être confirmés par un ordre du Parlement. Le projet doit comprendre la reconstruction de logements pour un nombre d'ouvriers égal à celui qui est délogé. Les travaux sont conduits par les autorités locales avec pouvoir d'expropriation. Si j dans les cinq ans, l'autorité locale n'a pu réussir, l'autorité supérieure peut prendre la direction du projet et l'achever. Quand l'autorité locale a construit les maisons, elle doit les vendre dans l'espace de dix ans. Les dépenses sont supportées par les taxes locales. Des emprunts pour l'exécution des travaux peuvent être faits aux coynmissaires des prêts pour travaux publics à 3 1/2 p. 100 pour trente ans, 3 3/4 pour quarante ans. La loi concerne toutes les villes de plus de 25,000 habitants. Elle n'a produit que des effets fort lents, comme nous l'avons expliqué déjà. 4° Les lahourinrj classes lodging houses Acts^ 1851, 1860,1867(1). Cette série de lois, dont lapre-
(1) M. lluare proiDOse ù des personnes charitables de construire des garnis et de les faire exploiter par des gens de confiance. Chaque lit s'y louerait environ 2 fr. 50 par semaine. Financièrement ce serait mie bonne affaire.
mière est due à lord Shaftesbury et n'a été d'ailleurs appliquée qu'une fois, a pour objet d'encourager les municipalités et les paroisses dans les villes de plus de 10,000 âmes à construire des garnis et à les meubler avec des fonds avancés par les commissaires des prêts pour travaux publics. Le remboursement de l'emprunt devait être fait au moyen des ressources de la commune ou de la paroisse et au besoin par un impôt. Cette loi est restée lettre morte (1).
Nous avons à nous occuper des entreprises particulières, qui ont été faites en vue d'améliorer le logement de l'ouvrier par la construction de maisons modèles, ordinairement sous forme de
il) A la suite de l'enquête de 1884, la législation anglaise a été modifiée une fois de plus. Le Parlement a voté une loi, qui porte le nom « Hoiising of the Working Classes Act 1885 ». Cette loi augmente les pouvoirs de l'autorité locale en ce qui concerne la réglementation des « tenement houses » et facilite l'imposition d'amendes. Les lois Torrens sont modifiées, en ce que le propriétaire d'une maison dont l'autorité locale a ordonné la réparation ou le démolition, ne peut plus exiger qu'elle lui soit achetée ; on étend la sphère des lois de Sir R. Cross. Afin de faciliter la construction de logements pour les ouvriers, on autorise les propriétaires de iidci-commis à vendre des terrains à des prix raisonnahles dans ce dessein; de plus le gouvernement doit céder le terrain de 3 prisons (Milbank, Pentonville, Coldbathfield) at fair market jn'ice. Enfin les Publics Work Loans Coinmissioners sont autorisés à avancer de l'argent à 3 1/8 p. 100.
cités ouvrières. Le Parlement leur est venu en aide à diverses reprises, notamment on 1851, en 1835, en 18()6. Il a autorisé les avances pour ([uarante ans, par les commissaires, de prêts pour travaux publics, jusqu'à concurrence de la moitié de la valeur des maisons. De nombreuses sociétés ont profilé de cette loi pour construire des sortes de cités ouvrières, mais le total des prêts n'a pas dépassé le chilîre de 11,000.000 de francs depuis vingt ans.
Jusqu'à l'introduction de ÏArtiztnis and labourers' dwellings Act de 1875, beaucoup avait été tenté par des efforts particuliers, en vue d'améliorer les logements des classes pauvres. Yingthuit associations au moins s'étaient formées à Londres dans ce dessein, et elles avaient fourni des habitations meilleures à 32,435 personnes, en dépensant trente millions de francs. Le loyer était de 2,50 à 3,50 pour une chambre par semaine, de 3,75 à 4,25 pour deux chambres, de 5,50 à 8 francs pour trois. Le revenu réalisé sur le capital dépensé a varié de 2 à 6 i/4 p. 100 l'an.
Les treize blocs de bâtiments érigés par la Metropolitan Association\\) ont coûté en moyenne 1,025 fr.
(l)En 188o, ollc Idgoail dans io iinmcubles 1,433 lainilles, soit 7,165 personnes. Son capital est de 186,325 liv. sterl. Elle a emprunté 78,000. Ses immeubles valent 273,000 liv. sterl. Depuis dix ans elle paye 5 p. 100 de dividende.
par habitant, prix d'achat du terrain compris. Cette entreprise, dont M. Charles Gatliff est le directeur, est la plus ancienne. Elle remonte à 18U. Elle donne à loger en 4,244 chambres à 3,6ol personnes ; elle a dépensé 217,212 liv. sterl. Une autre est celle du « Strand Buildings Company », fondée en vertu d'un acte spécial du Parlement en 185S. Le capital en est de S, 000 liv. sterl., dont 1,000 ont été souscrits par lady Burdett-Coutts. Le dividende distribué aux actionnaires est de 5 p. 100. La propriété, située Eagle Court Strand, loge 200 personnes, principalement des ouvriers d'imprimerie.
La cité de Londres a dépensé 103,000 liv. sterl. à ériger des logements pour 1,591 personnes dans Farringdon Boad et près de Holborn Viaduct.
L'une des plus intéressantes à étudier est celle de sir Sidney Waterlow, — the improved iiubistriai choellings Companij^ autorisée par un acte du Parlement en 1863. Le capital versé s'élève à 500,000 liv. sterl. Les prêts reçus des public loorks loan Com?nissio)iers sélèvent à 327,000 liv. sterl. Elle paye 5 p. 100 de dividende à ses actionnaires, possède une réserve considérable. La mortalité dans les immeubles de la Compagnie est de 15,37 par 1,000; — dans le reste de Londres, elle est de 21,4 par 1,000. Elle possède 39 immeubles contenant 5,348 familles, administre, en outre, un certain nombre de maisons appartenant à des
particuliers, — elle a en tout 2(),000 personnes sous son contrôle.
En 1887, rimprovod Industriai Dwellings Company a inauiiiiré la (l(M'ni^re série de ses constructions, Stal bridge l)uildings, construits sur des terrains appartenant au duc de Westminster entre Grosvenor Stjuare et Oxford Street. Elle a acheté son terrain pour une période de 99 ans moyennant une redevance qui varie de 15 fr. 65 à 2 h\ 20 le mètre. Après achèvement des Stalbridge buildings les immeubles de la compagnie valent 1,028,000 L. La société fondée par Sir S. Waterlow est arrivée à la limite du capital fixé par les statuts : elle a été un grand succès à tous les points de vue.
L'entreprise la plus considérable dans ce genre à Londres résulte des dons et legs de 500,000 liv. sterl. (12,000,000 1/2 de francs) faits par le philanthrope américain Peabody (1). Les curateurs
(1) Les curateurs du Peabody Donation fund, sont lord Derby, le ministre des États-Unis, sir Stafford Northcoto, sir Curtis M. Lampsoa M. J.-S Morgan.
En 1883, le revenu net en loyers et intérêt a été de 25,252 liv. si. Les sommes données par M. Peabody ont été 150,000 liv. st. en 1862. 100,000 en 1866, 100,000 en 1868, et 150,000 en 1873. Total,- 500,000 liv. st. auxquelles il faut ajouter 307,311) liv. st. (rent and interest), ce qui porte le fond à 807,31'J liv. st. 11 aétéen outre emprunté 390,000 liv. st. aux Publics Works LoanCommissioners, auxquels il est dû 361,333 liv. st. Le capital total est donc 1,237,000.
En 1883, les curateurs ont dépensé en terrains et cons-
EN ANGLETERRE. /l
de cette fondation charitable, créée sous les auspices du Parlement et dans des conditions spéciales, ont dépensé jusqu'ici en terrains et constructions plus de 23,000,000 de francs.
Citons encore la Victoria dwellings Association^ sous le patronnage de la reine. Elle a édifié trois blocs à quatre étae:es à Battersea, d'autres à Kings' Cross, et contrôle 3,400 personnes. Le résultat financier laisse à désirer.
Comme nous l'avons dit, les logements dans les cités ouvrières, créées par les associations du genre de celles-là, sont occupés par l'élite des ouvriers, par de petits employés de commerce. Bien qu'on les ait construits d'une manière plus salubre, avec des conforts inconnus, cette catégorie d'habitations a été longtemps peu populaire parmi la masse. Il s'était établi de véritables préjugés contre elles ; on prétendait que la liberté individuelle y était gênée par certains règlements. On
tructions 119,382 1 1. s., ce qui met le total des dépenses à 1,089,883. Ils ont ouvert 33 blocs de constructions, à Withecross street, avec 1,878 chambres, toutes occupées à présent.
Ils ont fourni en 1884 aux ouvriers 4,551 logements séparés formant un ensemble de 10,144 chambres occupées par 18,453 personnes, sans compter les chambres de bains, blanchisseries. Le gain moyen du chef de famille était par semaine 23 shillings ; le loyer moyen par chambre 2 s. 1 1/4 d. Parmi les locataires, 463 sont portefaix, 277 couturières, 267 police-constables, 201 voituriers.
leur reprochait leur aspect de caserne. Cependant elles sont toujours pleines.
Signalons une œuvre spéciale dans le même ordre d'idées, c'est celle de miss Octavia Hill, qui, depuis vingt ans, travaille à améliorer les logements des ouvriers. Miss Octavia Hill ne procède pas par de grandes démolitions et de grandes reconstructions. Son champ d'activité est plus modeste, les résultats qu'elle ohtient sont excellents, en ce qu'elle agit directement sur la classe la plus pauvre, la plus difficile à atteindre. Miss Octavia Hill achète des maisons dans les plus mauvais quartiers, les répare de son mieux, ne rebrdissant qu'à la dernière extrémité. Elle introduit des améliorations hygiéniques. Comme elle est en communication personnelle avec ses locataires, peu à peu elle fait leur éducation. A force d'économie et de bonne administration, elle arrive à faire rendre plus de 4 p. 100 au capital engagé.
A côté de miss Octavia Hill, il y a d'autres personnes qui travaillent dans la même direction
Nous avons indiqué ce qui s'est fait à l'intérieur de la ville. N'a-t-on rien tenté pour amener l'ouvrier à se loger dans les faubourgs, hors de la métropole? Les philanthropes n'ont pas encore essayé quelque chose de considérable de ce côté. Hs ont abandonné le terrain aux entrepreneurs qui construisent par spéculation, et qui, se trouvant hors de la juridiction du Metropolitan Board of
Works, construisent le meilleur marché possible, avec de mauvais matériaux, sans se soucier de l hygiène. Les cottages sn])urhains sont aussi insalubres que les logements en ville. L'entassement n'y est pas moindre (1).
(1) Il s'est loiulr en Aiiyleteii'e une suoiété connue sous le nom d'Artizans' Lahourers and gênerai divellings Company, qui s'est etrorcée de résoudre ce problème. Elle est née d'une façon assez modeste : quelques ouvriers s'étaient associés pour consiruire des maisons destinées à la classe ouvrière. En 18(ï7, la Société fut fondée au capital de 0,250,000 francs partagés en 2o,000 actions. Les constructions et le placement des actions marchèrent de pair. En 1874 le capital fut ])orté à 2.ï,000,000, en 1879 une série d'actions dites de i)référence avec revenu privilégié de 4 et demi p. 100 fut émise jusqu'à concurrence de 6,2.oO,000 francs, ce qui porte le capital à 31,2.oO,000 francs. En 1884, il a été autorisé une nouvelle émission d'actions privilégiées jus<|u'à concuirence de 12,000,000 et demi. Elles sont placées au fur et à mesure des besoins. La Compagnie paie un dividende de '6 p. 100. Elle possède aujourd'iiui de vastes siijierticies couvertes par 0,000 maisons salubres.
La Compagnie a eu pour objet de doujier à très bas prix une maison à chaque famille. Elle a voulu réagir contre le système des casi'rnes. >'e pouvant consluiirc à Londres même, on est allé chercher à la campagne de vastes terrains. Sur ces terrains on a tracé' des rnes, construit des égoufs, fait en un mot les préparatifs nécessaires. .Jusqu'en 1881, on s'est cITorcé d'encournger les ouvriers à devenir pro])riétaires. Quiconque dcsiiait conslruite une maison obtenait une avance d'argent remboursable par semaine, par mois ou par année. Les maisons pouvaient
Malgré les facilités qui leur sont accordées de par la loi sur certaines lignes de chemins de fer, les ouvriers de Londres n'aiment pas à aller s'installer hors de la ville. Sur le Great Eastern Railwav, ils oui droit à des trains spéciaux matin et soir à un prix extrêmement réduit : 10 centimes
(lifférer i\r gramliHir ot de caiactère, mais les règlements en ce qui touelie le tkainage, la ventilation étaient imposés à tout le monde. C'est ainsi qu'on a créé, près de Clapham Juneton, Shaftesbury Park avec 1,200 maisons (1874), Qiiecn's Park au nord-ouest de Londres avec 2,200 maisons (1870-1883), IS'oel Park avec 2,000 maisons. A Salford, la société a acheté assez de terrain pour y édifier 70 maisons, à Birmingham on a acquis 3 propriétés qui serviront à 600 maisons. Il faut lire dans le livre de M. Picot la description si attachante qu'il fait de ces colonies de maisons à bon ^marché. Au début, comme je l'ai dit, on a vendu 250 maisons à Shaftesbury Park, 170 à Queen's Park, mais malheureusement il en résulta des abus : beaucoup de propriétaires primitifs vendirent, leurs maisons tombèrent entre les mains de gens moins resi)ectal)les ou bien d"interin(''diaires qui élevèrent les loyers. La compagnie rachète aujourd'hui ces maisons. Un danger permanent contre lequel elle a peine à se défendre, c'est l'encombrement. Elle a difticulté àluttcr coulri' la sous-location. C'est la reproduction de ce ijui se passe à Mulhouse dans la cite ouvrière. Une autrc\liflicullé de la Compagnie générale, c'est la cherté du transport pour la classe ouvrière. L'exemple de l'Artizans Dwellings Company a stimulé la spéculation privée, qui depuis 1875 a construit à Totteidiam et aux environs 18,000 maisons d'ouvriers se louant iOO à 500 francs.
pour lo kilomètres aller et retour; eh bien, cest à peine si sept à huit mille ouvriers en profitent. Le métier spécial de beaucoup d'entre eux, les heures de travail, l'emploi des enfants, le salaire supplémentaire gagné par la femme, le maintien du foyer domestique, l'économie de vivre en famille, le bon marché de la nourriture grâce au voisinage des grands marchés du soir, les retiennent en ville. Les portefaix des docks sont obligés de vivre tout près ; c'est entre quatre et cinq heures du matin que l'embauchage se fait pour la journée; il est donc impossible d'habiter loin et de profiter des trains à prix réduits. Les tailleurs qui gagnent leur pain à travailler pour les grandes maisons du West End ne peuvent s'éloigner non plus, leur genre d'occupation les force à aller et venir plusieurs fois par jour; les femmes qui cousent des sacs ou font d'autres travaux grossiers doivent vivre près de ceux qui leur donnent de la besogne. Voici une considération sentimentale si vous voulez : l'ouvrier qui quitte sa chambre à quatre heures et demie du matin pour prendre le train et aller à Londres, à son chantier ou à son atelier, revient tard le soir, il retourne fatigué; il ne voit jamais sa famille, excepté le dimanche. Les occasions de dépenses le long de la route, lorsqu'il attend son train, la nécessité de prendre ses repas chez le traiteur font une brèche dans son budget insignifiant. Bien des
ouvriers ont essaye de vivre hors de leur rayon habituel et, après quelques mois, ils ont préféré rentrer dans leurs tanières.
Cette solution, qui consiste à transporter les Classes indigentes à la circonleronce, afin de déblayer le centre, est applicable en province ; elle est d'une exécution bien plus pénible à Londres. En théorie, le terrain à bon marché, le grand air, paraissent des arguments irrésistibles si on les accompagne de billets de chemin de fer à prix réduits. En pratique, il en est un peu autrement. Nous avons indi(|ué les objections des ouvriers à émigrer, les compagnies de chemins de fer en ont d'autres: à un penny, il y a de la perte. Les ouvriers sont bruyants, sales; il faut non seulement des trains spéciaux, mais encore des wagons spéciaux, on leur réserve les plus délabrés. Lorsqu'une colonie d'entre eux s'établit dans un endroit, c'est fini, la classe moyenne aisée fuit devant eux.
On se propose d'étendre la juridiction du Metropolitan Board of ^S^orks sur les constructions suburbaines, de façon à em})ècher les constructions insalubres et l'encombrement. En outre le ministre des finances et le Parlement veulent pousser les compagnies de chemins de fer dans la voie des trains à prix réduits, en leur accordant à cette condition une réduction sur l'impôt des voyageurs.
Dans cette question des logements d'ouvriers on se heurte à chaque instant contre des difficultés.
Nous avons indiqué quelques-unes d'entre elles — celles qui proviennent des conditions spéciales à la distribution du travail ou qui sont la conséquence de l'inertie des autorités locales. Il en est d'autres enfin qui sont le fait du caractère même des classes indigentes. Ces malheureux sont le produit des générations antérieures, qui ont végété dans la pauvreté, dans la promiscuité, dans la saleté la plus horrible. Donnez-leur des logements propres et salubres, — au bout de quelques semaines, vous ne reconnaîtrez plus le logement. L'usage de l'eau et du balai est lent à s'apprendre, d'autant plus que la quantité d'eau mise à la disposition des habitants dans ces parages est [»eu considérable. La qualité de l'eau qui croupit dans des tonneaux infects n'est pas encourageante. L'habitant de ces taudis a le génie inné de la destruction; pour le seul ])laisir de mal faire, il brise et casse ce qu'il peut.
Les règlements de police, les mesures législatives n'ont pas de prise sur des gens qui n'ont pas la moindre notion d'hygiène, qui ont à peine l'idée de pudeur et de décence. Il s'agit donc de faire lentement leur éducation, de transformer leurs habitudes. L'intluence de l'instruction obligatoire se fait déjà sentir dans une certaine mesure ; les générations qui grandissent en ce moment auront passé par l'école et elles seront plus maniables, plus souples que leurs parents.
/8 QUESTION DKS LOGKMKNTS K\ ANUr.KTi; HKi;.
L'cwcniple (1(^ maisons-modèles comme celles du legs Peahody, l'aclion de personnes philanthropiques, comme miss Octavia Iliil ou Thonorahle miss Maud Stanley, ne peuvent manquer de protluire dos effets bienfaisants.
Il faut surtout encourager ceux d'entre les ouvriers (jui peuvent mettre quelque chose de côté à le faire, à profiter de l'institution excellente des building societies, caisses d'épargne avec une destination particulière, celle de procurer des maisons à leurs membres. Les building societies prospèrent d'ailleurs, elles comptent plus de 800,000 adhérenls dans le Royaume-Uni.
De cet ensemljle d'eltorts persévérants, il sortira forcément du bien, à condition que chacun reste dans la sphère où il peut être utile et qu'on ne demande pas à l'Etat de résoudre la question sociale. Son intervention, venant mal à propos, démoralise et paupérise.