‹ Le long des quais; bouquinistes, bouquineurs, bouquinsChapitre 7 sur 9 · QUAI DE LA BASTILLE · texte numérisé non relu

QUAI DE LA BASTILLE

Dlle Bourgogne . Sautour.

Ravitaillement

Ravitailler l'étalage, tout est là.

Le Parisien aime lire. Il lit tout. Seulement il aime à être tenté par la nouveauté. iNe croyez pas qu'il achètera forcément du stock fraîchement déposé dans les boites ? Non. Un phénomène à constater, c'est que le nouveau fait vendre l'ancien ; mais si le bouquineur voit toujours les mêmes livreSj il les fuira avec rancœur.

— Il ne change jamais ses bouquins!

Combien de fois, cette remarque a-t-elle frappé les oreilles du bibliopole navré.

— Hé! se récrie celui-ci. Dites- moi où j'en trouverai, que j'y courre !

Et c'est vrai : vendre n'est rien; le livre^ la monnaie ou le timbre lorsqu'il est bon, trouve toujours et bientôt son amateur; acheter est tout, et c'est le difficile.

Les quais ont trois pourvoyeurs attitrés et directs : La Gêne, L'Embarras, Le Caprice.

Le Printemps chante-t-il aux champs, et l'Etudiant veut il offrir une friture succulente à Mimi Pinson?... Le Bouquiniste est là.

Le joueur a-t-il rêvé c^ Altnanzor gagnait de six longueurs sur Coquecigrue} Veut-il savourer les affres d'un pari? Le bouquiniste est là.

Traverse-t on une de ces périodes douloureuses qui font époque dans la vie et prévoit on une journée sans pain. . . Le Bouquiniste est là, toujours! . . . — Vingt sous ?. . . Oh ! Vous en mettrez bien trente ! — Et voilà une journée gagnée sur l'ennemi. Demain? Demain surgira l'événement sauveur. On dénichera une place. La maisonnée sera sauvée. . .

Un oncle à héritage est mort. Des livres aussitôt rejetés que lus sont entassés dans des placards, dans des greniers. On pense au bouquiniste.

Va-t-on déménager? On pense au bouquiniste.

— Vous achetez des livres? — Mais oui!... (Comment donc ? pense le bibliopole, le cœur illuminé despoir. D'un coup d'oeil pénétrant, il cherche à analyser son interlocuteur. Les livres seront-ils bons?... Le vendeur sera t il de bonne composition?^ . . Oui ?. . . Non?. . . La psychologie est, parfois, plutôt défaillante...) Voici mon adresse... Venez, demain, à telle heure... — Le bouquiniste n'aura garde de maïquer au rendez-vous... Le client psut s'en aller confiant... Il sera débarrassé de ses livres. . .

Le Caprice, lui, joue u;i rôle assez coasidirable dans les fluctuations de l'Océan livresque.

L'Homme est un animal ondjyant et divers, a constaté je ne sais plus quel philosophe qui s'appelait peut-être « Monsieur tout le Monde ». L'amour s'en va. L'amour nous quitte. Aussi bien l'amour tout court que l'amour dénommé Bibliomanie, Timbromanie, Numismaticomanie . Un beau matin, on ouvre sur ses collections un oeil atone. On est comme étonné. On s'étudie : on ne se reconnaît plus. « Tiens! J'ai collectionné ces boutons?. . . Où diable avais je la tête.\ . . Pourtant... » On s'analyse derechef et l'on se sent un coeur de pierre, un cœur mort!. . . Ça ne vous dit plus rien ; alors ou mande le Crpque-mort des collections... « — Combien? — Tant. — Oh!... Voyons! Des choses que j'ai payées les yeux de la tète? — Oui, mais c'était alors ; maintenant la mode en est passée... J'aurai un mal infini à vendre ça. Je suis raisonnable, allez ! — Soit — Emportez ! D'ailleurs, je les ai assez vues ! — Et Ton soupire en pensant à sa sottise d'antan et l'on respire devant la place vide avec une réelle satisfactioii.

D'autres fois, le visage glacé, mais le cœur déchiré, on assiste à l'enlèvement de ce qui fut un ensemble de joies naïves, pures, profondes. Une crise a surgi, intense. — Combien? — La voix du vendeur affecte le calme; mais l'œil du bouquiniste a saisi un semblant de rouge aux pommettes, un vacillement dans la prunelle. Il a deviné le drame. Avec les quelques écus qu'il laisse derrière lui, il a a fait surgir la paix dans la demeure, ou il a suggéré cette réflexion amère : « Une goutte d'eau dans l'Océan ».

Si le bouquiniste rapac-i a affaire à plus rapace que lui, ce sont des discussions interminables. En tenant compte des

jours de chômage, pluie, chaleur, etc ; en tenant compte de la prompte moins value des livres soumis à la manipulation des bouquineurs, de la mévente certaine d'un certain nombre de volumes du lot, il est nécessaire que l'étalagiste calcule ce qu'il doit donner pour faire au moins la culbute. Le vendeur, lui, n'entend pas de cette oreille là ; et, poussé par la nécessité de remplir ses boites, le bibliopole emporte son achat avec une mauvaise humeur évidente.

Il est des gens d'une situation sociale élevée que l'on est surpris de trouver nantis d'un tempérament de raercantis levantins. Avant de monter chez la personne en question, l'on est parfois renseigné. L'accueil de la concierge vous signale à qui vous aurez affaire. Si le client est généreux, la cerbère est aimable; s'il a la pince rèche, l'abord est rugueux, brusque, ou sarcastique, et dans un mot topique, se révèle l'ulcération d'un coeur mal abreuvé de deniers à Dieu. Il arrive aussi que la portière est ennemie née de ses locataires, d'oii réception réconfortante.

L'achat à domicile est l'achat préféré du bouquiniste. Il y trouve le plus souvent le livre qui fait honneur à son étalage et qui fait du bien à sa bourse. Il risque moins la concurrence que dans les ventes publiques et peut examiner à loisir ce qu'il achète.

Il peut aussi « faire de beaux coups » ; mais le fait devient de plus en plus rare. Enfin les ruisseaux de vieux papier qui descendent des quatre collines sacrées, Montmartre, Ménilmontant, Montparnasse et Montrouge, ont des périodes de sécheresse complètes... Alors, les marchés aux puces sont une des sources oii vont puiser les Antiquaires de la Capitale.

De la Poubelle à la Vitrine

L'aube blanchit à peine les hautes coupoles du Sacré- Cœur de Montmartre, qu'une horde bizarre surgit des cabanes branlantes de la zone ou des maisons lépreuses de la plaine dejavel et se répand surtout le territoire de l'antique cité parisienne. Hommes, femmes, enfants vêtus d'habits couleur d'égout, enchifrenés de crasse, et malgré tout, gais et bien portants, sont empilés sur des charrettes traînées par des ânes apocalyptiques ou des chevaux fantômes. Ce sont les chiffonniers, nécrophores régnant sur les poubelles. Comme le bouquiniste sauve de la destruction le livre qui ne doit pas périr, le chiffonnier arrache à la marmite de la Fabrique d'engrais ce qui a encore droit à la vie ou ce qui, débris joint au débris dont il sera comme par hasard le complément, servira à reconstruire une entité... artistique ou simplement utilitaire.

Une femme revêtira avec suavité un caraco dont nombre d'excellentes ménagères ne voudraient pas pour passer leur poêle à la mine de plomb. Un loqueteux chaussera avec une joie sincère une paire de bottines portées par un haut seigneur de la finance, puis par son valet ; lequel les aura passées au palefrenier; et qui. après maints avatars, ivres de marches désespérées dans les bas quartiers parisiens, se seront échouées, innommables, dans la boîte à ordures de la cité Jeanne d'Arc.

Et il en est des parapluies comme des souliers, des pots cassés comme des parapluies, des tableaux crevés comme des pots et des bouquins comme des tableaux

Les objets sont comme les hommes, ils ne peuvent se décider à mourir et la cascade vers le néant est, pour certains, interminable, infinie, avec des rebondissements vers les gloires des vitrines à collections.

Une fois arraché à la sentine de la barque parisienne, l'objet, parapluie, souliers, pot, tableau, livre, est revendu

un sou ou deux au brocanteur. Quelquefois, celui- c rejette les uns étales autres comme trop abîmés. N'empêcle! Tout cela trouvera acheteur. . dans les Marchés aux Pue ' s.

/^ z rtie Moufjfetard,

Il n'est rien de plus curieux qu'un marché aux Puces et les amateurs de pittoresque y découvriront plus d'un tableau haut en couleur.

Parti, !e mardi, le jeudi ou le dimanche, pour Bicêtre; le dimanche, pour Montreuil ou pour Saint-Ouen. le métro ou le trainw.y vous a déposé à l'utie des portes de Pa'is.

En face de vous, s'étend une avenue intermir.able, flanquée de trottoirs, ombragée de platanes. A droite et à gauche du premier plan, se trouvent les baraquements de la douane, les fossés des fortifications. Des légions de gamins, des ouvriers, des titis, des pierreuses — parfois toutes jeunettes — s'y donnent l'illusion d'être àla campagne. Quelques pas, et une ville en bois apparaît à vos yeux. Au milieu d'un dédale de ruelles bordées de haies vives ou de grillages, ayant chacune son jardinet, se dressent des maisonnettes en planches : les unes construites avec art, les autres faites de pièces et de morceaux disparates, comme une culotte de mendiant.

Les premières appartiennent à des ouvrieis qui ont ainsi couronné leur ambition d'avoir une « propriété aux champs »; les secondes sont les demeures des chiffonniers. Ici, grouille une population extraordir.aire pour qui la teigne et la gale sont de peu encombrantes adversités. Chats, chiens, enfants, heureux de vivre, musent, gambadent , se partagent fraternellement des rognures servies swr un morceau de papier sale. Ceux-là ressemblent à de miteux manchons ; ceux-ci n'ont qu'une chemise simplette et percée de tï^oufe. Beaucoup d'entre les hôtes de ces chaumines se livrent à la volupté du négoce.

Les uns sont marchands de vins à l'enseigne des i. ja7nms contents i> ^Apéj-itifs de premier choix — Liqr^cem'S de fnarque ». Plus loin, c'est un magasindeparapluiesradoubés, voisinant avec un amoncellement incroyable de pQupées banciles, manchotes, étripaillées. Des corps sont sans tète ; des tètes sans corps ; des moitiés de figure apparaissent ornées de sourires éternels, malgré les horreurs de la vie de poupée...

Il y en a... Il y en a !. .. Un vrai charnier ! Et ça se vend, parce que les fillettes pauvres, elles aussi, ont un grand fond de pitié naturelle à placer. Elles sont aussi heureuses de trouver dans leur soulier éculé une pauvre petite estropiée de quatre sous, que le petit boyard de découvrir le pantin pailleté dans ses chaussons fourrés. Il est des grâces d'état et la vie est bien faite! J'ai vu un marmot en couronner un autre d'un cornet tuemouches garni d'insectes, pendant qu'un troisième suçait

avec délice uoe feuille d'artichaut ramassée dans le: ruisseau! Et c'étaient des rires, une gaîté francht;, d'uie sincéiité exquise J

Avançons. Voici un matiége de chevaux de bois... un marchand d'orviétan... et, tout à coup, une odeur de graillon vous saisit à la gorge C'est une marchande de saucisses, de frites et de croquettes ! O la suave odeur I Brillât-Savarin se jetterait dans la poëie.

Un pas encore, et, sur une toile étendue, vous aperceviez : un couteau cassé, une mâchoire de dentier, un livre dépenaillé, une paire de bottines, un traraco. une loque... Ahuri, vous vous dites : Qui diable peut bien acheter ça? Qui?... j-e l'ignore ! Mais, ça., ça trouve acheteur, le culot de pipe, comme le verre ébréché, comme les souliers sans semelles et le chapeau troué, leair voisin . . .

Vous voyez des gens essayer ces débris, les payer et s'en aller contents! Oh i pas M. André de Fouquiéres, bien sûrJ mais des Brummels ou des mannequins tombés dans l'atroce et suprême panade.

Et cet étalage sur le torchon se répète, à droite et à gauche de l'avenue, sur une longueur d'un ou deux kilomètres. Certains messieurs ne font guère que figurer, mais ils ont ainsi une profession... avouable, laq.melle leur permet de n en avoir pas.

Tous ne sont pas misérables, loin de là. Il est des marchands de bric— à-brac parisiens, des brocanteurs, des marchands d'habits, des soldeurs plus ou moins. bien dans leurs affaires. Ils écoulent, dans les marchés aux puces, et à des prix très rémunérateurs, une marchandise invendable en boutique, l^e client, vu l'endroit, a la naïveté de croire qu'il a fait une boijne affaire.

Toutefois, bien qu'à *orce d'acheter et de vendre, le brocanteui finisse par « sentir » le prix d'un obj&t, les trouvailles ne so-nt pas inconnues et il est possible d'y faire ce qu'en terme argotique on nomme « Un beau coup ». Le bouquiniste iVJouazc acheta cent sous un recueil d<e icutres de Colbert. Il le revendit 400 francs à Dorbon, lequel le repassa à un amateur pour 1..500 francs!

Aussi, assiettes, livres, tableaux, bibelots i-ont-ils guignés au déballage par des escouades de « chineurs » .

Le chineur de livres ou d'objets est un bouquiniste ou un antiquaire volant. M. Léveillé, auteur d'une étude remarquable sur les « Poètes bretons », cinq fois lauréat de « La Pomme », fut le roi des bouquinistes volants. Il a maintenant boutique, rue Mazarine.

Le chineur a bon pied, car il doit accomplir des traites de trente à quarante kilomètres à la recherche de son gibier. Il a bonne tête, car il connaît tous les brocanteurs, libraires, antiquaires de la capitale et ce que l'on peut avoir chez chacun d'eux et ce qui convient à chacun. Il a bon œil, car il doit apercevoir, deviner au vol et avant qu'il ne soit raflé sous sa main, le bon livre, le le bibelot authentique et non cassé. En général, il gagne fort bien sa vie.

Lorsque le temps est beau, une foule immense se presse entre les deux rangées d'étalages, au milieu des marchandage?, du boniment de camelots vendant d'indéchirables calepins ou des chaussettes pure laine à six sous la paire ; parmi le relent des innombrables friteries en plein vent et des « litres à seize sous » ; dans l'innommable poussière soulevée par des milliers de pieds ou échappée des « vieux habits neufs » secoués aux mains des « Chands d'habits » saoulés de chaleur, de cris et de gros sous ; indifférente enfin à Pinvasion cuisante des diptères parasites qui donnent leur nom à ces marchés.

D'où viennent ces obicts, les uns touchants, les autres ridicules.^ Que furent-ils, ces gens dont les portraits s'offrent dans les cadres démantibulés ? Fauc-il pleurer de l'instabilité des choses humaines, de l'inutilité d'ajouter un prix sentimental à quelque chose ? Faut-il en sourire?... F"aut il hocher la tète à la manière profonde et grave de M. Prud'homme ?. . . C'est la question sans réponse. A chacun selon son tempérament ! . . . Mais si nous sommes collectionneurs, sans songer au pays où vont les vieilles lunes et les neiges d'antan, accordons une mention honorable aux chiffonniers, aux chineurs, aux brocanteurs, aux bouquinistes, à tous ces pécheurs d'épaves, hôtes des « Marchés aux Puces », qui ont sauvé le livre, la médaille, le bibelot, l'objet, orgueil de notre vitrine, et qui, sans eux, se serait annihilé dano la chaudière du Grand-Tout.

A TEncan

Mais revenons en ville; et, après avoir visité les marchés aux puces qui s'y tiennent, le i^"" Janvier et le 14 Juillet aux Halles et sur le boulevard Sébastopol; pendant la semaine Sainte, au boulevard Richard-Lenoir ; le dimanche, rue Saint-Médard ou dans le quartier de la Bastille ; après avoir fouillé dans lescapharnaûms des brocanteurs de Montmartre, de Montroug-e ou de Grenelle, poussons une pointe vers la rue des Ecoles où les Domaines vendent de temps à autre les objets oubliés sur la voie publique, ou dans les voitures (de nombreux livres s'y rencontrent) et gagnons l'Hôtel des Ventes delà rue Drouot.

C'est une immense bâtisse, vrai caravansérail, sans allure et sans style, ouverte aux deux extrémités, pour bien signitier que tout ce qui y entre ne fait qu'y passer.

Il est deux heures^ l'accès des salles va être permis au public.

\'ous poussez le tambour. Vous gravissez quelques marches. Un long couloir s'ouvre devant vous. Un gardien est assis à gauche, à une sorte de pupitre. \'ous pouvez lui demander des renseignements sur telle ou telle vente ou les adresses des commissaires-pris eurs.

Un escalier descend vers un hall où viennent accoster les voitures de déménagement et où se fera une vente assez recherchée des petites bourses, car les objets s'y adjugent, dit-on, à des prix dérisoires.

A droite du couloir, sont de larges portes numérotées et flanquées d'affiches portant l'heure de la vente, et la nomenclature des objets à vendre. Des brocanteurs, des libraires, des antiquaires, des collectionneurs, des oisifs vont et viennent, s'y rencontrent, y parlent d'affaires. Les portes s'ouvrent et la foule se précipite dans les salles. Des meubles, des paniers surchargés d'ustensiles, de livres, de débarras s'entassent jusqu'au plafond, des deux côtés d'une chaire

sur laquelle prendront place le commissaire-priseur, le greffier et \t contrôleur. En face d'eux, un espace libre où se meut l'aboyeur... « Un franc! Un franc cinquante! Un cinquante, à droite! Qui en veut?... Un cinquante! Un cinquante !... C'est bien entendu ? .. Un... Deux francs !... Deux franc?, à gauche!... Vous dites?... Trois?... Quatre! Quatre francs !... Adjugez! » Un coup de marteau d'ivoire et l'^on passera à nrrtre chose.

R.7vitaillei}icnt.

Ea f ice de l'aboyeur, se trouve une espèce de comptoir -garii d'un banc sur lequel se sont assis les privilégiés. Derrière ceux-ci se pressent, se déplacent, s'en vont ou reviennent ceux qui ne voient pas ce qu'ils cherchent^ ceux qui sont lis d'attendre et qui vont faire un petit tour à côté, ceux qui ont acheté et ceux^qui se sont vu enlever l'objet convoi '-é.

Au rez-de-chaussée^ c'esf la brocante : depuis le petit marchand d'habit du carreau du Temple, jusqu'à la marchaude à la toilette de la me fie Provence.

Au p>remi;r étage, ce sont les ventes d'objets précieux ou de collections. Dorbon ou Lemailler dirigent une vente de vciumes rares provenant de la Bibliothèque de M. (Ici, un neoB» connu, soir comme écrivaii, -oit comme homme poli-

tique, soit simplement comme collectionneur). AiUeurSs Madame Serrure, M. Platt, M. Ciani ou M. RoUin ont loué une salle qu'ils ont tendue de reps vert. Autour de vitrines se pressent les numismates. Un feu concentré brille dans les prunelles. Telle ou telle pièce manque à la série que l'on forme. Ah! S'il était permis de l'avoir... Oui^ mais voilà! M. X... la guigne aussi et les enchères seront exorbitantes.

Une pièce qui se cote ving-t francs sur catalogue montera à soixante, cent et cent vingt-cinq !... Telle pièce excessive' ment rare atteindra des enchères de quatre mille francs et plus ! La salle voisine est occupée par une coUectioa de timbres, des gravures ou des tableaux... Plus loin, ce sorkt des fourrures ou des diamants...

L'atmosphère s'échauffe, les têtes aussi. Les amateurs luttent contre les marchands ; les roarcliands contre les amateurs. Les prix deviennent, si l'on en croit les concurrents floués, excessifs. Les coups de marteau coupent d'un point sourd le glapissement des aboyeurs. Puis des faces enluminées apparaissent : On a fait une bonne affaire. D'autres sont crispées... «Ah! cette bande noire !» La bande noire est une sorte d'association tacite de libraires ou d'antiquaires, lesquels s'engagent à ne pas « se monter les, uns sur les autres ». La vente terminée, on se retire dans un petit café de la rue Rossini, et là, on refait une vente aux enchères entre amis. Les naïfs, venus à la salle Drouot avec dix francs, ont vite reconnu que la lutte était impossible. Bâillonnés en un tour de main, ils s'en vont, furieux; ils peuvent revenir une fois, deux fois, tôt ou tard, ils devront abandonner, Henri Rochefort a écrit sur les Petits Mystères de la Salle des Ventes, une brochure fort savoureuse, devenue rarissime.

Il est une autre salle, mais spéciale aux ventes de livres : c'est la Salle Sylvestre, ruedes Bons-Enfants. Elle tient ses assises, deux ou trois fois par semaine, à vingt heures et demie. Autrefois, on y faisait de bons coups. On y achetait, cent ou deux cents francs, des lots dans lesquels on découvrait des éditions haut cotées. Les libraires pouvaient aspirer à garnir leurs rayons d'étoiles et de soleils, astres éblouissants du monde curieux des livres. Maintenant, dès qu'un bouquin atteint la valeur de cent sous, il est mis à

part et catalogué. Les Américains et les .Vllemands se chargent de dépouiller la France à coups de dollars ou de thalers. Avant la guerre, si vous aviez besoin d'un ouvrage sur le Tric-trac, par exemple, ou sur la géographie ancienne, vous n'aviez qu'à écrire à Munich ou à Leipzig. « Monsieur, répondait parfois le libraire d'Outre-Rhin, nous ne l'avons pas ; mais nous vous l'aurons. » Et un ou deux mois après, on vous annonçait que le livre introuvable était à votre disposition.

Et puisque nous parlons de la Guerre, notons en passant qu'elle n'a eu aucune mauvaise influence sur la valeur marchande des livres. Loin de baisser de prix, même, ceux-ci. tendent au contraire à monter et ils monteront, tout comme les timbres, les monnaies ou les meubles anciens. Les gens candides qui ont cru profiter de la gène sociale pour se monter des collections à boncompte, ont commis une erreur profonde... Chacun se précipitant avec la même idée, il s'ensuivra un déséquilibre considérable entre l'oft're et la demande. Tel est pris qui croyait prendre.

Toutefois, la crise du papier a eu, un moment, une influence néfaste sur le commerce du bouquiniste proprement dit. Les particuliers préféraient vendre leurs livres aux mairies, à vingt centimes le kilog, que de les céder aux bibliopoles. De nombreux ouvrages intéressants ont ainsi

disparu à la grande douleur des amis du \'ieux Papier !

Mais quoi ! Les journalistes ont besoin de vivre tout comme les autres. Il faut de la place pour insérer les articles dont la famille attend souvent la becquée, et il est du devoir du bibliophile de s'incliner devant la nécessité, tout en la déplorant.

En résumé, les ventes des salles Drouot et Sylvestre sont généralement de peu de profit pour l'étalagiste des quais. Aiguillonné par la concurrence, il doit payer trop cher des lots triés et expurgés par les malins habitués, lesquels ont depuis longtemps exploré les paniers et supputé à bon escient la valeur des volumes offerts.

Neuf fois sur dix, il doit s'estimer heureux quand il parvient à rentrer dans son argent. Il a perdu son temps et sa peine, et il s'en va le cœur gros. Et c'est une des tribulations dont il est l'objet et qui feront le sujet du chapitre suivant.

De Tribulationibus

« Petit Traité appelé Larmeure de I'aciknce « en

< Adversité » très consolaUf pottr ceux qui sont en tribu-

< laitons^ auquel sont — bien au long' — déclairés plusieurs

< grands proupcts qui sont et se trou.vent es Tribîtlaiions et « adversités paciemnient endurées... »

Ce petit gothique français de 1537 — qui se recommande à tous les mortels en général — ne saurait être mieux placé que dans la main du bouquiniste. Bien que les soucis de la vie soient pour lui réduits au minimum, il n'est pas sans être titillé, parfois jusqu'à l'exaspération, par de ces petits gnomes invisibles, hantant les recoins des demeures et des carrefours des rues, et dont la tâche consiste à nous rappeler que nous sommes des Hommes et pas autre chose. Diogène, lui-même, bien que parvenu aux tréfonds du stoïcisme et du cynisme, n'était pas exempt de tribulations, puisqu'il dut prier Alexandre de vouloir bien s'écarter de son soleil. Les tribulations et adversités pleuvent — quand elles s'y mettent — dru comme grêle sur la charpente désolée de nos héros, et si ceux-ci n'y découvrent pas les consolations y trouvées par le doux et érudit auteur du gothique susdit, c'est qu'ils ont un esprit entièrement fermé à la lumière de la vie mystique...

Et c'est un grand malheur.

Tout le monde il est vrai n'a pas l'heureux tempérament de Job.

Parmi de nombreuses causes de désenchantement, nous choisirons celles qui nous paraissent le plus topiques.

La pluie. S'il fait un temps idéal, les quais sont très animés, la recette donne. Un nuage arrivé sournoisement de derrière les maisons ouvre ses cataractes. L-i .foule se disperse. La journée est perdue .

Il arrive que la pluie persiste des jours entiers et des

semaines et ce, dans les périodes les plus propices aux transactions bibliopolesques. De la porte cochère d'en face, l'œil morne, le bouquiniste contemple le ciel uniformément

gris d'où dégouline une bruine incessante. T^es quai-i, envahis par les microbes du rhume, demeurent déserts.

Il y a un grand accident sur un point de la capitale. Un souverain vient en visite ou le peuple manifeste. Malgré une température élyséenne, pas le plus petit bibliophile. Rien, le néant.

Le i'^'" mai 1906, ;our où, pour la première fois, furent fêtées les immortelles conjuètes ouvrières, chacun s'était

retiré chez soi avec trois jours de vivres et trois gallons d'eau potable. Les quaîs n*eurent la visite que d'on seul ami des livres, M. Ferrari, ancien directeur de la Revue bleue et aateur d'un ouvrage sur le Boulangisme, volume extrêmement rare, imprimé et illustré par lui-même. Il acheta un bouquin de cinq sous; ce fut l'unique recette effectuée, ce jour là, par les bouquinistes du quai Voltaire.

Quand pareil avatar se produit, les éprouvés hochent du chef, échangent leurs impressions.

— Tout de même^ par un temps pareil... Et j'ai de bons livres !

Un geste fataliste ponctue la phrase.

Autre raison de ressentiment contre le mauvais génie de la corporation. La Foire aux bouquins bat son plein. L'argent sort avec facilité... Du moins, le voyez-vous passer de la poche des promeneurs dans celle... des collègues; mais, depuis huit jours, vous n'avez rien acheté et vos vieux rossignols ont une allure si piteuse qu'ils ont dégoûté les habitués et n'engagent guère les autres. Vous donnez des coups de chasse-poussière sur les dos écornés... Las !... Ils n'en sont pas moins minables... Quelquefois, il n'y a pas de raison apparente à la pénurie des recettes. Il semble qu'il y ait là une sorte de mag-nétisme. Un objet auquel personne n'n encore fait attention est-il marchandé ? Il le sera, deux ou trois fois de suite, et il partira dans la journée. Un jour, vous avez vendu tout ce que vous vouliez, eussiezvous des résidus de poubelle ; un autre jour, personne ne s'arrêtera à vos boîtes, bien garnies. Pourquoi ?... Mystère ! Et, le soir venu, il faut vous en aller, le diable en la bourse .

Un matin, vous constatez que l'on a fait sauter les cadenas et raflé une boîte entière.

D'autres fois, un vide singulier dans une rang-ée frappe vos regards. On vous a ravi un volume sur lequel vous fondiez de légitimes espérances. Ou bien encore, on vous a demandé un ouvrage que vous avez affirmé ne pas avoir et que vous avez ensuite découvert dans vos propres boîtes, ou bien vous achetez cet ouvrage même, cinq minutes après le passage du client.

Un monsieur a fouillé pendant deux heures d'horloge

dans la boîte aux brochures. Du coin de l'oeil, vous l'avez vu en entasser une cinquantaine à côté de lui. Le tas s'est élevé petit à petit et vous avez pensé : « S'il prend tout ça ! >,. . Soudain, vous voyez votre bouquineur saisir la pile mise en réserve... et la remettre à sa place . Bien heureux, s'il a choisi une revue ou deux et s'il n'est pas parti, « emportant avec lui le souper ou, du moins, les espoirs du croquant. »

Un maladroit a bouleversé votre boite — la meilleure — ou a déchiré la couverture d'un livre en cherchant à le caser dans une rangée trop serrée. — Mais vous voyez bien qu'il n'était pas là !... Si c'est possible !

Une personne qui vient vendre des livres ou des médailles, avec la certitude qu'elle possède un trésor, vous traite de voleur parce que vous lui offrez un prix si minime — à son avis — et si ridicule...

« Voyons ! Voyons ! a-t-elle prononcé avec un aigre sourire, il ne faudrait pas vous moquer du monde ! A ce prix, je préfère les jeter dans la Seine. >

Elle s'en garde bien d'ailleurs ; quitte à donner à un autre étalagiste le lot, à un prix bien inférieur à celui que vous avez offert. (On ne peut se figurer, soit dit en passant, com* bien un paquet de livres finit par peser au bras de celui qui vient les vendre sur les quais).

Quelquefois, vous en avez gros sur le coeur, parce que le lot était bon et que votre offre était fort raisonnable. D'autre fo'S, un monsieur vous apprend que le livre qu'il vous a payé vingt sous vaut vingt francs, et plus.

Un bouquineur qui venait de dénicher Les Pipeaux de Rosemonde Gérard, dans un lot de poètes cotés un franc le volume, s'olïrit la tète du bouquiniste, et, en fin de compte, il lui passa sous le nez les cinquante francs qu'il était allé en tirer chez un grand libraire !

Un jeune homme — pince-sans-rire de h^ut goût — vous donne rendez-vous, pour un achat, aune adresse qui n'existe pas. Une autre fois, lorsque vous arrivez au rendez-vous, les bouquins sont déjà vendus ou encore, vous vous trouvez, vous troisième ou cincjuième concurrent, en présence de la bibliothèque à estimer, non à vendre. Un commerçant du Marché Saint-Honoré fit v^enir, à tour de rôle, tous les bou-

quinistes des Quais et les libraires d'occasion de Paris. Son lot de volumes pouvait valoir une centaine de francs et il l'estimait deux mille !

Il arrive aussi que l'on vous propose une excellente affaire, une bibliothèque de deux ou trois cents francs, juste au moment où vous n'avez pas un sou vaillant.

Il y a des gens qui traitent les bouquinistes comme les Grecs ne traitaient pas les Ilotes. Ils vous tont venir, chez eux, à l'autre extrémité de Paris — et vous montrent des livres d'un doigt dédaigneux — Combien?,.. Tant?... — Et ils vous jettent presque à la porte ou vous laissent en plan, dans leur antichambre.

Un brave homme vous a traîné en longueur jusqu'à la nuit close et vous prend pour vingt sous de papier qu'il paye avec un faux louis. Une voisine a cancané sur votre compte et le bruit en est venu jusqu'à vos oreilles. Le vent a emporté un de vos couvercles dans la Seine ou éparpillé un carton de gravures ou bien tout l'orage a pénétré dans un casier par un trou de clou, une fissure, et a noyé un superbe ouvrage illustré par un des maîtres de la gravure..

Nous citerons encore pour mémoire le soleil qui vous grille ou Borée qui vous cingle des journées entières, la mauvaise humeur que vous en rapportez au logis et les disputes intestines provoquées par la répugnance, logique en somme, qu'a la femme à débourser l'argent si péniblement gagné. — Si tu m'avais laissé acheter ce lot... — Oui, et le boulanger ?... — Eh bien, le boulanger aurait attendu et nous aurions de bonnes journées en perspective... Comment veux-tu gagner de l'argent, s'il n'y a rien dans les boîtes ?... Et la dispute se renouvelle, jusqu'au moment où une bonne recette dissipe la mauvaise humeur, comme le soleil, les nuages. (Consultez n'importe quel bouquiniste et demandez-lui si ce dialogue n'a pas retenti cent fois entre les murs de son logis...)

Et parfois les tribulations succèdent aux tribulations, les passées mauvaises aux mauvaises passées.

.•\u coin des boîtes, comme une cariatide, Rf^màchant ma rancœur et ma peine, j'attends... J'attends ; mais c'est en vain que s'émiette le temps Dans le désert fiévreux et noir du quai fétide...

La bruine d'hiver tombe du ciel morbide. Ah ! que Paris est triste, en ses murs suintants ! Entre des flots de fang-e et de brouillard flottants, La ville est engloutie, ainsi qu'une Atlantide !

Au jour g-lauque, la nuit vient se mêler enfin, L'espace s'arrondit comme un cercle sans fin, Un grand cercle de poix dont je re^te le centre.

Allons ! il va falloir se gîter en son antre !

Pas d'ami. Pas le sol. Je suis seul et j'ai faim.

Et je m'en vais, hargneux d'ouïr oier mon ventre. . .

Et cela fut composé au quai Montebello. en 1900... Cette même année, un bouquiniste de ce même quai Montebello, mis à mal par une lonjjue suite de jours noirs, s'ouvrit le ventre avec un tiers point ; et pour être sur de n'en point réchapper, il se coupa un large pan de l'intestin. Il n'avait point lu Larmetire de Pacïence. »

Les joies du métier

Heureaseaient, lecteurs, Dieu fait bien ce qu'il l'ait et le soleil fait oublier les terreurs de la nuit.

\^ous êtes, parfois, tout étonné d'cncendre un manœuvrier quelconque, ployé des heures entières à un dur labeur, un c Geindre », par exemple, déclarer : « Moi, j'aime mon métier ! » Rien que l'idée de pénétrer dans son antre fait perler des gouttes de sueur d'angoisse à votre front, et vous dites : c Comment peut-on aimer une vie pareille ! »

Il est des grâces d'état et tout est bien. Le gardechiourme, prisonnier ^'olontaire, trouve à sa géhenne une saveur qui le plonge dans le ravissement; le « Bouquiniste des Quais » n'a t-il pas des raisons péremptoires de se déclarer un homme heureux entre les heureux, et s'il était vraiment raisonnable, n'aurait-il pas le droit de donner sa chemise au Zadig qui la lui demanderait ?...

Les bonheurs pirticuliers sont faits de petites choses. Peut-être trouvera-t-on par trop étriqué un pareil aphorisme, au sortir de la guerre immense?... Quoiqu'il en soit, il en est ainsi; du moins ne devons-nous pas oub'ier que nous parlons d'un être humble, plus humble et plus faible auprès du Ministre qui peut être son « client », que la sauterelle d'Esopus dans la main du moissonneur. Et voici les joies auxquelles peut prétendre cette sauterelle.

Il a, d'abord, ce bien l'éclamé par les peuples, depuis les temps les plus reculés, ce bien prôné en termes tragiques ou encore chanté en anacréontiques versiculets. 11 a la Liberté. Liberté relative, évideauaent, puisque tout ici -bas est relatif, puisque l'homme le plus libre est retenu à sa niche par deux fortes cordes : la Nécessité et l'Habitude.

Cette restriction admise, le bouquiniste a l'indépendance, il est son maître. Il ouvre ses boites quand il le veut. Il s'en va quand il lui plaît. Il peut profiter de ces jours délicieux où Mimi Pinson retrouve le cœur anarchique de l'Eve des

bois, où l'employé rentre au bureau avec un véritable han ! de désespoir, il peut aller muser le long des rues, chasser le livre à la salle des ven- ->

tes ou chez le brocanteur. Ou bien, assis, en face de son étalage, lire ou rêvasser, et regarder la foule alerte passer devant lui, et les personnages, si divers d'allure, se croiser, s'entremêler comme les pièces d'un échiquier vivant pous- "^p sées par une main subtile.

En ces jours tièdes et colorés, il se sent une àme de fakir, et des esprits élevés arrivent à point pour l'entretenir dans ce Nirvana béat qui n'est nullement du bonheur inconscient.

Bon nombre d'entre les Bibliophiles Sont des esprits philosophiques, ne demandant qu'à extérioriser leurs connaissances— et généreux comme doivent rètfedessavaflts, toujours prêts à en faire protlter leur semblable.

Ce que le Bouquiniste peut apprendre dms ce comffilerce spirituel est inimaginable. Depuis le catholique le plus pur, en passant par le personnage inquiétant qui cherche des prosélytes pour une religion orientale, jusqu'au fétichiste le plus grossier; depuis l'Indien des pampas cauteleux et souple, sous son complet européen, tout en nerfs comme une bête de proie,^ jusqu'au Parisien à gros bec éperdument sûr de soi et naïf éperdument; depuis l'explorateur qui a visité les cités mystérieuses des forêts mexicaines ou des Andes, jusqu'à l'homme aux bottes immenses qui vous détaille avec saveur les mœurs des nits d cgout ; toutes les

croyances et toutes les négations, toutes les races, toutes les haines et tous les amours, toutes les sciences et toutes les ignorances, tous les égoïsmes «t toutes les abnégations se donnent rendez-vous à la Foire aux bouquins et prennent, un jour ou l'autre, le bouquiniste pour confident de leurs rancœurs ou de leurs espoirs : et, dans l'entretien jailli d'une phrase ,lue au hasard, d'un événement futile, le passant, d apparence parfois très vulgaire, se révèle tout à coup un esprit lumineux, comme le silex rugueux se montre au choc de l'acier, le foyer merveilleux de l'étincelle.

A côté du livre vivant, se trouve le livre écrit.

Quel monde inconnu se dévoile à l'énoncé d'un titre, au vol d'une page, à l'aspect d'une médaille, d'une gravure ancienne ! Et comme s'explique cette course amoureuse et passionnée, endiablée, source d'héroïsmes — car le bibliopole se prive souvent pour pouvoir acheter nn lot — d'abnégations, de jalousies sourdes ou féroces ! Et ne croyez pas, ô profanes, que les bibliopoles n'aient que le lucre en tête?.. Ils en arrivent à aimer le livre pour lui-înème, comme les collectionneurs.

Ces sensations viveà ou profondes qui son: la vie des cœurs envahis par l'amour de l'antiquité, le bouquiniste, à chaque jour que Dieu lui donne, les possède et les savoure !

Ah ! cette sensation délicieuse d'incertitude et d'espoir, cet arrêt de toutes les facultés sollicitées vers un mêmepoint, lorsqu'on vous apporte un paquet enveloppé! Que va-t-ilen sortir ! Dieu, table ou cuvette?... N'y tenant plus, d'un coup de couteau, on coupe la ficelle. O joie! C'est beau et c'est bon! — « Combien?.. Tant?.. Chic! c'est pour rien'.. \^oilà. Monsieur! Merci, Monsieur...» — Et rouge de plaisir, ou bien impassible, selon le plus ou moins grand empire que l'on a sur soi-même, le sens de l'évaluation exorbité par le saisissement premier, on marque les prix... On en rabattra. Mais quelle joie, rendue plus vive, plus aiguë par le déchirement prochain de la séparation, de découvrir la perle, livre, monnaie, timbre, dans un lot quelquefois innommable. On a eu le tout pour quarante sous, et cette pièce, à elle seule, vaut le double. Et la silhouette du collectionneur « qui fait ce genre » se dessine devant les yeux de votre pensée. En attendant son passage, qui ne tardera pas, le pif pimpant

comme une rose d'amour, aussi fier de la petite opération qu'il vient d'effectuer que le financier delà vente au poids de l'or de ses actions sur les brouillards de la Seine., le bouquiniste se met à feuilleter ses nouvelles acquisitions.

La Cité et Lutece.

Voici un éloge des perruques... Voilà une géographie mise en vers macaroniques. Un vieil in-folio qui porte en frontispice cet acrostiche de Paris. ..

/visible domaine Amoureux vergier, ^epos sans daogicr, /ustice certaine 5'cience haultaine C'est Paris entier.

Ou bien, c'est une médaille de Frédéric de Prusse représentant une reine qui perd sa couronne. Un timbre des EUats- Unis avec un facteur qui bondit par-dessus les villes, les

monts et les plaines. « Tiens ! se dit le bibliopole, je n'avais jamais vu ça ! » Et il est ravi.

En résumé, l'imprévu et l'immense diversité des livres, des monraies et des timiDres donnent à cette sorte de brocante un attrait bizarre. Et lorsque le sentimental a dégusté sa trouvaille, le Dieu Mercure s'en vient 'ui souffler à l'oreille, en clignant de l'œil :

— Dis donc, mon vieux! Contulie le catalogue... Ce doit être de premier choix !

Et s'il arrive — trop souvent — que « c'est moins que rien » l'espoir est là avec sa force mystérieuse; et, ronij-u à sa destinée, le bouquiniste attend une occasion nouvelle.

L'attente est encore du bonheur...

Un petit Monde

Ses boîtes tant bien que mMl bourrées cîe livres^ assis sur sa chaise de bois, comme le Rouddha sur la fleur de Lotus, le Bibliopole jette les yeux autour de lui.

Le nouveau-né, dit-on. ne distingue rien, parce que tous les objets se touchent dans sa prunelle. Un peu plus tard, même, il tendra "aussi bien la main vers la Lune que vers son pantin. Les plans ne se différencient que peu à peu, grâce à un travail du subconscient

Le Bouquiniste tombé sur le quai, d'un cercle social quelconque, est comme le nouveau-né. Etres et choses se brouillent dans sa cervelle. Mais, le temps aidant, un travail cérébral inconscient s'accomplit en lui et un petit cosmos dont il est le centre se révèle à son entendement. Il voit, d'abordj les choses dans leur ensemble, les faits dans ce qu'ils ont de plus apparent, et s'il est tant soit peu visité de la Muse, il résume ses impressions premières, à la mode suivante :

Le long- des Q>iais où je m'agrafe, Commet un escargot rc-nfrog-nf .

De mes yeux morts de résigné, l'en VOIS un cinématographe !

Car la Dèche aux pas fatigué-^ Y vient en gants noirs ou san-> iiiorguc... La Gueuse ! Elle sent que la Morgue E't sur les Quais.

Le long- des Quais où sont les boîtes. Quand il n'est plus de « Saint-Frusqnin » Elle vient « laver >; un bouquin, Les deux tempes de honte moites Avec des airs contraints ou g^ais, Elle dit : « Cela m'embarrasse ! »

Mais elle attend son coup de grâce, Le long des Quais.

Le long- des Quais, en sesj'eux caves, Portant quelque rêve insensé, Dans les épaves du Passé Elle fouille de ses mains hâves.

Alors, foin de rauques hoquets De l'âpre faim qui la tourmente, C'est un rêve qu'elle alimente, Le long- des Quais.

Le long- des Quais, hag-arde et maig-re, La Dèche au zygomas rougis, La tri-^te Dèche sans logis Passe, rôdant sous la bise aigre.

Les membres par le gel arqués, — Que fais-tu, bonté chimérique ? — Sur ses pieds g-ourds, elle claudique, Le long- des Quais,

Le long des Quais, d'où — sur le fleuve L'on voit passer !e chien dodu, Se couche le cabot perdu. . .

O la rude, ô la rude épreuve !

Sur ses pauvres reins efflanqués, La dèche a bien marqué sa secte :

Il attend qu'on le vivisecte, Le long- des Quais,

Le long- des Quais, — l'Hiver — si mornes, Sous les traits du Pierrot mutin, Dèche. que dur est ton destin, Dans ces déserts froids et sans bornes ! Point de fiacres ! Les balais Ont passé, là, sans faire halte. . .

C'est la famine sur l'asphalte, Le long- des Quais.

Le long des Quais, la Seine crache, A chaque jour triste ou béni, Quelque Gothf)n, quelque Jenny, Quelque pechutteux, ou quelque apache. La DÈCHE, — tous espoirs plaqué? — Y vient en g-ants noirs ou sans morg-ne.. . La Gueuse ! lilie sent que la Morgue Est sur les quais !

Cependant, le Temps passe et les détails s'accusent aux yeux du Bouquiniste. A force de vivre sur un même point, il finit par être comme pénétré de la vie qui frémit ou s'agite autour de lui. Létendue visible, le coin de fleuve, les arbres, les mousses, les insectes, les oiseaux, les quadrupèdes, les hommes, finissent par livrer, un à un, les secrets de leur entité. Bernardin de Saint-Pierre a consacré des pages ravissantes à l'étude d'un rosier nain et de ses habitants multicolores ; que n'aurait-il pas dit s'il avait été bouquiniste, quelles merveilles n'aurait-il pas tirées de dix pieds carrés des berges de la Seine ? Hélas ! L'instrument délicat qui burina les Etudes de la Nature serait déplacé en nos mains malhabiles. Un écrivain aussi modeste que savant, Àl. René Vallery-Radot, a écrit un chef-d'œuvre, il l'a cependant titré : Pasteur par un Ignorant. De quel vocable humilissime devra donc s'adorner le bouquiniste des quais ?. ,. Il n'a rien d'un scientifique. Il est un être et il a des yeux : il se contentera donc de rapporter ce qu'il a surpris des manifestation 3 \t la niture, de la vie et de l'intelligence, dans le Monde en miniature dont il est le centre...

La Seine

Un écrivain a bien compris la Seine : Guy de Maupassant.

Lorsque, au hasard d'uae nouvelle, le fleuve se rencontre sous sa plume, il en tire des pages saisissantes.

C'est que la vSeine est un être de beauté, de hideur, de perversité, de clarté et d'horreur; un être multiple et changeant. Comme la femme à caprices, elle a ses toilettes : selon le jour, l'heure, la minute, sa robe est blanche, grisaille,

grise, jaune, dorée, pailletée, rouge, verte, verdàtre, bleue, violette; la nuit, elle porte une longne traîne de velours semée d'étoiles. Elle a des attirances exquises et des sursauts de colère terribles.

Voyez-la, par un matin d'été, lorsque le soleil perce à peine la brume qui l'enveloppe; ou, l'hiver, lorsque le soleil apparaît, dans le brouillard, comme une sorbe rouge suspendue au-dessus d'un miroir d'étain. Comme elle est charmante, alors ! comme elle est gracieuse ! Quelle p>oésie émane de ses vaguettes d'or fondu ou de fer en fusion, de son ensemble de bateaux-lavoirs, de mouches, alertes, de remorqueurs, de lourds chalands. L'air, au-dessus d'elle, est sonore comme une iame d'argent. 1! répercute, il amplifie, il harmonise les mille bruits surgis de son cours en activité. Une joie sans raison, incompréhensible, vous saisit, à la regarder, vous met aux lèvres la chanson de la vie.

Mais ne vous fiez pas à ce colosse de douceur sereine ou d'élégance. Un matin, cinq chalands qui se suivaient s'engoufïrèrent dans son sein... Puis, au moment des inondations, avez-vous vu ses flancs haleter entre son armure de pierres, devenue trop étroite ? AVez-vous entendu le sourd, long, formidable grondement de sa Majesté irritée?. . Un ciel jaune, sinistre, pesait sur ses eaux limoneuses. Les quais tremblaient; les cœurs aussi. Elle était le symbole de la nature plus puissante que le Génie de l'homme, dont la domination la chagrine et la révolte. Elle était effrayante et sublime, Néron chanta le feu dévorant, quel autre poète chantera la Seine en fureur?

Entre ces deux aspects, il y a toute une gamme de joliesses et de hideurs;et voilà pourquoi ses berges sont peuplées d'artistes, de bohèmes douloureux et de bandits. Les uns viennent lui demander une impression fugitive; les autres un calmant pour leurs souffrances; les derniers enfin, la complicité de ses eaux veloutées, de ses recoins obscurs, de ses solitudes, pour leurs crimes.

D'autre fois, les vaincus delà vie accourent solliciter de sa bonté accueillante, la paix éternelle de la mort. Le passage de l'une à l'autre y est, parait-il, très doux.

A combien d'accidents, de suicides, de repêchages, le bouquiniste n'a-t-il pas assisté?.. Des êtres errent sur la berge, pêcheurs, oisifs, enfants qui subissent l'attirance étrange de l'eau sur les sens de l'homme. (Se souvient-il qu il fut un animal marin et la légende des Sirènes seraitelle mieux qu'un mythe ?) D'autres, pâles, muets ou prononçant des mots sans suite, sont agités et douloureux, comme les âmes sur les bords du Siyx. Votre attention est détournée un instant. Soudain, tous entendez des cris, vous voyez la foule courir, envahir les parapets a. les ponts : qu-;lqu'un est tombé à l'eau ou bien le déseépéré vient de prendre sa fatale détermination. Parfois, tout est fini. Le noyé a coulé à pic. Destcourants l'ont entraîné et les gaffes exploreront, en vaiti, le lit du fleuve. Une autre fois, il reviendra sur l'eau, il s'accrochera à ua câble, il sera retiré de l'abîme par un courageux citoyen. — Si c'est un suicide, il se débat, ressaisi -^par le désir de vivre, ou bien^ mais le fait est rare, ils'arra- •heàses sauveteurs et se laisse couler... Au quaiMontebello,

un vieillard très bien vêtu, dit à des débardturs : « Vous alle« voir comme je sais bien nager! » Il se jette à l'eau. On monte dans une barque on se saisit de lui. Il crie : « Laissezmoi mourir ! Laissez-moi mourir ! » On le hisse malgré ses efforts, on l'emmène à l'Hôtel-Dieu. Crispation nerveuse ou

sentiment invincible de la propriété, il entrait à l'hôpital qu'il n'avait pas lâché sa canne à pomme d'or.

Le petit bras de Seine est souvent choisi comme lieu de suicide. Est-ce parce que le courant y est insensi 3le et qu'il reste au désespéré le suprême espoir d'un sauvetage d'oii naîtront la pitié... et le salut?

Mais la Seine ne roule pas que des cadavres. Son sein renferme d'inestimables trésors. Le génie particulier à chacun des siècles de son histoire, de l'âge de pierre à celui de l'aéroplane, a laibjsé enfouis dans le limon du tleuve des

spécimens et non des moindres de ses manifestations artistiques. Les vols, les pillages, les révolutions, en plus des causes accidentelles, les y ont ensevelis.... Ceux qui dirigent la Marie-Salope y ont découvert des joyaux. La légende n'affirme -'t-elle pas qu'en 93, une partie du trésor de Notre-Dame y fut précipité?... On en retire des haches

de pierre, des colliers, des monnaies, des médailles mythologiques d'un travail merveilleux. Une statue de Charlemagne y demeura dix siècles. On y découvre aussi, de temps à autre, de curieuses statuettes de plomb, datant de la Ligue, et représentant des moines coiffés du morion, la Bible sous un bras et le sabre sous l'autre.

Que d'autres objets y demeurent encore qui attesteront dans mille ans la grandeur des siècles passés !

L** Seine contient aussi des algues, des coquillages et... des poissons. En 1910, un concierge de la rue des Saints-

Pères prit, de .ces derniers, au coin des bains Schmitt, en deux jours, — et à la lig-ne — plus de deux cents livres. Les carpes, les barbillons, les brèmes, se succédaient énormes. Cette pêche miraculeuse ne se renouvela plus, l'endroit ayant été, sans doute, signalé comme dang^ereux par les savants du banc qui y tenait son habitat. En 1917 une usine de guerre ayant déversé des acides dans la rivière, plus de huit cent mille poissons passèrent au fil de l'ea«i, le ventre en l'air, on eût dit l'eau couverte de glaçons. La police interdit de les pêcher ; mais ceux qui en mangèrent n'en furen' point incommodés.

Il y a aussi les sirènes redoutéesdesbibliophilesbavards. Vous êtes plongés dans une conversation savoureuse... c Oh ! mon cher !... J'ai déniché une p>etite. .. »

La stridence des sirènes vous coupe subitement la parole sur les lèvres , cela dure si longtemps que vous en trépignez d'énervement. Elle ponctue sa phrase incommensurable de petits coups brefs, indiquant le nombre de nefs composant le convoi. Elle salue ainsi le port Saint-Nicolas ou demande récluse de la Monnaie.

Les jours de temp>ête, la Seine déferle, comme une petite mer, et, comme pour rendre l'illusion complète, des mouettes chassées de l'Océan, virevokent au dessus d'elle ou se laissent glisser au fil de l'eau, pareilles à de petits esquifs.

Des mouettes sur Paris, c'est Paris port de mer !

Il y a mieux encore, c'est Paris marécage.

Un matin de l'hiver 1917, u-n bouquiniste, en arrivant à ses boites, jeta sur la rivière son coup d'oeil habituel. Quelle ne fut pas sa surprise de la trouver peuplée de canards sauvages. Il y en avait de blancs, de blancs et noirs, de polychromes comme les canards de Barbarie. Ces messieurs, tranquilles comme Baptiste, la guerre ayant interrompu la navigation, faisaientunepleineeau,et,sans souciduqu'endira-t-on et des arrêtés préfectoraux sur la licence des rues, montraient* en plongeant leur bonnet d'évêque.

A quelques jours de î\, AI. Bonhomme, directeur d'usine, offrait au bouquiniste un canard qu'il avait tué aux environs de Paris. A bfen ri qui rit le dernier.

Le jour de l'armistice, cinq canards gris passèrent la matinée entière entre le pont Royal .et le pont du Car-

rousel.i Le canon de la Victoire les laissa indifférents. Peut-être venaient-ils des bords de TYser?

Et les chiens crevés, empaquetés dans des sacs ou, la pierre au cou, suivant le fil de Teau, les pattes en l'air. Et les chats efflanqués! Et les poules. N'y vit-on pas, un jour, un perroquet?... Un bouquiniste, tout effaré, prévint, une fois, le patron ^du bateau-lavoir du Pont-Royal qu'un cadavre d'enfant arrivait, dodelinant de la tète. On sortit, avec des gaffes, et -l'on retira un... ours... C'était un ours en feutre, il est vrai 1

Et les bouchons?.. Vous êtes-vous jamais amusé à compter le nombre de bouchons charriés par la Seine, surtout au lendemain des orages qui ont nettoyé les égouts? C'est incalculable, comme les bancs de sardines ou les vols de sauterelles ; mais cela donne une riche idée de la soif pantagruélique des Parisiens de Paris !

Et la Seine, monde de rêve ou de cauchemar, de grâce et de rudesse, coule interminablement entre ses flancs de pierre. Elle a vu ses cités lacustres; Lutèce et ses huttes ; le Paris médiéval avec ses pignons pointus, ses voûtes scuternaines où elle glissait sinistrement ; elle voit la capitale moderne étincelante d'air et de lumière. Quelle autre ville traversera-t-elle dans vingt siècles?.. Ne roulera-t-elle pas, silencieuse, au milieu des ruines, gonflée des secrets éternellement ignorés des hommes futurs ?. . Reflétera t-elle encore le ciel grisaille de l'Isle de France ?.. N'aura-t-»llc pas été absorbée par quelque cataclysme terrestre ?..

Dieu seul le sait. . .

Où seront, alors, les hôtes de ses parapets, les bouquinistes et les bouquineurs?

Question de peu d'importance !

Plantes et Insectes

Dans un de ses croquis parisiens, Mercier affirme que l'eau de Seine — puisée à quelques toises du bord — possède des vertus curatives souveraines. Nous n'en doutons pas ; prise à l'embouchure du Trou punaïs^ par exemple, l'eau devait guérir son homme très proprement... et pour toujours.

Mais laissons la Seine à son cours, Mercier à ses utopies, et abordons la rive.

La flore des quais est représentée par des ormes, des platanes, des peupliers, des peupliers d'Italie, des frênes pleureurs^ des marronniers, des sureaux, du gazon, des mousses, des lichens. .. et des champignons.

Larive droite, garantie des vents du nord par le Louvre, se garnit de verdure la première. En juin, le débarcadère de Suresnes offre toute la gamme dçs verts et le coup d'œil en est charmant.

A la même époque, les quais sont envahis par la neige des fleurs de peuplier, pendant que les chenilles du peuplier d'Italie s'écrasent sous le pied du bouquineur^ en larges plaques verdàtres.

Au pied des platanes poussent d'excellents champignons. Un employé de la Monnaie en récolte, parfois, jusqu'à une livre. Des champignons en bordure des trottoirs ? Té ! 11 y avait bien des lapins en la Cour des Comptes ! Et qui sait, ajouterait Tartarin, si on avait bien cherché, on aurait peut-être débusqué un chevreuil...

Au pied des arbres, vont rôdant les chiens- chiens à sa mémère et les pauvres chiens perdus, efflanqués, tristes et douloureux à voir Quelquefois \i bouquiniste, plongé dans la lecture de son journal, entend un miaulement éperdu par tir du fond d'une fie ses boîtes. Il s'étonne... Il admire... Il ne peut concevoir ce prodige! Il se lève, regarde, et aperçoit un matou qu'on y a laissé à son insu.

En 1903, on découvrit, sous une dalle du quai Voltaire,

u:ie rate avec 12 ratons. La seule porte de l'habitation était une rainure entre deux pavés, rainure de deux centimètres au maximum ! On vit, aussi, dans la même région, un chacal. Miis que l'on se rassure ; cet animal était mené en laisse par un Arabe très décoratif, ami du peintre Demay.

Quant aux insectes, ils sont légion.

Les moustiques et les cousins, entre autres, s'y rencontrent, d'un bout de l'année à l'autre, exécutant, sous la même branche ou aux alentours du même bec de gaz, et pendant des heures, leurs fandangos échevelés.

Quelle est la signification de ces réunions chorégraphiques? Veulent-elles exprimer, selon l'idée d'Henri Fabre, la joie de vivre, comme se manifestait, à sesyeux, la joie d'un insecte' carnassier qui venait d'anesthésier une proie ?... Pourquoi pas ?... Acceptons cette raison : elle me paraît bonne. Tous les êtres participant aux bienfaits de la Providence, il ne serait pas logique que les Bara'ooulas fussent l'apanage des seuls nègres.

La première manifestation visible de la résurrection printanière, apparaît en février, sous les formes d'une sorte de longicorne, long, poilu comme un diable, affligé de pattes d^ faucheux et d'ailes qui lui servent plutôt de parachute que d'instrument de vol. Il sort, on ne sait d'où, pour prendre comme gîte et comme lieu de repos le cou des promeneurs. C'est une sensation bien désagréable !... Comme tous les insectes, il n'aspire qu'à monter. Lorsqu'il erre sur le trottoir, repoussez-le, dix, vingt, trente fois vers la chaussée, il se retournera toujours vers le parapet. Il disparaî:, après avoir vécu juste un mois. Quelques semaines plus tard, on découvre, sous des piles de livres, des femelles énormes, bourrées d'oeufs.

Ces longicornes sont remplacés, en été, par des myriades de pucerons, qui, collés aux feuilles des arbres, distillent une sorte de gomme. Celle-ci tacheté les bouquins d'une façon indélébile. Parasites féroces, lorsque le veat les secoue sur vous, ils vous dévorent tout vivant.

Les mouches grises, les mouches multicolores, les araignées annonciatrice^ de la pluie, les fourmis perdues, les sauterelles, les coccinelles, les papillons de chou qui preanent la voiture du marchand des quatre-saisons pour un

merveilleux potager et quî franchissent, à la force de l'aile, une maison de sept étages, — vingt mille fois leur hauteur — pour se perdre ensuite sur la Ville immense, des myriades de petits êtres offrent un aliment perpétuel à la rêverie.. Et les théories des Descartes, des Bernardin de Saint-Pierre, des Fabre se heurtent, sans cesse, dans l'es prit. L'instinct n'est il autre qu'une émanation de l'intelligence universelle qui prend pour ainsi dire en pitié l'être faible et incomplet?. , Où finit l'insrinct? Où commence l'intelligence personnelle ? A AI, Lebon, à M. Bergson de répondre... s'ils le peuvent. ..

Et lancés à la chasse des insectes, on voit passer les martinets. Pendant des mois, la même bande de ces oiseaux se réunit, le soir venu, au même point du ciel ; et, comme les moustiques, en bas, ils enchevêtrent, en haut, les figures compliquées de danses harmonieuses.

Les chauves-souris, aux soirs tièdes, et souvent fort avant dans la saison froide, décrivent au-dessus du fleuve leurs arabesques déconcertantes.

Enfin, Thiv^ir, des hergeronnettes viennent errer le loug des rives, surtout lorsque les eaux sont hautes ; tandis que, sur le quai, pensons, alouettes, ou pinsons des Ardennes se mêlent à la gent Pierrot, au milieu de laquelle d'énormes pigeons se promènent pontificalement. Une année, les pierrots adoptèrent un serin échappé de sa cage; mais les hommes lui firent une chasse si forcenée qu'il disparut.

Et puisque la tribu des Pierrots se rencontre sous notre plume, nous croyons devoir lui consacrer — et pour cause — une petite étude particulière.

Le Moineau des Quais

Comme II cigogne est l'oise.u de Strasbourg; la mouette, l'oiseau de Lyon; le pioeon celui de Venise et l'hirondelle, Thôtesse de presque toutes les villes du monde, le moineau est l'oiseau de Pari..

Il est partout. Chaque coin de rue a sa colonie. Une région du quai Voltaire, par exemple, en possède une de dix-huit individus.

En dehors des caractéristiques de sa race, chaque oiseau a sa manière d'être, car l'un préférera l'abri d'une tuile pour y établir le berceau de sa petite famille; l'autre, plus près de la nature, choisira la fourche d'un rameau.

Le moineau des quais tient à la fois du citadin et du

campagnard. Il a la hardiesse de l'un et la méfiance irréductible de l'autre

Henri Fabre parle de la jouissance du manger qui est — chez les insectes — telle, qu'il a vu l'un d'eux continuer à lécher un débris de poire, pendant qu'une mante religieuse lui dévorait le ventre. Le moineau est aussi vorace. Le moineau est un gaster. Il mange sans répit. Il mange avec un appétit formidable, jamais éteint. Il mange avec un plaisir profond.

Lorsque les petits descendent du nid (et c'est alors un tableau touchant de dévouement paternel), on voit les jeunes éphèbes battre des ailes, tendre le cou, piailler, ouvrir le bec avec fureur; pour un rien, ils avaleraient le père nourricier avec le grain de mil,

La nature fait bien ce qu'elle fait. L'oiseau peut ainsi, et sans qu'il lui coûte, accomplir son devoir qui est de ramener les hordes pullulantes destructrices à une quantité normale, inoffensive pour les plantes et les êtres. Le pierrot abandonne volontiers la mie de pain pour sauter sur l'insecte. Il le saisit par le corselet, lui écrase très proprement la tête entre son rostre et le trottoir et il l'avale. Après quoi, il revient au pain. Cette fringale jointe à son égoïsme transcendantal font que sa méfiance et sa perspicacité ne lui sont d'aucune utilité. Au quai Montebello, des titis enfilaient une boulette de pain d'une paille engluée et parvenaient ainsi à attraper une douzaine de pierrots à la file.

Toutefois, cette joie de manger n'est pas la joie d'une brute. En hiver, lorsqu'il a bien faim et qu'il aperçoit du pain dans la main du distributeur habituel, il remercie par une petite phrase gazouil'ée avec une douceur extrême. Le langage du pierrot est plus varié et plus subtil qu'on ne le croit.

Le pierrot connaît l'heure. Mme Hubert, femme de l'ancien directeur du Monde Illustré^ avait la coutume de donner la pitance aux moineaux, à quatre heures. A quatre heures moins le quart exactement, le toit, au dessus de la fenêtre, et les encorbellements à droite et à gauche de celle-ci se garnissaient d'invités. A quoi reconnaissaient-ils l'approche de l'heure? A cette sorte de déclanchement intérieur qui vous jette à bas du lit, à l'instant voulu? Nous ne pouvons que

constater. Ils se trompent aussi; car, lorsque la lune éclipsa le soleil, en 1905 et 1913(1), les moineaux se tapirent, serrés les uns contre les autres, dans les trous ou sous le feuillage, apeurés comme l'étaient nos aïeux en de telles occasions. N'en concluons pas, avec Diogène, que l'homme est un coq sans plumes et qu'un oiseau en vaut un autre. Pourtant le moineau des quais a une intelligence et des facultés aiguës de carnassier, supérieures à l'instinct pur (2).

Il n'a jamais vu de pièges à ressort, comme s'en servent les enfants à la campagne; mais si vous placez du pain sur un rond de fer, il tournera autour avec méfiance. Il s'en rapprochera. Il s'en éloignera. Il donnera tous les signes de la perspicacité en éveil. Et si, poussé par son terrible appétit, il y donne un coup de bec, il fera immédiatement un saut de côté, dans l'intention évidente d'éviter ledéclanchement de l'engin.

Les moineaux auraient-ils des écoles et pour vous conter l'histoire de l'alouette et de ses petits, comme celle de la carpe et des carpillons, M. de la Fontaine aurait il simplement interviewé dame réalité?...

L'intelligence des animaux? Oyez cette anecdote. Elle est vraie.

Un jour d'été, une libellule poursuivie par un oiseau vint se réfugier au fond d'une boîte de bouquiniste, sur une pile de livres. L'insecte, d'un bleu métallique merveilleux, brillait au soleil. On voyait sa petite poitrine haleter. Ses yeux, deux petites perles noires, étincelaient ; et le frémissement de l'émoi donnait à ses ailes transparentes le scintillement de deux lamelles d'argent.

Le moineau, lui, s'était tout simplement perché sur une branche affleurant le rebord extérieur du couvercle de la même boîte, du côté de la Seine. Il guettait sa proie. Une minute se passe. La bestiole croit son ogre parti courre un

(i) Pendant les éclipses, l'ombre portée du feuillage sur le trottoir avait la forme d'un croissant.

(2) Au moment où se forme la pariade, c'est-à-dire à partir de janvier, pendant que cinq ou six moineaux houspillent une jeune femelle et l'empêchent de se défendre, un vieux mâle lui perce l'hymen, à coups de bec. Je garantis le fait.

autre lièvre. Elle s'élance. Vrrittt! Son chasseur bondit sur elle, mais la manque; elle accomplit une volte et vient se replacer sur les livres.

Le moineau reprend son poste d'écoute. Des secondes s'écoulent. La libellule palpitait, chef-d'oeuvre de grâce, d'élégance, d'éclat. L^autre, le bec dépassant le couvercle, la couvait de son petit oeil féroce. Un bond de la Demoiselle,

un cri du Passereau, et la pauvrette saisie par fon corselet est emportée vers le nid où elle est, couirae le Petit Chaperon rouge, dépecée en un instant.

Une aile, emportée par le vent, tomba lentement dans le soleil, comme une larme...

On en aurait pleuré.

Tout à cette scène curieuse, le bouquiniste avait manqué à son devoir d'homme et de roi de la Nature, titre qui lui ordonne la bonté, en ne s'interposant pas entre le

tigre ailé et la perle volante... « Eheu ! Eheu! Pauvre de toi! lui auraient crié, tel le chœur antique, les forces despotiques de la nature. . En sauvant la vie à l'insecte, tu aurais commis un crime contre nous, car les lois de l'équilibre veulent que les êtres s'entredévorent! »

Je me résigne donc, O Nature, mais le cœur déchiré et l'esprit en déroute !

Cet épisode met en lumière et l'intelligence de l'insecte qui avait choisi un refuge, là oii il savait bien que l'oiseau ne pénétrerait pas ; et l'intelligence du second qui, à deux reprises différentes, avait mis en œuvre de la subtilité et de la ténacité^ avant de parvenir à l'hallali?

A côté de cela, un pierrot emportera sa croûte de pain sur une branche d'arbre, et, stupidement, il la laissera tomber, sans rien tenter pour la reprendre.

Il est des sots à tous les étages de la vie.

Si le moineau est égoïste, la nature (elle a ses incohérences, mais aussi sa justice et sa logique) lui a donné l'impossibilité de cacher sa joie lorsqu'il découvre une provende : il pousse un petit cri vite compris de ses compagnons ; ceux-ci accourent aussitôt en bande avide, toujours affamée, insatiable; or la Nature lui a donné aussi un tout petit gosier : il s'efforce bien d'avaler d'énormes becquées ; mais en vain ! Il est obligé de les rejeter et de se maintenir à la portion congrue. Pendant ce temps, bondissant comme des chats ou se faufilant par derrière en petites saccades, les autres prennent leur part du festin et se pillent à tour de rôle.

Ce qui frappe chez le moineau, c'est la fugacité des impressions. Il siura bien choisir entre deux morceaux de pain et prendra toujours le plus gros ou le plus frais ; mais si vous jetez une nouvelle boulette pendant qu'il picore, il abindonnera la première pour courir à la seconde, et, ainsi df^ suite, tant que les boulettes tomberont.

Lorsqu'il s'agit de construire son nid, il n'est pas rare de voir un moineau pénétrer dans une boîte à bouquins et chiper un boatde ficelle qui y traîne. Hors de certains nids, on voit pendre des poignées de ficelles ainsi dérobées.

Chaque individu finit par être reconnaissable : l'un a eu une patte brisée et s'en va tout de guingois, sur le sol ; un îutre A ru les doigts emportés par la gelée ; un troisième a

un superbe collier blanc, un plastron noir magnifique ; ou bien il sera d'une élégance qui sent son genrilhomme de quinze lieues; ou bien encore, il sera lourdaud, mis comme un individu sans goût. 11 sera vif, alerte, adroit, bata-lleur, timide, craintif, naïf ou très bète...

Un beau jour, un de ceux que l'on a remarqués a disparu... Où est-il? A-t-il émigré ? Est-il logé au corps d'une chouette } Est-il moi t de sa belle mort, pieusement enseveli par quf-lques nécrophores épurateurs delà nature ? Mystère ! L'oiseau se cache pour mourir... En quinze ars, il a été permis de voir trois cadavres de pierrots ; l'un, lue Saint- Jacques, avait été écrasé par un omnibus à chevaux ; le second, occupé à picorer un délicieux rond de crottin tombé dans la rainure des rails, avait eu la tête tianchee par le tramway de la Concorde ; le troisième, enfin,, un pneu ayant éclaté, s'était enfui éperdument et s'était brisé le crâne contre le fil du trolley. . .

Moineaux, moineaux, mes bons amis, compagnons des longs jours endeuillés par la bruine et par la solitude, sous la poussière infernale de l'été ou la suie de vos logis hivernaux, vous me plaisez et je vous aime. Je vous aime pour vos défauts, je vous aime pour votre simplicité, je vous aime pov:r votre vie et pour votre caractère si semblables à la vie et au caractère des marchands de bouqi ins. La pluie détruit vos nids, vous les reconstruisez ; les longs jouis de misère dégonflent votre panse et les mois d'été la regarnissent; vcus êtes querelleurs, jaloux, bons garçons et philosophes : O petits êtres, p; tit^-s images de c?. que nous sommes, je vous dis avec le bon saint Erançois d'Assise : Ave, Ave, ptes frères/

Le Temps qu'il fait

Nous avons observé la vie de la Seine, étudié la population qui habite dans les arbres ; maintenant, levons les yeux au ciel, le poing armé du bâton augurai.

Une ancienne tribu de la Grande Canarie avait installé son campement aux environs d'un immense mégalithe. Sa seule crainte était que la pierre ne chût et ne l'écrasât ; aussi, les prêtres lui offraient-ils de la venaison, et luidemandaient-ils, chaque matin, avec une douceur fervente : « To tem. tombera-t-il, aujourd'hui, sur la tribu ? » Le plus simple eût été d'aller s'établir ailleurs. Mais, si le Canarien avait la faculté d'éviter la chute du rocher, le bouquiniste n"a pas celle d'éviter la pluie ; du moins, ignore-t-il les mots magiques qui peuvent l'empêcher de tomber. Au fond, sous un certain rapport, il n'est pas si loin de l'Atlante (car il est quelque peu superstitieux) et, s'il osait, il essaierait, maintes fois, des conjurations contre le Temps.

Son premier -soin, le matin, est d'interroger le ciel, et de cet examen, il pronostiquera une recette fructueuse ou nulle ; carie Parisien est comme la grenouille : s'il fait beau, il se montre ; s'il pleut, il reste dans son bocal.

Le meilleur baromètre pour l'Homme des Quais, c'est le Trou de Meudon.

Le Trou de Meudon est le morceau de ciel compris entre les collines de Meudon, au dessus du Grand Palais. S'il est gris ou noir, la pluie ne tardera pas : les courants venus de la Manche ou de l'Océan chasseront des grains sur Paris. S'il est rouge, au coucher du soleil, c'est de l'eau ou du vent pour le lendemain. S'il est brumeux, en été, ce seront des chaleurs lourdes, étouffantes. S'il est clair, c'est signe de beau temps.

Les queues de chats ou cirro-cumulus dirigés de l'ouest à l'est annoncent de prochaines ondées. Les ciels pommelés

-Sj -

également. La rosée ou la gelée blanche sur les boîtes promettent la pluie pour la journée ou la nuit suivante. En hiver, par les grands froids, lorsque la semelle des promeneurs s'imprime en humide sur le pavé^ le dégel n'est pas loin, ou la pluie.

Lorsque les moineaux se baignent ou se pouillent dans le sable, les Parisiens peuvent sortir leur parapluie. On dit que les passereaux préparent ainsi leurs plumes et qu'ils les enduisent d'une gomme prise à une glande anale.

Lorsque la pluie en tombant forme sur les flaques de grosses cloques d'air, la pluie persistera et le bouquiniste n'a plus qu'à s'en aller.

Le vent du Xord est l'hôte redouté des Quais, en hiver. Avec son confrère, le vent d'Est, il change les rives séquanaises en un couloir plein de tourbillons. glacés. Alors que les rues de l'intérieur de Paris ofifrent une température déjà quasi printanière, les Quais sont encore sous l'empire du fier Baron Hiver. Tel quel, le vent du Nord balaie le ciel des nuages gonflés de pluie. Le vent du Sud, en été, après avoir noirci l'espace comme un visage de charbonnier, chasse les énormes nimbus au delà de la région parisienne, sans qu'il en tombe une goutte. Le vent d'Est-sud-est est rare. Il fournit des cinglées de pluie et de grêle, d'autant plus désagréables que leur approche est dissimulée par les maisons, que leur déclanchement est brusque et que, prenant les boîtes de face, elles inondent les livres jusqu'au fond des cases.

Lorsque le ministère des Colonies se trouvait logé au Louvre, l'immense drapeau qui surmontait le Pavillon de Flore, en indiquant la direction du vent, annonçait le temps certain. Le ministère a délogé, le drapeau aussi, et c'est bien gênant. Ce baromètre coûtait, il est vrai, fort cher à l'Etat. Les jours de tempête, sa flamme glorieuse s'effilochait, se disloquait et partait en lambeaux au dessus de la ville, On en changeait parfois jusqu'à trois et quatre fois dans une journée. Maintenant, le ciel apparaît coupé net par la hampe du paratonnerre; et c'est d'un effet désastreux. Enfin, on ne pouvait laisser, là, le Ministère, pour le seul plaisir et besoin des bouquinistes!

A partir de Juin, la pluie peut s'arrêter à dix heures, midi, trois heures, ou cinq heures.

En Automne, Hiver et Printemps, lorsque la pluie commence à huit heures. ou à midi, c'est fini: il pleuvra tout le jour. Combien de fois, le bibliopole qui comptait sur un bon dimanche voit, au moment où midi sonne, le ciel bas s'effriter en une bruine persistante ou se fondre en trombes ! Alors, adieu, veaux, vaches, cochons, couvée ! Il croyait se rattraper d'une semaine de disette et... il reste le bec dans l'eau.

La construction de la ligne d'Orsay a complètement transformé le climat des Quais. Elle a abattu les arbres centenaires qui, l'Eté, en faisaient des oasis de fraîcheur, douces aux loisirs studieux. De jeunes arbres ont été replantés. L'Eté, leur petit bouquet de verdure sourit derrière le parapet... et cela fait rêver. Dans cinquante ans, les quais retrouveront leur charme. Sic vos, non vobis... Le quai Montebello, le quai des Grands- Augustins, certaines parties du quai Malaquais, du quai Voltaire et du quai d'Orsay, sont en Juin, Juillet et Août, des déserts torrides. Tandis que ses bouquins se racornissent au soleil, l'étalagiste regarde d'un oeil atone les mouches de Charenton ou de Suresnes empocher, telles des sarigues leurs petits, les multitudes de Parisiens débarqués des tramways et serrés comme des soldats de plomb, entre les serpenteaux des barrières. I^e coup d'oeil est évidemment joli. Les toilettes claires, les ombrelles multicolores, aux tons éclatants de carapaces de scarabée?, mettent des notes chatoyantes sur la masse sombre de la foule. Et cela glisse, coule, file, avec les bateaux qui se succèdent, ahannant et trépidant sous l'implacable chaleur. Le pauvre diable de bouquiniste demeure, immobile, anéanti, en face de ses boîtes-rôtissoires, à demi asphyxié par les bouffées brûlantes du trottoir. Ah ! Qu'un petit nuage gros comme le poing serait salué avec reconnaissance !

La. pluie, le vent, le soleil, trilogie funeste ! Chaumouru, le marchand de musique du pont Saint- Michel, l'illustre Chaumouru, le communard condamné deux fois à mort, et chanté par Octave Uzanne, décrit, disséqué, analysé avec verre et amertume par M. Adolphe Brisson, Chaumouru avait synthétisé en des vers mirlitonnesques les mauvais côtés du négoce en plein air...

Phébus, précurseur de l'averse, Jette ses rayons aveug-lants Sur les objets de mon commerce Et trouble mes nombreux clients. Quand l'eau fait rag'e et vous transperce, Ou quand, sous les cieux incléments, L'àpre bise mord et vous perce, Vous ne bouquinez plus, passants...

Et M. Chaumouru invitait ses nombreux clients à se rendre en son logis qu'il appelait poétiquement : « Une oasis >.

Hélas! Tous les bouquinistes n'ont pas d'oasis à mettre à la disposition des amateurs. Plus d'un demeure sur le quai, attendant le client improbable, l'àme prise dans l'ambiance morne d'une mélancolie profonde et il murmure avec le pauvre Lélian :

Il pleure dans mon cœur, Comme il pleut sur la ville

Ou bien, il reste en son logis à repetasser des bouquins à coller des gravures, à étudier ses catalogues ou à faire du papier. Ou bien encore, certain qu'il n'y a pas de recette en perspective, il va à la snlle de vente de la rue Drouot, mettre quelques économies sur l'enjeu d'un lot de bouquins.

Mais, si le climat, non pas séquanien, mais parisien, est en général pluvieux, il est aussi assez doux. Des années se succèdent sans que le citadin connaisse ces hivers qui, au dire d'un greffier moyenâgeux, font geler l'encre au bout de la plume, de trois mots en trois mots.

Les quais ont des levers de soleil exquis, des couchants merveilleux, des nuits vénitiennes. Les matins de printemps, lorsque les moineaux pépient et se poursuivent, lorsque les vitres étincellent au loin, lorsque la vie de la Seine est intense, lorsque l'air est tiède et sonore, lorsqu'une brume légère enveloppe le paysage; le soir, lorsque le ciel apparaît derrière les Trois Dauphins, teint de tons admirables, délicats, sublimes ; lorsque, après avoir éclaté comme un incendie d'une violence inouïe, les flammes célestes s'apaisent, s'assombrissent, qu'une ligne d'ombre se forme à mihauteur des maisons et des arbres et que le thalweg du

fleuve apparaît comme un vaste cercueil tendu de velours rouge ; lorsque les tons de l'infini sont d'une pâleur mourante, inexprimable, que le rouge, le rose, le jaune, le vert se fondent en un ensemble divin ; lorsque les soirs sont violets, d'un violet pompeux et alangui à la fois ; la nuit, lorsque les autos passent en ronflant et dardant leurs yeux de feu ; lorsque les mouches filent sur la Seine violette et

Véif-yans. ,

bleue, entre les colonnes de rubis et de cristal doré qui sont les reflets des lanternes bicolores des ponts ; lorsque vient jusqu'à lui l'immense halètement de Paris ; alors le Quai est idéal ; alors, l'Homme des Quais, si la dure vie au jour le jour, au soule-sou, ne l'a pas fossilisé, l'Homme des Quais, s'il est un peu poète, goûte la poésie étrangement prenante de son petit coin de terroir parisien, si calme, si doux, si tranquille, au centre de la grondante, dure, volcanique fournaise de la Ville, aux passions à la fois magnifiques et brutales. Et, lorsque tintinnabulent dans sa poche les espèces d'une recette fructueuse, heureux de vivre, le bouquiniste murmure avec le poète Horace :

Omne tulii punciunt qui ntiscuit utile dulci .

La journée d'un bouquiniste

Neuf heures. Le bouquiniste sort de chez lui, un paquet de livres, dans une toile, sur le dos. Il examine attentivement le ciel.

Le Bouquiniste {soh'loguant)

Il fera beau... Allons, tant mieux !. ..J'ai là du fameux!,. . Les clients auront de quoi fouiller !...

Il s'achemine vers le quai où gît son étalage. Il y débouche et, jette un regard sur la Seine, sa vieille amie. 11 suit le trottoir. Des confrères s'installent. Poignées de mains. — Beau temps! oui. — Menus propos. — J'ai trouvé un bon petit lot, ma foi ! et pas cher. Le client en voulait dix francs, je l'ai eu pour sept. . . Et du livre propre. Il y a sa vie à gagner.

— Hier, j'ai fait une bonne journée !... — Moi pas ! Quarante sous! Ah! c'est dur !... A propos... — Petits potins.

— Allons, bonne chance. — Le bouquiniste passe. Il arrive à son étalage, constate que les cambrioleurs 'n'ont pas fait sauter les cadenas. Il ouvre, installe, époussète. Il s'assied.

— Ouf! — Long silence. Des passants remuent des livres, mais n'achètent rien.

Le bouquiniste {son foîirnal sur les genoux^ il lança u)i regard navré)

— Que leur faut-il donc?

// reprend sa lecture.

Une petite bonne {elle promène les toutous de Madame)

— C'est vous, l'marchand ?... Vous n'auriez pas « Méfietoi- d^ ton cœur > c'est-z'une chanson...

Le Bouquiniste

— Je n'ai pas ça.

La Bonne — Et où que je pourrais la trouver, dites ?

Le Bouquiniste

— Je n'en sais rien, chez un marchand de musique sans doute.

La Bonne

— Ah, merci bien, m'sieu ?... Allons, viens, Kiki ! Azor, veux-tu venir?... Ces sates bêtes ! [E//e s'éloigjié).

Le bibliopole reprend sa lecture. Un clienl^ à l'autre extrémité de l'étalage, frappe sur la caisse^ avec sa canne.

Le Bouquiniste [il pense ^ tout en parcourant les dix vtètres)

— Il est en face de la bonne boîte... Un bouquin de dix francs... quinze francs, dans le restant de la journée... Total . . . {Il souri'). . . Monsieur ?

Le Client (accent d^outre-mer)

— Je souis oune subject de la libre Amérique. Je- cherche la librairie .Vrb... Car... Dard... Vous pouvez pas dire moi ?

Le bouquiniste {cAez qui la philosophie a retnplacé f enthousiasme mort-né)

— Dorbon ?

Le Client

— Non, ce n'est pas cela! {Et comtne il est certain de la mauvaise volonté de son interlociUetu% il fait derechef appel aux sentiments républicains de. ce dernier) . Je souis oune subject de la libre Amérique.

Le Bouquiniste (illuminé)

— Au café. Là... Vous demanderez leBottin...

Le Client

— Ah! oui, merci.. {Il s en va)

Le Bouquiniste

— Me faire parcourir dix mètres pour me demander ça {Il hausse les épaules^

Un Etudiant

— Hep ! Marchand ! {le bibliophile va à lui) Vous n'auriez pas un Bœuf?

Le Bouquiniste

— Le droit administratif? Oui... Le Voici?

L'Etudiant

— Combien .5

Le Bouquiniste

— Trois francs au lieu de six.

L'Etudiant

— Ce n'est pas l'édition que je cherche.

Le Bouquiniste

— Deux soixante quinze...

L'Etudiant

— Non merci! ce n'est pas... {Il s'éloigne).

Le Bouquiniste — Ça va mal ! Ça va mal ! . .

A ce fnoment^ un botcqnineur prend une brochure de deux sous et tend un billet de vingt francs. L'étalagiste court de tous côtés, inutilement qtielquefois. Il revie}it.

Le Bouquiniste

— Pas de monnaie...

Le Bouquineur

— Moi non... Ah si! Tiens ! Te ne croyais pas les avoir...

(Quand le botiquimste rapporte la monnaie {\) ^''os pièces sont bonnes aa moins... Dix... Quinze... Dix-sept... Dixneuf... Il manque... Ah non! c'est juste 1. . . Bonjour !

Le Bouquiniste

— Que d'histoires pour deux sous!

[Le front dit ma}xhand s' assombrit. Heureiisem-ent., deux ou trois clients sérieux choisissent des livres à dix sous et paient sans marchander . Son air devient moins rébarbatif.)

— Ça marche! Eh bien, voisin, ça marche?...

Le Voisin

— Ça marchotte.

Le Bouquinistk

— Moi aussi... j'ai déjà fais trois. .

Le Voisin

— Tenez, on vous appelle... Ce sont des livres à vendre.

Le Bouquiniste {au jeune homme qui a posé son paquet sur l'étalage)

— Ce sont des livres?

Le Jeune Homme

— Vous en achetez?

Le Bouquiniste {in petto)

— Dame! cette question? [Haut) Oui j'achète... {Le paquet est défait^ lis livres sont examinés avec des réflexions évidemment désobligeantes à l'égard des dits bouquins .) Combien?

Le Jeune Homme

— Douze francs.

(i) Au quai Voltaire, Mme Lelievre, la buraliste, est la Providence des bouquinistes en quête de monnaie

Le Bouquiniste {avec le ri7^e 7nnet de Bas-de-Cuir)

Douze francs ! Douze francs ? Ça !

Le jeune Homme — Ce volume là a, au moins, cent ans !

La vie qui passe.

Le Bouquiniste

— Gardez-le, mon ami ! Gardez -le, bien précieusement... Je vous offre deux francs cinquante du reste.

. Le jeune Homme {estomaqué)

— Vous dites ?

Le Bouquiniste

— Je dis: deux cinquante. Et c'est bien payé... [Mar' chandagel Discussion.) Enfin, j'irai jusqu'à trois francs... Et c'est bien payé !

Le jeujs'e Homme

— Ah ! Prenez-les ! Je ne veux pas les remporter. Mais vous faites une bonne affaire.

Le Bouquiniste

— Peuh ! Ce n'est pas encore ce qui me permettra d'acheter une maison de campagne. (// paie?) Au revoir, monsieur ! . .. {^Le jeune homme partie V étalagiste examine à nouveau son lot. I /affaire est meilleure que je ne croyais. Voilà un Picciola, gravures de Tony Johannot, qui vaut bien dix francs... Pas mauvais... (// classe ses livres et retourne causer ou s'asseoir).

Lamatinée s'écoule. Le bouquiniste ferme. Il vadé jeûner. Il raconte à sa femm.e les évènetnents de la matinée. Vers une heure et dem,ie, il a repris son poste sur le quai.

Un Bouquineur

— Combien ce volume ?

Le Bouquiniste

— Le prix est là, sous vos yeux.

Le Bouquineur

— Un franc ? Xoms n'êtes pas timbré ?

Le Bouquiniste

— Pas plus que vous.

Le Bouquineur

— Voyez moi ça, il est tout piqué.. Il est sale.. Je vous en offre dix sous,., non ! cinq sous ! cinq sous !

Le Bouquininiste

Cinq sous! Non? Mais, vous ne m'avez pas regardé!... Laissez-le.. Un autre le prendra, il ne mange pas de pain. .. (Z,<? fnarchand arrache le livye des fnains de Vam-ateur et remet le volume en place, L amateur le reprend. Discussion. Aménités. Fi'talement^ la vente est conclue à soixante-quinze centimes) .

Le Bouquineur

— Parce que c'est moi?

Le Bouquiniste

— Parce que c'est vous.

Le Bouquineur

— Ah! Vous êtes une vieille canaille. (// rzV.) Allons, à la prochaine ! Et gardez-moi tout ce que vous aurez sur ce sujet. {Poignée de mains. Exit le bouquineur.)

Après cela, vente va assez bien. Il y a tine accalmie., puis un passage., vers les trois heures. Une nouvelle accalmie. Un coup 'de feu., à la sortie des bureaux. Entre-tem.ps ., longue causerie avec unou deux bibliophiles habitués . Des personnes sont passées.^ seules ou en groupe.^ et le bouquintste a surpris au vol des lambeatix de phrases.

Un couple., profession vague ; ils sont épais. La fe7nme feuillette tm feuilleton à treize sous.

La Femme

— C'est joli, Mère et Martyre... C'est de Dumas, dis ?

Le Mari

— Nonc'e§tde Maupassant ou de Richebourg...

La Femme

— Ah ? Riche boiirg?,. . C'est un bon écrivain... Il est de l'Aca...

Un Etudiant

(à itn cafnaradé) Pige-moi c'bouquiniste ! C'qu'il a une tète de Gobsek !

Le Bouquiniste

— Idiots! {Les étudiants s 'esclaffent.)

Une grosse Dame {à 'sa fille)

— Ces pauvres gens ! comment font-ils pour vivre ?

Un Monsieur bien mis., (à son ami)

— Moi, le métier de bouquiniste ne me déplairait pas. Il demande de l'éru...

Un Gamin (à sa mère)

— Dis, Maman?.., Où c'est-y qu'ils trouvent tous ces livres ?

La Mère

— Ils les achètent.

Le Gamin

— Ah? Oh ! j'en voudrais bien-h-un !

La MÈRE

— Chut !... Touche pas !

Ln Ouvrier {à son camarade)

— Tiens ! tu vois ! Pendant qui y en a qui travaillent, y en a d'autres qui s'ia foulent pas... R'garde-moi ce bouquiniste sur sa chaise, de quoi qu'il a l'air. Y peut dire qu'il a une chouette place !

Le Camarade

— Te bile donc pas : il l'a évue par protection.

L'Ouvrier

— Ah! malheur !

Le soir tombe. Les boutiques des antiquaires s'illujninent. Des réclames lumineuses apparaissent au loin^ au-dessus du brouillard qui motite de la Seijie. Les passants se font rares. Les titres des livres se Jonient dans l'e7isem,ble» Le bouquiniste compte sa recette. Il fer }ne ses boîtes et il s'en va. Solitude.

La Vie qui passe

Un lièvre en son gîte songeait (Car, que faire en un gîte, à moins que l'on n'y songer...)

Que peut-on faire, au flanc d'un parapet, lorsque le commerce ne va pas et que, las de lire, on n'a personne à qui parler On regarde passer la vie.

L'Homme, dans la rue est sensible et impulsif. Il encombre les quais et les ponts pour assister au repêchage d'un noyé. Il s'attroupe autour de deux cochers qui s'invectivent. Il témoigne son indignation à la vue d'une automobile lancée à la quatrième vitesse. Y a-t-il collision ? Il a tout vu. Il prend parti pour le fiacre ou pour l'auto, selon ses sympathies secrètes. Il est prêt à lyncher le voleur, quelquefois le volé... Erreur ne fait pas compte. Il plaint la Mère-Gueuse et sa nichée d'enfants, autant que le cabot perdu. Il admire carrément la jolie femme. Il rit de la toilette excentrique. Il vibre aux sonneries des clairons, lorsque le régiment défile. Il n'a peut-être pas d'opinion personnelle: il a celle de l'ambiance ; les nuances lui échappent souvent. Tel est l'être anonyme — nous ne parlons pas encore du bouquineur, lequel prend, sur le quai une physionomie, la physionomie de son rôle, car il est sur son théâtre, — nous parlons du passant, qui défile sous les yeux du bibliopole.

S'il le pouvait, s'il avait le génie d'un Balzac, et s'il fixait^ au jour le jour, l'une des multiples facettes de cet Homme qui apparaît et disparaît, le spectateur finirait, au bout de l'an, par avoir écrit une œuvre sociale, un lambeau de l'histoire de l'humanité.

A chacun, selon son talent ou sa patience. Et puis, ce cadre-ci est trop restreint pour contenir tout ce que nous révèle la Rue. Nous nous contenterons de croquer, à grands traits, son expression, au cours de deux grandes catastrophes qui assaillirent Paris, pendant le vingtième siècle : L'Inondation et la guerre.

L'Inondation

Si l'inondation de 1910 fit époque dans la vie d'un Parisien elle a surtout marqué dans la vie d'un bouquiniste des

quais : il a été selon l'expression consacrée : «aux premières loges >.

25 fanvier. La Seine a envahi le tunnel de la ligne d'Orsay. E;l2 s'engouffre par une fenêtre et se rue par l'autre, en gros bouillons. Le quai tremble comme un pont en fil de fer. Le fleuve gronde. Il est large comme un bras de mer, limoneux comme une soupe au potiron. Des poutrelles, des tonneaux enlèves à la Halle aux vins passent, emportés par une force irrésistible, à la vitesse dune automobile lancée sur une route plane. Le ciel est bas, jaune, sinistre. Le spectacle est nouveau, féerique, grandiose, splendide. — ... La Seine monte. Tout Paris défile sur les Quais. On se moque

— lOI —

du dang-er. On vient voir et l'on en veut pour son argent. Les bouquinistes ont ouvert leur étalage pour profiter de l'aubaine. Espoir trompé. On s'occupe de l'eau. . Les bouquins?... La belle affaire! Et l'étalagiste pris entre deux fleuves parallèles, fluant incessamment, grondant interminablement, finit par avoir la nausée. Il ferme et s'en va pour échapper au vertige.

— ... Les concierges du coin de la rue de Beaune ont été asphyxiés par une fuite de gaz provoquée par l'inondation. Les antiquaires effrayés pour leurs meubles déménagent.

Nombre d'habitants des quais partent pour la campagne- La Seine monte. Le lavoir du Poot-Royal se balance audessus du parapet. Et cela fait un efïet curieux. Il est assailli par d'énormes solives que la Seine apporte de Bercy. S'il partait à la dérive, quelle catastrophe !

On parle de faire sauter le pont de l'Aima.

L'eau envahit le quai. Il neige. Le ciel est de plus en plus maussade, menaçant. On songe malgré soi à l'Apocalypse. Serait-ce la fin de Paris ?...

Tant pis ! Paris défile interminablement !

Oh! Oii ! La Seine aurait emporté des boîtes de bouquinistes. Diible !... Et les bouquinistes ? ... Non ?.,. Par ces temps d'inondation, il n'est pas étonnant de voir voler des canards !...

« — Est-ce que la Seine monte ?... Est-ce que la Seine baisse?

« Vous devez le savoir, vous, le bouquiniste... !

« \'ous n'avez pas peur ? .. Montera-t-e!le encore ?,., C'est affreux ! »

Ces sempiternelles questions vous vrillent le tympan... Plus de deux mille fois dans la journée, on prend le bibiliopole pour le Dieu Séquane.

Et toujours pas de recettes. Les marchands de cartes postales font concurrence au marchand de bouquins... Le drame que joue Dame-Nature est autrement poignant qu'une tragédie de Théophile de Viau sur format in-quarto !

La Seine baisse !

La Seine baisse !

La Seine baisse encore.

La Foule diminue.

On commence à entrevoir la berge. Une longue raie b' anche marque, au Pont-Royal, la hauteur qu'atteignait le fleuve... — Tenez, voyez-vous, là-bas?... — Ah oui, je vois !

La Seine est rentrée dans son fit et... Les badauds son rentrés chez eux. Et le bouquiniste demeure, sur le quat absolument désert, sous une bruine ténue qui s'émiette d'un ciel uniformément gris.

Il pleuvra pendant un mois ; et ce sera l'épilogue de ce premier grand drame.

La Guerre

Samedi i^'' Août 1914.

La mort de Jaurès a passé inaperçue. Le vieil atavisme guerrier s'est réveillé au cœur des Parisiens. Un flot incessant, tranquille, roule vers la gare d'Orsay. Dans une automobile de luxe arrêtée en face de la rue de Beaune, pendant que son mari s'en est allé aux renseignements, une jeune femme, le front dans sa main, pleure doucement.

Les bagages en souffrance s'entassent, en face de la gare d'Orsay, jusqu'à la Caisse des Dépôts. Ils forment une montagne. Les trains sont réservés aux soldats.

2 Août. Le flot incessant flue et reflue, le long du Quai Voltaire. Les automobiles s'entrecroisent, comme saisies d'une frénésie de vitesse. Les piétons ont toujours le même entrain tranquille. De farouches syndicalistes parlent d'aller en découdre, avec un calme étonnant. « Ma femme, dit un terrassier à celle qui l'accompagne au train, tu peux épouser qui bon te semble : je n'ai plus qu'une femme, maintenant, c'est la France! »

En bas, la Seine, sans une ride, comme un lac d'émeraude, la batellerie ayant cessé son service, reflète avec une netteté parfaite son cirque de palais, de feuillages et de ponts. Et c'est charmant !

Un aéroplane passe dans l'air orageux. Ses évolutions sont considérées avec un intérêt tout nouveau. Les romans abracadabrants où les avions jouent un rôle, depuis Roburle-Conquérant de Jules Verne, jusqu'aux aventures du petit aéronaute de l'image d'Epinal, hantent les cervelles. Ils vont devenir réalité. Il semble que les destinées de la France sont désormais suspendues à l'aile de cet oiseau.

* Les collectionneurs que la mobilisation n'atteint pas viennent néanmoins faire aux boîtes leur visite quotidienne. Les peuples peuvent s'entrechoquer, chercher à se faire disparaître l'un l'autre delà surface du globe, impavidement.

le collectionneur poursuit son œuvre conservatrice : Il collectionne.

4 Août. Les trains ne viennent plus jusqu'à la gare d'Orsay. Le Quai est désert, comme en un d manche d'été ou un jour d'hiver. La guerre est déclarée.

5. Un bouquineur passe et montre, avec fierté, son bras orné d'un brassard bleu. Un autre arrive, saisit le bouquiniste par un bouton de son habit et lui récite, à brûle pourpoint, sur la guerre, une centaine de vers à mille pattes, pompeux et solennels comme un régiment de gardes françaises à la parade. Un troisième survient, gros d'une nouvelle effarante : Turpin aurait tué huit cents chiens d'un seul coup avec une bombe de son invention. Peste !

L'enterrement de Jaurès n'a pas fait plus de bruit que celui d'un inconnu mort à l'hôpital. ^?V transit gloria.

Les fenêtres qui donnent s=ur le quai sont fleuries de drapeaux. Jamais fête nationale n'en vit pareille éclosion. Jamais les trois couleurs n'ont paru si pimpantes, si vives, si gaies. Jamais ces bouts d'étoffée n'ont eu un langage si éloquent.

Les jeunes gens demandent des dictionnaires françaisallemands, des cartes d'Allemagne. On est sûr d'y aller.

Il pleut.

Les amateurs de liv'^res et de médailles réapparaissent, La vie continue.

M. Libert montre un billet de chemin de fer : PaRIS- Berlin.

On voit des espions partout.

Un agent des postes, en civil, vérifie-t-il les serrures des boîtes aux lettres ? On le regarde d'un mauvais œil et les passants prennent le bouquiniste pour confident de leur impression. Et quelle finesse au coin de l'œil de celui qui parle ! Le loup peut se mettre la peau de l'agneau, il sait bien voir le bout deToreille... Hum !

Le lendemain du passage des Gothas, ce que l'on a vu de signaux échangés, c'est incalculable! Une dame a passé sa nuit à tirer et retirer un rideau rouge devant un vitrage violemment éclairé. Une autre a suspendu son corset à la fenêtre. On ne suspend pas un corset à la fenêtre sans intention suspecte. Que d'espions dans Paris ! Et que d'espion-

— ro:; —

nés ! M. de Monzie, lui-même, ayant la nuit, dans je ne sais quel but mystérieux, laissé sa fenêtre ouverte sur le quai, 'a été rappelé à l'ordre par un sergent de ville, dont la sagacité avait été mise en éveil par un Sherlok Holmes parisien.

Une petite bonne allemande qui, depuis trois mois déjà, recherchait des images de soldats en couleurs, pour les envoyer à sa grand-mère... « Elle aime tant les soldats français ! > dit aune personne : « Ah! vous voulez l'Alsace et la Lorraine, eh bien, vous ne les aurez pas ! »

lo AoiJt. Le tramway Ivry-Concorde a repris son service. De l'autre côté, au ponton de Suresnes, il y a un pêcheur. Pas de remous. Le poisson mord. Là-bas, à Colmar, dix raille hommes se sont fait tuer pour permettre à ce pêcheur de tremper son fil dans la rivière.

Impossible d'aller se ravitailler aux marchés aux. puces de la banlieue, faute d'autobus. — Voyez-vous ça ! cette immense guerre qui trouble un pauvre petit bouquiniste des quais dans son commerce — C'est effrayant.

Un bouquineur accourt essoufflé. Une nouvelle fan>euse ! Védrines a emporté Turpin en aéroplane. Ils avaient un chargement de Turpines asphyxiantes, propres à renverser un corps d'armée d'un coup. (Le même bouquineur annoncera plus tard le débarquement à Marseille de douze éléphants chargés de mitrailleuses... Ou bien il affirmera que l'armée allemande a creusé un souterrain qui lui a permis d'attaquer l'armée française à revers). Tous les Marseillais ne sont pas à Marseille.

15 Août. Il fait très chaud. Le quai est à peu près désert.

23. Le quai est tranquille, morne selon la norme en temps de canicule. Si ce n'étaient les réflexions judicieuses ou incohérentes des habitués sur la guerre, ou ne croirait pas qu'une tragédie immense se joue à deux heures de Paris ! Le soir venu, on est malade, abruti par ce que l'on a entendu débiter.

Le dimanche, parmi les promeheurs, on entend parler toutes les langues, sauf le français. C'est étrange.

25. Recettes maigres, très maigres. Elles vont de quinze sous à trois francs, quand elles y vont.

25 au 30 Août. De la Somme aux Vosges, tout va bien !..

Et le Quai redevient mouvementé comme en un jour de kermesse aux Tuileries. Ce sont, paraît-il, les gens du Nord qui fuient devant l'envahisseur. Ce dernier avance ; mais personne n'en croit rien.

Un avion a lâché, hier, deux bombes sur Paris. Il est revenu aujourd'hui. Le quai était noir de monde, le nez en l'air, à considérer ses évolutions.

La S't''rre a Pa.'is.

Deux francs de recettes.

I*' et 2 septembre. Et le flot humain déferle vers Orsay pour refluer vers Austerlitz, faute de trains. Les gens sont entassés dans et sur les autos, partout où il y a un coin où s'accrocher. Des femmes et des paquets, des femmes avec des chats effarés dans des paniers ou serrant leur toutou sur leur cœur, (l'une d'elles tient une cage renfermant deux perroquets), un brave curé de campagne avec sa valise sont emportés, en des voitures à bras, au galop de fringants bipèdes. Ceux-ci font des affaires d'or. L'un d'eux gagnera vingt francs à hisser une grosse femme par-dessus une grille, à Austerlitz.

« Les Prussiens approchent », susurre-t-on.

— loy —

Un officier russe, en visite dans le voisinage, a eu un beau succès de curiosité. Un soldat magnifique d'ailleurs ! cible à mitraille excellente !

3 septembre. Nous avions le Five o'clock iea, nous avons maintenant le Six o'clock iaitbe. Il en arrive un tous les soirs, à six heures ; l'un d'eux nous a fait aujourd'hui sa visite quotidienne. Il avançait dans le soleil couchant, étincelant, splendide. Des soldats occupés à charger des sacs, au port Saint-Nicolas, l'ont salué de salves de carabines. Une mitrailleuse est entrée en action. A son passage au. dessus du quai, une seconde durant, il a vacillé, puis il a battu en retraite. Les badauds étaient légion. Quarante-cinq sous.

Le 4 septembre. Date mémorable. Les Prussiens sont là. La Seine apporte jusqu'à nous, le bruit du canon. Nous l'entendrons du samedi, midi, au lundi, à midi.

Des stratèges, des prophètes après coup défilent, le front gonflé de méthodes sûres. Les uns sont nerveux, désarticulés, les autres abattus ou profonds.

Un parrain et une marraine endimanchés passent, un petit enfant blanc dans les bras. Ils sont encadrés de deux guerriers, souillés d'une boue glorieuse, le fusil à la bretelle. Joséphin en eût tiré un magnifique et larmoyant sonnet. Voici, une section, retour de là-bas. Ai crié : « Vive la France ! t> les cheveux hérissés, les yeux gonflés de larmes Un soldat m'a répondu : « Oui ! ï gravement d'un signe de tète.

Un sergent d'infanterie de marine est venu acheter un livre. Il avait le bras en écharpe et l'air fier. C'est le premier blessé que nous ayons vu .

Il en est arrivé une bonne à trois bouquinistes. Partis pour visiter le champ de bataille de la Marne, on les y a retenus et très aimablement priés d'enterrer les morts.

Les jours s'écoulent, l'un poussant l'autre, identiquement semblables. Les Prussiens se sont implantés dans TAisne ; les Français sont en face d'eux et voilà ! La vie des quais va son petit train-train discret monotone, à peine troublé par les théories des stratèges.

De temps à autres, on a de petites émotions. C'est une

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batterie de 75, froids élégants, rageurs, cruels, qui défile au pas, tandis qne bouquinistes et passants échangent leurs impressions.

— Hein, le dompteur de Boches ! . .. Il en a du cran !

Plus tard, ce sera un convoi d'automobiles de la Croix- Rouge. Le cœur étreint, on cherche à entrevoir par les interstices des rideaux, les formes rigides des blessés... Et la vision du champ de bataille avec ses explosions, ses cris, ses mutilés, se précise d'autant plus aiguë que le quai est tranquille. Puis, ce sont des tracteurs surchargés de peaux de moutons. « Allons ! la guerre n'est pas finie encore et nos soldats auront»un dur hiver à vivre dans les tranchées. >

Le bouquiniste des Quais connaît cette épreuve : elle est, par moments, terrible. Encore peut-il se dire : « Dans deux heures, j'irai me mettre au chaud. » Le soldat devra rester, là, le ventre vide, couché sur la terre glacée, pendant que la bise le piquera, le pénétrera de ses milliers de dards.

Et voici des réfugiés du Nord. Un couple âgé, deux fantômes douloureux, vêtus de noir, portant encore dans leurs yeux dilatés l'image de leurs enfants fusillés devant eux. Puis c'est un petit chasseur, engagé volontaire de dix-huit ans, qui traîne en musant le long des boîtes, son pied emmailloté d'ouate. On l'interroge. Il vient des Vosges. Il ne veut pas qu'on le plaigne. Bien mieux, il se fait féroce... « Des prisonniers, nous n'en faisons pas! J'en avais un, l'autre jour, je l'ai collé contre un a- bre et pan ! » Il exagère, dans le besoin de satisfaire la vindicte publique. Il semble vouloir expliquer : « Ne craignez rien : Je suis là, moi ! » Et c'est étrange de voir une telle ardeur guerrière briller dans ces yeux de petite fille. Arrive un sous-lieutenant, la main tendue... « Bonjour! Et les médailles? Avez vous quelque chose? » « Tiens !x\I. Rolland... s On l'a vu partir et il revient avec le galon d'or et la croix de guerre II est souriant. Il frôle la mort à chnque heure du jour, et il collectionne quand même.

Un autre soldat arrive et commence une litanie de plaintes. Le pauvre garçon paraît bien déprimé. Et quand il s'est longuement lamenté, il se redresse et, l'air exprimant une énergie soudaine, pleine de volonté de vaincre : c Nous 1er urons ! »

Enfin, voici venir un officier chargé du ravitaillement de l'armée de Salonique. Au cours de ses relations avec les mercantis levantins, il a été tenté par l'offre d'une drachme d'Antiochus ou d'Alexandre. C'est fini! le microbe l'a piqué au cerveau et sa première visite, à Paris, a été pour les numismates ! Voilà un collectionneur de plus, grâce à la guerre. Les causes immenses ont de petits effets !

Et, tandis que les aéroplanes montent la garde dans le ciel, tandis que les blessés touchants, mais heureux d'en être sortis, se croisent avec les nouveaux promus justement fiers de leurs galons glorieusement gagnés ; cependant que le stratège ou le diplomate, avouant enfin n'y plus rien comprendre, ne tourmentent plus le bibliopole de leurs divagations^ le bouquineur, le numismate, le philatéliste, abeilles ou fourrais, s'en vont furetant le long des quais, et leur front se plisse et leurs poings se crispent et leurs yeux lancent des éclairs,

— Alors, vous n'avez rien ?.,, Vous êtes sur ?

— Rien, répond le bouquiniste avec un geste de découragement et d'impuissance... Le Moratorium des loyers fait qu'il n'y a pas de déménagement. En second lieu, soit que cela représente pour elle un souvenir sacré, soit que son esprit d'économie la porte naturellement à conserver davantage, la femme ne vend ni les livres ni les monnaies du mari qui se trouve au front. De là cette pénurie de choses nouvelles. Je n'y puis rien.

— Ah ! si la guerre pouvait finir ! gronde le collectionneur en s'en allant... Mais voilà il faut les vaincre et nous les vaincrons !

Et le bibliophile ou le numismate s'en va, bien décidé à supporter la douloureuse disette de vieilleries, jusqu'à la victoire finale. Toutefois, il espère, il espère quand même, et, le lendemain, il revient à son fournisseur et le temps passe...

Trois ans et demi se sont écoulés, La bataille de l'Empereur se déclanche. On est au 15-16 mars 1918. Lés Gothas sont venus, la nuit, sur Paris. C'est le jour. Nous voilà tranquilles.

— Baoum I

— Tiens! Ah«oui ! Ds ont profité du brouillard. On inspecte le ciel. Rien.

— Baoum !

Encore ?..,

Baoum ! et Baoum ! et encore Baoum ! Et ce, à des intervalles réguliers de quinze à vingt minutes.

Des bruits étranges circulent. Les boches envoient de petits aéroplants à déclanchement automatique. Ceux-ci lâchent leur bombe et s'en reviennent, chez eux, bien docilement.

Erreur. Ce sont des ballons de caoutchouc pleins de clous trempés dans le curare. Le vent les apporta des lignes. Ils éclatent dans l'air, à un moment donné. Aux Halles, plus de cent personnes ont été tuées, d'un coup !

Le voilà bien, le plus lourd que l'air 1 ,. Et sans hélice encore !

Le bouquiniste a la hantise de ses boîtes. Il piétine. Sortira-t il. Ne sortira-t-il pas ?,.. Allons, du courage, que diable ! Il se dirige vers le quai, un frémisssement, le long de l'échiné. 11 arrive à son étalage. Une jeune fille est à son balcon. Vêtue d'un corsage rouge, elle apparaît comme une fleur éclatante. C'est la fleur de la vie, en effet, narguant la fleur de mort envoyée par les amants des Gretchen. Le vieux bibliopole aura-t-il la lâcheté de fuir^ quand cette jeune fille sourit, très calme. Il reste.

La vérité se fait jour. Les Allemands ont inventé un canon à grande portée. Us bombardent Paris.

Tapi sous l'auveutde ses boîtes, comme l'autruche, le nez dans un buisson, le bouquiniste se rassure.

Des bouquineurs passent. Ils font bonne contenance. Vers trois heures, accalmie. La breloque sonne. Après la breloque, deux nouveaux obus. Par ironie, sans doute. Puis, plus rien. Le lendemain matin, le bombardement recommence.

Le nombre des coups va en diminuant de jour en jour» Le Vendredi-Saint, c'est la catastrophe de Saint-Gervais.

Silence de quelques jours, puis, le 6, le ii, le 13 et le 14 avril, bombardecpents très denses... et ainsi de suite, avec des accalmies et des reprises, jusqu'au 9 août.

Les quais trop découverts deviennent de plus en plus mornes. La chaussée est sillonnée par les taximètres emportant, vers les gares, gens et colis. On fuit.

Un obus est tombé sur la berge, au quai de l'Hôrel-de Ville; il a fait sauter un étalage. Le dimanche 14 avril, un autre a chu dans l'écluse de la Monnaie devant l'étalage de Mme Lefilleul, au moment où elle vendait des timbres à deux jeunes gens. Une gerbe d'eau a recouvert les maisons du voisinage. Des poissons ont été projetés jusqe sur la chaussée, au grand plaisir des bambins insoucieux. Lorsque les éclatements se produisent, cela résonne entre les maisons des berges, comme dans un immense tambour. Un dimanche, deux bibliophiles, M. Le Senne et M. Grand, archivistepaléographe, se rencontrent sur le quai Voltaire, L'air était lumineux et sec. Une sorte de rauquement, dur, argentin, méchant, retentit, ébranlant les poitrines d'un choc sonore.

— Ah! tiens! La Bertha !

Les deux bibliophiles ont fait bonne contenance. Le bouquiniste, lui, écoutait un provincial et sa femme qui lui parlaient monnaies et devaient lui en envoyer unéchantillon après !a guerre.

— Oh! qu'est-ce que cela? demande la femme épouvantée.

— Ce n'est rien! dit l'étalagiste qui se voit à la tète d'une magnifique collection de romaines des plus rares.

Mais la femme entraine son mari. Les monnaies ne viendront jamais dans les boîtes. Hélas ! encore un rêve brisé par la Bertha.

On fuit. Les maisons se vident. Les bouquinistes qui ont un petit wigwam à la campagne suivent le mouvement.

Désert et solitude.

Quelques dames intrépides sont restées, cependant. Leur vue console celui qui demeure.

On s'attend à un bombardement effroyable, car on dit les Prussiens à la Ferté-sous-Jouarre...

Les ambulances chargées de blessés américains et français défilent. Les petits tanks Renault passent, se hâtant vers le front. L'espoir suprême s'accroche à eux. Vite! Vite! Dépêchez-vous, caravelles terrestres qui portez en vous la vie d'un monde nouveau. Le bouquiniste en compte quarante dans une matinée. Cela l'intéresse décidément plus que les bouquins.

Une marchande de gravures du quai Malaquais, Mme Le-

doux, a été tuée, la nuit, sur le pont des Arts, par un obus français. Son fils a été blessé. Us regardaient le feu d'artifice.

Nombre de bouquinistes ont perdu leur fils à la guerre. Mouazé, Mme Louis, Mme François...

Et toujours pas de bouquins ! Le papier est à soixantecinq francs les cent kilos depuis des mois, les gens préfèrent vendre ce qu'ils ont, au poids. Evidemment, d'invendables et pesants rossignols in-folios d'une valeur bouquinistique de dix sous, valent à la pesée jusqu'à trois ou quatre francs! A côté de cela, des chineurs ont rapporté des mairies des volumes dépareillés d'ouvrages du dix-huitième, à estimer leur pesant d'or s'ils avaient été complets.

Les boîtes sont vides et misérables.

Du monde, de moins en moins... La vente est nulle... Seuls quelques soldats rompus au danger achètent des livres d'études..

Et voilà la contre-offensive...

De jour en jour, lair devient moins pesant. Les quais se repeuplent. Les étalages fermés s'ouvrent. Les bouquineurs réapparaissent. Ils ne sont pas allés à Bordeaux, cette fois. Ils ont soigné une maladie en ite, à Biarritz, Aix-les Bains ou Nice. Ne froncez pas les sourcils. On est, parfois, comme Icsoldat, héroïque par destination, et si tous ceux qui sont restés l'avaient pu... Bref! On charrie des lots. Les espoirs se précisent...

Après la guerre... Après la guerre...

M. Georges Gain passe, tout ému.. L'armistice est signé.

Le canon tonne. Une magnifique floraison de drapeaux éblouit les yeux...

Le 28 décembre, un avion qui faisait de la haute école tombe, au quai Gonti. sur l'étalage du numismate Nadan.

Le 14, au retour de l'ovation faite au président Wilson, un sire avise des éditions Tauchnitz dans les boîtes d'un bou • quiniste du quai Voltaire. Il s'en empare et les jette dans la Seine.

Décembre 1918, La vie des quais continue, minuscule, paisible, souriante.

Le Chapitre de l'Amour

Nombre de ^ens, de ceux qui ont entendu parler des quais et de leurs étalages, se figurent la longue avenue des bords de la Seine, comme un lieu de promenade fréquenté par les seuls doctes personnages.

Ils y voient des écoliers vendant de rébarbatifs classiques pour s'acheter des cigarettes et de grosses dames sentimentales en quête de romans; ou, encore, des puits de science déversant le trop plein de leur savoir dans le gilet des bouquinistes.

Erreur !

Il y vient aussi des flâneurs qui n'ont aucune accointance avec l'étude, si ce n'est avec celle de « la Gaye Science > dont parle Rabelais, d'un bout à l'autre de son gros et bien ennuyeux ouvrage.

Ces chercheurs peuvent se partager en deux catégories :

i" Ceux qui chassent les livres .. légers.

2° Ceux qui chassent les réalités.

Les étrangers, et beaucoup d-:-. provinciaux, sinon tous, ont, on le sait, sur Paris, ses habitants et ses mœurs, une opinion tout à fait édifiante. Paris est une Sodome; les hommes sont des satyres et les femmes, des bacchantes. Les mystères d'Isis ou dePriape s'y renouvellent à chaque heure du jour ou de la nuit.

O naïfs, combien naïfs ! Mais s'il est un lieu où l'onpuisse demeurer éternellement vierge de corps et d'àme, où l'on puisse naître, être et mourir lys immaculé, c'est Paris ! Demandez aux poètes sans le sou ! Ah ! Les orgies parisiennes I Ah ! les femmes ! Les femmes !

Passons !

Quoiqu'il en soit, les visiteurs ont la ferme conviction que, sous la lévite du bouquiniste, il y a toujours un marchand de cartes transparentes.

— Vous n'avez pas des planches d'architecture ?...

demandent-ils carrément ou vous glissent-ils entre cuir et chair.

D'autres vous jettent un titre.

Il va sans dire que, dans la multitude des ouvrages qui passent aux mains d'un bouquiniste, il en est de plus ou moins légers, d'aucuns adornés de ce qu'en langage imagé on nomme « une suite anglaise ». L'animal tapi au cœur de l'homme étant prodigue, on l'exploite sans scrupule et ces livres atteignent des prix élevés.

Toutefois, les bas sentiments ne sont pas l'apanage des seuls fortunés. Des éditeurs... intelligents (?) ont mis la pornographie à la portée des bourses les plus modestes. Four trois francs, vous avez un livre aussi immonde de titre qu'ignoble de style, quand celui-ci n'y est pas remplacé par des points.

La ligue contre la licence des rues s'émut de voir des étalages composés de cette pacotille abjecte. Le service des concessions exigea sa disparition. Il sévit et fit bien. Le quai doit être une source de savoir, non de vice.

Pourtant, celui-ci n'en est pas absent, loin de là; et le bouquiniste peut, du coin de l'œil, observer les travaux d'approche, les scènes parfois discrètes, parfois amusantes, qui se déroulent en son petit royaume.

Au quai Montebello, allait et venait, de l'aurore à la nuit, une escouade de chevronnées de l'amour.

Vieilles, édentées, couturées de cicatrices pour la plupart, elles guettaient l'ouvrier ivre qu'elles se disputaient uuguibus et rostro. C'étaient des batailles homériques... Et la Venus Victrix emmenait le pochard à l'hôtel. Heureuse quand l'ouvrier avait le porte-monnaie garni, elle devait, parfois, ^e contenter d'une absinthe ou de l'ombre amoureuse des berges.

Mais il est dans le bataillon de Cythère manœuvrant le long des quais, des courtisanes à l'affût d'un gibier plus relevé. Elles sont, en général, vêtues discrètement. Elles semblent examiner les livres, pendant que du coin de l'œil, elles étudient le bouquineur.

Ont-elles flairé leur proie, l'emprise est facile.

Disons aussi que le jeune homme cossu ou le vénérable vieillard n'attendent pas toujours l'invite. On les voit suivre

la biche, de boîte en boîte, d'étalage en étalage, lancer des coups d'œil en coulisse. Ça prend ou ça ne prend pas. Les unes «'amusent un instant, d'autres décochent un trait acéré qui laisse le poursuivant tout pantois; d'autres semblent dire : « Suivez-moi, jeune homme ! Osez donc ! Mais osez donc. » Et la conversation s'engage. « Vous aimez la lecture. Mademoiselle?. . — Oh! j'en suis folle! » Elle n'a peutêtre jamais ouvert un livre de sa vie... Qu'importe ! C'^st un snobisme comme un autre... Et quand il prend...

le chapitre de l'atnour ,

Des intrigues innocentes s'y nouent aussi, devant les boîtes. Le livre est un mage : il rompt le charme qui faisait de deux êtres deux étrangers ; il unit par l'esprit, avant que le cœur ne se soit parlé et compris.

Puis, ce sont des scènes piquantes et comiques : un père rencontre sa fille avec un jeune homme; un mari se trouve nez à nez avec sa femme escortée d'un ami intime qu'il ne connaît pas.

Ainsi, l'amour va chantant sa chanson, le long des quais.

Certaines après-midi de juin, il s'y montre en effronté, et l'on peut croire que c'est entre le Pont-des-Arts et le Pont- Royal que Maupassant reçut son Coup de soleil...

C'était au mois de juin. Tout paraissait en fête, La foule circulait, bruyante et sans souci.;. Je ne sais trop pourquoi, j'étais heureux aussi : Ce bruit, comme un encens, avait troublé ma tète... Une femme passait, liile me regarda...

En ces jours voluptueux, les quais, grouillant d'une foule alerte, vive, joyeuse, ont des aspects de kermesse. Et c'est une kermesse en effet, que cette foire perpétuelle du bouquin, à laquelle président deux barnums grandiloquents : la Science et M Art.

Cependant que, laissant l'abeille à \:\ fleur, des hommes dédaigneux des charmes féminins, n'ont d'yeux que pour l'édition rare, parfois bien mal vêtue cependant, et rèche et puritaine ; ces hommes emmurés dans la tour d'ivoire de leur froide passion : ce sont les Bouqtiineurs.

Cinématographe

Il est de êtres qui, saillant tout à coup de la foule uniforme, par un crochet de leur physionomie, font sur vous l'effet que durent produire, sur les naturels des Antilles, les compagnons de Christophe Colomb. Ils excitent votre curiosité et vous incitent à pénétrer les mystères de la machine humaine. Hélas ! L'intuition est une sonde dont la pointe s'émousse facilement, et si la personne qui vous a paru drôle, charmante, intéressante, ne se prête pas à l'examen, vous en serez pour vos frais d'imagination.

Mais le quai situé à la base du cirque parisien ramène invariablement les êtres qui y passèrent ; mais le quai et les boires sont un but. Ils y reviennent donc, une fois... Deux fois... Trois fois.. Un mois, six mois, un an vont rejoindre les myriades de portions de temps dans le passé... Un léger salut... Quinze jours plus tard, on échange une phrase... Puis, la causerie vous accroche et l'on se pénètre.

Il est des types curieux, curieux en dehors, curieux en dedans, curieux par un détail d'existence, de caractère, curieux par leur innocence, par leur naïveté, par leur rudesse cachée, par leurs amours ou par leurs haines ; et l'on éprouve une sorte de joie à lancer un rayon lumineux dans la profondeur de leur âme et à voir se détacher le détail typique, sur l'ensemble peu différent de ce que peut être un homme.

Et voici, avant de passer aux types de collectionneurs proprement dits, quelques silhouettes dontcertaines n'ont de rapport avec cette étude que par le lieu dans lequel ils évolue nt : le Quai.

Les métiers volants

Si, quelque jour, le Destin vous jouait une mauvaise farce, voici quelques-unes des carrières libérales qu'il vous serait loisible d'entreprendre.

Aveugle, — L'aveugle contemporain n'a plus ni chien ni clarinette. Ily a bien, quelque part, dans Paris, un aveugle jouant de la musette avec son nez ; mais, en général, l'aveugle va à son pont et en revient, la canne à la main, comme un bon fonctionnaire. Le métier n'est pa=; mauvais. Il est un aveugle qui revend au numismate des quais les vieux sous dont on se débarrasse... par charité. Il a, souvent, des pièces intéressantes. — Si vous préférez la vie active, vous pouvez vous associer avec un manchot, chanter dans les rues ou « faire la banlieue » .

\^ous pouvez vous faire béquillird, cul -de jatte, ou épileptique. Ça rapporte. Le bouquiniste voit b;en des petites choses, du coin de son étalage. Il a vu un aveugle prendre, soudain, ses jambes à son cou, s'engouffrer dans un bar et se désopiler la rate, en comptant sa recette. Il a vu un jeune estropié ramasser quinze francs en une demi-heure, deux sous par deux sous.

La joie de gagner largement votre pain q lotidien ne doit pas, toutefois, oblitérer chez vous le sentiment de la pitié. Où la pitié va-t -elle se nioher?... Un jour, était véhiculé, le long des quais, dans une poussetteà paquets, par un être qui pouvait avoir été une femme, un monstre échappé de la cour des miracles. Gras,mafflu énorme, luisant de suint, enluminé par l'alcool, le meniiant tendait aux passants deux mains de gorille situées à l'extrémité de bras immenses, entièrement momifiés et entourés de bandelettes. A la vue d'un bouquiniste infirme, un air de pitié indicible passa sur sa face. Il fut, j'en suis sur, tenté de prendre un des ronds de cuivre épars dans sa caisse pour le tendre au confrère plus mal loti que lui, à son sens, et, comme lui, dans la rue.

— iig -

BAGOTIER. — Vous apercevez un fiacre à galerie chargé de malles. Vous prenez votre course et, cramponné aux ressorts du véhicule, vous faites la traversée de Paris, pour vous entendre dire: >< Pas besoin ».

Ce sont les petits déboires du métier. Ah! L'affreux désespoir !

Bohémien. — \"oas louez un femme brune ou filasse. Vous lui mettez un panier garni de bimbeloterie dans les mains, un enfant sur le dos, dans un sac. Le bambin, s'il est bien stylé chevrotera des « Médéeéme ! » à taire pleurer Shylock ou Gobsek. Avec le produit de la recette, vous achèterez, sue les quais, des monnaies d'argent anciennes, desquelles vous ferez des boutons pour votre habit de velours bleu ou vert.

Braconnier. — Si vous aimez les aventures, vous pouvez vous faire braconnier. Vous vous munissez d'une longue ficelle. Vous gagnez les remparts, en un coin repéré d'avance, \'^ous fixez votre fil à une pierre et vous laissez couler dans le fossé. Vous sortez de Paris par la porte voisine, et, gagnant la grande banlieue, v^ous allez tendre vos collets. La nuit suivante, chargé de votre butin, vous regagnez le fossé des fortifications, à l'endroit on pend la ficelle. Vous fixez à l'extrémité votre chapelet de lapins, lièvres ou perdrix. Vous rentrez dans Paris, par la porte. Vous gagnez le point où vous vous avez tendu la ficelle. Vous hàlez dessus. Sous votre veste, vous vous faites une ceinturéede poil et de plumes, et vous allez, de rue en rue, proposer le produit de votre chasse. Si vous êtes pincé, vous allez faire un stage à Fresnes et vous recommencez.

Cochers. — La vie nous dévore. L'autoplace dévore le fiacre. Bientôt, la trilogie parisienne « le fiacre, le cocheret le cheval > n'existera plus qu^à l'état fossile. C'est dommage ! S'il vous répugnait de fouetter Cocotte, vous pouviez vous faire chansonnier des cochers. Parfaitement. Un poète du cru avait trouvé dans la susdite trilogie une source inépuisable d'inspiration. Il polygraphiait ses magnifiques éliicubrations, et barbu, hirsute, avec des gestes de pantin démantibulé, il pénétrait au sein d'un cercle de cochers politi(iuant en attendant le train, et — nouvel Homère

— il leur chantait leurs hauts-faits. Il vendait sa chansoiv deux sous.

Cocher éleveur de rats. — Un type amusant était le cocher éleveur de rats Lorsque sa voiture était au repos, à la station du Quai Voltaire^-il ouvrait le caisson de sa voiture et faisait faire l'exercice à ses pensionnaires. Si les belles madames, hôtesses passagères de sa voiture, avaient eu connaissance du voisinage, quelle crise de nerfs ! Il apprivoisait, disait-il, les rats avec une facilité surprenante. Il devait, en vérité, y avoir entre le magister et les élèves une affinité de race, car le premier avait le nez allongé et les petits yeux vifs de ceux-ci . Il avait un véritable faciès de rongeur : Lavater, transporté d'enthousiasme par le fait même de cette sympathie sincère unissant des êtres à travers la chaîne des intermédiaires, Lavater se fut rais à genoux devant lui. Toutefois, l'amour n'a qu'un temps. Le cocher trahit ses congénères en adoptant un énorme serpent qui les dévora l'un après l'autre. Le serpent mourut à son tour.

Chasseur de cafards. — Comme Gérard fut chasseur de lions, Roosewelt chasseur de rhinocéros^ il est des chasseurs de cafards. On y gagne sa vie. Vous passez avec les hôtels un contrat de vingt francs par an. L'administration des Bouillons Duval ne veut payer que dix francs, soit quatre cents francs pour ses quarante établissements , aussi la bataille ne s'y lîvre-t-elle que mollement et le cafard y règne en maître. Tout en luttant de ruse avec l'orthoptère en question, vous pouvez faire des observations très curieuses, et, si vous êtes philosophe. en tirer des considérations à perte de vue. Ainsi, vous apprendrez que, dans les grands hôtels à chauffage central, le cafard, blatte ou cancrelat, a deux pontes annuelles ; alors que, dans les autres, il n'en a qu'une. L'ordre de la nature changé par le seul fait d'un feu continu? Qiiid cogitas ad hoc ^ Bergson?...

Perruquier des gueux. — Il y avait sur le chemin de halage du Petit Bras de Seine, au bas du Petit-Pont, un point où défilait, parmi l'immense troupeau des misérables, ceux d'entre ceux-ci qui avaient, dans leur abjection, conservé le goût luxueux de la propreté. Ce lieu était le champ

d'opération d'un barbier en plein air. Une pierre était le fauteuil. Une éponge au bout d'une ficelle et que l'on pouvait ainsi précipiter à l'eau et un mauvais rasoir composaient tout le matériel, avec une cisaille et un peigne édenté. Le barbier du Petit-Pont rasait pour un sou et coupait les cheveux pour dix centimes.

Ce qui se disait là, les aveux étranges dont le perruquier était le confident sont inimaginables. C'est que la clientèle descendait de toutes les classes de la société. Un authentique comte de Montfort de Savoie était un des habitués de l'atelier. Il était marchand de papier d'Arménie.

Et le commerce de l'artiste capillaire marchait à souhait. Il pouvait, du moins, entretenir à l'atmosphère voulue son ivresse d'absinthe. Un jour qu'il s'était allongé sur le bord du chemin de halage, pour y cuver son tord-boyau, il tomba à l'eau et coula à pic. Avec lui disparaissait un type inconnu des Français peints par eux-mêmes. — Si le cœur vous en dit.. .

Enfin, vous avez du goût pour le chant, vous pouvez vous faire fabricant de cartons à chapeaux.

C'est moi qui les tais, ais. ..

C'est moi qui les vends, ends...

C'est ma femm' qui boulott' la galette...

C'est moi qui lestais, ais,

C'est moi qui les vends... ends...

C'est ma femme qui boulotte l'argent.

Vous pouvez vous faire marchand de fil poissé, poisser en marchant, marcher en poissant ; marchand de lunettes, de balais, de moulins en papier, de cresson. Vendre du coco aux pêcheurs à la ligne. .. Devenir rétameur, repasseur^ couper les chiens, les chats et les oreilles. Vous pouvez, avec un peu d'adresse, être, du jour au lendemain, L'rrrraccommodeur ed'porcelaines!, avec sa musette stridente. L'Rempailleur de chaises. Via rrempailleur ed dchéses\ ou le marchand d'habits.. .

Le marchand d'habits, lui, achète un peut de tout, vêtements, ferraille, papier, objets divers. Il vend les déchets à la fonte ou au pilon, et conserve précieusement les choses

en bon éfat pour l'es écouler, soit aux marchés aux puces, soi eau Temple.

Le carreau du Temple n'est pas un des coins l'es moins curieux de Paris, Là où s'élevait le château illustre dans l'histoire de Pa'-is, dans l'histoire de France et dans l'His-' toire de la Chrétienté, s'élève un grand hall où grouille une humanité extraordinaire. Avant la guerre, on n'y entendait guère le français, mais le jargon de tous les ghettos du monde. Et ce qu'il s'y remue de pièces de cent sous, de neuf heures du matin, heure légale, à midi !... Que les Balzaciens aillent y faire quelques visites, ils ne les regretteront pas.

Bref...

Bref, il y avait au moyen âge, cent et sept crieries différentes dans Paris. Les facilités de communication font que le chaland va de lui-même à. l'industriel. C'est autant de débouchés de moins à votre activité. Au fond, nul de ces métiers volants ne vous tente. Ils vous paraissent si loin de votre mentalité, si loin de votre éducation ! Vous vous sentez incapable de l'effort moral nécessaire à l'accomplis'sement de cette sorte de suicide. Alors, éperdu, vous cherchez un palier, un sentier qui vous permettra de respirer, un sentier qui vous conduira, un jour, à la grande route que vous avez rêvé de suivre... Où trouver l'un et l'autre?. . .

Mais Paris est un univers et, si vous avez un bon génie, celui-ci vous conduira vers le refuge. . .

Ragueneau fut moucheur dfe chandelles, Shakespeare ouvrit des portières, le général Bélisaire tendit la main dans les rues de Byzance et l'empereur Henri I\'^ se fit chantre et savetier. Vous, faites-vous bouquiniste : c'est un métier très amusant et vous vous y créerez des relations charmantes... comme vous le verrez aux chapitres suivants

Types

— Vous n'avez pas de pierres de couleurs ?... Je cherche de& pierres de couleurs !... Ah! voici des médailles religieuses ! Et la petite rentière déposa, sur le quai, auprès d'elle un objet cubique enveloppé dan^ une serge et qu'elle pirt^it sous ^on nanteau.

Le bibliopole s'approcha d'elle.

— Pardon, Madame ! Mais voici plus d'un an que je vous vois passer avec ce paquet, que renferme-t-il ?

-- Ce sont mes serins ! Si je les laissais à la maison les juifs leur jetteraient un sort, pendant mon absence. . . A propos ! Vous n'auriez pas un plan de Paris du temps de Lutèce?,.. Oui. . . C'est pour trouver l'emplacement du \'ol ■ can Ramus... Il y a un volcan, place Saint-Ferdinand... Chaque fois que j'y passe, la plante des pieds me brûle... Alors, vous n'avez pas de pierres de couleurs?

Et- la douce toquée s'en va, en emportant précieusement ses serins. Les pauvres oiseaux devaient mal goûter cette promenade quotidienne et les Juifs leur jetèrent sans doute un sort, car, un beau jour, des miaous désespérés jaillirent du cube de serge.

— C'est mon chat, expliqua la petite dame en rougissaat bea-ucoup. J'ai des rhumatismes... Il me les fait passer !

Un individu, presque un vagabond, recherchait les annuaires et les bottins pour une agence de renseignements. Sa mise de fonds consistait en deux francs, trois au maximum ; mais, pour se donner l'illusion de la fortune, il les convertissait en monnaie. Il suivait alors son chemin, allant de boîte en boîte, comptant et recomptant ses sous, de sa main droite dans sa main gauche et réciproquement, avec une dextérité surprenante. Les jours où l'argent manquait, il remplaçait les ronds de cuivre par des cailloux.

Depuis des mois et des moi^, tous les dimanches, un

Monsieur parcourait les étalages. Il n'achetait jamais rien ; il regardait. Cependant, il ne restait pas inactif. Il tirait une petite fiole de la poche intérieure de sa redingote. Il la débouchait et il buvait un liquide incolore y contenu. Il remettait la fiole en place, pour recommencer deux pas plus loin. Parvenu à une autre boîte, il extrayait des basques de son habit une fiole plus grande. 11 remplissait ensuite la petite et il buvait, pour reboire, un peu plus loin, remplir à nouveau le flacon avec le liquide de la bouteille. Il poursuivait ainsi son manège d'un bout du quai à l'autre. Intrigué, le bouquiniste l'interrogea. Le malheureux s'était empoisonné avec du mercure, et, pour éliminer le poison, le médecin lui avait ordonné dix ans de ce régime. Il en avait encore pour huit années

Et voici Madame Fressanges, petite-nièce du fameux grenadier de la 46" demi brigade, qui a résolu d'arracher aux griffes de l'Etat les quatre-vingt-dix millions annuels de l'héritage des ducs de Bouillon, héritage auquel elle a droit. Elle s'y emploie, depuis quinze ans, avec une ténacité singulière. Elle a réussi à obtenir l'autorisation de porter le titre... Et, tou en soutenant son procès, elle, toute petite contre le Grand Etat, anonyme et formidable puissance, elle s'est formé une collection de premier ordre sur les Ducs de Bouillon et les La Tour d'Auvergne.

Place du Petit-Pont venait souvent un émigré polonais, Mécislas Golberg, lequel, à peine au débarqué de ses steppes avait publié un volume de vers blancs enfantins. Il avait fondé, rue Rollin, un cénacle où il s'expliquait lui-même. Il était — cela se conçoit — révolutionnaire. Une affaire fameuse au cours de laquelle il réussit à se faire arrêter lui valut une situation. Dès lors, il porta des gants.

Parmi les exotiques polonais qui pullulaient au Quartier Latin, il y avait un certain Bobonikoff, lequel vivait en achetant à un bouquiniste naïf des livres et des brochures qu'il allait revendre aux libraires. Ce Bobonikoff avait conçu le projet — qu'il exécuta — d'un bottin en cinq langues. Il arrivait sur le quai, un pied chaussé d'une pantoufle, l'autre d'une botte.

Un soir d'hiver, sous les galeries de TOdéon^ un pauvre diable portant au cou, comme une cangue, une boîte pleine

de programmes, s'était aflfalé au pied d'un pilier et il dormait, accablé de lassitude et de faim. Soudain, des profondeurs ténébreuses de la place, jaillit un gibus étincelant posé au-dessus d'une barbe noire, d'un col éblouissant et d'un pardessus de fourrure. L'homme; le grand seigneur, secoua le camelot d'importance et força cette loque humaine à aller le long de la queue proposer ses prospectus. Le boyard n'était autre que Bobonikoff. Son bottin l'avait lancé.

Le quartier Saint-Jacques fourmillait d'ailleurs de types,

Silhouettes.

attirés là par les restaurants à cinquante centimes, vin non compris, et les logis à quatre sous la nuit. Entre autres, venait souvent parler à un bouquiniste du quai Montebello, un jeune homme, un Russe, fils de famille archi-millionnaire qui avait préféré la misère affreuse à l'état de pope. Mais la misère a raison des tempéraments les mieux trempés. Il rentra en grâce auprès des siens ; et son premier soin, au moment des troubles de Russie, fut d'écrire une brochure dédiée à l'empereur d'Allemagne, dans laquelle il suppliait celui-ci d'aller — avec son armée — au secours de son impérial cousin. L'ambassade envoya à l'auteur un remerciement magnifique. Il en était tout fier et ne pensait guère avoir — de si près — serré la pensée de Sa Majesté teutonne!

Enfin, l'on voyait, de temps à autres, apparaître sur les quais un gentilhomme de grandes manières, d'une politesse

raffinée. Il était coiffé d'un gibus recuh par le soleil, vêtu d'une redingote effilochée et de pantalons en tire-bouchons. Il portait monocle.

Ilavait un air si magnifique, malgré sa livrée de misère, que nous le désignions sous les nom et titre de Prince de Sagan.

Lorsqu'il empruntait cent sous, c'était avec unti grâce, une fierté si noblement nuancée que tout l'honneur était pour le prêteur.

Athénien d'origine, il avait été professeur de littérature grecque à l'Université d'Oxford, Il avait gardé de sa profession et de son luxe passé une passion effrénée pour les livres. Des amis lui servaient une pension. Lorsqu'il l'avait touchée, son premier soin était d'accourir sur les quais oiî il faisait une rafle de bouquins. Jamais il ne dépassait la boite à quatre sous. Il en achetait des monceaux, des cargaisons, complets ou dépareillés, peu lui importait.

Lorsque ses subsides étaient épuisés, il vous faisait faire un énorme paquet qu'il ne payait pas et disait : «. Je reviendrai les prendre, demain. > Il réapparaissait six mois plus tard et vous réclamait ses bouquins avec candeur, comme s'il les avait laissés depuis la veille.

C'était un homme charmant qui avait pour la France, son génie et son cœur, une admirarion profonde

Un autre type infiniment curieux, c'était le père Henry.

Figurez-vous un petit homme maigre, jaune, ratatiné, réduit à la plus simple expression de l'être. (11 dépensait six sous par jour pour sa nourriture). Il avait un petit nez crochu surplombant une petite barbiche et flanqué de deux petits yeux luisants, inquisiteurs, sous des paupières flasques. On aurait dit un vieux petit moineau qui se serait sustenté avec un grain de mil, par semaine, et qui aurait porté autour du cou un foulard de soie rouge.

Le père Henry avait autrefois commis un volume devers et d'épigrammes. Ilavait intitulé cela « Flèches "^ et c'étaient des flèche^^, en effet, mais flèches en papier.

Il était un émule du cousin Pons, la gastronomie en moins. Il collectionnait de tout, vieux papiers, timbres, monnaies, médailles, bibelots, boutons, préhistoire. Il ne laissait entrer personne chez lui, où, du reste, il restait juste assez de place pour sa mince silhouette...

Il mourut et la vente de ses vieilleries dépassa deux cent mille francs !

Ainsi, le simple, le fou, le pédant, le comique ou le grotesque défilent sous les yeux du bouquiniste, dignes d'un Daumier, d'un Gavarni, d'un Dépaquit, d'un Benjamin Ra bier; et ils nous anènent logiquement à parler du bouquineur proprement dit.

Le jardin des suavités

— Comment, Monsieur Chadenat ?. . C'est la guerre, les boîtes sont misérables et vous courez les qunis, quand même ?

— Vous voulez donc ma mort ?.., Ne plus venir le long des quais ? Mais lorsque je serai trépassé, mes atomes crochus y viendront encore !... C'est si bon de fourrer son nez dans les boîtes, de renifler cette bonne poussière à bouquins ! . .. Est-il rien qui donne des sensations plus violentes et plus douces que la chasse aux livres ?l£t s'il y avait quelque chose, là? .. Alors, on file... et l'on va droit au bon coin .. Oui !. Je ne sais pourquoi, mais c'est un fait... On sent le livre qui vous ira... et on le déniche entre mille qui vous sont indifférents... Le livre a des fumées, comme le lièvre et le chevreuil. Le vrai bibliophile les relève sans se tromper jamais... Ainsi, tenez !.. Unjour^ j'étais sur l'impériale d'un omnibus, du côtéd'Auteuil... j'aperçois trois bouquins à la devanture d'un brocanteur... Mon instinct est mis en éveii... a Bah ! me dis-je j'en serai pour mes trois sous ! > Je dégringole et je tombe. . . sur un nid. Le brocanteur venait d'acheter une bibliothèque d'ouvrages géographiques ! Juste ma corde !.. Qu'en pensez-vous ?

— Je pense, pourrait répondre le bouquiniste, que ce qui est arrivé à M. Chadenat arrive à beaucoup et qu'Héliogabale n'avait pas tout à fait tort, lorsqu'il donnait une âme à un beau vase. Le livre en a une. Si le bouquiniste a en principe, pour le bouquin qui le fait vivre, la reconnaissance du ventre, le bibliophile finit par avoir pour le livre, le numismate pour la médaille, le philatéliste pour le timbre, un amour sans pareil, exclusif. Il doit à l'objet de ses rêves des sensations tour à tour aiguës ou douces, toujours aussi vives, aussi délicieuses, jamais refroidies ou éteintes! Cela le pousse à braver les périls de la rue, autos, pluies ou traîtres courants d'air, pour satisfaire son inextinguible passion, et, le magnétisme aidant, il ira directement au point où

gite l'objet de son amour. Et cela nous amène naturellement à cette anecdote si ppiritrellement contée par M. Vallery- Radot, vice-président de la Société des Gens de Lettres.

Il faisait un froid de loup. Les quais étaient parcourus par une de ces petites bises dont chaque atome est une aiguille qui vous pénètre et vous glace. L'auteur de La vie de Passeur marchait d'un pas alerte, sur le trottoir sec, quand il voit un vieillard déboucher d'une rue et s'acheminer vers les boîtes des bouquinistes.

— Mais c'est Xavier Marmier;!... Lui. dehors, par un temps pareil !

M. Vallery-Radot s'étonne avec raison qu'un vieillard (M. Marmier avait quatre-vingts ans!) eût quitté le coin du feu pour venir en des régions hantées par les seuls bouquinistes, sujets de la déesse Nécessité ; il se hâte, il s'approche, iï admire ...

— Que voulez-vous? répond le curieux auteur à&s Ft'ance's du Spïtzberg, je suis comme le buveur |qui s'est juré de ne plus boire. Il passe devant un cabaret. « Je n'entrerai pas dans celui-là! » En effet, il demeure sourd aux objurgations du démon de rivrv)gnerie et, fier de lui, il franchit la barrière magique dressée en travers de sa route. Au second cabaret, même lutte intestine, même victoire de la volonté sur le péché, avec toutefois un léger fléchissement moral aussitôt redressé. Mais les estaminets sont nombreux. En voici un troisième... — Viens donc! — Non! Viens! — N...on!... — Vi... — C'est fait ! Le buveur est devant le comptoir et moi, devant les boîtes d'un bouquiniste...

Que celui qui est sans péché jette, sur la tombe du bouquineur enragé que fut Xavier Marmier, la première pierre!.. Cette pierre fut, cependant, non pas jetée, mais posée, il y a sept cents ans, en barrière mystique entre la faiblesse de l'homme et la tentation.

« Et il faut qu'un parfait général (de franciscains) ne soit pas collectionneur de livres ! » Ce petit trait se trouve dans le Spectduin Perfectïonïs écrit vers 1220, par Saint- François d'Assise. Par ailleurs : celui-ci défend au Frère mineur d'être un « Grand ramasseur de Livres ». Il répondait par cet article à un de ses ministres qui lui demandait : « Que dois-je faire, ayant des ouvrages qui valent plus de cinquante

livres d'argent?../» L'apôtre de la Pauvreté évangélique, de l'humilité, de la Fraternité vraie, sentait que la manie de collectionner développe chez l'homme les durs et despotiques sentiments d'acquisivité et tous les sentiments qui en sont le plus souvent les comtes et les hauts barons. Posséder un bréviaire était, à son sens, contraire à l'Esprit de l'Evangile.... Un bréviaire !... Que dirait-il alors de ces furieux thésauriseurs qui, en dehors de toute intention historique, remplissent d'anciens et vastes hôtels de volumes.

de bibelots, de médailles, sans distinction d'origine, pour le seul plaisir d'entasser et d'acquérir, pour entasser encore 1 De quelle éloquence n'aurait-il pas besoin, l'admirable « fou > d'Assise pour les arracher à la sidération de leurs raretés et, s'il y parvenait, quel déchirement, quel affreux désespoir ! « Dire, soupirait un jour sur le quai, M. de Sacy, lequel opère depuis plus de cinquante ans, dire qu'il faudra abandonner tout cela 1... » Hélas! Holbein a oublié de faire figurer le collectionneur dans sa Danse Macabre, mais le pauvre homme n'y a pas moins sa place marquée .

Quoiqu'il en soit, si le souriant ana hème lancé par le fondateur de l'ordre franciscain contre la passion des livres prouve que celle-ci ne date pas que d'hier, on peut affirmer

qu'elle n'est pas non plus sur le point de s'éteindre. Bien au contraire, elle étend, de jour en jour, son action sur les esprits et sur les cœurs. Est-ce parce que, ainsi que le prétendent maints philosophes, l'Humanité arrive peu à peu sur son déclin et que, pareille aux vieillards, dans sa hantise à se rappeler son passé et à ne pas vouloir mourir et à conserver sans but bien défini, elle cherche à sauver ce qui fut son œuvre de la furie dévorante du Temps ?... L'humble cervelle d'un bouquiniste des quais ne saurait voir l'ampleur nécessaire à la solution de tels problèmes ; elle ne peut que constater et noter au passage, la façon que chacun a de procéder à ce mystérieux travail. Tôt capita^ tôt sensus. li est évident que chacun met au service de sa manie le tempéram'rnt, les qualités et les défauts à lui départis par la Nature. Comme dans toute classification, il y a des familles, des g-enres et des sous-genres et nous avons tenté d'en établir, ici, les principales catégories.

Types généraux

Il y a le bouquineur Tant-MieMX, toujours aimable, toujours content. Il trouve tout parfait et trouve tous les bouquinistes charmants. Il déniche, à chaque instant, une petite machine qui l'amuse beaucoup. Il passe sur les quais les plus jolis instants de sa vie. Il s'évanouirait volontiers, à la pensée que les étalages peuvent disparaître, si telle était la volonté de M, Le Préfet. Il aime et il est aimé. Les bibliopoles lui réservent de gracieux sourires et disent du bien de lui, quand il passv

Il y a, par contre, le collectionneur Ta;it-F'is. Les Bouquinistes sont des inibéciics. Les Boîtes sont vides. Le métier périclite. On ne découvre plus rien. <? Autrefois ! .. Ah ! de mon temps !... de mon temps !... > Ce qui nempèche que ce Monsieur Tant Pis a toujours les poches bourrées de livres et de brochures. Il a pour corollaire, le bouquineur bougon :

< Pourquoi ne classez -vous pas vos livres ?... Voyez moi ça ! Comment voulez-vous vous y reconnaître dans ce fouillis?... Je n'ai pas pour habitude de chercher ma vie dans les boîtes à ordures...» Et lu bouquineur mtfiant vient à la rescousse :

< 11 ne met même pas les prix ; c'est pour vendre à la tète, hein ? < Oh mais ! On ne me la fait pas. à moi ! >

Derrière lui s'amène, à pas menus, le museau en avant comme un petit mulot des champs, le rapaçon. Il prend le livre guigné couvé, pris, tourné et retourné, depuis des jours. Il se masque d'indifférence. « Combien?, . Peuh !... Mais ça ne vaut rien, mon ami... Ce n'est pas même la bonne édition... je ne sais même pas pourquoi je vous achète ça !,.. Allons, ce n'est pa; votre dernier mot!... > Et il marchande^ discute et, centime à centime^ cherche à vous amener au prix minime qu'il s'est fixé. Il paie enfin, avec des airs de martyrisé et s'éloigne, un mince sourire de ruse satisfaite sur ses petites lèvres.

Le Hurleur : c Trois francs?... Aïe ! > C'est à croire

qu'il a saisi un fer rouge. Il lâche le volume et s'enfuit épouvanté, en secouant la tète et la main et râlant : « Trois francs ! »

Un autre haussera un sourcil olympien et laissera tomber un hautain: « Mais vous êtes fou, mon vieux! » Ceux qui savent une lang-ue étrangère s'expriment, en de telles circonstances, dans un parler exotique. Ils sont tout penauds s'ils ont été compris, mais n'en pensent pas moins.

Il y a le parfait gentilhomme qui se laisse écorcher sans en témoigner le moins du nonde, ou qui, jugeant l'ouvrage bon marché, laisse la pièce ronde.

Il y a le politicien qui profite d'une petite transaction pour lancer une charge à fond contre les adversaires de ses prin cipes ; le gascon ou le Tartarin qui vous parle de ses propriétés immenses et qui, sur vingt-cinq sous, vous en donne dix, en ajoutant « Je vous apporterai le reste, quand mes fermiers mauront envoyé leurs fermages. *

Le naïf ou le sensible qui, attiré par une secrète sympathie, vous prend pour confident de ses déboires conjugaux ou de ses malheurs. C'est, quelquefois, comique ; le plus souvent, très triste. Les larmes jaillissent des yeux de l'homme, en un flot brûlant. Ah! les horreurs de la vie ! Si je connaissais un riche ph'lantrophe, véritablement désire, x de faire le bien, le le faire discrètement et à bon esc.ent, je lui conseillerais de s'établir bouquiniste. Il est des douleurs poignantes et des héroïsmes obscurs, dignes de to.is If-s prix Montyon ; le bouquiniste les touche du doigt.

Il y a l'amateur meM^uleux. Il veut qu'un livre même d'occasion soit impeccable, sans une éraflure, sans une corne. S'in amour du livre est endigué par la raison. Il veut tel genre, il n'en veut pas d'autre. Il ignore ce qui ne rentre pas dans le cadre qu'il s'est imposé.

Il a, pour pendant, le philosophe qui prend les cho-es comme il les trouve et admet que la perfection ne court pas les Quais. Il aime le livre pour le plaisir. Il vibre. La passion n'a pas desséché son âme. Il n'est pas un catalogue ambulant. Il ne tire pas son pied-de-roi pour savoir si le volume a bien le nombre de pouces voulu Un peu taché ou lavé, qu'importe ! le livre lui donne le bonheur.

Et voici le sadique. 11 collectionne, collectionne,

collectionne, de tout : livres, papier, monnaies, timbres, g^ravures. Une s-ule chose met des bornes à sa manie : le manque d'arg-ent. Et encore ! Il trafique. Il vend quelques menuailles qu'il possède en double pour pouvoir acquérir un lot, un livre, un objet dont il connaît la valeur bien supérieure au prix demandé. Il vit avec six sous par jour et finit par mourir dans l'encoignure que lui ont laissée, en son logis, ses collections envahissantes. lia la ruse du renard et la ténacité du lion. Il vous promet de belles choses pour vous amadouer. Il ne vous les donnera pas ou trouvera des échappatoires. Il reviendra à la charge, dix fois, comme le rapaçon ; non pas qu'il soit rapaçon, lui-même, mais le besoin de posséder et la pénurie de subsides lui font une obligation d'étouffer les sentiments du droit naturel.

Il y a le collectionneur craintif.qui n'ose acheter, si le prix n'est pas affiché et celui que rien n'arrête, qui emporte ses livres, comme un singe de la Guinée emporte une négresse, et vous jette la somme qu'il a jugé bon de vous donner. Il agit sur les Quais comme en pays conquis ; il traite de haut la Science liv'resque et ne souffre pas la contradiction en matière de librairie.

Enfin, il y a le mari subjugué. « Je vous achèterais bien ça ; mais ma femme pousserait les hauts cris. » Ou bien : « Ma femme va encore gronder, mais je lui dirai : « Je ne vais pas au café, n'est-ce pas ? Eh bien, laisse-moi collectionner ! >

Il arrive que la femme accompagne son mari sur les Quais.

Alors la scène suivante i lieu. . .

Le" Mari {Il ouvre U7i livré)

Tien-^ !.. {Il s:' absorbe dans sa lecture.^

Madame

Encore !

{Silence. Le p&tii pied de Madame va et vient de plus en plus vite. Il s'enei^e à vue d'œil.)

Auguste !

Hein?

Tu viens ?

Madame

Le mari Madame

Le mari

Attends... J'ai trouvé, là, quelque chose de tout à fait champêtre.

Madame \'^iens donc !... {Elle le prejid par le bras et le tire.) Tu es agaçant. Si tu t'arrêtes à tous les étalages...

- Le mari J'ai envie de l'acheter.

Madame Acheter cette horreur ? Ça a traîné partout... ^

Le Bouquiniste (// a sut'vï la scèjze avec itn intérêt mitigé. Il connaît déjà la conclusion.)

Sans conviction : Deux francs !

Madame

Deux francs ! Jamais de la vie ! Laisse, Auguste ! Laisse et viens !

Le mari au Bouquiniste

Ma femme ne veut pas. (// s'éloigne navré..?) Si c'était un chapeau !

C'est la scène de chaque jour. Il est des femmes — pas toutes heureusement — pour qui le monde de la collection ou du savoir est un monde fermé, incompréhensible, inutile. Il est un collectionneur de monnaies oblig-é de cacher ses pièces dans les recoins les plus secrets de sa demeure, dans le buen retiro, pour que sa femme ne les lui jette pas par la fenêtre. . . Vous voyez d'ici cette existence de Peau-Rouge entre les huit murailles d'un logis parisien ?

Socrate avait Xantippe...

Silhouettes

Voici do' c quelques silhouettes de bcuqaineurs, croquées au passage, en deux coups de plumt .

On a rencontré, au quai de Conii, pendant de longues années, Paul Lacroix (le Bibliophile Jacob), l'Académicien Xavier Marraier qui ne pouvait supporter que ses œuvres

traînassent dans les boîtes, l'avocat Fontaine, personnage légendaire, qui recherchait les discours académiques et racontait aux bouquinistes des historiettes interminables. C'était un causeur intarrissable et spirituel. M. Bobin, ancien chef de Bureau au Ministère de la Guerre, connaisseur impeccable en bibliophilie, qui, à force de patientes recherches, avait ramassé dans les boîtes des quais une collectio» remarquable de livres rares. Ils ont disparu, en même temps que les bibliopoles dont ils étaient les visiteurs assidus. Ils ont été rejoints dans l'Au Delà par M. Couderc, conservateur à la Bibliothèque nationale, M. Remy de Gourmont^ Homme de Lettres et M. Jules Claretie, auteur d'un article

humoristique sur les « Amis des Livres » et dans lequel il assure avoir entendu de la bouche d'un bibliophile « qu'un livre bien relié ne devait pas pouvoir s'ouvrir, qu'il était t'ait non pour être lu, mais pour être collectionné >,

Auprès de M, Paul Lacombe, collectionneur des impressions exécutées à Paris, voici M. Eugène Le Senne, Président de la Société d'Iconographie parisiennCj vice-président de la Société archéologique du Vieux-Montmartre. Fréquente les quais depuis quarante ans. S'est attaché particulièrement à recueillir les livres imprimés ou manuscrits et les estampes se rapportant à l'histoire de Paris et de ses faubourgs. Il a réuni ainsi une bibliothèque de quinze mille volumes. Possède toutes les éditions de Brice et de Piganiol de la Force ; les Jaillot, Sauvai, du Bréal, Lobineau, Lebœuf, d'Argenville, la plupart des Corrozet, les historiens de Paris des XVII®, XVIII% XIX** et XX" siècles.

A ce que MM. les collectionneurs nomment « la belle époque des quais » y a ramassé des quantités de pièces rares, anciennes et modernes sur les corporations, les églises, les couvents, les réjouissances puoliques de la cité parisienne.

Son lorgnon replié à son œil droit, sa canne sous son bras gauche, il feuillette de cette main, avec dextérité. « J'ai ça I je n'ai pas ça! » S'il ne trouve rien, il soupire; s'il déniche une merveille, il soupire encore. « Enfin, c'est toujours ça! » Il s'en va alerte, jeune, éternel.

M, Edgar M creuse dont la collection de plans de Paris est la première du monde.

M. Lucien Gillet, collaborateur d'Alphand pour la construction de la rue du Caire, à l'Exposition, fondateur de la Société d'archéologie du VII^ arrondissement. Il possède sept mille ouvrages sur Paris et plus de trois mille estampes ou gravures.

M. Le Bas qui recueille tout ce qui se rapporte au soi de Paris et qui prépare un plan de Paris pendant la Commune.

M Charles Normand, l'éternel voyageur. Il court les quais, un détective et une jumelle en bandouillère, tandis qu'une musette gonflée de brochures, de cartes, de plans, de documents, encombre ses flancs. Le feutre relevé, ses longs cheveux flottants, les yeux perdus dans un monde

qui doit être celui du passé, car il est président des Amis des Monuments parisiens, il semble être le découvreur de Paris par excellence. Il ne lui manque plus qu'un alpenstock. Signe particulier ; paie un sol la monnaie; et, quatre sols, au maximum, le crâne que lui rapporte un terrassier.

il a une collection parisienne de premier ordre ; ainsi que M. Blondel, lequel possède trente -huit mille pièces sur Paris et M. Hartmann qui en a quatre-vingt dix mille !

Mais ôtons notre chapeau ! Voici venir un bouquineur que, pendant cinquante ans, ni le froid, ni la pluie, ni le soleil, n'ont jamais pu arrêter dans sa chasse au bibelot et au bouquin.

Depuis cinquante ans — et la silhouette n'a jamais varié — on aperçoit d'abord dans le lointain un gibus démesurément élevé, avec une attitude légèrement penchée en avant, un peu semblable à celle de la tour de Pise. Ce gibus exécute, par instants, des quaris de conversion ; il disparaît dans une boîte, pour réapparaître un quart d'heure après. Il se rapproche petit à petit. Alors^ il prend des teintes jaunâtres, de nombreux hivers ayant pleuré sur lui.

Au bout d'un peu de temps, on remarque, sous ce chapeau, un col encerclé d'une petite cravate noire nouée de travers, et une redingote verdie par l'âge. Cette redingote a deux longs bras. Au bout de ces bras, pendent, au moyen d'une sangle, deux serviettes bourrées de bibelots et de brochures.

Cela vient à vous. Alors, vous voyez une longue figure entièrement rasée, un long nez de rat et des yeux gris, fins, railleurs, spirituels, profonds, dont le regard est souligné par un sourire non moins fin, non moins railleur, non moins spirituel...

Cet ensemble a nom M. de Sacy.

M. de Sacy, est selon la promesse du sourire et la révélation du regard, caustique et fin. Il connaît le Tout-Paris sur le bout du doigt, avec la situation, les mérites de chacun et l'événement principal de chacune de ces existences. Son éclectisme va de l'incunable à la brochure de deux sous, pourvu que le premier ne soit pas trop cher et que celle-ci soit relevée d'une gousse depiquant.il est marchandeur comme un Arménien et, lorsque vous avez cédé une fois,

vous êtes perdu. Il prend le livre. — Combien ? — Cinq francs. — ^^ous n'êtes pas fou? — Mais non ! Vous le savez bien, cette édition... ♦ Ah! canaille!... Que vous êtes voleur!

Et sans lâcher le volume, il se met à parler de choses et d'autres. Puis le marchandage reprend ; puis la causerie ; puis le prix est à nouveau sur le tapis. Et quand il a réussi : — « Ma foi ! Je ne sais pas trop pourquoi je vous achète ça I > Il introduit l'objet dans une des serviettes et, tout en laressanglant, il grogne : « J'ai payé ça horriblement cher ! , . . \''ous êtes une grosse canaille I... Allons, adieu et bonne chance !.., A propos?... Combien d'enfants ? ? — C'est sa marotte... Et il s'en va, le gibus en avant, le torse ployé sou> le poids de ses acquisitions, jusqu'à ce qu'enfin sa silhouette curieuse s'éteigne dans quelque boî'.e lointaine.

M. Klein, avec son profil de chef assyrien, poursuit tout ce qui se rapporte au théâtre. Sa collection, dont il fait les honneurs avec une bonne grâce parfaite, est infiniment précieuse. Elle comporte trois mille volumes (en éditions rares), deux mille affiches, dont une annonçant la première de Ma'î'e Tndor, silhouettes, caricatures, portraits d'hommes de théâtre ou d'auteurs dramatiques, une réunion rarissime de pièces théâtrales de la révoliition de 48 ; le répertoire du Théâtre français, donnant le nombre de lignes, le nombre de personnages, la durée de chaque rôle, les emplois, les accessoires et décors de trois cent soixante tragédies ; le théâtre italien de l'édition 1695-1697 et des originaux de Victor Hugo.

Le Maëstre Chillemont, auteur du Ballet Le Lac cC Emeraiide » . Homme d'une amabilité exquise, réunit les ous^rages, les dessins, les caricatures, les médailles ayant trait à la musique.

M. Costa- Borgna, distingué professeur de violon et amateur passionné de curiosités musicographiques. Ne juge pas nécessaire de briller dans un ciel où étincellent les Beethoven, les Mozart et les Wagner.

M. Georges Cain qui poursuit l'édition rarissime avec une connaissance profonde, sensible, parfaie de ce que doit être ceue édition. Homme d'une amabilité extrême, érudit historien de la Ville Lumière, il détaille avec un juste orgueil les richc^ curiosités de son musée et de sa bibliothèque et,

— iH —

bien qu'il eût le rare honneur de dînera la table particulière de Georges V, roi d'Angleterre et Empereur des Indes, son tact est si ju^te que l'humble visiteur venu pour lui recommander une infortune, ne s'en aperçoit pas.

M. Farcy, qui a abandonné la Restauration, pour se consacrer entièrement à ce monde sublime qui s'appelle « Notre-Dame de Paris » .

M. Gauvin, bibliophile dans l'âme, bibliophile faisant son métier avec cœur, poussant les choses à fond, explorant les boîtes, puis le livre ou la gravure y découverts jusque dans les détails les plus infimes. Il ne lâche pas l'un ou l'autre, tant qu'il n'a pas arraché son secret à l'inconnu. Il a ainsi découvert unpetit Bouquin, unevie d'un Totleben (i)quela Bibliothèque nationale n'a pas dans ses rayons. \'enez dire, après cela, que l'on ne trouve plus rien dans les boîtes ! Il ne le dira pas, lui, croyez le bien' ! Lui qui a ramassé pour dix francs, dans les boîtes des quais, un Rabelais unique au monde et quatre incunr^bles! M. Gauvin est né heureux, comme vous le verrez au chapitre des Bouquins. D'ailleurs, il le mérite, car il est homme excellent et n'est pas avare de bons conseils.

M. Joseph M.ibire, serviable et bon en son paiticuiier, dirait Saint-Simon, est un bibliophile érudit. Il court les quais depuis plus de trente aas II a recueilli sept ou huit mille volumes, parmi lesquels Les Contes de La Fontaine^ de l'édition de 1685. avec figures de Romain de Hooge. Les Fables, quatre volumes in-folio, estampes d'Oudry, 1755. Le Don Quichotte orné des figures de Coypel ; Molière, avec les estampes de Boucher, édition de 1734; Musset, dans l'édition des Amis du poète, volumes avec eaux- fortes avant la lettre de Béda. M. Mabire possède enfin tous les grands co'ntemporains du roman, du théâtre et de l'histoire, dans les éditions originales.

M. Emile Henriot, rédacteur au Temps, auteur d'un volume de vers « La Flamme et les Cendres », de romans d'une réelle valeur littéraire : LLnstant et le Souvenir^ Valentin, Le Diable à l Hôtel et d'autres ouvrages d histoire

(i) Mt'-moires de la vie «le Toileben, contenant l'histoire de ses deux mariag^es et de se.s autres aventures en Saxe et en Hollande, etc. Azalt-Bommel chez jean-Guillaume Kameman 1761.

et de critique, est aussi un collectionneur d'originales et un bibliophile heureux, a acheté sur les quais, un Pluiarqtie d'Amyot, 1565. portant au premier feuillet la signature de l'abbé Maur^-- ; l'originale des Liaisons dmigeretises ^ 1782 ; l'histoire de la peinture en Italie par Stendhal en originale et l'originale des Lettres de la Religieuse portugaise qu'il a rééditées s'est préparé une vieillesse de fervent numismate en achetant une médaille de Napoléon. Un microbe suffit. M. Thomas, chef de bureau à la Caisse des Dépôts, ne passe jamais sur les quais sans y cueillir au passage le livre, le tableau, la curiosité qui sort du commun. C'est un lettré très averti.

Charles Nauroy à la chasse de documents d'histoire. Barbu comme un Auvergnat, coiffé d'un antique gibus, vêtu, été comme hiver, d'un long et chaud pardessus, il va de boîte en boîte, portant, suspendue au bout de sa main droite, une paire de gants immenses.

M Merlet, ingénieur, possède plu5 de six mille jetons. Son œil perçant découvreavecunesûretésurprenantelatareimperceptible qui indique la provenance douteuse d'une médaille. Le poète Marcel Saulnier, nimbé de son chapeau, comme un Christ byzantin Blessé au talon, tel Achille, est amoureux des livres, au point qu'il rêve de mourir sous la houppelande d'un bouquiniste des quais. Les Mystères dune Voc-ition. M. Saulnier est l'auteur de deux volumes de vers et d'une pièce jouée à Genève avec succès.

M. Francis de Miomandre, lauréat de l'Académie Goncourt. Brillant, élégant, précieux, amoureux fou des quais et des jolis bouquins.

Signe particulier : a le beau courage de ses sympathies. Et voici M. René Vallery-Radot :

Au long- des Quais, où la bcience à l'Irréel Se mêle, le Lettré flâne, muse, furète... Qu'un titre lumineux le saisisse et l'arrête, Il prend le vieux bouquin d'un g-este rituel.

Sa trouvaille à la main, en satire discrète, Il darde au bouquiaiste un trait spirituel. Il cite. Il conte. Il cause. Un attrait mutuel Unit 1 humble ignorant au sa vaut qui s'y prête.

« Adieu donc. » Il s'éloigne. Et, dans le studio,

Il classe avec respect le rare lolio ;

Le Livre désormais est entré dans l'histoire.

Puis, souriant de la poussière qui — d'un bond,

L'environne de ses atomes, — Juste et Bon,

Il met le bouquiniste entre deux rais de gloire. .

Tel est, silhouetté en quatorze vers, M. René Vallery- Radot.

L'auteurdela Vie de Pasteur ^àuJorirnal d'un Volontaire^ d'une Introduction à la Correspondance du Duc d Auntale ^ et d'ouvrages historiques et littéraires, œuvres de patience, de travail, de clarté et de goût, aussi appréciées des lettrés que des savants, a la simplicité des grands coe-ars et le savoir des grands esprits. Il est un causeur exquis. Il est un bibliophile très versé dans la science du livre II est aussi, facette inattendue qui rappelle les hôtes de l'hôtel de Rambouillet ou des salons de la Duchesse de Nevers, un gentilhomme pour qui la lame n'est pas une inconnue. Il eut, à propos des Sotivenirs d'un volontaire^ un duel retentissant. Ayant, un jour, rencontré, à un étalage du quai Voltaire, un ancien condisciple, M. Veillard, inspecteur des Finances et philatéliste distingué, il lu: raconta cet épisode, et montrant la cicatrice donc sa main est glorieusement parée, il dit : « C'est que lorsque l'on y est, on y va carrément ! »

Et sous la douceur, l'aménité, la grâce qui est, certainement, le reflet de son àme sensible et haute, apparut un Vallery- Radot chatouilleux sur le point d honneur et, en plus, capable de le dîfendre jusqu'à la mort.

M, Chàtelet, dont la joie quotidienne est de venir bavarder avec les bouquinistes. Il les connaît tous. Il leur a acheté à tous les livres qu'il entasse jusque sous son lit. 11 vient sur les quais depuis un quart de siècle.

M. de Devise, qui réunit une collection d'ouvrages sur le Blaisois, s'est fait l'archiviste de la vertu : il a recueilli, en effet, en plaquettes, pièces, discours, affiches, une collection originale et rarissime... sur les Rosières !

M. Guillaume, qui s'est attaché particulièrement aux grands écrivains français.

M. Watal, professeur à Janson de Sailly, recherche les

éditions originales des écrivains anglais pour lesquels il a une sincère et juste admiration.

M. Bonasse pour qui l'art et la littérature de l'Extrême- Orient n'ont pas de secret, s'est épris de cette branche curieuse de 1 histoire, en découvrant (il y a trente ans) un roman chinois dans une boîte des quais. Il a maintenant une collection de premier ordre.

M. Leroy, directeur d'école à Noisy-le-Sec, passe des heures entières, sous la pluie ou le vent glacé, à fouiller les cartons de monnaies. Il y trouve d'intimes et profondes consolations.

Le docteur Henry Drouet est revenu de ses explorations dans le corps humain et dans le domaine philosophique avec un sourire aiguisé d'ironie mais adouci d'ur.e tendre pitié pour les faiblesses des sujets de la Reine Maladie. Il est un de ceux sur lesquels les quais exercent une invin'^ble attirance . Il y a, d'ailleurS; découvert : un Racine de Barbin 1675 76, en deux volumes in- 12. reliés en veau; Benjamin Constant, Adolphe, in-i2 en édition originale, Treutel et Wurts, 1816 ; Anatole France Le Crïine de Sylvestre Bonnard Lévy. 1881 ; Mérimée Col^inba^ ë-'ition originale, 1841. Or, il n'est rien de plus mauA^ais pour Uf. bouiiuineur que de trouver ne fut ce qu'une édition originale, car la Bibliomanie devient alors incurable, même chez un médecin, et qui a bu boira.

Le Professeur Pierre Marie, de l'Académie de Médecine, fait, le long des quais, sa promenade quotidienne. Alerte et toujours jeune^ le savant va des vitrines d'antiquaires aux boîtes des bouquinistes, où il cueille des brochures curieuses, intéressant la neurologie et la tératologie, Avise-t il dans une boîte, un écrin de scalpels, il explique : « Autrefois, nous avions ça dans la poche de notre tablier. Nous faisions une opération et, tout bonnement, nous le remettions d ms notre poche ...»

Unénergumène a adorné son chapeau melon d'une magnifique aile d'albatros; il tient, à chaque main plaquée à ses flancs un parapluie figurant une rapière. L'homme se considère dans une glace de magasin. Aussitôt, il hennit, il piaffe et part en caracolant, à la fois cheval et mousquetaire. Il vît son rêve héroïque. Et le savant neurologiste qu'est le docteur Pierre Marie le suit longuement d'un regard sagace.

Le commandant Dislère, du conseil de l'Ordre de la Légion d'Honneur, a réuni une collection rarissime sur le Tric- Trac.

Antonio de la Gandara, le peintre exquis des élégantes, avec ses yeux allongés d'exotique, infiniment doux, imprégnés de rêve et brûlés de passion artistique; M. Edouard de la Gandara entasse, au 25 du quai Voltaire, des trésors d'art, des merveilles des âges disparus.

Paul Vuillaud, auteur d'ouvrages de philosophie tels que le Destin Mystique^ la Pensée Esotérique de Léonard de Vinci^ fouille dans les épaves de la pensée humaine et y cherche le fil d'Ariane qui le conduira, et ses « frères » derrière lui, vers la Lumière et la Vérité.

M. Calvairac, auteur de traductions de mystiques ; il a la sincérité du courage et le courage de la sincérité ; profite de l'achat d'un incunable pour se lamenter sur les tristesses des temps présents et conjurer la France d'en revenir à la tradition,

M. Paul Viret a pour le livre un amour effréné. Il a profité de ce qu'il était officier payeur d'un train d'ambulance et de ce qu'il rayonnait dans la France entière pour se monter une belle collection sur les Provinces.

M. Eugène Pierre, secrétaire de la Chambre des Députés, le plus matinal des bouquineurs. A neuf heures précises, il débouche sur le quai, achète le livre qui sera le compagnon de sa journée et s'en va. Il demande au bouquin une seule chose : ne pas être ennuyeux.

Le Général Comte de Garnier des Garets, ancien membre du conseil supérieur de la Guerre, amateur passionné et érudit de livres et de gravures. Figure pleine de noblesse. Il a pour sœur une sainte femme à qui l'Institut, justement inspiré, accorda sa plus haute distinction, nous avons nommé Sœur Marguerite, supérieure de l'Orphelinat Sainte- Geneviève de Reiras, « Eden de quiétude et de paix, dit-elle elle même, au milieu de l'effroyable fournaise. »

Le poète Louis -Antoine des Garets son fils, auteur de La Sérénade au Jardin et de La Saison des ImmortelleSy amoureux fin des choses anciennes, est un ardent ami des quais.

Le Révérend Père Caruel, prédicateur connu, auteur de

trois littératures, française, romaine et grecque, d'ouvrages

de théologie. . . N'a jamais manqué, un seul jour, depuis des

années, de venir sur les quais, où il ramasse tous les ouvrages

qui peuvent orner les patronages.

M. Léon Bourgeois achète des brochures qu'il paie d'un

air un peu distant. A vécu sur le quai Voltaire, tandis qu'il

se promenait de long en large, pendant l'élection de M. FaU

Hères à la Présidence, deux heures violentes .

M. Combes, qui, avec ses cheveux blanc^ et sa barbiche

blanche, d'un blanc éclatant, a l'air d'un vieux petit farfadet,

un peu chinois, occupé à

débrouiller l'imbroglio

d'une boîte de brochures.

M. Camille Pelletan

bouquinait souvent aussi.

On eut dit un brave et

gros bourgeois suivi de

sa femme toute simplette, si ce n'avait été

ses yeux, ses yeux de politicien, méfiants, durs, cruels laissant échapper malgré soi la flamme des

passions violentes dont son cœur était la fournaise.

M. Thomson qui, pour préparer la Femme à son rôle politique, a fondé La Vie féminine dirigée par Mlle Thomson et ramasse dans les boîtes, livres, pièces de théâtre, portraits, documents de toute sorte, ayant trait, soit à une femme célèbre, soit à la Femme, en général.

M. Millerand, ancien président du Conseil, très belle figure, au front ample, hanté d'idées.

M. Barrés dont la silhouette mauresque se profile avec une netteté étonnante sur le fond du paysage. Il a, un jour, au sortir de l'élection du général Langlois à l'Académie, réclamé en vain, d'un bout à l'autre du quai, un Opuscule cependant peu rare : La lettre de Féneloti sur les occupations de V Académie Française. Renseignement pris, l'auteur de la Colline inspirée, le Cygne lorrain, est, comme le Cygne

de Cambrai, amoureux de la tradition grecque et latine. Il était question de supprimer Homère, Virgile et le passé tout entier... Pourquoi pas la langue française ?

A noter, parmi les collections curieuses, d'aucuns diraient extravagantes, celle de M. le Chanoine Roche, lequel a réuni — Horresco referens ! c'est le cas ou jamais de jouer les savants en us — douze cents poètes néo-latins, dans leurs éditions originales ! Douze cents poètes néo-latins ! Les cheveux se dressent sur le crâne !. M. le chanoine Roche veut léguer sa collection à la Bibliothèque nationale. Ce sera sagement agir, car qui sait, si, dans deux siècles encore, l'homme d'étude n'ouvrira pas devant un texte latin les mêmes yeux émerveillés que M. Soudan de Pierrefitte en présence d'une inscription runique.

Le Sàr Péladan dont les yeux imprégnés de la lumière de l'Au-delà ont un reflet angoissant.

M. Raoul Ponchon, avec son chapeau unique au monde, en demi-sphère, la bordure en auréole autour d'un front de penseur. Son parapluie sous le bras, il va ruminant sa chronique rimée. A en croire un autographe de lui, trouvé par hasard, il est Thélémiste sincère et a en horreur les peintres, surtout les peintres contradicteurs.

M. l'abbé de Boynes, prédicateur, profite des rares loisirs que lui laisse son apostolat et ses œuvres (« L'Ecole des Ménagères» et unedeses plus intéressantes créations), pour g-laner, le long des Quais, les mémoires et ouvrages historiques.

M. l'abbé de Becdelièvre qui a réuni une série copieuse et curieuse de plans de villes.

M. Marc-Henry Meunier, aquri- fort! ste d'un talent vigoureux et poignant, et dont trois œuvres de premier ordre La Charrue, Pour la Sainte- Vierge et La Rafale font de lui le digne héritier d'une glorieuse lignée d'artistes. Du haut de sa chimbre de l'Hôtel Voltaire, il s'imprègne de la poésie profonde et d'verse du panorama des quais. S'il descend vers les boîtes, c'est pour y glaner les estampes de maîtres et les éditions anciennes illustrées.

M. Delille, secrétaire général de la mairie du VIP arrondissement, et Mlle Delille, ont une égale vénération pour l'Epoque napoléonienne et pour l'histoire pittoresque, dramatique, attaciiantc du vieux Paiis.

M. Jacques Vaillant, auteur de nouvelles d'une belle tenue littéraire. Erudit, aime d'un amour égal et la gracieuse drachme antique et l'élégante « princeps » moderne.

M. Camille Beaulieu a composé de nombreux opuscules de philologie patoise ; et s'est formé une collection de premier ordre sur l'Aunis et la Saintonge, tout en entassant des documents sur la flûte et le rôle important joué par cet instrument dans la mythologie et les arts.

M. de Woznicki, grand collectionneur devant l'Eternel, a réuni plus de dix mille estampes, ainsi qu'une remarquable série de livres, médailles, gravures, concernant la Pologne.

M.- Léon Hennique, bourré d'anecdotes comme un recueil d'anas. Homme excellent et "Spirituel, il est d'un commerce charmant et fait marcher celui des livres, en coUect'onnant les premières ou rares éditions théâtrales.

M. Charley Foley, le magicien évocateur du frisson tragique, recherche les œuvres curieuses d'antan.

M. Saul, passionné pour tout ce que le passé renferme de mystérieux et d'attachant, chasse la romaine rare ou la gravure ancienne.

M. Thiébault qui a une magnifique collection de grecques et d'asiatiques.

M. Hanotaux, discret, à la chasse d'ouvrages d'histoire.

M. Ribot, portant légèrement inclinée sur l'épaule sa noble tête de vieillard.

M. Lépine, la démarche sèche, lancé sur le trottoir comme un Indien sur le sentier de la guerre. -Son œil est sombre ; son regard aigu, pénétrant, habile à vous accrocher l'àme et à vous l'extirper, si tel était son bon plaisir, comme ferait Belzébuth.

M. Feunette avec sa figure de mo'ne moyenâgeux, aux yeux faits pour voir dans les régions où ne pénètre pas Tesprit du vulgaire. Hanté de problèmes métaphysiques, ayant une adoration : Jeanne d'Arc. Il est un causeur plein de charme ; il ne fatigue jamais et semble toujours nouveau par la grande variété de ses connaissances.

M. Maurice Lecomte, érudit paléologue. Puits de Science d'où est sortie une collection considérable d'ouvrages sur l'Ue-de France, la Champagne ^et la Brie, et d'où s'épanouiront quelques volumes in-quarto d'une géographie

archéologique de F"rance, par région et par commune. M. Charles Speyer, l'agent de change, passe en coup de vent. Dans le court instant de sa transition, il a cueilli une édition intéressante d'un grand classique. Il s'est arraché avec peine à la flânerie des quais ; mais fouaillé par le démon de l'action, il a dû regagner son cabinet de la rue du Louvre. S'il n'a guère le temps de collectionner, il trouve celui de faire le bien. Sa haute valeur militaire, lui a valu, avec le ruban rouge et la palme, l'honneur d'être appelé à l'état-major de l'artillerie.

M. l'ambassadeur Arsène Henry, homme de la belle Tradition française, épris des détails curieux de l'Histoire, profite de la trouvaille d'une monnaie, pour faire, ie soir, en famille, une étude approfondie du personnage qu'elle représente.

Le dessinateur Robida, simple comme un vrai grand homme, semble ignorer son talent, sa notoriété, méconnaître l'intérêt extrême que les chercheurs portent à ses œuvres littéraires ou picturales. Il est un passionné des choses du moyen âge^ dont il rend les aspects singuliers ou tourmentés avec beaucoup d'art. On est tenté de croire qu'il a vécu à cette époque ; et, si ce n'était une hérésie, son talent serait une preuve de la pluralité des existences de rame.

M. Jean Gainche qui fut imprimeur de V Univers à l'époque du grand Veuillot, aime tout ce qui se rapporte à sa chère et magnanime Bretagne,

M. Philippe Runckle qui possède dix mille ouvrages tant anciens que modernes sur les croyances et les superstitions. Il a Fraser, Cornély, Van Geneppe, auteurs .introuvables.

M. l'abbé Périès, noble intelligence digne des plus hautes destinées, amateur de peintures anciennes dont il a une galerie formée avec un goût très sur.

M. Libert, numismate très versé dans la science des médailles, possède une série presque complète de tous les graveurs, du dix-septième siècle à nos jours. Il avait réuni à Dun-sur-Meuse, une collection inestimable d'ouvrage^ sur la Lorraine ; plus de cinq mille portraits et des monnaies. . . Les obus ont dispersé tout cela aux quatre vents du ciel. Le docteur Bouland, fondateur de la Société des Ex-libris, cite

plusieurs de ceux qu'il possède, dans son rarissime ouvrage sur les ex-libris lorrairis.

M. le médecin-major Longuet pour qui la numismatique ancienne n'a pas de secrets. Bien que sorti un des premiers de sa promotion, il est inoculé du virus de la collection, à un point tel que, même soui les obus, il collectionne, collectionne et réclame des marchands de monnaies l'envoi, sur le front, de bataillons d'empereurs romains, de rois grecs. Vienc-il à Paris, il ne respire que sur les quais, le doigt p ongé dans des lots de cuivre.

Il a un sosie en la personne du lieutenant Rolland, auteur d'un grand ouvrage sur le blason. Ce dernier possède, dans son gourbi, un amoncellement de monnaies et d'ouvraj,'^es numisraatiques; et, tandis que les canons grondent, que les obus éclatent au-dessus de sa tête, il demeure plongé dans ses chères études. Son ordonnance le croit fou. Il ne l'tst pas : il est simplement un collectionneur.

M. Lejeune, disciple fervent de Marc Sangnier, a ramassé, le long des quais et, pendant la durée de la guerre, pour plusieurs centaines de francs... de débris de papier. Cet argent alimenta une caisse de secours.

M. Baudry, amateur de musique ancienne et de livres rares.

M, Augier, receveur des Postes, qui, ayant retrouvé quelques vieux sous au fond d'un tiroir, s'inocula le virus de la collection et est en passe de devenir un des plus furieux thésauriseurs 6z monnaies anciennes.

Enfin, nous ne voudrions pas clore cette liste sans rendre l'hommage qui lui est dû à un collectionneur, tombé glorieusement pour la Patrie, à Lille, M. Emile Le Senne, secrétaire de la Conférence Mole. Epris du même amour que son père pour l'histoire si curieuse et si attachante de l'antique Lutèce. il avait commencé à fouiller dans les innombrables documents de la bibliothèque paternelle et il en avait extrait maintes monographies écrites en un style clair, égayé d'une ironie légère et bien française : J^a garde suisse des Champs- Elysées, l'Arc de Triomphe de V Etoile^ V Assassinat de Baduel.

La mort a interrompu une carrière littéraire qui s'annonçait féconde, et dont la première œuvre, un recueil de

nouvelles : V Eternelle Aventure^ a connu un beau succès en librairie.

Que ces quelques lignes soient comme une fleur de souvenir, déposée par le bibliopole sur la tombe d'un bouquineur qui fut son client très sympathique (i).

(0 Pour perpétuer \\\ mémoire de son fils, M. Eug-ène Le Senne a fondé à l'Académie ua prix bisannuel de deux mille francs, destiné à récompenser le meilleur ouvrage relatif à l'histoire de Paris.

Des fleurs!., des fleurs!., des fleurs!..

Il nous a été permis de voir une dame, qui, sa main droite cramponnée à sa robe, de sa main gauche à laquelle pendait un réticule, bouleverser entièrement un étalage en cinq minutes. Un esprit chagrin en aurait conclu : la Femme ne comprend pas le Bouquin !

Mais, de ce que nous avons aussi parlé d'un numismate

réduit à des ruses d'apaches pour mettre ses rondelles de cuivre à l'abri du balai domestique, il est juste aussi que nous défendions le sexe auquel nous devons Christine cie Pisan, contre le mépris dont les misogynes la pf)urraient injustement accabler.

Si Socrate avait Xantippe, si Rousseau avait Thérèse, si la douce épouse du poète Delille lui extirpait ses vers à soixante-deux francs la douzaine, du cerveau, à l'aide de mornifles, combien de femmes, depais Julie s'évanouissant au récit des malheurs de Didon, jusqu'à Madame Récamier exaltant du rayonnement de sa beauté les derniers jours de René, combien de femmes ont inspiré le livre, et combien l'ont entouré et l'entourent de respect et de tendresse, après en avoir été les aimables marraines.

Cherbuliez termine son roman du roi Apépi par cette phrase : « Méfiez-vous des femmes qui aiment Apépi et qui

ne l'aiment pas ». Heureusement, le roi Apépi peut avoir et a des amantes sincères, témoin ce sonnet adressé au Major Longuet, du 8« d'artillerie, lequel nous l'avons dit, a sa place marquée parmi les plus érudits numismates...

En contemplant la Drachme ou le Bronze — portant Le profil de Pallas ou le chef de Faustine, Vous pensiez à la grâce hellénique ou latine Qu'Anacréon le Ten Ire, ou Perse — allaient chantant.

Sur l'écran de l'Histoire, au chercheur qui s'obstine — Tentateur - apparaît l'idéal éclatant ; Mais vous ne saisissiez que le vide irritant Des vaines visions que l'esprit agg-lutinc. . .

Heureux mortel ! Tandis que vous rêviez encor,

A votre fil de lin se nouait un fil d'or :

Les Parques ont, parfois, un souriant caprice 1

Au présent radieux vient s'unir le Passé... La Femme — le Réel au Rêve est enlacé — Est près de la Déesse et de l'Impératrice...

Et, cette fois-ci, la poésie ne dépasse pas la réalité. Le docteur Longuet, pas plus que l'ingénieur Le Roux, ne viendraient sur les Quais sans être accompagnés de leur femme. Ils n'achètent jamais une monnaie sans les avoir consultées. Avons-nous ce revers?... Cette médaille figure-t-elle dans notre catalogue?...

Madame Longuet et Madame Le Roux ont pénétré dans les arcanes de la science illustrée par les Hoffmann et les Babelon. . . et savent reconnaître, à tel détail, un personnage •au nom hérissé de l'antiquité numide ou gauloise.

Madame Le Roux gronde — comme il le mérite — le notable négociant des quais dépourvu d'enveloppes à monnaies ou de papier de soie pour envelopper les momies. Elle tremble pour les lampes romaines jetées pêle-mêle avec des ferrailles et qu'un geste maladroit peut briser. Elle aime et sent la beauté de l'art antique et fait, d'ailleurs, partie de la Société d'archéologie du Finistère.

Notons en passant, un petit quiproquo très 'amusant; la vie des quais est pleine de ces menus détails. Mme Longuet, en toilette signée Faquin, était assise sur la chaise

détraquée du seigneur du lieu; cela suffit pour que des bouqaineurs peu renseignés et peu physiononaistes vinssent lui demander des bouquins à quatre sous... Mme Longuet prit l'aventure avec esprit et bonne grâce, et se contenta de sourire... dans sa fourrure de renard blanc. Lorsqu'elle sera mère-grand, elle contera l'histoire aux tout petits et cela les fera bien rire...

Mme Lucie Delarue-Mardrus est la plus extraordinaire des amies des quais. Elle ne lit jamais. Elle se contente d'ouvrir le livre de la nature et de la vie. Peintre, musicienne, poète ou romancière, elle y découvre une gamme infinie de sensations et d'images. L'auteur de C Ame aux trois visages est un cœur exquis, ignorant l'affreux préjugé de la distance. Un jour d'hiver. Il faisait un froid noir, terrible. Recroquevillée dans son châle, une bouquiniste attendait un improbable client. Mme Delarue-Mardrus s'avance.

— Pauvre femme, comme vous devez avoir froid !

Et prenant les mains de la marchande, elle les réchauffe dans les siennes.

Mlle Germaine Iwill, fille du peintre, peintre elle-même, et auteur d'une série de petits poèmes en prose, délicats comme de mignardes gouaches. Elle recherche les documents de costumes nécessaires à ses travaux.

Mme Lind, femme du journaliste danois, éprouve une passion effrénée pour les bois sculptés et les cuivres rouges anciens. Elle aime les quais à un point tel que, ayant déménagé à l'intérieur de Paris, elle dut revenir loger sur les bords de la Seine, sous peine de tomber malade de nostalgie.

Mlle Hélène Gilbert mêle à la giàce de Paris le charme* spirituel régnant en la Métropole lorraine. Elle se souvient que Nancy eut son Louvre et éclipsa Versailles. Elle se souvient de Callot, de Nicolas Adam, le Phidias du dixhuitième siècle, d'André Joly, le peindre dénommé < le Teinturier», d'un autre peintre nommé Stanislas Leczinski, roi de Pologne. Elle se souvient aussi de Saint-Lambert et du chevalier de Boufflers et, de sa fenêtre, elle a tôt fait de mettre sur le front du bouquineur déjà marqué par l'empreinte du savoir, du succès et de la gloire, un nom retentissant : Jean Richepin avec sa tète puissante digne du

ciseau immoitel d'un Michel-Ange; Pierre Loti menu, élégant, énigtnatique, en sa tenue d'officier de marine; Maurice Barrés glissé du burnous d'un maure dans le frac d'un député; M. Porto -Riche, figure à la Rembrandt ; Marcel Prévost, discret, effacé; M. Hanotaux, grand, froid, avec sa barbe en pointe de promoteur de la Réforme. Erudite avec tact, élégante avec simplicité, Mlle Gilbert ne craint pas le contact des livres saupoudrés de microbes. Le bouquiniste l'amuse et le bouquin l'enthousiasme.

Mme Viennot qui, pendant vingt ans, rechercha les gravures représentant le Paris d'antan. Ces gravures teintées d'une touche rouge, verte ou jaune, ornaient ensuite les boites à bonbons des grar.ds confiseurs américains.

Mme Adam, miniaturiste, d'un talent fin et délicat, digne de connaître la célébrité.

Mlle Camille Vallery-Radot qui apprit à lire, sur les genoux du grand Pasteur, dans ime vie de Jeanne d'Arc achetée quatre sous sur les quais. Mlle Vallery-Radot, le bras droit de son père dans ses œuvres de labeur et de charité, a réuni, sur la Pucelle d'Orléans, avec le concours de M. Henry André, la plus belle collection qui soit au monde et la plus complète. Elle a composé pour la bibliothèque paternelle un ex-libris simple et de goût exquis : Les Evangiles, Montaigne, La Fontaine, La Bruyère, et les œuvres de Pasteur, entourés de rameaux d'olivier, sont disposés sur un marbre d'autel; aux deux extrémités de celui-ci se jouent deux angelots, l'un armé de la Croix, l'autre du flambeau de la Science. En chef, est inscrite cette jolie devise « Liber Refugtunt Vitse » et sur le socle : Ex-Libris René Vallery-Radot {Hetiry André 1914.)

Mlle Solange de Devise, gracieuse numismate, dont les seize printemps trouvent un essaim de joies dans une médaille romaine !.. . Les jeunes filles modernes, il est vrai, apprennent le latin que leurs frères désapprennent. Elles seront les douces conservatrices de la tradition française. Honneur à elles !

Mme Hunebelle dont la voix ample, chaude, émouvante, descend, l'été, par les fenêtres ouvertes, et berce la rêverie du bouquiniste son voisin.

Mme Ovize, qui, avec un ait délicat exhale sur la harpe

la fleur de sa sensibilité, est amoureuse des jolis bibelots qu'elle recherche avec passion.

Et voici Mjie Georges Gain en quête de maroquins aux armes,

Mlle Gladys Deacon pour qui l'art de la reliure n'a p 15 de secrets, et qui vibre délicieusement à la vue d'un moderne sur chine ou d'une rarissime plaquette d'un Barrés, d'un Léon Bloy, d'un Gide, ou d'un Jules Renard.

Mme Clara Tambour àlarecherched'objetsduXVIII^ siècle. Elle passa, longtemps, alerte et vive, suivie d'un chien noir, précédée d'un chien blanc, et symbolisant ainsi, d'une façon inattendue et charmante, l'Aurore, entre le Jour et la Nuit:

Ainsi vont et viennent, le long des quais, mêlées aux bouquineurs austères, celles qui. non contentes de charmer les yeux et de toucher le cœur, savent aussi être la compagne et le soutien de l'homme dans les sentiers ardus de la Science.

« L'humanité ne peut rien faire de grand, dit quelque purt Renan, si l'homme et la femme ne mettent en commun, l'un son génie et sa force ; l'autre, son obstination et sa charité. » Déjà puissante par sa beauté et par sa bonté, que ne pourra la femme que l'homme trouve auprès de lui, même dans les travaux qui l'arrachent à la réalité. Et si ces mortels, heureux entre tous les mortels, ont la joie d'avoir possédé l'ide il ici-bas, nous, les bouquinistes des quais, nous les spectateurs du cinématographe ininterrompu de la rue, nous avons le plaisir délicat d'imprégner nos yeux de votre élégance et de votre beauté ; nous avons aussi le plaisir, plus délicat encore, de vous voir vibrer à la vue du vieux bouquin que nous aimons et dont nous vivons. Alain Chartier était laid comme Oesopus ou comme Sainte-Beuve et cependant, Marguerite d'Ecosse l'embrassa sur la bouche pour le remercier des jolies choses qu'il disait. Nous ne vous en demandons pas autant. Mesdames ; mais nous vous remercions de la sympathie que vous nous témoignez, sachant que sous la poussière de nos habits râpés, il est peut-être une sensibilité et sûrement une douleur.

A travers les Epaves...

L'art est une longue patience ; la collection en est une plus grande encore !

Songez que l'on frappe des monnaies depuis trois mille ans environ 1 Que l'on imprime des livres depuis 456 ans ! Et l'on frappe et l'on refrappe! Et l'on écrit, l'on écrit, l'on écrit ! Depuis l'as romain qui pesait une livre jusqu'au para turc qui pèse un milligramme ; depuis l'ex-libris qui comporte trois mots jusqu'à Tencyclopédie qui comporte quarante-deux volumes in-quarto, les séries sont l'infini. Et depuis trois siècles, ce fleuve de vieilleries, livres, musique, gravures, monnaies, timbres, pierres, bibelots, ne cesse de couler.

Les biblîopoles établis sur les rives de ce fleuve et les bouquineurs qui vaguent le long de ses bords sont un peu semblables aux trieuses de charbon qui attendent le passage des scories pour les happer et les rejeter ; avec cette différence que les amis de l'antiquité guettent au contraire ce qui sera utilisable. Or, pour le collectionneur, plusieurs facteurs entrent en jeu : la rareté, l'état, le prix.

Il faut que dans cette immense quantité de choses disparates, il découvre le numéro qui manque à sa série ; il faut que ce numéro — surtout s'il est délicat — soit présentable ; il faut, s'il n'est pas fortuné comme M. Morgan, que le prix en soit à portée de ses moyens. Il arrive plus souvent qu'on ne le croit que ces trois conditions se présentent simultanément; mais que d'errances inutiles le long des boîtes vides ou bourrées de bouquins rébarbatifs, que d'espoirs déçus, que de plaisirs raflés sous le nez par un concurrent, plus avisé ou plus riche !

On'a dit que le métier de bouquiniste était « Jaloux »? Et celui de collectionneur, donc ! Les passions sont universelles.

Heureusement aussi, tous les goûts sont dans la nature

et l'immense variété des sujets qui sont recherchés fait qu'à la fin chacun y trouve son compte. Ces monceaux de papier fourmillent de points de vue surprenants, d'idées saugrenues, d'absurdités, d'intuitions géniales ; mais belles ou laides, vraies ou fausses, ces idées trouvent à qui parler.

M. Ferrari dont le nom est déjà venu sous notre plume, avait commencé une collection de « tératologie » de la littérature. Il avait ramassé, parmi les poètes surtout, des volumes dignes de figurer dans le muséum du docteur Marie, l'aliéniste bien connu. Or, si l'esprit déformé par le coup de pouce plus ou moins violent de dame Nature est tenté d'admirer assez son oeuvre pour la faire imprimer et la propager, il y aura des lecteurs pour déclarer cette œuvre admirable.

Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire... et chaque forme d'intelligence rencontre ou rencontrera — à peu de chose près — son double.

Il est encore des êtres pour demander des livres de prières « qui conjurent les maladies », pour réclamer des amulettes utiles à la réussite de leurs projets, pour solliciter avec une mystérieuse émotion « Le Petit ou Grand Albert » afin de jeter un sort à la voisine qui a cancané.

Un soldat américain voyant un trèfle à quatre feuilles dans la boîte d'un numismate, montra celui qu'il portait, comme un scapulaire. Il lui avait été donné par un soldat français. Il jura qu'il ne s'en dessaisirait jamais et qu'on l'enterrerait avec lui !

Le Bouquiniste des quais, lorsqu'il débute dans le commerce, et s'il a un tant soit peu de lettres, aura une moue de mipris pour tel ou tel ouvrage et il le rejettera. Il a tort. Il arrive, un jour ou l'autre, à s'en convaincre;- et il prend pour formule : Tout se vend.

Un bouquineur lui criera : « Mais ce livre est soldé ! Prenez garde ! »

Cela veut dire que l'éditeur embarrassé de ses stocks d'invendus, les a jetés sur le Marché, au rabais.

Or, la non-vente ne prouve rien contre le livre. Il peut n'avoir pas été présenté au public ; il peut l'avoir été fort mal; il peut ne pas s'affirmer avec la rapidité nécessaire au succès moderne ; ses qualités peuvent être en dedans et il peut avoir besoin du temps pour s'imposer.

Le Bouquiniste des quais est là ! Le Bouquiniste et le Bouquineur Le Nécrophore et le Rédempteur.

Ne bondissez pas, auteurs ig^norants de vos intérêts ! Ne roulez pas des yeux en vociférant : « Les quais?... Mes livres sur les quais?... Infamie ! Jamais ! »

Jamais? Le quai est une éprouvette. Lequai met chicun à sa place, il consacre la valeur de chacun. C'est mathématique. Telle matière surnage la mer. Telle autre demeure en suspensà unecertaineprofondeur. Telle autre s'enfonce à jamais. Ainsi font — dans le temps — les œuvres des hommes. Elles survivent à leur création. Elles disparaissent pour reparaître avec éclat. Elles s'anihilent dans le mépris ou le dédain.

Les Bouquinistes et les Bouquineurs sont les ouvriers du temps. Ils sont les Nécrophores, Ils sont aussi les Rédempteurs, Ils mettent ceux-là au pilon. Ils forcent le public à l'admiration de ceux-ci. Et le Bibliopole montre son savoir et son doigté en cotant le volume au prix qu'il mérite ; comme le bouquineur montre le sien, en arrachant à la honte de la « Boite à deux sous > la brochure qui sera la perle de sa collection. N'en souriez pas, le prix vient au livre de lui-même. C'est bizarre ; mais c'est ainsi. Il y a une échelle, dont les degrés sont — pour ainsi dire — du domaine du système métrique , .

Avec un peu de pratique, on flaire le prix avec autant de sûreté qu'un lion en met à distinguer les fumées du lapin de celles du chevreuil. Il en est, pour les livres, comme pour les médailles et les timbres. Le prix se calcule à la rareté, à la beauté, à ce « Je ne sais quoi » n'ayant de nom en aucune langue et qui appartient au plan de ce double q'.ie. l'homme porte en lui. Les choses ont l'àme que l'artiste met en elles. Enfin, un bon livre a une physionomie. Une sorte de magnétisme émane de son cuir ou de sa brochure et le bouquineur ira directement à lui, fût-il en têtes de clous sur papier à chandelles, comme les livres de colportage du dix-huitième.

Pourtant, il n'est pas nécessaire que la cote dépasse un maximum de quarante sous pour que le bouquin soit honoré d'une recherche spéciale. Sur le quai, quarante sous représentent déjà un gentilhomme de la pensée.

— Quarante sous?,.. Peste ! C'est cher! — Mais Monsieur !

c'est un bon livre ! S'il était bien frais, je pourrais le vendre dix francs ! Et c'est la vérité !

Toutefois, les bons livres ne s'enlèvent pas toujours du premier coup.

Un jour, Mouazé, bouquiniste du quai Voltaire, met dans ses boites à deux francs cinquante V Histoire du Pont- Neuf^ en deux petits volumes. On lui en offre, le jour même: trente sous. Il refuse. Le temps passe. L'été rôtit les livres. L'automne les moisit. L'hiver les racornit et les recouvre d'une poussière ammoniacale corrodante. L'été revient. Le bouquiniste, le quai étant désert, cherche un livre pour aller lire à l'ombre.

Dans la boîte à deux sous, deux volumes collés l'un à l'autre par le flanc attirent son attention. L'Histoire du Pont-Neuf. Tiens ! Ça doit être drôle ! Il l'emporte. Il lit. Il est ravi. Mais c'est tout à fait champêtre, ce petit bouquin ! C'est joli comme tout ! Alors, il essuie ses rossignols ! Il les décorne. Il les encaustique. 11 leur redonne un lustre aimable. Il les lie d'une faveur rouge. Il les remet en montre au bon endroit. Une heure plus tard, il les avait vendus cent sous.

Combien de fois pareil fait s'est-il produit ?.. Les bouquins frais comme poissons au sortir de la bibliothèque, se sont ternis, écorchés^ salis, recroquevillés, autant du fait des bouquineurs que du fait des intempéries.

De boîte en boîte, ils sont tombés dans la case à deux sous. Ils ont pris des .airs si piteux, si misérables, que le bibliopole se dit : « Tiens ! Je vais faire du papier ! > Alors, il se met à trier le stock des condamnés au pilon et les rejette en vrac sur la boîte voisine. Passe un Monsieur. Le Parisien est friand de déballages, le bouquineur surtout. « Que peut-il bien y avoir dans ce tas? » 11 s'approche, fouille... « Ah! Combien? i> La couverture porte encore au crayon la marque glorieuse, témoin de l'admiration du marchand et des espoirs qu'il fondait sur lui. « Sept francs ?. . . C'est un peu cher... Nous mettrons six, hein ?.. . > Et le bouquin à deux sous est vendu cent vingt sous. Une minute plus tôt, une minute plus tard, le livre s'en allait à l'officine du marchand de papier où la horde des écorcheurs l'aurait dépouillé et morcelé tout vif.

Les choses ont leur destinée, comme les hommes.

statistique

A notre époque de documentation à outrance, une monographie dépourvue d'un peu de statistique serait mépri-

Staiistiqtce.

sable et méprisée. Aussi, avons-nous cru devoir nous livrer à un p>etit jeu de mathématique amusante.

Oyez :

Un étalage de bouquiniste contient en moyenne mille volumes. Trois cents étalages en contiennent donc trois cent mille.

Si chaque étalagiste écoule — en moyenne, toujours — vingt fascicules par jour, il y en a donc six mille de vendus, dans une journée; cent quatre-vingt mille, dans un mois; deux millions cent soixante mille, dans une année!

Il va sans dire que la brochure à deux sous est comprise dans ce nombre ; cela n'en fait pas moins un joli roulement de gros sous.

Si l'on mettait, bout à bout, ces deuxmillions devolumes, on obtiendrait un sentier de quatre cent trente-deux kilomètres; et, placés l'un sur l'autre, une tour de soixantequatre kilomètres huit cents !

Un écrivain mettrait, en faisant du tirage à la ligne, au moins cinq cent mille ans à les écrire ; et une « honneste dame » emploierait mille neuf cent soixante-douze ans à les lire!

La statistique est une science vertigineuse !

Quoiqu'il en soit, abordons la question de la vente pratique.

Brochures. — Paul-Louis Courier disait qu'une idée renfermée dans un pamphlet est. semblable à une goutte d'acide prussique à l'état pur. C'est qu'un pamphlet a autrement d'importance et de gravité sociales qu'un gros ouvrage en quoi l'idée se trouve délayée. C'est pourquoi la brochure est d'une vente courante. Pour deux sous, quatre sous pendant la guerre, vous emportez de quoi faire sauterie monde ou de quoi transporter l'humanité, d'un seul bond, vers l'idéal intangible. Des brochures, de simples articles de revue détachés et brochés sont vendus dix et vingt francs . De:^ séries concernant tel ou tel sujet : « Sainte Hélène », « Paris », etc. . . se vendent très cher.

Revîtes : La Revtie des Deux Mondes^ la Revue de Paris ^ le Correspondant , les Etudes, le Carnet^ font prime entre toutes.

Le bouquiniste qui peut acheter des années récentes de ces revues, a quelques bonnes journées en perspective, surtout depuis que le papier à soixante et soixante-quinze francs les cent kilos en a dévoré des montagnes.

Le Classique. — Certains bouquinistes se confinent dans la vente du classique. Le classique est une monnaie courante. Que de gens complètent leur instruction au moyen de livres achetés sur les quais. Là, le bouquiniste remplit un rôle éminemment social.

Au moment de la rentrée, les marchands de classiques font des aflfaires d'or. Les éditeurs ont beau, pour lutter

contre les marchands d'occasion, changer annuellement les auteurs, la vente en est assuiée. Quelquefois aussi, un collégien chipe-t il le volume dont il fera payer le prix à ses parents, mais ce sont les menuailles du métier.

Paris, néanmoins, veut un classique récent, vieux au plus de deux ou trois ans. La province, d'une évolution plus lente, plus traditionaliste, se préoccupe moins des dates. Les vieilles éditions des Bescherelle, Lachàtre, Littré, sent encore en honneur chez elle.

Les Trots-Cinquante . — U y a vingt ans encore, le troiscinquante,, quel qu'il fût, se vendait couramment dix sous, quinze sous, un franc. Aujourd'hui, à part les grandes marques, Loti, Maup.is^ant, Daudet, Farrère, les éditions duMercure de France, et quelques originale?, le trois-cinquante a été détrôné par le bouquin à quatre, treize, dixneuf sous. Le public passe indifférent devant une boîte de trois-cinquante incolores (i),

Lesgrands feuilletons, joies de nos dames sentimentales, et ramassés fascicule par fascicule, ont subi le même sort. Boiiquins anciens. — Le bouquin à reliure en veau se vend comme il ne s'est jamais vendu. Les vieilles éditions de Molière, Racine, Corneille, on les avait pour quinze francs, il y a vingt ans ; vous ne les aurez pas à moins de soixante, cent, cent vingt-cinq francs. Si le libraire en boutique devient bouquiniste et vend à sa porte, ou catalogue le livre à dix sous; le bouquiniste des quais devient libraire. Ouvrages vtasiondontes . — Si l'édition liliputienne demeure en faveur, surtout auprès des dames élégantes, les ouvrages en trente ou cinquante volumes, les in-folios, trouvent grâce auprès des seuls religieux ou personnages ayant castel. L'exiguïté des appartements modernes se refuse à l'accueil de l'Encyclopédie, de la Somme de Saint Thomas, d'un \'^oltaire de 1820, d'un dictionnaire de la conversation ou d'une Encyclopédie des Gens du Monde. Ou bien encore, notre modernisme intellectuel se cabre devant le latin rébarbatif des exégètcs du seizième ou dix-septième

(i) Le livre à •^.[(t fr.tncs est une source de bénéfice pour les bju- (juinistes : ils vendirit, eu effet, trois et quatre fraucs ceux qu'ils vendaient trente sous.

siècle. Les grands auteurs contractés en deux volumes sont au contraire fort recherchés. Les veaux pleins servent désormais à la garniture des bibliothèques de campagne, ou bien leurs ais, troués à l'emporte-pièce, servent à la construction de magnifiques médaillers cependant que les maroquins aux fers servent de boîtes à cigares.

Ce que le bouquiniste aime bien trouver, ce sont les grands classiques, les livres à gravures du seizième, dixseptième, dix-huitième et dix-neuvième siècle... ou bien, quand il sait les flairer, les originales actuelles. Malheureusement, c'est un peu trop souvent la date... à côté.,.

Et, depuis trois cents ans, le ruisseau de papier flue incessamment parallèlement à la rivière. Essayez d'imaginer le nombre de volumes qui se sont, plus ou moins longtemps, reposés aux boîtes des bouquinistes ! La voilà bien la tour de Babel symbolique, les montagnes entassées par les Titans I Mais quoi qu'en ait dit Victor Hugo, montrant tour à tour et l'incunable fraîchement issu des presses de Mayence et les tours Notre-Dame, ceci ne tuera point cela, car ^^/^a; est le principe et la fin, les deux pôles positifs de la pensée humaine.

Quelques oiseaux rares

Tout se vend, car la diversité des esprits et des goûts est infinie.

Il est un bouquineur qui s'avoue humble ment « encyclopédiste ». Il a réuni quatre cent mille fiches sur les sujets les plus divers. Tel autre, cependant, ne recherche que les ouvrages sur les forains ; tel autre, les rarissimes écrits relatifs aux cloches.

M. Pécas collectionne tout ce qui se rapporte aux pompes funèbres ; un autre, tout ce qui a trait à la mort apparente.

Lorsque le collectionneur qui s'est spécialisé arrive à posséder les ouvrages les plus courants, lorsqu'il a réuni un nombre important de pièces, il découvrira, cela va sans dire, de moins en moins, des choses nouvelles. Son front se rembrunit. Sa manie n'étant pas satisfaite, il s'aigrit et devient le collectionneur aTajit pis ».

— On ne trouve plus rien sur les quais ! s'écrie-t-il en secouant la tête... Ah! le temps jadis! Ah la bonne époque! Maintenant. ..

Ah ? On ne trouve plus rien sur les quais ?. . . Vraiment ?.. . Demandez à ces Messieurs que, à chaque jour de la vie vous voyez arpentant le trottoir, du Jardin des Plantes à la gare d'Orsay, les poches garnies de sangles. . . Et pourquoi emporteraient-ils des sangles, s'ils n'avaient pas la certitude de rapporter une cargaison de bouquins ?...Et vous les voyez," en effet, vers les quatre ou cinq heures du soir, affalés sur une chaise de bouquiniste, bavardant avec lui et serrant sur leur cœur un paquet de suavités.

On ne trouve rien sur les quais ?...

Nous vous avons cité nombre de volumes précieux possédés par nos distingués clients et ramassés es boîtes des quais ;nous allons vous citer deux anecdotes qui donneront à une telle allégation le démenti le plus formel.

Si d'aucuns crient à l'invraisemblance, nous pourrons les

déférer à des témoins dont la parole vaut la preinière édition de la Bible.

M. Gau vin qui, entre autres curiosités, a trou vé un ex-libris manuscrit de J -B, Poquelin, sur le Mausolée^ tragi-comédie par A. Mareschil, Paris 1642, achète un jour un incunable à mon frère, au quai Conti. A cet incunable, il manquait la page de titre. Quatre ans plus tard, M. Gauvin errant dans les rues de Bouquinville, rencontre un de ses amis, M. G., également bibliophile. Ce dernier vient d'acheter un fort lot de vieux papier à un bouquiniste d'Abbeville : « Vous qui êtes

connaisseur, lui dit M. G vous seriez très aimable de venir

me classer mes estampes et mes livres ».

M. Gauvin se rend à la prière de son ami, et. au sein d'un in-folio grec, il découvre une page d'p.spect vénérable, en gothique allemande : La Consolation théologique de Tanibaco, 1363-

Il l'examine. Il y remarque des annotations manuscrites de correcteur d'imprimerie. Il tressaille.

— Qu'avez-vous ? interroge l'ami étonné.

— J'ai, répond M. Gauvin, que voici le titre de mon incunable.

En effet, vérification faite, non seulement la page s'ac!aptait parfaitement au livre, mais un trou de ver s'adapta exactement à un trou de ver qui traversait le volume de part en part I

Après une séparation incalculable de durée, des siècles peut-être, les deux parties d'un tout reformaient une entité... et quelle entité?... Un bouquin acheté cinquante francs en valait cinq cents, du coup ! N'oubiions pas que la valeur intrinsèque d'un livre va de pair, dans le cœur d'un bibliophile, avec sa valeur marchande et que s'il a pu l'avoir pour un morceau de pain, la joie de la trouvaille est complète...

Le même bibliophile a acheté, au quai Voltaire, à Georges Durand, un manuscrit d'une originalité extraordinaire. C'est Z^ CcM^<3f'Œ'z7 des principales villes qui sont sur la route, depuis Luxembourg jusqu'au Rhin, les campagnes contre l'Autriche, et la bataille d'Austerlitz, composé et illustré à la plume par Nicolas Cartaut, en 1808.

Un cahier de dessins du baron Gros fut acheté vingt sous au quai Malaquais. M. Léon Hennique dénicha toute une

correspondance de Louise Michel. Il la signala à M. L. Descaves, sous condition de partag-e; mais M. L. Descaves ràfla le tout.

Mais voici le clou.

Gabriel de Saint- Aubin, le grand artiste du XVIIP siècle, aimait à se promener dans Paris, à étudier les monuments des Beaux Arts et à crayonner les vues qui l'avaient le plus particulièrement frappé. C'est ainsi qu'en marge d'un

Quelques oiseaux rares.

exemplaire de la Description de Parts par Piganiol de la Force (Paris, Legras, 1742, huit volumes in-douze avec figures), il avait tracé en face des monuments décrits, le croquis à la plume de ces monuments et de leurs détails.

Cet exemplaire, recouvert de croquis de l'artiste, vint échouer sur le quai Conti, quelques années avant la guerre. Il a été acheté par un fureteur, correcteur à l'Imprimerie nationale, qui en réconnut vite la valeur artistique. Payé quinze francs, puis offert à M, Paul Lacombe, de main en main, il est passé dans la bibliothèque d'Art et d'Archéologie fondée par Jacques Doucet, lequel n'a pas hésité à le payer, dit-on, cinq mille francs. Il n'a pas été compris dans les dons faits à fUniversité de Paris.

— ib« —

C'est certainement un des joyaux de cette bibliothèque, comme il fut, perle ignorée de son possesseur, l'inestimable ornement des boîtes des quais.

N'espérez pas découvrir tous les jours un livre de cette importance, ami lecteur, vous seriez trop heureux et les bouquinistes deviendraient trop riches, trop difdclles aussi, et trop méfiants, mais avec de la patience et de la fidélité, vous arriverez à vous former une bibliothèque des plus intéressantes, heureux quand, au sein des bataillons de livres quelconques, vous découvrirez une édition originale et que cette chose déjà précieuse par elle-même, sera rendue plus précieuse encore parla griffe autographe de l'auteur...

Dédicaces

Il est des pères honteux de leur prog-éniture. Cette espèce ne se trouve pas parmi les auteurs; ou si rarement ! Il peut se taire qu'un écrivain « arrivé » retire de la circulation une production de jeunesse, mais c'est moins par sincère devoir, que par une sorte d'obséquiosité vis-à-vis de la critique,

— Il n'était pas si mal que ça, ce petit bouquin! se dit le Brutus d'un autre genre. Et, loin de jeter VEnfani de la Faute au pilon, il le glisse dans un coin de sa bibliothèque , avec l'espoir secret que l'Inavoué connaîtra, quelque jour, la vogue des Musardises. Les Virgiles ne sont pas légion .

Bref! Un auteur, grand ou petit, a, par dessus tout, l'orgueil de ses écrits. Il lui faut des compliments, n'en fûtil plus au monde; il faut que sa personnalité soit hissée , forme éblouissante, au dessus de la foule anonyme; et pour y parvenir, il se mue en thuriféraire et enchifrè ne d'encens le nez de la critique. D'une plume majestueuse, il écrit sur la page de garde (et toutes ces écritures ont comme un air de famille) : « A M. X... Hommage respectueux. .. » « Au noble auteur de... » « Au délicat Penseur, avec componction... » « A l'incomparable Maître... », etc.. Et il pense : « Ah! Tu vas m'en dire des nouvelles, mon vieux! Il y a, par exemple, page 113, quatrième ligne, une phrase!. .. »

Son livre déposé chez le concierge du grand homme ou à la poste, l'auteur attend. Il attend une lettre.. « J'ai lu votre livre, il est très bien. > — « Je suis le passé. Vous êtes l'avenir. » — « Travaillez, mon cher! Travaillez!... C'est le travail qui conduisit Hercu le à la Gloire. »

Ou bien, si le destinataire de l'envoi est un critique, l'auteur guette avec une impatience fébrile la chronique littéraire de tel ou tel journal. Il parcourt avec avidité la colonne ad hoc. . . et. . .

Et, un beau jour, en errant le long des quais, il découvre

son livre dans une boue à cinq sous. Oh ! L'étrange pincement à la pointe du coeur ! Mon livre sur les quais ! Mon livre à cinq sous ! Affront ! Horreur ! Misère et mort !

Quel bouquiniste n'a pas assisté vingt fois à la scène?

Eh bien, auteur, mon tendre ami, ta colère n^a pas de raison d'être. Qui dit critique ne dit pas libraire ou magasinier. Les envois d'auteurs sont formidables et tu ne voudrais pas que ton critique fût obligé, non pas de lire ton livre, ce serait trop demander; mais de le garder! Où le placerait-

Les Retrouvailles .

IL Mon chef-d'œuvre, dédicacé et non coupé !! »

il ?... Alors, il le vend. Et il fait bien; car cela met ton livre en circulation, et, n'étant pas, en l'atmosphère bohème des quais, influencé par l'opinion du susdit critique, le public peut donner un sort à l'enfant mort-né. Tel livre — et je pourrais t'en citer un bon nombre ! — après avoir été soldé par l'éditeur, finit par connaître la mention des plus honorables pour le papier : Epuisé.

D'autres fois, le livre dédicacé vient sur les quais, parce qu'il suit la pente naturelle du fleuve de papier, lequel aboutit, se déverse, se perd et se ramifie aux boîtes des bouquinistes. Un décès, une méprise, un déménagement l'y amènent. Il y trouve plus volontiers acquéreur, surtout lorsque le signataire est connu et que la dédicace renferme une pensée originale, aiguë ou élevée, sertie en une phrase lapidaire.

Parmi les dédicaces, il en est qui indiquent simplement que le livre a été donné en cadeau par un grand-papa « gâteau » à sa petite fille, par une institutrice à son élève, par une amie à celle « qu'elle n'oubliera jamais ».

Jamais? Un bien grand mot pour un bipède sublunaire ! Ce '< jamais » comprend, en général, un laps de deux ou trois ans, au bout duquel le livre vient échouer dans une boîte de bouquiniste.

« Don d'une amie à Mlle M. L. . . », porte une Bible, et dont Mme Gombron deviendra possesseur, si elle lui survit... » Mme G... a-t-elle survécu à Mlle M. L...? Mystère! Quoiqu'il en soit, le livre saint auquel, en son àme, le donateur donnait un prix sentimental très élevé, a suivi la destinée des feuilles de myosotis ou même d'immortelle...

Le Temps s'en va, le Temps s'en va, Madame ! Las, le Temps, noiil Mais c'est nous qui passons!

Et nos sentiments les plus forts sont passés bien longtemps avant nous. Et combien de ces « dons précieux » glissent lentement vers l'officine du marchand de papier?

Mais laissons de côté ces couplets de romances populaires, et venons en aux dédicaces intéressantes pour le chasseur de bouquins. En voici quelques-unes cueillies au passage : Sur /es Chats de Moncrif, en possession de M. Libert, mais grillé en Lorraine : « A Mme de Tencin, de la part de la plus fidèle de ses bêtes. >

« Au célèbre calculateur Henri Mondeux, Hommage de profonde admiration... » Elle se trouve sur un exemplaire de Lous duss Frayres bessoûs, dédié à Moussu de Salvandy, Gran mestre des Sabens, et lu à l'Académie de Montauban, le jour de sa réoeptitïn^ par l'auteur, Jasmin, le poète perruquier, 1836.

Des livres de M. Biot, bibliophile, cette perle : sur rArt vtoderne par Théophile Gautier, (Lévy, 1856, in-i8). < A ce cochon de Nadar. Théophile Gautier. »

Les Romantiques avaient l'amitié gargantualesque.

Sur un exemplaire de La, LojiU firme ^ cette phrase qui indique le lutteur irréductible, le Républicain républicain et pas autre chose que républicain :

« A mon ami et ancien collègue L. . . S..., un vieux proscrit de l'Empire^ et de ,1a République Dreyfusarde. Janvier 1900. T>

De Jules Renard, sur un exemplaire de La Lanterne Sourde^ 1893. « A mon ami X. . . Pour lire sur les toits. Son ami J. R. .. >

Ce M. X. . . est un architecte.

Sur un volume de Coqiiecigi'ue ^ 1893 : « A mon ami Klein, ces petites affiches, bien sympathiquement. » Et sur \ Ecornijleiir : « A mon ami Klein, ce roman aigre avec me sympathies. »

Tout Jules Renard en dix mots.

Parmi les raretés appartenant au bibliophile et poète C. Beaulieu, le sympathique bibliothécaire de la Caisse des Dépôts et Consignations, se trouve une double dédicace très amusante. Elle adorne Seul de Haraucourt (Charpentier, 1891, in-12) : « A mon vieil ami, Alfred Querviller, son E. H. T>

Le « vieil ami » vendit le livre (ce qui est humain) ou bien mourut, ce qui est tout aussi humain... et le livre fut découvert par un bouquineur, dans une boîte du quai Makiquais.

Ce bibliophile s'en fut de ce pas chez le conservateur du musée de Cluny, et réclama de son amitié une seconde dédicace. La voici :

« Heureux, cher Monsieur Eudes, que ces livres, reliques

d'un ami mort (M. Querviller était mort) et de notre vie

commune, étant tombés dans la rue, se soient réfugiés chez

vous. T>

Edmond HARAUCOURT, 1904.

M. Beaulieu devrai: solliciter une troisième dédicace, ce serait bien plus original et M. Haraucourt ne la refuserait pas; il est trop philosophe pour ne pas trouv<^r une saveur rare à la notation des étapes successives d'un livre né de son cerveau.

Les amateurs de théâtre, désireux de satisfaire leur passion sans manquer aux règles de l'économie bourgeoise, prennent leur plume la plus élégante et jouent les Alcibiades auprès de leurs Excellences, Messieurs les Directeurs. Le des-

sinateur Guillamne, lai, juge une lettre trop banale et trop mince, il envoie à M. Paul Gaillard un de ses albums, avec cette dédicace : « Guillaume, petit fils de M. Dabadie, créateur de Guillaume Tell à l'Opéra, »

Nous ignorons si M. Guillaume eut ses entrées. C'est un point d'histoire parisienne à élucider.

M. R.Darzens il\ustva.V Amante du CArzsia.yec{rontispice de Rops, de ces lignes qui durent être pour le destinataire ce qu'est un chant de griot à quelque princesse des bords du lac Tanganika : « A Laurent Tailhade, au pur poète, qui s'est créé une mélodieuse oasis dans le désert de notre littérature contemporaine, en toute sympathie. >

Flatté sans doute, et il y avait de quoi, le pur poète Toulut n'être pas seul à savourer le délicat éloge et V Amante du Ckrz'st prit le chemin delà Morgue aux livres.

Encensez les dieux, après cela !

Une autre dédicace du même auteur, sur la Critique des nuits à Paris, n'est traduisible qu'en latin.

Mais voici l'original, le gracieux, le chatoyant hommage d'un. . . Immortel à une simple mortelle : Edile Riquier, de la Comédie-Française, sur un exemplaire d'une étude sur Alexandre Dumas. « Je vous donne ce livre en vous donnant mon cœur. Jules Janin. 1871 . »

Ainsi, cambrés dans leur dédicace comme des gentilshommes du seizième siècle dans leur col à fraise, les bouquins adornés d'une phrase diamantaire, défilent parmi la cohue, sont happés par les bibliophiles, sauvés de la poussière, des intempéries ou des doigts gourds de béotiens, illuminent maintes bibliothèques pour revenir encore sur les berges da la Seine. Ils sont moins un éloge adressé à ceux à qui ils furent dédiés, qu'ils ne représentent l'orgueil immortel de l'auteur, de celui qui crée ou croit créer. La dédicace est un trait d'ongle ou un coup de pouce qui souligne et semble pétarader : « C'est moi qui ai fait ça... Qu'en dis-tu ? »

Mais ça, ça s'en ira avec celui qui l'a fait, vers le Néant... La couronne des livres est ccmme celle des rois : Fumée.

Autographes

L'autographe est plus vivant, plus touchant, plus poignant que le livre. Avez-vous quelque tendresse pour un auteur, quelle émotion amoureuse, quel coup de foudre n'éprouvez-vous pas à la vue d'un autographe de lui ?

Ces caractères échappés de Sa plume, nés sous Sa propre main proviuisent sur vous un effet singulier. Mais gare à la désillusion ! On se figure toujours un grand artiste mieux qu il n'est, en général. Certaines âmes sentimentales s'imaginent presque qu'il est un pur esprit ; elles seraient fort étonnées et déçues, si elles le voyaient ce qu'il est en réalité, ou très gras ou fort laid.

Une pareille désillusion attend ces âmes tentées par le désir de posséder un autographe du grand homme. Où l'on était sûr de voir apparaître des caractères élégants ou majestueux l'on aperçoit des signes incohérents, des hiéroglyphes intraduisibles ; et parfois le dieu s'y occupe de choses bien terre à terre. Nous avons eu l'occasion de lire une lettre de Victor Hugo à son marchand de vin. L'écriture en était petite, ranassée, une écriture de notaire retors et le style en était d'une précision mercantile. Comment ? Le Maître?... Le Maître s'occuper de ces détails domestiques ?... Le Maître s'occupait de bien autres choses, n'ayant qu'un rapport lointain avec les rimes à « Ame î et l'on sait que le Poète ne dédaignait pas de flirter à la housarde avec les vachères fleurant bon la saine odeur de l'animalité. Ne cite-t-on pas dcrs lettres de Lamartine, s'efforçant de placer son vin dans les meilleures conditions possibles. Lamartine, marchand de vin ? Hélas ! L'oiseau ne vole pas toujours.

Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes.

Lorsque l'on achète un lot de livres, il n'est pas rare de découvrir, entre deux pages, une fleur desséchée, une carte, une lettre. D'aucunes sont banales, quelques-unes curieuses.

La maman recommande à sa fille de se s ligner et donne de ses nouvelles. Ou bien^ le fils écrit à son père et c'est tout un drame familial qui se devine. Ici, le citoyen Larmurier, représentant du peup'e, décrit à sa commère, la veuve Pigeon, p issage des deux Portes, les inconvénients du métier et se pi lint avec amertume de l'ingratitude de la foule; là, une f ^mme supplie George Sand d'arracher son mari insurgé au p loton d'exécution.

Et ce sont des cris de h ^ine, des sanglots, de la douleur,

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Auio zycihhcs.

des regrets, des consolations, des vœux, toute la théorie des banalités joyeuses ou tristes de la vie courante.. . Mais là où la lettre devient attachante, c'est lorsqu'elle est signée d'un nom glorieux et renferme une doctrine en quelques lignes vigoureuses.

En voici quelques-unes découvertes, à delongs intervalles, soit par le hasard d'une trouvaille, soit par un achat direct...

Du professeur Richet :

« Mais nous ne sommes pas en état d'oser une théorie! Si « ccîla était, je dirais que \t fa-itôme n'est pas une personne « nouvelle : c'est une émanation (comme celle du radium), « du corps du médium.

< Attendons pour nous prononcer !,.

« Comme vous avez raison de dire : l'Immortalité serait

< un supplice ! »

Et ailleurs :

« Votre théorie du fantôme s'applique très bien aux

< fantômes subjectifs. Mais quand ils ont chair et os, qu'ils « exhalent de l'acide carbonique, comme je l'ai constaté, c alors que faut-il penser ? »

De Dreyfus, à titre de curiosité:

a Je vous remercie vivement de votre aimable proposi- « tion, mais, vraiment, ceux qui, aujourd'hui, après une « longue et minutieuse enquête de la Cour de cassation, ne « veulent pas accepter son arrêt, sont des hommes qui nient « toute vérité et qui ne connaissent que la calomnie et le

< mensonge. L'opinion de tels hommes ne compte pas ».

En voilà un de Mme Juliette Adam à qui les événements ments donnent une saveur piquante : Elle est adressée à M. Harisse, avocat américain, et se trouve dans un livre unique au monde, déniché par M. Libert ; « Le Mandarin >, par Juliette Lamber, Alphonse Durr et Michel Lévy 1860.

« Cher Monsieur, voici la gravure (son portrait placé en tête du livre) et Le Chinois. Apportez vos remerciements en personne. Vous me trouverez tous les soirs, de 8 à 10 heures, occupée à remonter le courage et la foi de quelques amis.

« Paris ne peut compter que sur Paris pour sauver la France. Et avant d'avoir mangé notre dernier rat, nous pouvons bien encore tenir trois mois.

« J'aime les américains fidèles qui nous sont restés et je vous envoie mes amitiés 5>.

Ce qui rend le livre intéressant au dernier point c'est que M. Harisse, lui-même, certainement, y adjoignit et cet autographe et la copie d'une lettre dans lequels il est couvert de fleurs; et la coupure d'un feuilleton dans lequel Juliette Adam le traite de traître à la PVance et presque de goujat Le journaliste ne partageait peut-être pas les sentiments de la lemme; mais M. Harisse s'est vengé de celle-ci en notant sur le livre même, d'une petite écriture serrée, implacable, certains détails biographiques... très colorés.

ll-I

D'Alexandre Dumas père :

« Bissette a oublié d^ns sa préoccupation deux choses

< très importantes': la i'*: rendre à Bruneau son gant,

< la 2" : de le remercier de la voix et de la bourse.

« Vous êtes plus lié avec lui que je ne suie. Faites-lui

< sentir que ces deux choses sont tout à fait indispensables ».

Et cette autre, du même :

Monsieur,

« En l'absence de mon fils qui est à Tours, je m'em-

< presse de vous envoyer la somme que vous lui demandez,

< dans la conviction qu'il vous l'enverrait, s'il recevait c votre lettre t>.

Ces deux lettres sont probablement, sûrement, des faux.

Cela se sent à l'exagération du caractère personnel. Comme tout se truque, des calligraphes se sont appliqués à inonder la « place » d'autographes authentiques. Ce sont pour la plupart des érudits et les Astier-Réhus sont innombrables et de tous les temps.

Voici un autographe amusant de Charles Monselet :

« 23 Mars 75, Mon cher Michel,

ï Envoyez-moi, je vous prie, deux paires de souliers, c c'est-à-dire quatre exemplaires de mon volume. Cela « complétera la douzaine ».

Le volume demandé, ce sont les Tréteaux^ Poulet-Malassis, frontispice de Braquemond.

* Une lettre de Dumas fils au docteur Fardas, en réponse à un opuscule de ce dernier sur les « Monita Sécréta », dénonce les sources où puisait le dramaturge et sa manière de dresser ses batteries contre les institutions qualifiées par lui de caduques.

C'est Aurélien SchoU se déclarant « L'Homme des Ténèbres » ; le peintre Bonnat recommandant, par un mot plein de cœur et d'esprit, une « payse », à son « miocaro », le maestro Lenepveu; c'est le colonel Lamoricière refusant une épée d honneur offerte par les catholiques pour sa brillante conduite dans les Marches et les Romagnes; c'est le secrétaire de la Comédie française annonçant qu'Ambroise

Thomas a composé, dans Hamlet^ une romance pour Ophélie, (Reichemberg), et une chanson du fossoyeur, (Coquelin-Cadet) .

Enfin, p.ur finir, voici une lettre de Lui :

« Je ne conçois pas ce qui a pu donner lieu à votre lettre. Je vous prie de me faire le plaisir de croire que persomie ne désire autant votre amitié que moi et n'est plus près(j/<;) à pouvoir faire quelque chose qui puisse la prouver. Si mes préoccupations me l'avaient permis, je serai {sic) moimême venu porter ma lettre... »

Ce billet doux orné des deux fautes d'orthographe est signé Napoléon. 11 n'est pas daté. Le papier, très jauni semble être de l'époque ; mais l'écriture est bien calme. Estelle apocryphe ?... A qui était-elle adressée?... Elle est sans aucun doute — si elle est authentique — d'un Bonaparte tout jeunet.

M. Frédéric Masson en offrit vingt-cinq francs.

Voici les prix atteints par maints auteurs : Victor Hugo, 60 francs; Mlle Mars, 49; Talma, 30; Haussmann, 35; Jules Favre,33; Michelet, 24; Henri Monoier, 13; J. Janin, 2 francs.

Et pour passera l'époque moderne : Un Pierre Loti peut faire cent sous, dix francs, vingt francs ; un Marcel Prévost, un Hanotaux, un Lavisse, deux, trois, quatre francs... Tout dépend du contenu de la missive, Si elle renferme des appréciations, des façons de voir, elle vaudra bien davantage, ce!a se conçoit, que si elle n'est qu'une simple invitation à diner.Toutdépend aussi de la sympathie intellectuelle de l'acquéreur. En général, une carte de visite d'un nom connu avec un mot se vend cinquante centimes. On ne saurait ' la mettre à moins. Il ne faut jamais manquer aux lois de la pudeur.

Il est évident que l'écriture de M. Barbey d'Aurevilly, de M. de Maupassant, de M. Daudet fera prime sur celle d'un grand homme vivant... Et pour cause!... Ils sont morts... Quoique cela ne soit pas une raison indiscutable.. . t O Maître Rabelais, vous qui avez l'esprit subtil et fin... » Charles Quint ne se doutait guère qu'un jour il reviendrait sur la terre, pour écrire à Rabelais par la main de M. Vrain Lucas.

La Mode est d'insérer un autographe de l'auteur entre la

couverture et la page de garde d'une première édition. Cela donne au bouquin une saveur originale et une plus-value intéressante. Plus lautographie d'un illustre est rare, plus son papier est haut coté, plus il sera recherché de ceux qui s'inoculèrent le microbe; de la collection. En conséquence Messieurs les Ecrivains, prodiguez-vous le moins possible. Ainsi fit Molière.

Bric-à-Brac

Autour du livre, gravitent tous les objets dont il est l'analyste plus ou moins dilicat, depuis l'Homme que nous avons esquissé dans ses rapports avec lui, jusqu'au caillou. Paul VuUiaud, par exemple, collectionne du Papier^ du papier blanc, oh sagesse ! papier vergé, papier vélin, papier Joseph, papier de Chine, papier dEssonnes, de Clairefontaine, de Deluz, d'Arches, papier de sûreté, papier telliè res, etc. Il passe des journées entières à le feuilleter, à le considérer par transparence, à ladmirer, à le sentir crisser légèrement au bout des doigts.

Affiches. — 11 fut un temps où les affiches étaient fort en vogue. Un amateur, M. Klein, en ramassa sur les quais une fort jolie collection, dont certaines de Chéret, pour la Poudre de Perlifnpinpin et les Trois- Mousquetaires \ des Willette, des Henri Pille et un unique, un délicieux Rops, pour son exposition. L'affiche passa de mode, comme trop encombrante. Elle a cependant gardé quelques fidèles chez les Transatlantiques. En été, les néo-bouquinistes, ignorants cette période de l'histoire de la brocante, ouvrent les grands yeux aux sollicitations des gens d'outre-mer. « Des affiches?... Je n'en ai pas t>. Et pourtant, des bibliopoles connurent, grâce à elles, des journées de deux cent cinquante francs !

Reliîires. — La reliure et la gravure étant, avec l'ex-libris, les inséparables du livre, il est peu de bibliophiles qui ne finissent par y attacher un certain intérêt. Quand on aime l'enfant, on aime aussi, et cela va de soi, qu'il soit bien habillé. . .

Lorsque le manteau de cuir rouge ou vert est estampillé d'une armoirieprincière, signé d'un nom prestigieux et d'une date mémorable, l'intérêt qu'il offre dépasse toute limite.

Ce manteau était il recouvert d'une épaisse couche de crasse? Un coup de torchon et les fers ont lui! Une parti-

cule d'encaustique, et le maroquin a pris un lustre exquis, adouci par cette inimitable patine que le Temps donne aux vieilles choses ! Et la reliure rayonne gîacieusement sous la vitrine ! O joie du regard ! O volupté

Etiquettes. — Les étiquettes ont parfois une saveur inattendue. Ainsi M. Jean de Bonnefon découvrit, sur un volume acheté au passage, une étiquette par laquelle le Bibliophile qui avait possédé l'ouvrage avertissait charitablement ses amis : « qu'il ne prêtait jamais ses livres ». M. de Bonnefon fit don de sa trouvaille au talentueux critique du Journal^ M. Pavd Reboux...

Bric-à-Brac.

« C'est d'une ironie charmante! » souligna-t-il.

Et les mots tombaient en perles égrenées une à une de ses lèvres éminentes.

^?'?(f-à-5'r^c. =— Nous citerons, pour mémoire, les dessins, les gravures et les tableaux qui, achetés parfois sur les quais, pour un écu ou deux, ornent, après, la vitrine d'un confrère... de la rue Laffitte. Le bouquiniste Bardin affirmait avoir vu afficher trois mille deux aquarelles anciennes qu'ilavait vendues cent francs .

Les bibelots vont du bouchon de carafe et de la clef au sujet de bronze. Au quai iVlontebello, le père Duflos vendait une moyenne de trente à quarante bouchons ou clefs, par jour.

S'imagine-t- on qu'il se perd tant de clefs dans Paris et qu'il s'y casse tant de bouchons de carafes ?

Les cartes à jouer sont tout un monde. M. Chardonneret, archiviste du Monde Illustré, a composé un ouvrag-e intitulé: La Grande Guerre par les caries à Jcnier. Le moindre épisode du cataclysme s'y trouvait, paraît-il, prédit.

Gamahées. — Les Gamahées sont les plus étranges jeux de la nature qu'il soit possible de trouver. L'n réfugié de Verdun en ramasse de temps à autre, le long des quais, non dans les boîtes, mais dans le terreau des arbres. Ce sont des pierres qui, vulgaires au premier abord, offrent à lexamen de curieuses particularités. Tantôt, c'est une véritable tranche de lard pétrifié, avec sa couenne, sa graisse et sa chair. Tantôt c'est un marron d'Inde, dans lequel apparaît la trace d'une morsure. En des temps reculés, ce fruit a pu être mordu par un homme et rejeté comme trop amer. Enfoui dans la vase, il s'y est fossilisé. D'autres fois, un émail bleuté s'est déposé sur la cassure dune pierre, y dessinant des figurines minuscules, des paysages alpestres aux sapins chargés de frimas, des scènes burlesques ou tragiques. Il nous a été permis d'admirer, sur un caillou naturel, une foule acclamant le départ d'une montgolfière. Unémailleur limousin n'aurait pas mieux traduit la pureté du ciel, la légèreté du ballon, les mouvements de la foule. Le possesseur de ces trésors, un \'erdanois, M. Cloutier, propriétaire de la maison dénommée « Les Trois Empereurs >, où fut signée le fameux traité de 843. a eu sept fils au front. Ses trois maisons ont été détruites. Il accepte sa ruine avec sérénité, disarrt que ce que l'homme possède, sur la terre, c'est un dépôt à lui confié par Dieu et qu'il est permis à Dieu de le lui reprendre.

Billets de banque. — Et les boîtes des bouquinistes renferment des billets de banque, des fortunes insoupçonnées, tout comme le champ du laboureur dont parlent Esope, Phèdre et Lafbntaine.

Ceci n'est pas ': une galéjade î En voici la preuve. Un jour, un bouquiniste du quai Conti découvrit un billet de cent francs, dans un lot de vieilles paperasses acheté à un brocanteur. Une autre fois, M. Eugène Le Senne achetait à un bouquiniste du quai Malaquais un ouvrage sur Pa»'is. Arrivé chez lui, il examine sa trouvaille, et, entre deux feuillets, il aperçoit deux billets de cent francs. Il les rap-

porte au bibliopole; et, le lendemain, sous le titre < ACTE DE PROBITÉ >, un journal annonçait qu'unmisérable bohème se nourrissant plus de chimères que de réalités, avait, avec un air de hautain mépris, rapporté ces chiffons de papier à l'étalagiste. L'argent pour le marchand, mais la science et l'honneur intégral pour le lettré !

MédailUs^ Monnaies. — Le numismate assis sur sa chaise de fer, rêve, lit ou bâille.

— Vous achetez les médailles ?

Tressaillement de l'étalagiste qui répond : « Oui >, une lueur d'espoir dans les yeux, la cupidité numismatique en éveil au fond du cœur.

Alors, vous voyez la personne fouiller dans sa poche, en extraire, avec peine, son porte-monnaie, farfouiller avec les doigts dans les encoignures de ce dernier...

— Tiens ! Qu'est-ce que j'en ai fait ?... Ah! Le voici ! Et péniblement, elle extirpe un rond de cuivre qu'elle

vous met sous les yeux, avec un petit air de triomphe et d'intelligence suraiguë.

— Qu'est-ce que vous en dites ?

— Ça ? s'écrie le numismate dépité ; mais c'est un rond de cuivre, on n'y voit plus rien !

— Dame ! C'est plus vieux que vous et moi. Combien m'en offrez-vous ?

— Mais rien du tout ! Que diable voulez-vous.,.

— Oui, répond l'autre en clignant de l'oeil... Vous êtes un malin vous !... Vous voudriez bien l'avoir pour rien ! A d'autres ! Et il s'en va en ricanant « Quels voleurs, ces bouquinistes ! » D'autres, plus rusés, vous proposent, auparavant, de vous vendre ou de vous acheter un monceau de livres ; d'autres, vous demandent si vous avez telle ou telle médaille et à combien ? On s'y laisse prendre une fois ou deux, mais la mèche éventée, on reconnaît, d'un coup d'œil, le connaisseur sérieux ou non et l'autre en est pour ses frais de patelinage,

— Achetez un catalogue. Monsieur! 11 vous renseignera mieux que moi !

La scène se renouvelle jusqu'à quatre fois par jour. C'est crispant ! L'intérêt que l'homme attache à ces disques de métal qui furent des deniers ou des sols tournois est ini-

maginable! L'idée de la valeur marchande est inséparable de l'idée de valeur historique. Aussi un numismate est-il presque toujours doublé d'un marchand. Mais si l'on songe qu'une collection est souvent le produit de grandes et de petites privations, le résultat d'expédients plus compliqués que les théorèmes d'Euclide, on laissera dans son jardin la pierre que l'on serait tenté de jeter dans la plate-bande du collectionneur de monnaies.

Les soldats américains raffolent des pièces d'un centime françaises. Us en ont emporté des cargaisons comme souvenir. Les monnaies et médailles napoléoniennes font prime

Timbres rares.

en Amérique comme en Angleterre. L'empreinte laissée par l'Empereur dans l'àme de l'humanité est indélébile.

Décorations . — Les décorations forment une série des plus curieuses et des plus attachantes. Le commandant Sculfort en possède une collection précieuse.

Un Australien, chaque année, avant la guerre, courait les quais à la recherche de décorations de la Légion d'honneur. 11 les mettait sous verre, par séries de cinq, et il vendait le tableau cinq mille francs, à Sydney ou Melbourne,

Après les bagues en aluminium, est venu le briquet adorné

Nota. — Les Américains commençaient à prendre le sens de la vie parisienne ; les quais exerçaient sur eux un attrait despotique... La paix les a fait disparaître. Quel dommage I Ils aimaient les pièces anciennes! Leur regret était que les romaines et les grecques ne portent pas de date. Au philosophe de conclure.

de deux médailles. Les soldats métallurgistes ont raflé des centaines de médailles invendables. Ils en ont fait de petits chefs-d'œuvre.

La Préhistoire et les artnes anciennes ont aussi les honneurs des quais. M. Soulingeas, entre autres, y a composé une série qui va du rognon de silex au canon miniature .

Timbres. — Quant aux philatélistes, ils sont l'humanité tout entière. L'enfant vient au monde avec la passion des timbres et le vieillard caduc composant un album pour son neveu ou son petit-fils, serait bien surpris si on lui soufflait à l'oreille : « Mais cet enfant n'a pas le droit d'y toucher! Et sentez comme vos yeux papillotent, comme votre gorge se contracte de jouissance à la vue de ces vignettes polychromes ! »

Et tous, petits et vieux, courent les quais^ fouillent les stocks de timbres à cinq pour un sou, dans l'espoir que, le soir, à la lueur de la lampe familiale, ils découvriront le timbre de l^île Maurice, le fameux timbre coté soixante mille francs, ou plus modestement un tète-bêche de huit mille !

En attendant cette découverte plus importante que celle du pôle nord, un plaisir exquis attend le petit philatéliste :

— Maman! Maman? V'ià un timbre catalogué un franc cinquante.

— Donne pour voir ! C'est vrai ! Oui ! Terre de Van Diemen... 4 cents... rose... 1860... Tiens, père, vois donc?

Gravement, le père prend le timbre... Il l'examine avec attention, dessus, dessous, par transparence, par reflets... Il scrute les détails. Son front se rembrunit. Le cercle de famille suspendu à ses lèvres attend avec anxiété le jugement. Et le père fait : < Hum ! ».

Truquages

Car tout se truque : Les manuscrits enluminés, les autographes, les livres, les gravures, les médailles, les tiaibres, les bibelots, les boutons...

Des esprits chagrins, frappés par le coup de la Tiare de Saïtaphernés^ tiare immortelle ! ont prétendu que la Joccnide était un truquage. Ils voient du truquage partout. Vous avez réuni une collection d'assiettes ou de chinoiseries à se mettre à genoux devant. Vous apprenez que M. X... est un savant versé dans l'art que vous chérissez. Vous le priez de venir admirer votre galerie. Il vient. Il jette nn regard. Il va de l'un à l'autre des chefs-d'œuvre, muet, froid, et tout à coup vous sentez un mur de glace se dresser entre vous et l'expert, ou bien le piédestal sur lequel se juche ce dernier s'élever au-dessus de vous, chétif, plus haut que la colonne Vendôme. Eperdu, les mains jointes, vous priez : «Oh! dites, dites-moi que c'est authentique !» « Ça ? » répond-on. Et un vague sourire de mépris tombe sur votre cœur, le fêle comme une vieille soupière... C'est fini : le doute est en vous, accroché à votre jugement comme un vampire à sa proie. Tout ce que vous verrez sera faux, douteux pour le moins ! Et vous prendrez un malin plaisir à déchirer les autres, comme on vous a déchiré.

Hélas ! vous aurez raison neuf fois sur dix ! Comme vous venez de le dire ; tout s'est truqué et tout se truque.

Au xv siècle, par exemple, les Padouans Giovanni Cavine et Alessandre Bassiane ont inondé les collections princières de fausses médailles grecques et romaines. Les terrassiers arméniens, grecs ou italiens, fabriquant des monnaies avec des résidus de boîtes à sardines, ils les enterrent et les découvrent en présence du touriste naïf qui les paie au poids de l'or. Des fabricants modernes arrivent à imiter les pièces anciennes avec une technique parfaite et

le numismate, qui croit avoir fait la bonne affaire, n'a, le plus souvent, qu'un rond de métal sans grande valeur.

Comme il y a des fabriques de médailles, il y a des fabriques de timbres. Il n'en est pas un seul, même des plus ordinaires, qui n'ait été falsifié. On les reconnaît à un détail infime de la gravure, à la couleur qui s'enlève à la salive : « Eh, Monsieur! votre timbre était faux! — Je m'en doutais!» L'étalagiste écarte les bras, en geste fataliste. Il était de bonne foi. Le collectionneur a.usai, d'ailleurs, car il avait la

Truqueur .

certitude d'avoir rais le doigt sur la perle inestimable. Sa désillusion a été prompte ; il a voué le marchand aux dieux infernaux, puis, il est revenu avec l'arrière-pensée de se rattraper un jour ou l'autre. Le philatéliste est peut-être le seul qui n'ait pas dressé le moindre autel au dieu SCRUPULE.

Nous citerons pour mémoire les dessins plus ou moins authentiques de Gavarni, Daumier [et André Gill qui, pendant un certain temps, fleurirent les quais. Et voici comment quelques-uns d'entre-eux vinrent s'y étaler.

Un personnage accrochait le bibliopole par un bouton de son habit : cVoub n'achèteriez pas une bibliothèque?...»

Alors, il déployait, comme par inadvertance, deux ou trois dessins fort bien imités d'ailleurs de l'auteur de la Muse à Bibi. La conversation s'engageait, puis le personnage

disait: c Dites-moi donc?... Je n'ai pas le temps de m'en occuper, aujourd'hui, pourriez-vous me prêter cent sous ?.., Je vous laisserai ces dessins en dépôt. » L'étalagiste acceptait., naturellement!.,, et le personnage s'en allait pour ne plu3 revenir. Alors, les dessins étaient mis en vente et trouvaient acheteur presque immédiatement. Des collectionneurs de carrière s'y laissèrent piper.

Quant aux autographes ou manuscrits, la photographie donne l'apparence de la réalité avec une telle précision que seuls les réactifs chimiques peuvent découvrir la fraude.

— Vous le garantissez ? demande, non sans ironie, le bouquineur au bibliopole.

Celui-ci voit que son client est tenté jusqu'au fond de l'âme. S'il a fait abdication de tout sentiment qui n'est pas un sentiment « intelligent ^, il répondra carrément : « Je le garantis. > Quoiqu'il n'en puisse rien certifier. Si la justice habite dans son cœur, il objectera : « Ma foi t Je ne réponds de rien. Vous avez tout le temps de discerner le vrai du faux; et je ne vous force pas à le prendre. >

Le bon marché aidant, l'amateur se laisse aller à l'espoir qui le titille.

— Bah ! dit-il, je n'en mourrai pas !

Il paie et s'en va, anxieux de voir ses doutes se changer en satisfaction.

Les gravures sur bois, les Callot, les Rembrandt, sont souvent fabriqués par des gens adroits qui courent les quais à la recherche des pages de garde blanches des livres anciens.

Ils y imprimeront aussi un Durer authentique.

D'autres estampillent des plats de maroquin aux armes de Mme de Pompadour. Tant pis si le livre a paru après sa mort.

D'autres recueillent les gardes de couleur et les pages de titre pour fabriquer de fausses premières éditions.

Mais, enfin, fausse ou non, la chose plaît, donne un peu de joie, arrache quelques secondes à l'ennui de vivre, il n'y a que demi-mal. Ce qui demeure incompréhensible, ce sont les fausses bibliothèques anciennes.

Avant la guerre, ces fausses bibliothèques faisaient fureur. Le é^oût nous en était venu... d'Allemagne. Je

demande pardon au TotemHedembourg d'apporter mon caillou pour le lapider : c'est, hélas ! l'exacte vérité.

Un gueux allemand et sa femme apparurent, un jour, sur les quais et se mirent à rafler, dans les boîtes bon marché, tous les volumes anciens reliés en veau, complets ou dépareillés.

Le dix-septième siècle et le dix-huitième furent des siècles d'écrivassiers diarrhéiques. Les dissertations sur l'art de se sauver — bonnes d'intention — sont l'innombrabilité même.

Les réserves des bouquinistes en étaient encombrées. L'homme et sa femme d'abord vêtus misérablement, d'abord étiques comme les poulets du souper ridicule, furent bientôt habillés comme de riches commerçants, et prirent peu à peu un embonpoint adéquat à leur situation.

Le commerce prospéra tant et si bien, qu'ils achetèrent un cheval et une carriole et qu'ils se mirent à courir les marchés. Malheureusement pour eux, le cheval vendu par un maquignon plein d'humour s'abattit tout à coup au milieu de la route de Fontainebleau et rendit au Grand Tout son âme hippique. La guerre éclata, sur ces entrefaites, et les deux courtiers disparurent...

Ce qu'ils avaient envoyé de bouquins en Allemagne est fantastique !

Arrivé à destination, le bouquin était scié à trois centimètres du dos et ce dos, collé entre deux faux rayons.

La bibliothèque une fois terminée était renvoyée en France...

Elle y faisait l'ornement d'un logis de ces snobs à qui la possession suffit... Que dis je, la possession ?... L'apparence! Il lui suffit que l'on CROIE quil possède.

Vous entrez chez lui !

— Oh ! la superbe bibliothèque !

Vous croyez avoir devant vous une manière de savant, un bibliophile distingué. Votre respect pour lui s'acccoît d'autant.

Mais ne touchez ni aux livres, ni à l'homme, vous seriez déçu. Gardez votre foi, gardez-la, c'est la foi qui sauve!

Voleurs

Chapitre dédié à M. Dur an ton commissaire de police du quai des Orfèvres .

Le Livre est, ou doit être, en général, par destination, un véhicule de morale. Or, comme les fumées du bon vin tournent au vinaigre, les émanations du livre semblent tourner au mal : nul objet n'y incite davantage.

En matière de bouquins, le vol proprement dit n'existe pas ; c'est du chapardage, comme au lycée, les larcins ne sont que chipages. Et ne vous en croyez pas immunisés, ô vous dont l'àme est blanche comme la blanche hermine!...

Lorsque vous entrez, par exemple, chez un marchand de médailles, le premier soin de celui-ci est de fourrer sous son comptoir ou de mettre sous clef les cartons de monnaies qui traînent à portée de votre main. N'en soyez pas blessé. Il n'y a, de la part du négociant, nulle intention d'ofïense même légère, mais, devenu profondément psychologue par la pratique, il vous met charitablement à l'abri de la tentation. Remerciez-le. L'occasion fait le larron et combien n'auraient rien à se reprocher s'ils n'avaient eu, au cours de leurexistence, une pauvre petite occasion de rien du tout. Et puis, quoi! Si vous êtes né aussi sensible aux beautés artistiques que peu fortuné, il n'y a rien d'étonnant à ce que vous tombiez dans cet état maladif, bien connu de certaines dames et dénommé kleptomanie. Comme le disait^ un jour, et j'affirme ces paroles authentiques, un personnage peut-être atteint — je dis : peut-être — de ce mal étrange: « En dehors de ce crochet minuscule, la loyauté du kleptomane peut être comparée à une lame de Tolède. »

Et puis, c'est si facile 1 Un timbre, une médaille se prend entre le pouce et l'index et... Passez muscade! Le carré de papier ou le rond de métal a gagné le gousset ou la manche. Un geste, le livre est dans la poche. En vérité, le vo-

leur n'est pas le coupable; mais bien l'objet volé. La chair est faible . Pauvre de nous !

Or, voici quelques procédés de chapardage mis charitablement à votre disposition par l'auteur.

Vous jetez sur vos épaules une ample pèlerine garnie de poches intérieures, vastes comme des gouffres. Vous vous penchez sur l'étalage, tel un savant atteint de myopie, et vos doigts, dépassant juste assez de l'entrebâillement des deux pans, peuvent « travailler t> à leur aise .

Il est des femmes à i Rotonde », aimables et intelligentes, qui déploient dans ce genre une habileté sans pareille. Tout en vous charmant de leurs paroles, elles vous dépouillent de leurs gestes. Si, par hasard, vous donnez un coup de pied dans l*^ampleur du manteau dont l'enflure vous étonne un peu, vous êtes certain de vous casser l'orteil contre un volumineux paquet de livres. Cela vous ahurit, si toutefois vous avez observé la cliente ; car, pendant la demiheure qu'elle a traîné le long des étalages voisins, vous ne lui avez pas vu débourser un centime. Une heure après son départ, vous remarquez la disparition de quelques volumes et votre œil ayant gardé la vision de certains gestes inutiles, vous en concluez que la dame est atteinte de kleptomanie...

Si vous n'êtes pas imbu d'indulgence, vous vous promettez une vengeance sanglante. Seulement, la personne en question ne revient jamais, ou si elle revient, plus psychologue que vous, elle flaire le danger et se masque d'innocence.

Un autre procédé : vous placez à côté de vous, sur l'étalage, un carton de modiste ou une serviette d'étudiant sérieux.. . et... et! Un jour, dix volumes de Zola, nouvellement achetés, s'évanouirent de la sorte. Cet événement fit époque dans la vie du bouquiniste.

A défaut de carton ou de serviette, vous avez un complice sur la berge et, par l'intervalle des boites, vous lui jetez le livre rêvé.

Si er.core, vous jugez qu'un certain nombre de volumes garniraient fort bien votre bibliothèque, vous repérez soigneusement l'étalage et la boîte ; puis, profitant d'une nuit sans lune, vous vous glissez le long des quais, et, après avoir fait sauter les cadenas, vous vous emparez des trésors

livresques convoités. Etes-vous surpris par un agent ?... Si, toutefois, il n'est pas vingt heures passées, vous le priez de surveiller la voiture sur laquelle vous chargez les ouvrages que vous prétendez avoir vendus ou que vous voulez remplacer. Il le fait avec beaucoup d'obligeance, ainsi qu'il advint, il y a quelques années, un soir, au quai Saint-Michel, et vous vous éloignez, lourd de votre butin, en le remerciant avec politesse.

Si la manie de la collection n'a rien à voir avec votre expédition nocturne, vous avez eu soin, car vous êtes un homme très intelligent, de ne repérer que des livres neufs, lesquels sont d'un écoulement facile et trouvent « le Fourgue > plus raisonnable.

D'aucunes fois, il n'est pas nécessaire, de se coucher plus tard qu'un honnête homme ne le doit. Si le bouquiniste est allé chez le marchand de vin, après avoir déposé une toile de livres sur le parapet, vous emportez simplement le paquet. Si un voisin vous a vu, vous lui dites en passant : « Vous le préviendrez que je suis venu chercher mes livres. Merci d'avance. » Cette aventure arriva au Père Corroënne, au quai Voltaire. Le pauvre homme eut beau parcourir les rues avoisinantes, ses lorgnons sur le bout de son nez, le voleur demeura introuvable.

Un accident autrement savoureux arriva à un libraire du quaiMalaquaîs, lequel avait un étalage en face de sa boutique. Son commis dépose un dictionnaire Littré près des boîtes et va tailler une petite bavette avec son voisin. Un quidam arrive, prend les cinq gros volumes sous son bras et se rend chez le libraire.

— Monsieur, dit-il, votre commis a un dictionnaire pareil à celui-ci ; il me dit que vous l'achèteriez.

^ — Mais certainement? Combien ?

— Soixante francs*

— Je vous en donne cinquante. ,

— Soit.

Et le libraire acheta son propre dictionnaire.

Faites votre profit de l'anecdote.

Il est parfois possible d'arriver au même but, avec moins de peine encore et de soucis. Un ancien marchand de timbres de la rue Richelieu était installé à un étalage du quai Vol-

taire. Il était originaire des îles Philippines. Les Philippins sont, sans aucun doute, des hommes de l'àçe d'or et ils ignorent le vol et 11 méfiance^ son antidote. Très naïvement, notre négociant laissa sa collection évaluée une dizaine de mille francs, étalée sur une boîte, et descendit sur la berge se livrer aux douceurs de la pêche à la ligne. Quand il revint, la collection avait été subtilisée.

Le numismate du quai Conti, Douvillé, le soir, renfermait ses monnaies précieuses dans de petites boîtes de bois. Celles-ci étaient déposées sur une poussette placée au bord du trottoir, avant d'être transportées à son domicile. Il avait le tort, l'habitude amenant la confiance, d'abandonner la carriole pour fermer ses cadenas... Un beau soir, trois boîtes des plus précieuses disparurent... en automobile. Il les estimait cinq mille francs. Il eut beau imprimer un

catalogue des dites pièces, menacer ses collègues numismates des foudres justicières, oncques ne se revirent les ronds de métal...

Faites pour rouler, les monnaies ont les allures extravagantes des comètes...

Certains faux artistes ou bohèmes sans scrupules, se disant directeurs de revues inconnues ou se targuant de hautes relations bibliophilesques, parfois fins connaisseurs en livres, monnaies ou timbres et gravures, entrent peu à peu dans les bonnes grâces du bibliopole, se font confier un volume précieux dont ils rapportent avec exactitude le prix inattendu pour le marchand. Celui-ci, aux anges, remet alors à l'aimable entremetteur ce qu'il a de meilleur dans sa réserve... et le séducteur ne reparaît plus. La « poire > n'a plus qu'à ravaler sa rancœur.

Disons, en passant, que si ces escrocs au petit pied

Voleur .

employaient la moitié de l'intelligence et de l'intrigue mises en œuvre à exercer le métier de bouquiniste — simplement — ils seraient riches en dix ans. Notons, aussi, le mépris affiché par ceSjiarrons pour les bouquinistes qu'ils exploitent. Le pire est que de véritables artistes se prennent trop souvent à^leurs grands airs de bohèmes dédaigneux des réalités...

Mais lej Jupiter bifrons préside aux destinées des étalagistes. Si de très braves gens aiment à précipiter, dans les conditions précédentes, l'écoulement des stocks de livres, d'autres aussi — et de non moins braves — tentent — à leur façon — le ravitaillement des mêmes boîtes en « bonne camelote > ,en même temps que celui de leur escarcelle en écus trébuchants.

Ils s'y prennent de plusieurs façons.

Un bouquiniste, par exemple, accepte un rendez-vous avec un jeune bibliophile qui veut se défaire de sa bibliothèque, t Surtout, dit celui ci, munissez-vous d'une voiture à bras, car j'ai beaucoup de livres. > Le bouquiniste arrive au domicile désigné. 11 est reçu parle jeune homme en personne. 11 examine les livres^ discute le prix, et charge sa voiture, la face enluminée de joie triomphante « Une bonne petite affaire ! Il y a sa vie à gagner ! . . . > Survient un Monsieur.

— Qu'est-ce que ça signifie .'... Mais ce sont mes livres que vous emportez ! — Vos livres ?... Je viens de les acheter 1

— Explication orageuse. Commissariat. Conclusion : le fils voulant fêter Mimi Pinson avait ve«du la bibliothèque paternelle. Le bouquiniste rendit l'argent et s'en alla, la mort dans l'âme.

Une autre fois, un des principaux disciples de Monseigneur Valette, fondateur de l'Eglise française, découvrait, au retour d'un voyage, ses propres livres endormis sous la poussière des quais. Etonné, il s'en fut au siège de sasociété et n'y trouva plus que le désert : son fidèle commis avait profité de son absence pour le dévaliser . Fort heureusement, le bibltopole avait acheté à domicile. Il ne fut pas inquiété.

Mais il est dps individus, à l'œil trouble qui viennent proposer aux bouquinistes des livres entièrement neufs. Il est

facile de flairer en eux l'employé de librairie ou de brochage. Le cojmmis libraire se reconnaît entre mille.

Les maisons d'éditions ont de vastes remises où s'entassent des milliers de volumes et où la disparition de quel» ques centaines d'in-douze ne laisse qu'un vide insignifiant. Elles ont aussi passé un contrat avec la maison de brochage. Cette dernière doit fournir les volumes au fur et à mesure que le magasin de détail en demiande. Il s'en suit une sorte de fleuve à écoulement continu, allant de l'imprimerie à la maison d'éditions,,. De petits ruisseaux divergents se forment naturellement et peuvent couler pendant des années et des années sans que les intéressés s'en aperçoivent. Mais dix fois pour le voleur, dit le proverbe ; une fois pour le volé. Une maison d'éditions scientifiques surprit, un jour, semblable trafic. Les auteurs furent coffrés. Ils emportaient les ouvrages, feuille à feuille, entre la chemise et la peau. Ils en avaient détourné ainsi pour plus de cent mille francs !

D'aucuns proposent des ouvrages portant sur la feuille de garde le cachet d'une bibliothèque communale ou scolaire. Dans ce cas, le bouquiniste fronce le sourcil ; il se sent pris entre deux démons également forts : le Lucre et le... Commissaire. La plupart du temps, la morale représentée par ce dernier l'emporte sur l'autre ; et souvent pour une bonne raison : c'est que ces cachets à l'encre grasse sont très difficiles à gratter.

Un bouquiniste ayant acheté, au Marché aux Puces de Bicètre, un volume ainsi estampillé, fut condamné à une amende de soixante-dix francs... Il n'était pourtant pas dans son tort... Le malheur voulut seulement que le bibliothécaire à qui la garde du livre avait été confiée vînt à passer sur le quai et mît la main juste sur sa brebis égarée!... Malgré l'innombrabilité,, le fait se produit assez souvent. Un monsieur trouve dans une boîte un classique qu'il avait eu entre les mains, trente ans auparavant. Un colonel de Dijon y découvrit aussi un ouvrage qu'il avait envoyé à Paris, pour être relié, il y avait deux ans de cela et qu'un employé de chemin de fer avait détourné de sa destination.

D'après les règlements, tout marchand doit posséder un livre de police sur lequel doivent être inscrits et le nom et

l'adresse du vendeur et la nomenclature des livres achetés, volume par volume. Les paiements doivent toujours être faits à domicile. Ce sont des conditions difficiles à remplir. Il est souvent assez douloureux de venir vendre quelques volumes sur les quais, sans y ajouter la mortification de donner son nom et de prier le marchand devenir payer par devant la concierge. Il est presque impossible de noter les titres de volumes parfois nombreux, souvent sans valeur. Il est presque impossible de traverser Paris, de perdre plusieurs heures, pour aller payer une somme de trente sous à domicile.

Et puis, allez deviner la provenance plus ou moins douteuse de certains livres ? S'il arrive que le vol crache aux yeux, il arrive aussi que l'on se rend acquéreur — de très bonne foi — de larcins véritables. Conclusion : il vaut mieux fermer les yeux, un petit, comme le lion de la fable, et s'en remettre à l'intérêt du bouquiniste qui est, sinon d'aimer la morale pour elle-même; du moins d'éviter une villégiature à Fresnes. C'est ce qui a lieu et c'est ce qui est bien.

Microbes

Mais s'il est des impulsifs en qui l'attrait des vieilles choses, surtout des vieux bouquins, éveille une irrésistible kleptomanie, il en est d'autres, au contraire, qui éprouvent à leur vue une répulsion insurmontable.

Le bon microèe.

Au temps jadis, la Belle Marguerite de Navarre pouvait écrire cette phrase savoureuse : « Admire la blancheur de cette main, encore que je ne l'aie décrassée depuis huit jours ! > Le maréchal de Grancey pouvait cracher dans son lit et les visiteurs de la duchesse de Nevers pouvaient écouter une dissertation animée sur les cinquante-quatre manières de se moucher ou, quand la nécessité l'imposait, se retirer deux minutes dans son antichambre,

M. Pasteur parut et découvrit le Miciobe.

Dès lors, on se mit à voir des microbes partout et, en particulier sur les quais. Des passants se figurent être dévisagés par des milliers d'yeux fulgurants, braqués sur eux, de l'intérieur des bouquins poussiéreux. Il faudrait pour eur satisfaction personnelle, lorsqu'ils se hasardent — avec

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quelles frayeurs! — à en solliciter un, It-ur fournir an certificat de provenance ou un certificat constatant que le livre a été passé à l'étuve municipale. Il faudrait que chaque volume fût adorné d'une étiquette portant la mention : Immunisé^ Doiiteux^ Dangereux, Très dangereux. N'y touchez pas : il mord!

Mortel, rassure-toi : le bouquin des quais n'est pas nocif, soit que les bons microbes y trouvent assez de forces pour dévorer les mauvais, soit que le soleil dessèche les uns et les autres et que le vent les emporte au diable,

Celui qui écrit un livre peut devenir immortel ; celui qui les manipule a la certitude de devenir centenaire.

Voyez un bouquineur ; revoyez -le, cinq ans, dix ans plus tard; il était maigre et jaune, vous le retrouvez jaure et maigre ; il était rouge et gras, vous le retrouverez gras et rouge.

M. Jean de Bonnefonou M. Ribot n'ont pas varié depuis quinze ans. Ils ont lancé leur édition Ne Varieiur dirait l'auteur s'il était spirituel ou plutôt facétieux. Fontenelle mourut centenaire et Chevreul dépassa le siècle de deux ans! Le bouquineur ne meurt jamais qu'écrasé par la pile de livres qu'il accumule dans son logis.

Quant au bouquiniste, Chaumouru mourut après quTrante années de présence sur les quais ; Mme Chevalier a accompli un stage de quarante ans ; Le Landais, quarante ans; Francisque, quarante-cinq (il est le doyen de stage); le défunt père Humel, cinquante ans.

Il arrive un moment où le bibliopole n'a plus d'âge. 11 demeure fixé à un stade de la vie. Le temps passe sur li.i sans le toucher. Il est comme les bonnes bouteilles, protégé par la poussière. Un jour il disparaît ; mais il ne meurt pas. Il s'en est allé^ à petit bruit, vers le monde où il n'est plus besoin de livres pour acquérir l'omniscience.

11 se moque alors du froid, de la pluie, de la chaleur, du terme, des cancans de la voisine, de tout ce qui martyrisait son cœur humble et gâtait ses joies de philosophe sans le savoir. Les atomes crochus de son corps vont, emportés aux quatre vents de la terre, humés au passage par quelque bibliophile, saupoudrer, telle une farine qui serait organique, sensible et tendre, les bouquins chéris

accroupis dans les boîtes des quais... Mais le successeur nouveau et heureux titulaire de Tétalage, arrivera, froncera les soucils.

— Cette sale poussière tout de même !

Et d'un grand coup de plumeau, il enverra les atomes de son confrère défunt se promener dans les étoiles...

Et nunc^ reges^ intelligïte...

Paquets

Comme il est une graphologie, il est une packetologie.

Le style, c'est l'homme ; le paquet, c'est. . . ou du moins, c'est — PEUT-ÊTRE— le bibliophile.

JFaire un paquet est tout un art. Il faut avoir un papier solide. Il faut avoir une cordelette résistante, car l'élasticité du livre est dangereuse à la [ficelle usée. Il faut savoir disposer les bouquins en pile. Il faut avoir ban^coup de main. Vous croyez que c'est commode !

C'est quelquefois un problème effrayant et d'ane difficulté à s'arracher les cheveux. Vous avez des journanx trop courts, trop étroits, rongés par l'humidité, rendus cassants par la sécheresse.

Au moment oii, après mille et mille peines, vous avez achevé un beau château de volumes, le papier crève.

Vous avez empilé les uns sur les autres, in-huit, in-douze, in dix-huit, in-trente-deux... Cela tient comme par miracle... La sueur au front, vous attrapez une extrémité du lien dont vous allez les nouer. Vous saisissez l'autre extrémité. Vous faites un nœud ; puis, une rosette. Vous passez un bout, le bout opposé dans la rosette. Vous tirez... Vous tirez... Vous tirez... Il faut que cela soit solide... Paf !... La ficelle craque et votre édifice s'éparpille. Il faut recommencer. Du coin de l'œil, vous voyez votre client s'énerver. Il ne vous a pas encore payé. Va-t-il s'enfuir, — la chose arrive — en vous plantant-là, avec ces bouquins ?... 11 va faire un petit tour, en attendant... Il revient.

— Est-ce fait ?. ..

— Voilà, Monsieur...

Et vous lui présentez une masse qui n'a de nom en aucune langue. Les liens sont faits de bouts raccordés, tant bien que mal.., Ficelle minuscule et corde à pendre un bœuf... Le papier flotte ici, lamentablement... Là, l'enveloppe bâille...

Si le bibliophile est bon enfant, il dit :

— Bah ! Ça ne fait rien.

D'autres fois, il recommence l'empaquetage, Ou bien, il fait la grimace, il hésite...

— Je les porterai tels quels.

Il enlève l'emballage.

Faut-il qu'un ouvrage soit emballé ?... Vaut -il mieux qu'il ne le soit pas ?...

Les avis sont partagés, Les unsaffirment qu'un vrai bibliophile doit avoir assez de fierté de sa passion p 3ur n'avoir pas honte de l'étaler au grand jour. Les autres craignent un choc malencontreux ou, mieux encore, un regard indiscret et jaloux. Si les uns sont fiers de montrer leurs trouvailles ;

d'autres ont horreur de s'entendre dire : — Tiens !

Qu'est-ce que vous avez là ?

Le papier remplit donc son office.

Mais voilà ! Le bouquiniste n'a pas fait de stage au pliage d'un grand magasin. A-t-il seulement jamais fait un paquet dans sa vie ? Il ignore nativement l'élégance ou bien ses doigts gourds se refusent à donner à son travail ce « chic » inexprimable du paquet parisien. Des bouquineurs apportent leur serviette pour échapper au supplice honteux d'avoir dans les mains un objet monstrueux. Vive le chineur, pour cela ! Il étale sa toile à terre. En un tour de main, il construit l'édifice haut parfois d'un mètre. Il noue les quatre coins de la lustrine... et hop, sur le dos! Messieurs les bibliophiles reculeraient devant un tel procédé... On ne voit pas en effet, M. le Marquis de... ou S. A. le Prince R... rentrant en son hôtel, une toile verte et gonflée de livres accrochée au coin de l'épaule gauche I

Paquets.

Quoi qu'il en soit, admettons que le paquet soit au goût du bouquineur...

Si c'est M. Eugène Le Senne, il sera bourré de vieux papier, livres, gravures, étiquettes, de la tète aux pieds. Il en sera calfeutré. Il en aura glissé jusqu'entre ses bretelles et sa chemise.

Si c'est M. Thomas, il portera ses livres sous son bras, tout simplement.

M. Jamain les portera attachés par une sangle.

M Joseph Mabire les aura glissés dans sa serviette.

M. Henri Rolland aura serti ses trouvailles dans un irréprochable paquet.

M. Francis de Miomandre sera, depuis longtemps, convoyé par un taximètre, car il ne saurait être entrevu, les mains embarrassées de quelque chose.

Quels qu'ils soient, ces paquets mal bâtis ou ces livres, tout nus renferment une parcelle de joie et une once de philosophie. ..

La Philosophie du Bouquin

Le bouquiniste passe elle Bouquin demeure. Il demeure, et il accomplit sans bruit la haute et modeste mission à lui confiée par Dieu.

Chaque chose, ici-bas, a un but, une raison d'être. Tout est créé en vue d'une fin ; et parce que nos sens grossiers ne la discernent pas, elle n'en existe pas moins.

Le Bouquin remplit donc, sur la Terre, un rôle, et ce rôle n'est pas sans grandeur.

Matériellement, il fait vivre son homme. Il en peut faire même vivre plusieurs. Son possesseur le vend au bouquiniste; lequel le revend au chineur. Celui-ci le repasse à un libraire et ce dernier peut le céder à un confrère, auquel il est demandé par un amateur. C'est la chaîne sans fin.

« Vois tu, ma femme, dit un jour, un bibliopole du boulevard Rochechouart à son épouse qui grognait parce qu'il vervait d'acheter un livre, vois-tu, ça, c'est un beefsteack ! »

Le bouquin, d^un écoulement facile, est un père nourricier. Que de gens il a sauvés de la faim !

Les panthéistes l'auraient déifié.

Et non seulement, il nourrit le corps, mais il nourrit l'intelligence, il alimente le feu de l'àme.

Il véhicule le Savoir, des Hauteurs où quelques fronts seuls atteignent, dans les régions les plus obscures, les plus lointaines, les plus basses des masses populaires.

Sous son aspect quelquefois peu alléchant, il est l'instituteur par excellence. Il s'introduit partout. Il s'offre et se donne à tous. Dédaigné ou méprisé, il arrive, tôt au tard, à montrer ou peut-être à imposer la théorie qu'il porte en lui. Il n'est pas plus aristocrate quedémocrate. Il est humain. Il n'a pas de caste. Par lui, tous les hommes sont égaux : le bibliophile millionnaire cause familièrement avec le bibliopole-gueusard.

Et, non seulement il a des mots pour instruire, mais il ne

a pour consoler. Il estcomtne la nourrice d'autrefois, contant un conte aux petits pour les endormir avec de jolis rêves.

Il extériorise i'àme. Il empêche de prêter une attention trop soutenue aux maux du corps, à ceux du cœur. Il appelle le vivant en un monde où les bas sentiments n'existent plus : le Monde du Passé et des Trépassés. Il l'empêche de déchoir. Il est un conseiller plein de tendresse, et d'onction et de force.

Par lui, le Temps n'existe plus.

Il résume l'admirable pensée de Bossuet, dans son sermon sur la Mort : « L'Homme est petit, en tant qu'il passe : il est grand, en tant qu'il aboutit à l'Eternité. » Par lui, l'Homme est Eternel.

Il est la chaîne interminée qui relie les générations.

Il est le rectangle de lumière ouvert dans les Ténèbres du Passé.

Par lui, l'enfant profite des conquêtes de ses pères sur l'inconnu. Par lui, il acquiert de l'expérience à leurs erreurs.

Par lui, enfin, puisqu'il diffuse la Science et la Morale, l'Humanité pourra parvenir au Mieux, à l'Idéal terrestre compris tout entier dans ce seul mot : Justice,

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