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UNE SALLE DE MALADES

infiniment petit l'impression que nous éprouvons devant ces stupéfiantes projections. Du sang de poule succède au sang humain, puis du sang de souris envahi de myriades de tripanozomes. Cette pauvre souris était, paraît-il, atteinte de nagana (?) et avant de l'avoir vu, ni vous ni moi, n'aurions pu supposer que tant de vibrions, de spirilles, de microbes, d'horreurs de toutes sortes,

puissent à ce point se poursuivre, se dévorer, se débattre dans l'intestin d'une petite souris.

Ceci est plus grave : l'infortuné lapin dont le sang renfermait ces étranges bacilles de l'avarie fut, assure le docteur, inoculé à l'œil... Nous assistons à des luttes homériques entre spirochètes. Et tous ces fléaux passant devant nos yeux nous donnent l'impression de paysages lunaires habités par des anguilles, des ablettes, des crevettes transparentes, des boules rotatives, des poussières lumineuses, s'agitant parmi des globules de sang.

D'autres projections nous montrent des sangsues épileptiques se bousculant au milieu de rondeltes de citron...

Les internes en blouse grise, les externes des deux sexes connaissent les noms, voire même les prénoms de ces intéressants animaux. Pour nous, nous pensons simplement : « Pourvu, seigneur Dieu, que tous les tubes contenant les effroyables bouillons de culture ayant servi à produire ces splendides et terrifiantes visions ne se cassent pas en route, semant autour d'eux les pires misères et les plus effroyables désastres... »

La séance se termine dans un tonnerre d'applaudissements. Avec sa bonne grâce coutumière, le professeur Pozzi dit au docteur Gomandon notre reconnaissance et le félicite des progrès que son admirable invention ne peut manquer d'apporter à l'art de guérir. Ce domaine nouveau, presque encore inexploré, permet, paraît-il, les plus consolantes espérances. On voit l'ennemi, c'est

l'hôpital broca 227

déjà quelque chose ; espérons qu'on le pulvérisera demain... Les belles dames un peu émues et très troublées s'éloignent rêveuses, et, de la salle voisine, les malades dressées sur leurs petits lits blancs voient défiler les turbans à la mode, les toques à IaKalmouck, les énormes Gainsborough et aussi les hautes aigrettes qui, tout à l'heure, dansaient si effrontément sur l'écran lumineux, projetées par le réflecteur de l'opérateur...

Il y a vingt ans, Paris possédait, presque intacts, trois des plus importants décors ayant abrité les pires tragédies de la Révolution : la Conciergerie, Saint-Lazare, la prison des Carmes. Avec une ténacité inlassable, nos architectes sont parvenus à maquiller à ce point la Conciergerie qu'il ne reste plus rien — ou presque rien — de cette « antichambre de la mort », où, successivement, vinrent agoniser tous les partis.

Saint-Lazare, par la qualité des prisonnières de droit commun et des détenues administratives qu'il renferme, est inaccessible et invisible.

Restait la Maison des Carmes; la voici à son tour menacée. Déjà, en 1867, les percements de la rue de Rennes et de la rue d'Assas lui ont enlevé la majeure partie de ses jardins ; cependant ce qu'il en reste demeure à ce point impressionnant et tragique que nous voulons, avant l'émiettement final, y conduire encore une fois nos lecteurs.

La Maison des Carmes fut bien souvent décrite, mais

aucune description, quelque éloquente qu'elle soit, ne saurait rendre l'aspect inoubliable de cette bâtisse sombre où coula tant de sang lors des massacres de septembre 1792.

Ici le décor subsiste entier : cryptes pleines de mystère, corridors sombres et sonores, coupés d'arcades et de piliers, dalles disloquées, petites portes de cellules s'ouvrant comme autrefois avec un grincement plaintif... une prison, avec le jour particulier, le silence sépulcral des prisons... Aussi, neuf fois sur dix, les étrangers qui nous firent l'honneur de nous prendre pour guide à travers Paris ont-ils répondu à notre question : « Quelle est la visite qui vous a leplus vivement impressionné? — ... Sans conteste, la Maison des Carmes. »

Avant de parcourir celte lugubre relique, il convient de relire les sombres pages où Michelet, Louis Blanc, Carlyle, Alexandre Sorel, l'abbé Pisani, et mon ami Lenôtre ont raconté, avec documents à l'appui, la journée sinistre du 2 septembre 1792, où cent quinze prisonniers furent, je ne dis pas seulement tués, mais suppliciés, massacrés, avec des raffinements de cruauté inouïs, par une bande de fous ivres de vin et de sang, qui se bousculaient pour avoir l'honneur de porter le premier coup; assommant à coups débuche, dépeçant à coups de croc, mutilant à coups de pique... Les plus humains se contentaient de tirer, dans le jardin, sur les victimes affolées, comme le font les chasseurs sur un lièvre à la lisière d'un bois.

G. Coindre, ciel.

ier du M fkkët actuefcxlrait du plan de Turgot

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Le quartier du Mont-Parnasse. — Extrait du plan de Turgot

Ces lectures faites, entrons au numéro 74 de la rue de Vaugirard : c'est aujourd'hui l'Institut Catholique de Paris. Sans nous attarder à regarder à droite ni à gauche, suivons une longue allée d'arbres, bordée de lierre, qui nous amènera au bout du jardin. Là, retournons-nous brusquement : quelle inoubliable vision!

Estompé de brume, le vaste bâtiment dresse sa coupole noire et tragique. La masse énorme semble boucher l'horizon et son ombre épaisse retombe comme un drap mortuaire sur le grand jardin mélancolique où les dernières fleurs d'automne jettent des tapis aux nuances fanées... Que de sanglants fantômes hantent ces charmilles taillées pour la prière et la méditation! En cette solitude étrangement calme, les sombres massifs de buis, les fagots de bois gisant à terre revêtent, dans la pénombre, des formes mystérieuses; et les rouges chrysanthèmes, les « corails >> pourprés éclatant çà et là sur la terre brune, semblaient, l'autre matin, les taches évocatrices du sang de tous les martyrs qui sont venus tomber, frappés à mort, dans ce jardin de rêve!...

On connaît l'histoire de la Maison des Carmes, fondée dans les premières années du xvne siècle. Tout d'abord, le couvent ne comprenait « qu'un beau jardin et une maisonnette situés en un quartier isolé, en face du parc

que Marie de Médicis venait de créer autour de son palais du Luxembourg (*) ».

Le 21 juillet 1613, la première pierre de l'église était posée par la reine-régente Marie de Médicis, et sa favorite Léonora Galigaï, maréchale d'Ancre, s'engageait à construire l'édifice à ses frais (2)...

En même temps que l'église, s'élevaient les bâtiments conventuels, et aussi quelques hôtels loués par les religieux à des particuliers (3). A ces ressources, il convient d'ajouter le bénéfice rapporté par la fameuse eau de mélisse des Carmes qui, dès le xvme siècle, jouissait d'une renommée extraordinaire. Le produit de la vente

(1) Ce jardin et cette maison avaient été achetés de Robert de Hassat. maître d'hôtel de la Maison du Roi, le il mai 1611 par Nicolas Vivien, maître des comptes, qui en fit donation aux Carmes. On bâtit à la hâte les logements nécessaires et on fit une chapelle (reconstruite depuis) dans une salle qui avait servi autrefois de prêche aux protestants. Le nonce la bénit et y célébra la messe le 22 mai 1611. — Jaillot. Recherches sur Paris, t. V, p. 110.

(2) Le dôme avait été peint par Bartholet-Flamaël, peintre habile de Liège, et représentait « Elie enlevé au ciel sur un char de feu », allusion à une tradition qui faisait considérer le prophète Elie comme fondateur de l'ordre des Carmes. Il était représenté sur la surface intérieure de la calotte, emporté dans le char à travers l'espace, tandis que dans la partie inférieure du dôme étaient groupés les disciples et, au milieu d'eux, Elysée, tendant les bras pour recevoir le manteau détaché des épaules de son maître. — Mélanges sur l'Art contemporain, d'H. Delaborde. Note communiquée par M. Circaud.

(3) Les Carmes fabriquaient aussi le Blanc des Carmes, qui recelait un poli semblable au marbre et qui se conservait très longtemps. — Jaillot. Recherches sur Paris, t. V, p. 111.

de cette eau célèbre s'élevait, au moment de la Révolution, à 20.000 livres par an. En résumé, les recettes du couvent laissaient, en 1790, un bénéfice de 62.276 livres 16 sous 9 deniers (*).

Le Couvent des Carmes comptait alors soixantequatre religieux, dont quarante-deux prêtres.

Le 13 février 1790, l'Assemblée vote Tabolissement des vœux monastiques et la loi du 17 août 1792 ordonne l'évacuation totale de tous les couvents.

Dès le mois d'août, la Maison des Carmes devient prison (2). On y enferme les ecclésiastiques dénoncés pour avoir refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé. Une cinquantaine de prêtres y sont incarcérés, dont Mgr du Lau, archevêque d'Arles, et deux Larochefoucauld, l'un évêque de Beauvais, l'autre évêque de Saintes. D'autres arrestations suivent; bientôt le nombre des détenus s'élève à plus de cent cinquante.

(1) D'après la déclaration faite par Pierre Gillet de Bassonville, en religion Ambroise de Saint-Joseph, prieur, le 27 janvier 1790, en obéissance du décret de l'Assemblée nationale, les Carmes possédaient, outre le couvent et ses dépendances, d'une contenance de 9 arpents, quatorze hôtels et maisons rue Cassette, rue du Regard et rue du Cherche-Midi.

Ils avaient porté à la Monnaie, le 2 octobre, 147 marcs d'argent.

Suivait l'inventaire du mobilier de la sacristie, de l'apothicairerie, de l'infirmerie, des chambres d'hôtes, de la salle au premier occupée par le Comité, de la chambre du Prédicateur, de la roberie, où il y avait un billard. Archives Nationales, S. 3728.

(2) Une partie des prêtres s'y rendirent volontairement pour être déportés conformément à la loi. — Miroir historique et critique de l'Ancien et du Nouveau Paris, t. IV, p. 57.

Autour de la Maison des Carmes soufflait un vent de haine; c'était le moment où les Prussiens envahissaient la France. Les suspects et les prêtres étaient personnellement menacés : « Personne, a dit Michelet, ne doutait des massacres. »

Le 31 août, on apprend à Paris les progrès de l'armée prussienne. La foule commence à gronder, on proclame la Patrie en danger. Le 1er septembre, la nouvelle de l'entrée de Brunswick à Verdun augmente encore la surexcitation des esprits ; de moment en moment retentissait le canon d'alarme... Les prisonniers se rendant compte de la gravité de la situation s'étaient confessés et attendaient la mort. Le dimanche 2 septembre, à midi, la garde fut remplacée; les nouveaux venus étaient des sectionnaires à figure sinistre, coiffés du bonnet rouge et armés de piques. A quatre heures, après l'appel, on ordonna à tous les prisonniers de passer dans le jardin pour la promenade quotidienne; les vieillards et les malades durent, eux aussi, obéir sans discussion. Pendant ce temps, la section du Luxembourg, réunie dans l'église Saint-Sulpice, délibérait sur le sort des détenus. On venait de décider qu'une Commission serait envoyée aux Carmes pour interroger les suspects, quand le président intervint dans le débat : « Tous les prisonniers sont coupables, vociféra-t-il, il est temps que le peuple en fasse justice », et l'Assemblée vota par acclamation la proposition de cet énergumène.

La foule se rendait en hurlant à la Maison des

Carmes, toute proche, quand elle se croisa avec un groupe de massacreurs, les vêtements roides de sang, les mains rouges : c'étaient les hommes de Maillard, dit « tape dur », qui venaient de terminer la boucherie des prêtres enfermés à l'Abbaye. Les deux bandes se confondirent et, enfonçant la porte du couvent, se répandirent dans les jardins.

Ce jour-là, les Carmes renfermaient cent quatre-vingtsix ecclésiastiques et seulement trois laïcs : Régis de Valfons, officier du Régiment de Champagne, Lavieuville, officier de marine, et Joseph Duplain, journaliste, ancien maitre-d'hôtel du Roi ; encore ce dernier parvint-il à se sauver en s'ëmparant d'une paire de pistolets déposés sur le rebord d'une fenêtre et en se faisant passer pour un des égorgeurs.

La foule était plus féroce que nombreuse (4), elle se composait de « beaucoup d'aboyeurs, de gamins et de femmes, et seulement de vingt hommes armés; encore leur chef, un savetier borgne et boiteux, portant le tablier de cuir sur un méchant pantalon rayé de siamoise, n'avait-il pour arme qu'une lame liée au bout d'un bâton... (2) »

(1) Cette foule était si facile à maintenir qu'il ne fut fait aucun mal aux religieux carmes qui habitaient le monastère où avait lieu cette tuerie. Deux sentinelles suffirent à les protéger. Que n'auraient pas fait ces gardes nationaux qui étaient à deux pas dans le jardin du Luxembourg?... Quelques prêtres se sont échappés, d'autres ont été épargnés et conduits à la section. (Msr de Teil. Marlyrs de septembre 1192 à Paris, Rapport du 17 juin 1909.)

(2) Il y avait aux Carmes un poste de seize gardes nationaux ;

Le premier cri des massacreurs fut pour exiger l'archevêque d'Arles et le père Hébert, confesseur de Louis XVI. Furieux, les énergumènes parcouraient le jardin en poussant des cris féroces. Près du bassin, un prêtre, l'abbé Giraud, lisait son bréviaire; il fut abattu d'un coup de sabre et achevé à coups de piques (une petite colonne marque aujourd'hui l'endroit où tomba cette première victime). En même temps, une seconde bande envahissait l'oratoire — une chapelle isolée supprimée depuis 1867 et remplacée par une maison de la rue d'Assas, — c'est là, devant la porte d'entrée, que l'archevêque d'Arles tomba, dépecé à coups de sabre. Les prêtres qui l'entouraient furent massacrés à ses pieds.

Dans les allées, une véritable chasse aux soutanes est organisée, partout le sang coule à flots. Mais un tel chaos pouvait permettre à quelques malheureux de

huit étaient absents, mais des huit présents, le sergent était un homme d'une résolution peu commune, petit, carré de taille, roux, extrêmement fort et sanguin. La grande porte était fermée, il se mit sur la petite, la remplit pour ainsi dire de ses larges épaules et les arrêta tout court. L'homme roux jetant sur la bande un œil de mépris, leur dit qu'il resterait là et qu'on ne passerait pas à moins qu'il ne fût relevé par l'officier même qui l'y avait mis. On alla chercher un ordre de la section qu'il ne voulut pas reconnaître, puis un ordre du chef de bataillon dont il ne tint pas compte. Il ne quitta la place qu'après qu'on eut trouvé et amené son capitaine, un peintre en bâtiment de la rue voisine, qui releva le poste. — Michelet. Histoire de la Révolution française, t. IV, p. 145.

s'échapper, aussi les chefs donnent-ils l'ordre d'interrompre le massacre ; les prisonniers survivants sont parqués dans l'église, où les blessés sont rapportés sur des matelas. C'est alors qu'intervint l'huissier Maillard. Ce sombre et violent fanatique s'était fait remarquer par son courage lors de la prise de la Bastille en passant le premier sur le pont-levis abattu. On l'avait revu au 5 octobre entraînant les femmes à Versailles. Le peuple l'admirait et le craignait, « il avait près de six pieds de haut, sa taille, son habit noir honnête, râpé et propre, sa figure solennelle, colossale et lugubre, ses cheveux poudrés imposaient à tous». Apportant dans le massacre les formes méthodiques et procédurières dont ses fonctions d'huissier lui avaient donné l'habitude, Maillard décida d'opérer légalement et s'érigea en tribunal. Sa tête blême apparut derrière une lucarne grillée, au premier étage; il cria aux massacreurs : « Attendez, ne les tuez pas si vite, on va les juger »; puis il redescendit et s'installa sur un petit palier au bas de l'escalier.

Il plaça sur les dalles disjointes les quatre pieds delà table de bois blanc réquisitionnée dans une cellule voisine, se fit apporter le livre d'écrou, et le lugubre appel commença. Un à un les prisonniers défilèrent; chaque prêtre devait déclarer s'il persistait dans son refus de serment : aucun ne se parjura...

Maillard, se levant, prononçait alors ces simples mots : « Conduisez monsieur à la Force. » C'était l'arrêt de mort. La porte s'ouvrait... et les malheureux appa-

raissaient, poussés sur le haut du petit perron à deux rampes de cinq marches...

Ils durent alors éprouver la sensation d'être jetés vivants dans une cage de bêtes fauves! La meute hurlante des tueurs les entourait, soûle de vin et de carnage, féroce, insolente, ronge du sang des victimes déjà immolées dont les corps jonchaient le sol. ..

Les coups de hache, les coups de sabre, les coups de bûche, les coups de pique s'abattaient de tous côtés sur les condamnés; ceux-ci souffrirent moins longtemps, qui eurent l'horrible courage de présenter aux assassins leur poitrine et leur figure sans les protéger de leurs mains croisées... Quatre ou cinq prêtres parvinrent à gagner le mur fermant le jardin, un mur noir haut de dix pieds, le long duquel se tordent des branches de vigne vierge; là existait et existe encore une statue : un moine de pierre. D'un bond prodigieux, plusieurs, s'aidant du socle, s'élancèrent sur la crête du mur et de là tombèrent dans le jardin voisin. Ceux-là furent sauvés... Des cent quatre-vingt-six prêtres détenus aux Carmes, cent dix-huit périrent. . Et pendant que Paris se souillait de cet égorgement, à quelque cent pas des Carmes, dans le jardin du Luxembourg, une compagnie de gardes nationaux faisait tranquillement l'exercice...

Lorsqu'il ne resta plus une victime à égorger, Maillard ferma soigneusement son registre et s'éloigna d'un pas flâneur, tel un employé revenant de son bureau, mais en toussotant, car il avait la poitrine délicate. A la

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même heure, le savetier^boiteux, le chef de la' bande des tueurs, se rendait à l'église Saint- Sulpice; là, il vidait — devant témoins — son sanglant tablier decuirpleind'or, de bijoux, d'anneaux épiscopaux, de bagues degrandevaleur; il se faisait donner un reçu

puis reprenait le chemin de son échoppe!

Toute la nuit, on entendit rire et chanter dans la Maison des Carmes, devenue charnier... A l'aube, trois voitures sortirent, chargées de l

corps sanglants, se dirigeant vers le cimetière de Vaugirard; puis le couvent fut fermé; sur sa façade s'étala

M A S SA C RW 1 3 K S p R KT R V, S

une pancarte: « Propriété nationale à vendre », et les registres relatant le « Jugement du Peuple » furent porlés à la section Mucius Scaevola; c'était le nom révolutionnaire du quartier Saint-Sulpice.

Le couvent resta clos; mais le 5 mars 1793 la section le loua, moyennant la somme de 4.780 livres, à un jardinier, et le grand jardin où apparaissaient encore çà et là des taches noires, qui avaient été des flaques de sang rouge, fut transformé en un bal champêtre : le Bal des Tilleuls. Cette aimable sauterie fut éphémère. Avant la fin de l'année la Maison des Carmes redevenait prison. En dix mois, de décembre 1793 à octobre 1794, sept cent sept personnes y furent incarcérées, dont cent dix n'en sortirent que pour monter à l'échafaud. Lorsque éclata le 9 Thermidor, deux cents suspects y étaient encore détenus, et parmi ceux-ci Mme de Beauharnais, la future impératrice Joséphine. Sur le registre sont confondus les soldats, comme le général Hoche, et les « exnobles (d) », comme la duchesse d'Aiguillon, Mme de

(1) Le 13 vendémiaire an III (5 octobre 1794), le concierge de la prison des Carmes écrivait à la Commission des Administrations civiles : « Si cette maison doit être conservée, je réclame de me faire venir cinquante-six détenus, que cette maison peut contenir avec soixante-quatre qui y sont déjà... des détenus de l'espèce que j'ai déjà, c'est-à-dire regardés comme suspects et non comme criminels, n'ayant ni guichet ni verrou. La maison est salubre et ne présente point l'aspect d'une prison. Les frais ne sont point considérables. Trois poêles est tout ce que je demande, mais je les demande sur-le-champ, attendu que les matinées et les soirées sont fraîches et que surtout quatorze députés de la Convention qui ont

Rohan-Guéménée, Mme9 de Lubersac, Louise-Charlotte de Luppé, Anne-Geneviève de La Vieuville, etc., etc.

L'obscur, l'épouvantable cachot où fut enfermé Hoche existe encore (*), et, tout contre, dans une cellule dénommée « Chambre des Épées », l'on peut voir à côté des traces sanglantes de trois sabres de tueurs ayant imprimé leur rouge empreinte sur le mur blanc, une inscription tracée au crayon réunissant ces trois signatures : Femme Tallien, duchesse d'Aiguillon, Joséphine de Beauharnais. Tenons-la pour véridique et admirons

accepté un local vaste et gai pour l'été, mais froid pour l'hiver, où il ne se trouve ni poêle ni cheminée, s'y plairont si vous m'accordez deux poêles un peu forts et un petit pour le greffe, où il est impossible de résister, comme étant au rez-de-chaussée et fort humide. »

La Commission, au lieu d'obtempérer à sa demande, prévint le concierge qu'elle supprimait la maison d'arrêt et l'invita à lui remettre les registres des écrous et répertoires des détenus.

Mais le concierge déclara ne pouvoir donner les renseignements demandés, n'ayant point de registres, lesquels étaient restés au Comité Révolutionnaire de la section Mucius Scaevola.

Il n'avait plus alors que trente-quatre détenus. — Archives Nationales, F. 7, 329916.

(1) Aux Carmes, Hoche avait fait connaissance avec la citoyenne Beauharnais ; à l'aide d'un miroir, elle l'instruisait des assassinats qui signalaient chaque jour.

Dans sa prison, il lisait les Épitres de Sénèque et les Essais de Montaigne. — Vie de Lazare Hoche, par Rousselin, p. 183.

le hasard qui réunissait ainsi les noms symbolisant trois régimes.

La prison évacuée, l'église et le couvent servirent de dépôt d'approvisionnement et de magasin à la commission des musées nationaux. Puis, les bâtiments inoccupés furent loués. Un restaurateur afferma l'église et une partie du jardin qui redevint bal public : le bal des Zéphirs. Pendant l'hiver on dansait dans la nef et le comptoir du marchand de vins était installé sur l'autel ! En 1797, le couvent et ses dépendances trouvèrent enfin un acquéreur, Etienne Foreson, menuisier, qui rêvait de faire une fructueuse spéculation. Ses calculs échouèrent. Foreson s'apprêtait à dépecer l'immeuble pour en vendre les matériaux, lorsqu'une sainte fille, Mlle de Soyecourt, racheta la Maison des Carmes, dont son père n'était sorti que pour monter à l'échafaud.

Quelques religieuses carmélites, épaves de la Terreur, vinrent l'y retrouver. Le 27 août 1796, la première messe fut célébrée dans la chapelle Saint-Joseph qui, murée pendant la Révolution, s'était trouvée ainsi soustraite au vandalisme. Pendant près de cinquante ans, la vénérable Mlle de Soyecourt resta à la tête de la Communauté que les Carmélites n'abandonnèrent qu'en 1845. Depuis, l'École des Hautes Études Ecclésiastiques s'y installa : c'est aujourd'hui l'Université Catholique.

Tels sont les tragiques souvenirs qu'évoquent la Maison des Carmes, son jardin mélancolique, ses cours sombres rongées d'humidité, ses perrons de pierre

duvetés de mousses vertes, ses cryptes funèbres où sont exposés les restes mutilés des martyrs du 2 septembre 1792. Crânes troués de coups de pique, mâchoires fendues à coups de sabre, tibias brisés, omoplates percées de balles... Et tout près, devant la porte de l'ossuaire, la haute croix de bois sur laquelle le grand dominicain Lacordaire se faisait lier et frapper de cordes, étend ses bras, comme pour défendre ces pauvres reliques de toute nouvelle profanation.

Ie long de la Seine, au numéro 103 du quai d'Orsay, deux belles avenues de marronniers conduisent aux bureaux de l'administrateur du Mobilier national.

Le Mobilier national, c'est un peu du décor de l'histoire de France et certainement une des richesses de notre pays. Un seul chiffre nous édifiera à cet égard : les magasins que l'inondation a menacés l'an dernier renferment pour plus de 60 millions de tapisseries... et quelles tapisseries!...

Pénétrons dans le cabinet de l'érudit administrateur, M. Dumonthier, dont tous les amoureux d'art connaissent les travaux. C'est à lui que nous devons ces précieuses études sur les étoffes et tapisseries d'ameublement, ces attachantes recherches sur les bronzes et les cuivres... M. Dumonthier, à la tête du Garde-Meuble, c'est le right rnan in theright place. Cet homme aimable veut bien nous servir de guide. Tout d'abord nous évoquons ensemble l'étonnante histoire du Garde-

Meuble, ses avatars, ses vicissitudes... j'allais écrire son martyrologe.

Sous Louis XIV, le Mobilier de la Couronne occupait un certain nombre des salles du palais du Louvre et de l'hôtel du Petit-Bourbon, voisin du Louvre. Ce Garde- Meuble fut plus tard aménagé dans l'intérieur de l'hôtel Conti (près l'Institut), puis à l'hôtel des Ambassadeurs extraordinaires (aujourd'hui palais de l'Elysée), jusqu'au jour où Louis XV fit construire l'actuelle place de la Concorde. Les bâtiments réservés au Garde-Meuble étaient ceux occupés de nos jours par le ministère de la Marine.

La visite au Mobilier de la Couronne faisait partie des curiosités parisiennes que les étrangers se hâtaient d'aller admirer « les premiers mardis de chaque mois ». Une des salles renfermait les armures de nos rois ; celle que François Ier portait à la bataille de Pavie, celle de Philippe de Valois, « de fer bruni, enrichie de larges bandes d'or damasquinées », celle dont était revêtu Henri II « lorsqu'il fut blessé par le comte de Montgomery dans le malheureux tournoi de la rue Saint- Antoine » (*), etc., etc.

Une autre salle contenait quantité d'objets précieux : vases de jaspe, d'agate, de porphyre, de cristal de roche ; la « nef d'or du Roi, servant dans les grandes céré-

(1) On y voyait encore l'épée de Henri IV, des arquebuses, des massues et un bouclier d'argent trouvé à Lyon dans le Rhône »» on pense qu'il a appartenu à Annibal », écrivait Dulaure en 1785.

monies et qui est enrichie de diamants et de rubis » ; on y admirait la « chapelle d'or du cardinal de Richelieu », les colliers des ordres, etc.

Au Garde-Meuble étaient encore déposés les diamants de la Couronne , mystérieusement volés en 1792(i).

Sous le règne de Louis XVI, deux chambres furent réservées à la reine Marie-Antoinette qui s'en servait pour changer de toilette, lorsque de Versailles elle se rendait à Paris pour quelque cérémonie officielle, quelque dîner d'apparat. Il convient de rappeler que le palais des Tuileries, complètement délaissé par Louis XIV, avaient été totalement envahi par des bandes de gens qui s'y étaient installés, eux et leur famille, et traitaient la demeure de nos rois en pays conquis, si bien que lorsque Louis XVI et la Cour furent brutalement ramenés à Paris par les événements, on dut mettre manu militari

(1) Au milieu de la salle deux petits canons montés sur leur affût, damasquinés en argent, offerts en 1684 par les ambassadeurs du roi de Siam à Louis XIV. Ces canons ont servi à la prise de la Bastille.

Dulaure. Histoire civile, physique et morale de Paris, t. VIII, p. 48.

... Dans une armoire étaient les présents faits à Louis XV en 1740, par Saïd Méhémet, ambassadeur de la Porte...

L'objet le plus estimé de cette salle était la nef d'or, ouvrage de l'orfèvre Balin, qu'on servait à la table du Roi dans les grandes cérémonies. Cette nef portée par quatre sirènes ornées de diamants pesait cent six marcs.

Dulaure, id.

à la porte tous les intrus qui s'étaient incrustés aux Tuileries (*).

Le 13 juillet, vers midi, veille de la prise de la Bastille, le Garde-Meuble fut envahi... mais respecté. « Tout

(1) Il y avait au moment de la Révolution au Garde-Meuble

Un garde général payé 12.000 livres.

Son commis payé 2.400 —

Deux inspecteurs payés chacun . . 6.000 Un contrôleur chargé de l'inspection des lingeries payé 3.000 —

Une femme de lingerie 2.000 —

Une première fille de lingerie. . . 1.000 —

Une seconde fille de lingerie . . . 800 —

Le secrétaire du Garde-Meuble . . 4.000 —

Un vérificateur 6.000 —

Un Ie1' commis 3.000 —

Son adjoint 2.400 —

Un garde-magasin 4.200 —

Sa femme, chargée de la lingerie . 1.000 —

Quatre employés payés chacun . . 2.000 —

Un garçon de bureau 1.000 —

Un chapelain . 900 —

Un chirurgien 900

Un armurier 300 —

Un mécanicien 1.200 —

Quatre garçons de garde-meuble :

le premier payé 2.400 —

les autres payés 1.800 —

Un concierge 1.000 —

Un suisse 1.000 —

Deux frotteurs chacun 700 —

Un commissionnaire 600 —

Six portefaix chacun 600 —

Archives nationales, 0*3279.

ce qui est ici appartient à la Nation » était le mot d'ordre accepté par tous(1)...

Arrivent les mauvais jours; on met le Mobilier national en coupes réglées, des vandales brûlent les tapisseries des xve et xvie siècles pour en extraire l'or qui y était tissé, « ce qui produisit pour 44.000 francs de lingots environ ». Je n'ose estimer ce que coûtent à la France ces 44.000 francs !

Autre disgrâce : la République, totalement désargentée, se décide à payer partie « en meubles et objets précieux » les créanciers de l'État ; c'est ainsi que furent soldés Abraham Alcan et Cie, fournisseurs généraux des subsistances militaires de l'armée de Rhin-et-Moselle. On invita Abraham Alcan à venir choisir au Garde- Meuble ce qui lui convenait! 11 fit une estimation que le ministre s'empressa de ratifier. Alcan emporta pour 89.620 francs de meubles, 27.582 francs de porcelaines de Sèvres, 31.169 francs de glaces, 13.189 francs de pièces d'étoffe, de brocarts d'or, de galons, etc., et enfin, pour 20.000 francs, une tapisserie de Beauvais « emblématique de la Révolution d'Amérique ».

(1) Lettre du ministre de l'Intérieur à M. Pétion, maire de Paris, représentant la nécessité de rétablir le corps de garde existant autrefois au cul-de-sac de l'Orangerie, dont l'attentat commis au Garde-Meuble fait vivement regretter la suppression, et le priant de donner les ordres les plus prompts pour installer un corps de garde dans une baraque servant de cabaret ou de repaire, située en face du Garde-Meuble et adossée à la balustrade de la place, dont la conservation devient inutile depuis que les constructions du pont Louis XVI sont très avancées... {Archives nationales, F. 43, 719.)

Ce pauvre Garde-Meuble, singulièrement diminué, est ballotté de place en place. Nous le retrouvons successivement rue des Orties (sur l'emplacement de l'actuelle place du Carrousel), au temple de l'Assomption (rue Saint-Honoré (i). La Restauration rend l'Assomption au culte et installe le Garde-Meuble de la Couronne dans les bâtiments des Menus (rue Bergère). Vers 1850 on aliène une partie des terrains de la rue Bergère; l'Archevêque de Paris réclame en 1852 la concession d'un terrain « compris dans les hangars du Garde-Meuble » pour y édifier l'église Sainte-Cécile. Enfin en 1852 le Mobilier national émigré quai d'Orsay, sur les anciens

(1) 20 janvier 1807, à M. l'Intendant général.

Conformément à vos intentions, dès que les salles du bâtiment de l'Assomption destiné au Garde-Meuble ont été en état de recevoir les objets qui devaient y être déposés, je me suis empressé d'y faire transporter tous les tapis appartenant à l'administration qui se trouvaient dans la Maison nationale, située rue du Regard- Saint-Germain, n° 5.

16 février 1807.

... Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien autoriser M. Fontaine à faire la dépense nécessaire pour fermer une partie des cloîtres, dans lesquels nous enfermerons beaucoup d'objets...

28 février.

... J'ai l'honneur de vous adresser copie signée de M. Bellanger de deux ordres en vertu desquels ledit entrepreneur occupait un logement aux frais du Gouvernement, soit à l'hôtel de Crouy, soit dans une maison rue de Vaugirard ayant servi de Garde-Meuble au Directoire exécutif...

U Administrateur général.

Extrait des Registres du Garde-Meuble.

terrains de l'île des Cygnes, rattachée à la rive gauche au commencement du xixe siècle (1).

l\E TAPISSERIE DU MOBILIER NATIONAL (\ VIIIe SIÈCLE).

(1) Vis-à-vis le Gros-Caillou est une île assez grande qui n'en est séparée que par un petit courant d'eau qu'on a déjà commencé à détourner pour combler cet espace et la réunir au Gros-Caillou. Cette île est formée par la réunion de plusieurs autres ; l'île de Grenelle, qui faisait face à la Longray ; l'île des Treilles, qui était

C'est cette réserve nationale dont M. Dumonthier voulait bien nous faire les honneurs l'autre matin.

Le Garde-Meuble comprend une dizaine de vastes bâtiments où sont répartis les différents services : magasins de sièges, de lustres, de meubles, de tapis, ateliers de réparations, ateliers de pliage, etc., etc.

Nous voici, parcourant l'un après l'autre ces hangars bondés de richesses.

Tout se rencontre ici, depuis les assiettes à potage jusqu'aux lustres en cristal de roche. Çà et là, dans les vitrines, des documents; la série des bustes en biscuit de Sèvres des chefs d'État ayant cessé de plaire ; l'encrier de Napoléon 1er — hélas! retouché par Louis-Philippe! — des cornes à bouquets ayant servi à la duchesse d'Angoulême, et le crachoir de Louis XVIII : une fleur articulée!... Le vieux roi cacochyme toussait... La fleur s'entr'ouvrait, puis se refermait discrètement... Le déjeuner de la reine Marie-Amélie avec le portrait de Louis-Philippe ; le déjeuner de Louis-Philippe avec le portrait de la reine Marie-Amélie.

au-dessus; l'île des Vaches au-dessous... Au commencement du xviii6 siècle on y avait placé des cygnes, on en a donné le nom à cette île qui le conserve encore. Le bac des Invalides est placé près de cette île ; il fut établi pour la communication de ce quartier avec le faubourg Saint-Honoré, dès 1542.

Jaillot. Recherches critiques sur la ville de Paris, t. V, p. 85 (quartier Saint-Germain-des-Prés).

Une salle immense renferme la collection de pendules. A ce sujet. M. Dumonlhier nous apprend combien

ÇMT

i/oUBLI DU TEMPS, PAR GALLE 1807.

il serait délicat de vouloir préciser par le style d'un bronze l'époque de sa fabrication. En effet, au cours

des xvine et xixe siècles, notamment sous Napoléon Ier, les horlogers et les bronziers, dont beaucoup exercèrent

PENDULE DE GROS, Horloger du Ministère de la Marine (xviu" siècle).

leur art sous plusieurs règnes, continuèrent la fabrication de leurs anciens modèles.

M. Dumonthier nous fait successivement présenter une suite de pendules exquises, des « Chute de Phaéton », des « Réveil de Flore », des « Pleureuse d'oiseau », des

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