CHAPITRE PREMIER
servant le titre de Knmâra sans le traduire, il fallait le prendre avec la signification de prince royal, sans cependant tenir autant compte de hhûta, qui n'a certainement pas ici une valeur aussi forte que celle que je lui attribuais, et qui signifie tout au plus « qui <■ était. » C'est ainsi qu'on trouvera vers la fin de cette traduction , l'expression plus simple de <■ Mandjuçrî Kumâra. » J'ai déjà parlé ailleurs de ce personnage célèbre, mais seulement d'une manière incidente et pour caractériser les Sûtras développés où paraît son nom'. L'importance du rôle qu'il a joué dans la propagation du Buddhisme parmi les nations himalayennes m'a engagé à réunir ce que nous ont appris sur son compte de savants orientalistes anglais; on trouvera ces détails dans le n° III de Y Appendice qui suit ces notes. Je remarque seulement ici que la rédaction en vers se sert concurremment avec Mandjuçrî des noms de Mandjughôcha (st. 12, àS] et de Mandjusvara (st. 5o, 56); ces noms sont autorisés par le Trikânda çêcha, qui les énumère parmi les synonymes du nom de Mandjuçrî,
Avalôkitéçvara , etc.] J'ai déjà parlé du premier des Bôdhisattvas plus ou moins célèbres qui sont énumérés ici, ainsi que de Mabâsthâma prâpta^. Je remarquerai en ce qui toucbe Avalôkitéçvara, qu'un chapitre du Lotus est consacré à la gloire de ce grand personnage, c'est le XXIV°, f. 228 a. Quant à Mahâstbâma prâpta^, son nom est quelquefois écrit Mahâsthâna prâpta, notamment dans le texte auquel renvoie V Introduction au Buddhisme indien; nos quatre manuscrits du Lotus s'accordent à le lire avec sthâma au lieu de sthâna. Une variante qui a encore moins d'importance est celle de Pradânaçûla que lisent les deux manuscrits de M. Hodgson et celui de Londres, au lieu de Pradânaçûra du manuscrit de la Société asiatique, ce qui est la vraie leçon. Plusieurs des Bôdhisattvas qu'on représente ici assistant à l'Assemblée de Çâkya^ sur la montagne de Grïdhrakûta, reparaîtront dans le cours de cet ouvrage , au milieu de scènes gigantesques ou bizarres ; et le lecteur reconnaîtra sans peine si j'ai eu raison de voir dans la création de ces Bôdhisattvas fabuleux, l'effort impuissant d'une imagination qui a cru pouvoir peupler sûrement l'espace parce qu'elle en avait conçu vaguement l'étendue infinie. Si , comme j'ai essayé de l'établir ailleurs , les énumérations de Bôdhisattvas de cette espèce sont un des traits caractéristiques de la composition des Sâtras développés, on ne devra pas s'étonner d'en trouver de pareilles au début des traités de ce genre. Aussi en voyons-nous une au commencement du Lalita vistara, et les noms qui la composent sont, sauf quelques modifications orthographiques, à peu près les mêmes qu'ici. Nous avons d'abord Mdiiréja, le premier dans la liste du Lalita, l'avant-dernier dans la nôtre; ensuite Dharanïçvara râdja, qui n'est probablement qu'un synonyme de notre Dharanidhara; j'en soupçonne autant de Sirhhakêtu, comparé au Simha du Lotus; il y a même tout lieu de penser que Simhakêta est une meilleure leçon. Ce Bôdhisattva est-il le même que le Simhanâdanâdin cité par A. Rémusat*? c'est un point que je ne saurais décider, quoique la chose soit assez probable, vu le grand nombre de noms synonymes qu'ont souvent ces personnages fabu-
' Introd. à l'hist. du Buddh. t. I, p. ii3 et suiv. ' Foe koueki, p. 120.
' Ihid. t. I, p. 101, note a. * Ibid.^. 160.
leux. Quant à Nityôyukta, ce Bôdhisattva est certainement le même que notre Niiyôâyukta , sauf romission fautive d'une lettre ^
Le Bôdhisattva Mahâsattva Mâitrêya.] Ce personnage dont le Lotus de la bonne loi fait un des auditeurs de Çâkyamuni, et qui passe pour être parvenu, grâce à la perfection de ses mérites antérieurs, à la dignité de Bôdhisattva, doit paraître un jour en qualité de Buddha et succéder à Çâkya , le Buddha de l'époque actuelle. On trouve deux allusions à cette dernière croyance, qui est admise par les Buddhistes de toutes les écoles, dans notre Lotus même, ch. I, f. 17 6 et 18 a, st. , et ch. XIV, f. i65 a. On peut voir dans une note du Foe koue ki le résumé sommaire de la légende relative à la venue future de Mâitrêya^. Mais la mention de ce personnage dans le Lotus, sous le double caractère d'auditeur de Çâkyamuni et de Bôdhisattva , donne lieu à une observation qui n'est pas sans intérêt pour l'histoire des Sutras développés, ainsi que je l'ai indiqué ailleurs^. Si Mâitrêya est appelé par ses mérites et par la consécration des Buddhas antérieurs à succéder à Çâkyamuni, il doit se trouver, comme le disent les légendes, au milieu des Dêvas Tuchitas; car suivant le thème religieux adopté pour tous les Buddhas, c'est du milieu de ces Dêvas que revient au monde tout Bôdhisattva qui a la mission de renaître en qualité de Buddha. Le Lotus même nous fournit un passage tout à fait conforme à cette donnée , d'après lequel nous apprenons que Mâitrêya réside au milieu des Dêvas Tuchitas*. Mais si selon ce passage où Çâkyamuni est le narrateur, Mâitrêya est chez les Tuchitas , comment peut-il se trouver au milieu de l'Assemblée devant laquelle se prêche le Lotus de la bonne loi? Que l'on pose cette question à un Buddhiste du Nord, il y répondra sans doute par un appel à la puissance surhumaine des Bôdhisattvas , et dira que Mâitrêya est miraculeusement descendu du ciel des Tuchitas pour venir s'asseoir parmi les auditeurs du Buddha Çâkyamuni. Jè doute cependant qu'un Buddhiste de Ceylan trouvât une pareille réponse, parla raison que la question ne pourrait lui être faite. Je ne crois pas en effet qu'on puisse rencontrer dans les Suttas pâlis conservés à Ceylan un seul exemple de ces merveilleux voyages que font les Bôdhisattvas pour se rendre aux Assemblées de Çâkyamuni. C'est un trait caractéristique et tout à fait propre à distinguer les Sâtras développés des Sûtras simples. On voit dans ces derniers Sâtras, à la classe desquels appartient tout ce que je connais de Suttas pâlis, Çâkya parlant à des Dêvas qui restent invisibles pour les autres membres de l'Assemblée , tandis qu'ils se laissent voir à son regard divin ; mais au nombre de ces Dêvas ne paraissent jamais les Bôdhisattvas. J'en conclus que le système si fréquemment développé dans les grands Sûtras du Nord n'était pas encore inventé au temps de la rédaction des Sûtras simples; et cette conclusion me paraît d'autant plus fondée , que la présence miraculeuse des Dêvas étant admise par les rédacteurs des Sûtras simples, il ne leur en eût pas coûté beaucoup d'y mêler les Bôdhisattvas, si la tradition leur eût appris que cette classe de personnages assistait en réalité aux Assemblées de Çâkya. Je vais plus loin encore , et je dis que ce système est inconciliable
' Rgya tch'errol pa, t. II, p. 4. ' Introd. à l'iilst. du Buddk. indien, t. I, p. 109.
- Foe houe ki, p. 33 et 34. Ch. xxvi, f. 245 a.