SCENE VI. If
Viens, je veux te revoir encore, ô mon ouvrage,
Chère création sur qui j'eus le courage
Moi, l'ouvrier débile et dévoré d'ennuis,
De passer au travail tant de jours et de nuits !
Viens, de ton sein profond va jaillir tout à Theure
Le scherzo qui babille et le lento qui pleure.
Sur le monde, tu vas répandre, ô mon ami.
Le sublime concert dans ton sein endormi.
Viens, je veux te revoir et te toucher encore !
Je n'éveillerai pas ton haleine sonore,
Mais je veux seulement voir mon regard miré
Une dernière fois dans ton beau bois doré.
Car il faut nous quitter pour ta gloire et la mienne ;
Mais, dans ta vie ami, noble ou bohémienne,
Que tu fasses danser le peuple des faubourgs
Ou que devant les grands du monde et dans les cours,
Tu frémisses aux doigts des puissants virtuoses.
Moi qui, naïvement, crois à l'esprit des choses.
En te disant adieu, je viens te supplier.
Noble et cher instrument, de ne pas oublier
Celui qui t^a donné tes beaux accents de flamme
Et le pauvre bossu qui t'a soufflé son âme !
Il remet le violon dans son étui.
Mais quel enfant je suis ! Et puis, non, je me mens A moi-même et j 'étouffe en vain mes sentiments. Pauvre fou ! Ce n'est pas seulement pour la gloire
Que j'ai voulu sur tous gagner cette victoire
Et que sur ce travail mon elFort s'obstina ;
C'est pour elle, la douce et belle Giannina.
Car seule elle eut pitié de ma peine en ce monde,
Et lorsque mon enfance errante et vagabonde
S'arrêca sur le seuil de maître Ferrari,
Si bonne en m'accueillant, seule, elle n'a pas ri.
Non, ce muet amour de son ami d'enfance,
Giannina ne peut pas le prendre pour offense.
Ni m'en vouloir du grand désir que j'ai formé
D'être assez glorieux un jour pour être aimé.
Oh! certes, si j'obtiens le succès que j'espère,
Je ne m'armerai pas du serment de son père...
Mais peut-être. . . qui sait?. . . son cœur est libre encor . . .
Quand je lui donnerai la belle chaîne d'or.
Quand elle sentira que de ce corps si frêle
La flamme du génie a pu jaillir pour elle.
Elle est fille d'artiste, elle aura la grandeur.
En songeant au talent, d'oublier la laideur.
Et par tant de raisons son âme combattue
Pourrait bien... Oh! je fais un rêve qui me tue!