SCÈNE X. J
MAÎTRE FERRARI
Si, je pars. Mais Sandro n*a pas le prix encor, Ec toi-même, tu peux gagner la chaîne d'or.
As-tu moins de talent et moins d'intelligence Que lui?...
FILIPPO
Non, vous savez, moi, je n'ai pas de chance.
MAITRE FERRARI
Tu doutes trop de toi, sans te le reprocher.
Pour n'être pas, sans doute, aussi droit qu'un clocher Tu n'es pas un moins bon luthier, et par là messe ! Si le prix est pour toi^ je tiendrai ma promesse. Et je te choisirai pour gendre et successeur.
FILIPPO
Maître...
MAÎTRE FERRARI
Laisse-moi donc, je suis fin connaisseur, Et tu ferais, je crois, un homme de ménage.
Tiens, lorsque j'ai pris femme, ayant deux fois ton âge Et qu'en cet atelier je me suis établi.
Vraiment, je n'étais pas non plus joli, joli... Pas mal, mais comme on dit, la beauté chiffonnée. Ma femme, — elle touchait à sa vingtième année, — Etait assez coquette, et c'était dangereux.
Bien des jeunes seigneurs s^en montraient amoureux ;
Jfi LE LUTHIER DE CRÉMONE.
Ils poussaient par ici coûtes leurs promenades Et, le soir, lui venaient donner des sérénades. Mais admire à présent à quel point le hasard Sauvegarde l'honneur des hommes de notre art. A tous ces beaux messieurs aux manières câlines, Je vendais dans le jour de bonnes mandolines, Et la nuit, bien couché, je devinais, au son De l'instrument, celui qui donnait la chanson. De sorte que, paisible et sans peine importune, J'ai surveillé ma femme et j'ai fait ma fortune. Mais, diable! il ne faut pas oublier le concours!.. Ma canne... je dois être en retard, et j'y cours.